ÉLOQUENCE ET RHÉTORIQUE
Qu'est-ce que l'éloquence? C'est, nous répondil, « un art de dire les choses de telle façon, » 1" que ceux à qui l'on parle puissent les en- » tendre sans peine et avec plaisir; 2" qu'ils » s'y sentent intéressés, en sorte que l'amour- » propre les porte plus volontiers à y faire ré- » flexion. Elle consiste donc dans une corres- V pondance qu'on tâche d'établir entre l'esprit >j et le cœur de ceux à qui l'on parle d'un cô- » té, et de l'autre les pensées et les expres- » sions dont on se sert; ce qui suppose qu'on » aura bien étudié le cœur de l'homme pour » en savoir tous les ressorts et pour trouver en- » suite les justes proportions du discours qu'on
Pascal, à Rouen, les conjectures de M. Faugère, Lettres, Opiisc, etc., avant-propos, p. xix.
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» veut y assortir. Il faut se mettre à la place » de ceux qui doivent nous entendre, et faire » essai sur son propre cœur du tour qu'on donne » à son discours, pour voir si l'un est fait pour » l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'audi- M teur sera comme forcé de se rendre ^w
Telle est bien la véritable notion de l'éloquence et le principe de sa distinction d'avec la poésie. L'inspiration poétique, en effet, diffère de l'inspiration oratoire, en ce sens que le poète ne fait que céder au besoin tout personnel qu'il a de chanter, sans songer directement ou principalement à impressionner d'autres hommes, tandis que l'orateur obéit surtout à la nécessité de communiquer à ses semblables ses pensées et ses émotions. L'essence du génie oratoire consiste dans la double faculté que possède l'homme éloquent de s'impressionner lui-même, de se laisser dominer par une idée, un sentiment, et de faire passer ensuite dans l'âme des autres ce qui remue si fortement la sienne. ïmpressionnabilité personnelle et talent de communication , voilà les deux éléments du génie de l'éloquence. L'orateur a besoin d'une âme facile à émouvoir et profondément sympathique, tandis qu'il ne faut au poète qu'une nature impressionnable et sensible.
L'éloquence est plus difficile à atteindre dans les pages d'un livre que devant une multitude. Il est moins aisé de dominer un lecteur libre et paisible, qu'un auditeur respirant en quelque façon une atmosphère magnétique, fasciné par l'action et la magie des circonstances, traversé en tous sens par une sorte de courant électrique. « Il y » en a qui parlent bien, dit Pascal, et qui n'écri- » vent pas bien. C'est que le lieu , l'assistance , 0 les échauffe et tire de leur esprit plus qu'ils n'y » trouvent sans cette chaleur ^ » Néanmoins l'éloquence n'apparaît complète que dans la bouche de l'orateur. Alors, en effet, elle se sert de toutes les facultés humaines pour dominer toutes les facultés humaines ; des sens, de l'esprit et du cœur pour s'emparer des sens, de l'esprit et du cœur. L'écrivain ne peut remplir un rôle si vaste et si magnifique. Le cabinet est un théâtre trop étroit : il faut une chaire ou une tribune.
De l'idée que Pascal se faisait de l'éloquence découle toute sa rhétorique. Connaître le but, en effet, c'est souvent connaître en même temps le chemin qui y mène.
La rhétorique étudie successivement le fond et la forme de l'éloquence. De là ses divisions en invention, disposition et élocution, vieilles comme
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Aristote, mais dont on ne peut sortir, parce qu'elles sont prises essentiellement dans la nature. Examinons sur ces différents points la rhétorique de Pascal.
Prouver, plaire , toucher, voilà pour le fond toute l'éloquence, voilà tout l'objet de l'invention en rhétorique. Dans les Pensées de Pascal sur l'éloquence et sur le style on trouve peu de choses relativement à la preuve. Mais nous savons à quel degré le grand géomètre possédait l'art de la démonstration, et combien, par conséquent, il y avait profondément réfléchi \ avec quelle lucidité il savait faire l'exposition d'une idée lorsqu'il n'y avait pas lieu à démonstration proprement dite. Nous nous rappelons la théorie qu'il nous a donnée de la démonstration dans son traité de V Esprit géoniélriqiie et dans celui de VArt de persuader. Nous ne pouvons que renvoyer ici à l'analyse complète que nous avons cru devoir faire ailleurs de ces opuscules, sous le rapport littéraire comme sous le rapport philosophique, pour ne pas en rompre l'unité.
