‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 49 sur 54 · ARTICLE III · texte numérisé non relu

ARTICLE III

STYIiE DU PASCAIi.

Je hais également le boufTon et l'enflé. Pascal.

Nous avons esquissé précédemment l'histoire de la prose française jusqu'à Pascal, et nous avons vu par quelles transformations et quels progrès elle avait dû passer pour devenir la langue du grand siècle. Mais la langue de Pascal lui-même est-elle née tout d'un coup? N'a-t-elle pas eu ses périodes d'enfance et de maturité? Evidemment le style de ses premiers écrits n'est pas le même que celui des Provinciales et des Pensées; il y a des uns aux autres développement et progrès que nous devons suivre si nous voulons apprécier l'écrivain dans Pascal d'une manière juste et complète. Nous allons donc étudier successivement le style d'avant, le style d'après les Provinciales.

STYLE d'avant LES PROVINCIALES.

Avant les Provinciales, le style de Pascal n'est pas encore le style du dix-septième siècle et présente un caractère plus ancien. Avec plus d'âme et de mouvement, c'est celui de Descartes. Des deux côtés les phrases sont longues et se soudent péniblement à l'aide des car, des mais, des c'est pourquoi, des ainsi, des encore que, des quoique, des à cau^e que : en un mot, tout le vocabulaire des conjonctions est mis à contribution et y passe.

C'est dans les lettres de la jeunesse de Pascal, qu'il faut aller chercher ce style. Un exemple au hasard. Jacquehne ne voulait pas, écrivant à son frère et à sa sœur, répéter certains conseils de piété, parce qu'elle regardait cette répétition comme pénible et inutile. Pascal lui répond :

« Le second (avertissement) est sur ce que tu » dis qu'il n'est pas nécessaire de nous répéter » ces choses, puisque nous les savons déjà bien ; )) ce qui nous fait craindre que tu ne mettes pas » ici assez de différence entre les choses dont tu » parles et celles dont le siècle parle , puisqu'il » est sans doute qu'il suffit d'avoir appris une » fois celles-ci et de les avoir bien retenues, pour

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» n'avoir plus besoin d'en être instruit, au lieu » qu'il ne suffit pas d'avoir une fois compris » celles de l'autre sorte , et de les avoir connues » de la bonne manière, c'est-à-dire par le mou- » vement intérieur de Dieu, pour en conserver la » connaissance de la même sorte, quoique l'on » en conserve bien le souvenir, etc '. »

Quelquefois les phrases sont tellement longues et coulent tellement à pleins bords , malgré les cascades des conjonctions, qu'elles couvrent une page entière ^. Mais la chronologie des lettres et des écrits de Pascal l'est aussi des progrès de son style. Sous le rapport de l'expression comme sous celui de la pensée, sa lettre de 1651 sur la mort de son père est bien supérieure à ses lettres de 1648. La phrase est longue encore, mais moins lourde, moins embarrassée, moins attardée dans sa marche. Elle se déroule plus naturellement et plus librement, n'étant plus aussi nouée par les conjonctions et les pronoms relatifs. C'est surtout dans les lettres scientifiques qui datent de cette époque qu'on peut remarquer les progrès de la langue de Pascal. Qu'on lise, par exemple, les lettres à Ribeyre, au P. Noël : c'est déjà son vrai style.

3 Voir, par exemple, p. 19, dans la lettre sur la mort de son père.

462 Ile PARTIE. - ÉCRITS ET GÉNIE.

Les lettres à M"' de Roannez , écrites en pleines Provinciales, sont, il est bien clair, parfaites de langage, en même temps qu'elles renferment de belles pensées. Mais on y trouve de plus le trait de Pascal, l'ongle du lion, que nous n'avons pas aperçu au milieu des belles considérations de de la lettre sur la mort de son père ; par exemple ce trait : « Je vois bien que vous vous inté- » ressez pour l'Église : vous lui êtes bien obligée. » Il y a seize cents ans qu'elle gémit pour vous : » il est temps de gémir pour elle ^ »

Dans les écrits et traités de longue haleine, la phrase est plus dégagée que dans les lettres de la même époque, quoiqu'ils portent encore le caractère et le cachet de la première manière. Ou plutôt la phrase est longue encore, mais plutôt par abondance de développement que par multiplicité d'idées n'ayant entre elles d'autre lien que celui des conjonctions. Mais déjà quelle pensée, quelle éloquence ! Voyez cette belle prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies , qui doit être de 1647 ou de 1648, alors qu'une maladie causée par excès de travail l'obligea de venir consulter les médecins à Paris. « 0 Dieu, de- » vaut qui je dois rendre un compte exact de » toutes mes actions à la fin de ma vie et à la fin

