II
Pensées répète : C'est une chose horrible de sentir s'écouler tout ce qu'on possède.
Dans cet écrit on découvre encore le germe d'un de ses plus beaux morceaux, celui où il peindra l'homme abîmé dans les deux infinis de grandeur et de petitesse : L'àme « ne pouvant se » former d'elle-même une idée assez basse ni en » concevoir une assez relevée de ce bien souve- » rain , elle fait de nouveaux efforts pour se ra- » baisser jusqu'aux derniers abîmes du néant, en M considérant Dieu dans des immensités qu'elle » multiplie sans cesse '. »
Cette idée des deux inilnis était, du reste, une des plus familières à Pascal, une de celles qui frappaient le plus sa grande imagination. Nous l'avons trouvée encore dans le traité de V Esprit géométrique ^, appliquée au mouvement, au nombre, à l'espace et au temps. Alors il conclut : « Voilà l'admirable rapport que la nature a mis » 'entre ces choses, et les deux merveilleuses in- » finîtes qu'elle a proposées aux hommes , non » pas à concevoir, mais à admirer; et, pour en » finir la considération par une dernière remar- >) que, j'ajouterai que ces deux infinis, quoique » infiniment différents, sont néanmoins relatifs » l'un à l'autre, de sorte que la connaissance de
» l'un mène nécessairement à la connaissance de » l'autre.
»... Ceux qui verront dairement ces vérités » pourront admirer la grandeur et la puissance » de la nature dans cette double infuiilc qui nous » environne de toutes parts, et apprendre par » cette considération merveilleuse à se connaître » eux-mêmes, en se regardant placés entre une » infinité et un néant d'étendue, entre une infi- )) nité et un néant de nombre, entre une infinité » et un néant de mouvement, entre une infinité » et un néant de temps. Sur quoi on peut ap- » prendre à s'estimer son juste prix ^.. » Que r homme donc s'estime son juste prix..., dira-t-il de même dans les Pensées.
De tous les écrits antérieurs aux Pensées l'opuscule sur la Conversion du pécheur est peutêtre celui qui renferme le plus de germes de ce qui sera plus tard si grand , pensée et style, dans l'apologie de la religion chrétienne. Toute la théodicée de Pascal est déjà renfermée dans ce passage : L'âme (( commence à connaître Dieu, » et désire d'y arriver ; mais comme elle ignore » les moyens d'y parvenir, si son désir est sincère » et véritable, elle fait la même chose qu'une I) personne qui, désirant arriver en quelque lieu,
t^lib II" PAiniE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
» ayant perdu le chemin et connaissant son éga- » rement, aurait recours à ceux qui sauraient » parfaitement ce chemin '... » Pascal dira de même à son incrédule : « Vous voulez arriver à la >i foi, et vous n'en savez pas le chemin, etc. »
Ces citations et ces rapprochements ^ n'ont pas pour but d'étabhr l'authenticité de cet écrit : tel n'est pas notre objet ; mais de montrer la parfaite unité des pensées de Pascal et combien les considérations fondamentales de l'apologétique étaient anciennes dans son esprit. Ce morceau est encore remarquable par l'étude et l'analyse de l'âme : Pascal a déjà pénétré dans cette nature humaine où il verra tant' de choses.
Deux lettres de Pascal, l'une à Perier, l'autre à Ribeyre, nous apprennent qu'il avait commencé son Traité sur le Vide en 1647, et qu'il travaillait à l'achever en 1651. La préface de ce traité, qui seule à peu près nous a été conservée, a donc été écrite dans l'intervalle de ces deux époques. Mais nous la croirions plutôt , avec M. Faugère , de 1651, car, malgré quelques antithèses et quelques phrases un peu longues, le style a dépouillé tous les défauts précédents pour revêtir déjà tou-
* Ces rapprochements ont été faits pour la plupart par M. Faugère (jui a le premier établi Taulhenticité de l'écrit sur la Conversion du péc/œvr.
CH. IV. APiT. III,— STYLE DE PASCAL. Zi69
les les grandes qualités de Pascal. C'est déjà une netteté, une clarté, une justesse d'expressions parfaites; c'est un chef-d'œuvre de discussion et d'exposition. Pascal ne progressera plus sous ce rapport, il semble; et pourtant nous n'avons pas encore trouvé là son style, ce qu'on entend par style de Pascal : qu'y manque-t-il donc? son trait et surtout son àme.