Mais c'était surtout l'art de plaire et de toucher qui distinguait éminemment Pascal. Nous avons eu occasion de le voir encore dans cet admirable petit traité de VArt de persuader. Ses contemporains nous apprennent que dans ses conversations et ses discours il était plein de
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charme et de séduction, tant il avait réfléchi aux agréments de l'éloquence et aux moyens de toucher les hommes. Ses moyens de plaire n'étaient pas frivoles, mais fondés sur la vérité et la nature de l'homme. « Il faut de l'agréable et du réel, disait-il ; mais il faut que cet agréable soit luimême pris du vrai. » — « En sachant la passion » dominante de chacun on est sûr de lui plaire. » La nature humaine une fois connue, il ne s'agit plus que de se mettre en parfaite communauté d'intelligence et de goût avec l'auditeur, et alors l'effet du discours est infaillible. « Quand un dis- » cours naturel peint une passion ou un effet, on » trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on en- » tend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en » sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le » fait sentir. Car il ne nous a pas fait montre de )) son bien, mais du nôtre, et ainsi ce bienfait » nous le rend aimable ; outre que celte commu- » nauté d'intelligence que nous avons avec lui » incline nécessairement le cœur à l'aimer ' . »
Révéler l'homme à lui-même, lui montrer le vrai et le bien qui sont en lui, pour les lui rendre aimables comme des fils de sa pensée et de son cœur, lui faire voir dans sa plénitude la vérité qu'il n'apercevait qu'en partie, lui enseigner ce
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qu'il ignore comme une conséquence de ce qu'il savait , c'était la méthode socratique , c'est le grand secret de la persuasion. Aussi Pascal y revient-il toujours : « Quand on veut reprendre avec » utilité, et montrer à un autre qu'il se trompe, » il faut observer par quel côté il envisage la » chose , car elle est vraie ordinairement de ce M côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui dé- » couvrir le côté par où elle est fausse. Il se con- » tente de cela, car il voit qu'il ne se trompait » pas et qu'il manquait seulement à voir tous » les côtés. Or on ne se fâche pas de ne pas tout » voir, mais on ne veut pas s'être trompé ; et » peut-être que cela vient de ce que naturelle- » ment l'homme ne peut tout voir et de ce que » naturellement il ne se peut tromper dans le » côté qu'il envisage , comme les appréhensions » des sens sont toujours vraies. »
Ce passage renferme encore le germe de ce qu'on entend en rhétorique par bienséances et précautions oratoires, plus énergiquement et plus expressément indiquées dans ces paroles : « Il » faut, en tout dialogue et discours, qu'on puisse >) dire à ceux qui s'en offensent : De quoi vous » plaignez-vous ' ? »
Les éléments de la persuasion une fois trouvés
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dans la vérité et dans la nature de l'homme, il faut les mettre en ordre : de là la disposition. « La dernière chose qu'on trouve en faisant un » ouvrage, est de savoir celle qu'il faut mettre la - » première K » Cicéron l'avait dit avant Pascal, lorsqu'il conseillait de ne faire l'exorde qu'après la péroraison. C'est donc la pure théorie classique, toujours en usage chez nos grands orateurs. Le but d'abord ; tout y concourant ensuite, tout y marchant; rien à droite, rien à gauche; rien au hasard ni au caprice, pas même au commencement pour trouver sa route : on doit la connaître et y entrer dès le premier pas ; pas la moindre divagation en dehors du sujet; l'unité souveraine, l'unité en tout et partout, du premier mot au dernier; unité entre la pensée et le sentiment, entre la pensée et le langage; unité et proportion dans toutes les parties de l'œuvre :'* tels sont depuis Pascal les principes de nos écrivains classiques, principes sur lesquels se règle la disposition.