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» du monde! 0 Dieu, qui ne laissez subsister le » monde et toutes les choses du monde que pour » exercer vos élus, ou pour punir les pécheurs! » 0 Dieu, qui laissez les pécheurs endurcis dans » l'usage délicieux et criminel du monde/ 0 » Dieu , qui faites mourir nos corps et qui à » l'heure de la mort détachez notre âme de tout » ce qu'elle aimait au monde! ODieu, quim'ar- » racherez, à ce dernier moment de ma vie, de » toutes les choses auxquelles je me suis atta- » ché, et où j'ai mis mon cœur ! 0 Dieu, qui de- » vez consumer au dernier jour le ciel et la terre » et toutes les créatures qu'ils contiennent, pour » montrer à tous les hommes que rien ne sub- ») siste que vous et qu'ainsi rien n'est digne d'a- » mour que vous, puisque rien n'est durable que » vous ! 0 Dieu, qui devez détruire toutes^ ces » vaines idoles et tous ces funestes objets de nos » passions ! Je vous loue, ô mon Dieu, et je vous I) bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu'il » vous a plu prévenir en ma faveur ce jour » épouvantable, en détruisant à mon égard tou- » tes choses, dans l'affaiblissement où vous m'a- » vez réduit, etc. ^.. »

Il y a là plus d'abondance de jeunesse et moins de fermeté que dans la seconde manière, mais

pas de redondance ; le trait est déjà sûr. Puis ne sommes-nous pas profondément affectés de celte mélancolie qui avait dû jusqu'alors être si inconnue au jeune savant? C'est que la douleur le détache de ce monde qui lui paraissait si beau lorsqu'il en pénétrait les secrets; et comme il est dans toute la ferveur de sa première conversion, il aspire vers la souffrance dans laquelle désormais il met son bonheur et son espoir : « Tout ce » que je suis vous est odieux, et je ne trouve rien » en moi qui vous puisse agréer. Je n'y vois rien, )) Seigneur, que mes seules douleurs qui ont » quelque ressemblance avec les vôtres. Consi- » dérez donc les maux que je souffre et ceux qui » me menacent. Voyez d'un œil de miséricorde » les plaies que votre main m'a faites, ô mon w Sauveur, qui avez aimé vos souffrances en la » mort ! 0 Dieu qui ne vous êtes fait homme » que pour souffrir plus qu'aucun homme pour » le salut des hommes ! 0 Dieu, qui ne vous êtes » incarné après le péché des hommes et qui » n'avez pris un corps que pour y souffrir tous » les maux que nos péchés ont mérités ! 0 Dieu, » qui aimez tant les corps qui souffrent, que vous » avez choisi pour vous le corps le plus accablé » de souffrances qui ait jamais été au monde ! » ayez agréable mon corps, non pas pour lui- » même, ni pour tout ce qu'il contient, car tout

» y est digne de votre colère, mais pour les maux » qu'il endure, qui seuls peuvent être dignes de » votre amour. Aimez mes souiïrances. Seigneur, )) et que mes maux vous invitent à me visiter. » Mais, pour achever la préparation de votre de- » meure, laites, ô mon Sauveur, que si mon corps » a cela de commun avec le vôtre qu'il souffre » pour mes offenses, mon âme ait aussi cela de » commun avec la vôtre, qu'elle soit dans la » tristesse pour les mêmes offenses; et qu'ainsi » je souffre avec vous, et comme vous , et dans » mon corps, et dans mon àme, pour les péchés » que j'ai commis '. »

Nous aurions des observations analogues à faire sur l'écrit de la Conversion du pécheur publié par Bossutsur les manuscrits du P. uuerrierqui dit ne pas savoir de qui il est. Il est bien de Pascal, car le style en est parfaitement conforme au style de la prière pour demander le bon usage des maladies. C'est encore une peinture de l'étal où devait se trouver Pascal vers l'année 1648. On entend avec intérêt et curiosité retentir déjà ses grands mots. Lorsque, par exemple, il représente l'àme qui voit avec frayeur que ce qui lui est le plus cher s'écoule à tout moment ^, l'écho des

' T. I, p. 72, 73. — !M. Cousin attribue bien à tort ce morceau à Jacqueline. (Voir Des Pensées de Pascal, V édit.) » T. I, p. 82.

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