Chaque chose ne peut être bien vue qu'à sa place. Ce n'est que là qu'elle peut avoir sa vérité' et sa valeur. La plupart de nos impressions erronées et de nos faux jugements viennent précisément de ce que nous isolons la partie du tout
OU que nous ne la mettons pas dans son vrai lieu. Pour l'homme, rien d'absolu; tout est relatif en philosophie, en politique, en littérature. En ce sens, le faux devient le vrai, le laid devient le beau, et réciproquement, suivant qu'on les déplace t)u qu'on remet chacun en son lieu. Nous sourions quelquefois lorsque nous entendons Boileau louer avec emphase Malherbe ,
Qui le premier en France D'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir.
Mais la place, la vraie place de chaque chose, le moment, la circonstance, c'est le point d'appui à l'aide duquel ce levier qu'on appelle le génie soulève le monde. Pascal le comprenait lorsqu'il a dit : « Les mots diversement rangés » font un divers sens; et les sens diversement » rangés font différents effets. » — « Ceux qui ont » l'esprit de discernement savent combien il y a » de différence entre deux mots semblables selon » les lieux et les circonstances qui les accompa- » gnent. » — « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien » dit de nouveau : la disposition des matières » est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est » une même balle dont on joue l'un et l'autre ; » mais l'un la place mieux. J'aimerais autant » qu'on me dit que je me suis servi de mots an- » ciens; et comme si les mêmes pensées ne for-
» maient pas un autre corps de discours par une » disposition différente, aussi bien que les mêmes » mots forment d'autres pensées par leur diffé- » rente disposition '. »
Pascal répondait ainsi d'avance à l'accusation de plagiat de Montaigne : les paroles précédentes vont droit à l'adresse de Charles Nodier. Dès ce temps, on accusait aussi Descartes d'avoir pris à saint Augustin ce principe : La matière est dans une incapacité naturelle invincible de penser, et celui-ci : Je pense, donc je suis. Pascal qui n'était pas l'ennemi systématique du philosophe et comprenait sa gloire tout en le combattant, le venge de cette accusation. 11 voit une grande différence entre écrire un mot à l'aventure, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, en faire un principe ferme et soutenu d'une métaphysique entière. C'est la différence d'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort. La pensée est du domaine commun et n'appartient à personne qu'à celui qui sait la rendre féconde et en tirer tout un système, de la même manière qu'un arbre admirable n'appartiendra pas à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante qui en aurait
profité de la sorte par sa propre fertilité ' . Ce n'est que des auteurs qui n'ont pour eux ni idées ni disposition propre qu'on peut dire plaisamment avec Pascal : « Certains auteurs, parlant de » leurs ouvrages, disent : Mon livre, mon com- » mentaire, mon histoire, etc. Ils sentent leurs » bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours » un chez moi à la bouche. Ils feraient mieux de » dire : Notre livre, notre commentaire, notre » histoire, etc. ; vu que d'ordinaire il y a plus en » cela du bien d'autrui que du leur ^. »
S'il comprenait les avantages et la nécessité de la disposition, Pascal n'avait pas une moins haute idée du style : « Un même sens, disait-il, change » selon les paroles qui l'expriment. Les sens re- » çoivent des paroles leur dignité, au heu de la » leur donner ^. » La pensée serait ici subordonnée à son expression. Buffon a dit (au contraire en apparence) que le style n'était que l'ordre et le mouvement qu'on mettait dans les pensées, plaçant ainsi la pensée avant le style. Les deux théories cependant ne sont pas contradictoires. Pour Pascal et pour Buffon, la pensée et le style sont unis l'un à l'autre par un lien si étroit que si l'un change, l'autre change aussi, parce que
» De VJrt de persuader, 1. 1, p. 166 — 169.
' P. 254. — 2 P. 250. ::: fià\ ,\Z1 .<\ ,
la pensée imprime sa forme au style , qui luimême ne sera que l'expression exacte de la pensée.
Telle est bien, nous Talions voir, la théorie de Pascal : le style, peinture fidèle, expression, incarnation de la pensée; rien de plus, rien de moins. De même que la perfection de l'être humain consiste dans l'union harmonique de l'âme et du corps, de même aussi l'union harmonique de la pensée et du stylo constitue la perfection d'un ouvrage d'esprit. Dans l'homme de génie, doué à la fois d'intelligence, d'imagination et de cœur, la pensée naît claire, nette, lucide, et en même temps senlie, chaleureuse, pittoresque. Elle sort avec sa force, ses grâces et sa vie, que le style, miroir fidèle, est chargé uniquement de reproduire, sans rien ajouter, rien retrancher, rien changer.
Voilà l'idée que Pascal se faisait du style. Alors il dira : « L'éloquence est une peinture de » la pensée; et ainsi ceux qui, après avoir peint, » ajoutent encore, font un tableau au lieu d'un » portrait. » Le portrait, c'est le style simple, juste, sobre, qui n'ajoute rien aux traits natifs de la pensée ; le tableau , c'est le style académique, qui, sous prétexte de l'embelhr, lui met du fard, la dénature et la rend méconnaissable. Dans un autre endroit, il s! écrie : « Quelle vanité que la
» peinture , qui attire l'admiration par la res- » semblance des choses dont on n'admire pas » les originaux ! » Toujours le même principe, malgré la contradiction apparente des termes. Tout ce qui ne représente pas exactement la pensée est faux et mauvais. Vous êtes dans le faux encore, si vous surajoutez après l'avoir exprimée, et Pascal vous comparera plaisamment au docteur qiiiparle un quart-d'heure après avoir tout dit, tant il est plein du désir de dire; et même au perroquet qui s'essuie le bec , quoiqu'il soit net. Ne cherchez même pas trop l'harmonie du style, du moins aux dépens de la pensée et du sentiment , car Pascal vous dira : « On ne consulte que l'oreille, parce qu'on manque de cœur. » Surtout ne soyez pas auteur et ne travaillez pas pour vous-même : « Tout ce qui n'est que pour » l'auteur ne vaut rien. »
• Pascal n'aura donc garde d'aimer Cicéron, si auteur, si amoureux de paroles, qui se complaît et se mire dans ses périodes, les adresse à luimême plutôt qu'à son auditoire, pour recevoir ses propres applaudissements. Quoique Cicéron soit peut-être le plus grand écrivain du monde pour la connaissance qu'il avait des théories littéraires et l'inimitable perfection mécanique de son style, il ne pouvait évidemment plaire à Pascal, qui, dans l'écrivain, cherche l'homme et non pas
l'auteur. Il ne trouvait que l'auteur dans Cicéron ; aussi ne craint-il pas d'appeler [misses beautés ce que les autres y admirent.
A plus forte raison condamne-t-il les antithèses, les figures symétriques, les périphrases prétentieuses, tout le mauvais goût de Balzac, Voiture et autres écrivains de son temps. « Ceux » qui font les antithèses en forçant les mots, dit- » il, sont comme ceux qui font de fausses fené- » très pour la symétrie. Leur règle n'est pas de » parler juste, mais de faire des figures justes. » A quoi se réduit le plus souvent la périphrase^ A « masquer la nature et la déguiser : plus de » roi, de pape, d'évêques, mais auguste monar- » que, etc. Point de Paris : capitale du royaume. » Mais, ajoute-t-il, « Il y a des lieux où il faut » appeler Paris, Paris; et d'autres où il le faut » appeler capitale du royaume. » A quoi bon encore le luxe et la profusion des grands mots? « Éteindre le flambeau de la sédition : trop » luxuriant ; l'inquiétude de son génie : trop de » deux mots hardis. »
C'est, comme on voit, le naturel, la simplicité, le vrai qui reviennent sans cesse danç cette théorie, marchant toujours entre les extrêmes, le bouffon et l'enflé. « 11 faut se renfermer, le » plus qu'il est possible, dans le simple natu- » rel ; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit
» ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une » chose soit belle; il faut qu'elle soit propre au » sujet, qu'il n'y ait rien de trop, ni rien de » manque. — « Rien n'est plus commun que les » bonnes choses : il n'est question que de les dis- » cerner ; et il est certain qu'elles sont toutes na- » turelles et à notre portée et même connues de » tout le monde. Mais on ne sait pas les dislin- » guer. Ceci est universel. Ce n'est pas dans » les choses extraordinaires et bizarres que se » trouve l'excellence de quelque genre que ce » soit. On s'élève pour y arriver, et on s'en éloi- » gne : il faut le plus souvent s'abaisser. Les » meilleurs livres sont ceux que ceux qui les li- » sent croient qu'ils auraient pu faire. La nature, » qui seule est bonne, est toute familière et com- » mune. »
!.. « L'une des raisons principales qui éloi-
)V gnent... du véritable chemin... est l'imagina- » tion qu'on prend d'abord que les bonnes choses » sont inaccessibles, en leur donnant le nom de » grandes, hautes, élevées, sublimes. Cela perd » tout. Je voudrais les nommer basses, commu- » nés, familières : ces noms-là leur conviennent » mieux; je hais ces mots d'enflure '. » — « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné
i!* De VÀrt de persuader, 1. 1, p. 171—173.
» et ravi ; car on s'attendait de voir nn auteur, » et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui » ont le goût bon et qui en voyant un livre » croient trouver un homme, sont tout surpris )) de trouver un auteur : Pluspoetice quam hu- » mane lociUiis es. »
C'est par amour du style vrai, que Pascal avait si fort étudié la propriété des termes, comme on le voit par plusieurs mots jetés dans le manuscrit autographe : « Vertu apéritive, d'une clef; at- » tractive, d'un croc. » — « Carrosse versé ou » renversé, selon l'intention. » — « Répaiidre ou » verser, selon l'intention. »
Qu'est-ce donc que ce naturel que vante à chaque instant Pascal? C'est ce qui est le plus conforme à la nature, c'est-à-dire à la raison, qui est la nature propre de l'homme; à la vérité, qui est la raison en possession d'elle-même. Le naturel, c'est le vrai ; c'est quelque chose de plus encore : c'est une certaine aisance, une certaine grâce dans la recherche et l'expression de la vérité, qui font qu'on la traite comme une compagne aimée et familière, qu'on ne cherche dans les rapports avec elle autre chose qu'elle même, qu'on évite, par conséquent, les idées étrangères et parasites, les grands mots hors de propos; qu'on vit avec elle simplement et librement, sans se guinder, sans se farder, sans sacrifier à la
mode. Voilà le naturel qui nous étonne et nous ra- \it; car alors, au lieu d'un auteur, nous trouvons un homme, c'est-à-dire l'homme, nous-mêmes.
Le style naturel n'exclut donc pas tout ornement et toute grâce, mais seulement tout ce qui sent la recherche et l'affectation. Aussi Pascal, qui s'est moqué des ridicules efforts de l'imagination pour rendre le style pittoresque, condamne de la même manière, malgré ses habitudes mathématiques, les formes abstraites : « J'ai l'esprit » plein d'inquiétude. Je suis plein d'inquiétude » vaut mieux. » Il \eut avant tout du réel, mais aussi de Vagréable. Cet agrément naîtra souvent de la variété, du mélange dos genres familier, noble, etc. « L'éloquence continue ennuie. — « Les princes et les rois jouent quelquefois. Ils » ne sont pas toujours sur leurs trônes ; ils s'y » ennuient : la grandeur a besoin d'être quittée » pour être sentie. — La continuité dégoûte en » tout. Le froid est agréable pour se chauffer '. »
Cependant, dans la théorie de Pascal, les vraies beautés du style lui viendront de la pensée ellemême. Omnis gloria ejus ah intus, comme pour la fdie du Prophète. Tout ce qui n'est que pur ornement de langage sera considéré comme du badigeon et de l'enluminure.
* Sur tout cela, woirPensées, Fragm., etc., 1. 1, p. 247-261.
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