‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génieChapitre 13 sur 26 · ARNAULD. SI LES JÉSUITES AVAIENT EU UN · texte numérisé non relu

ARNAULD. SI LES JÉSUITES AVAIENT EU UN

Qu'avons-nous prétendu dans les pages précédentes? Une seule chose : montrer combien il serait facile de faire la contre-partie des Provinciales. Ce travail est déjà ébauché dans les deux lettres de Racine, plus spirituelles peut-être que celles de Pascal. Les matériaux d'un travail plus complet sont à peu près rassemblés dans le livre si curieux de M. Yarin, auquel nous avons emprunté plusieurs des détails qui précèdent. Sans doute l'auteur interprète trop souvent, et comble par des conjectures, toujours défavorables aux Arnauld, les lacunes de leur correspondante inédite. Cependant il y réunit assez de citations authentiques et de faits positifs pour démontrer que le Jésuitisme de Port-Royal pourrait fournir matière à une diatribe plus sanglante que le Jésuitisme des Provinciales. D'autant plus que ce ne seraient pas des membres obscurs de la société

Porl-Royalisle qui joueraient le principal rôle dans cette nouvelle comédie, mais bien les chefs de fde , ceux qui donnaient l'impulsion au corps. Ce ne seraient plus tantôt des Jacobins, tantôt des docteurs et toujours des Jésuites ; mais tantôt des Oi atoriens , tantôt Jansénius ou Saint- Cyran, et toujours des Arnauld. Ce ne serait plus tantôt U7i Jésuite bon homme, tantôt un Jésuite méchant, et toujours im Jésuite ridicide; mais tantôt un Arnauld vaniteux et galant, tantôt un Arnauld sombre et mélancolique ou fougueux et emporté, et toujours un Arnauld ambitieux et opiniâtre. Le vrai Port-Royal pour nous, en effet, le Port-Royal historique, c'est le Port-Royal janséniste. Qui se serait occupé jamais, malgré la réforme de 1008 et les vertus qui ont pu en être la suite, de ce monastère, s'il n'avait été la place forte de l'hérésie? Or, le Port-Royal janséniste, c'est le Port-Royal des Arnauld. Quoique le Jansénisme y ait été semé par Saint-Cyran, c'est parles Arnauld, par d'Andillj surtout, le grand cultivateur, qu'il y a été cultivé, par le grand Arnauld défendu, par toute la famille pratiqué et soutenu avec une opiniâtreté qui était, autant au moins que l'éloquence, une quahté de race. A l'époque où nous sommes, en effet, il y avait à Port-Royal une véritable invasion d'Arnauld, hommes et femmes. Ils y formaient une tribu

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tout entière, une vraie caste, mais caste privilégiée, car ils en occupaient toutes les charges, y compris la dictature qui appartenait à d'Andilly. Sa sœur, la grande Angélique, en était la réformatrice et l'abbesse ; la mère Agnès, une sœur encore, le deviendra à son tour; sa mère , veuve d'Antoine Arnauld , le célèbre avocat, une sœur, veuve aussi d'Isaac Le Maître et mère de Le Maître et de Sacy, trois autres sœurs y étaient religieuses; six de ses filles y passeront, et l'une d'elles sera abbesse encore , la seconde Angélique ; trois de ses cousines sont au nombre. des religieuses; son frère, Antoine Arnauld , de près de quarante ans plus jeune que lui, celui qu'on a appelé le grand Arnauld (toujours la jactance et la forfanterie dans cette famille), est le champion, l'Ajax et l'Achille, le docteur, le Père de l'église de Port- Royal et du parti janséniste ; Sacy, son neveu, en sera le directeur après Saint-Cyran et Singlin ; Antoine Le Maître, son neveu encore , l'ex-avocat, est le Jérôme, le roi, le type des solitaires, dont Luzancy, un fils de d'Andilly, trois autres de ses neveux grossissent le nombre ; Villeneuve, un autre de ses fils, en fait partie avant de se faire tuer à sa première campagne '. Les Arnauld

' Voir la liste des Arnauld de Port-Royal, Varin, t. I, appendice, p. 333.

étaient donc tout Port-Royal, et Port-Royal, nous l'avons dit, était tout le Jansénisme. Qui les connaît, connaît donc le monastère de Paris et le monastère des Champs, et tout le parti ennemi des Jésuites.

II y aurait bien d'autres choses encore à faire ressortir dans ces fameux Arnauld, si on voulait les opposer aux Jésuites dans des Xnii-Proviuciales. D'Andilly pourrait formera lui tout seul une délicieuse caricature.

Introduit à l'âge de seize ans dans le conseil des finances, d'Andillyselie avec les deLuynes, sur l'avis d'un oncle qui prévoyait leur faveur. N'ayant pu réussir auprès du favori del^ouis XIII, il pousse un de ses amis, Ornano, à la cour de Gaston d'Orléans, héritier présomptif du trône. (Après dix ans de mariage, Louis XIII n'avait pas d'enfants.) Ornano n'est pas ingrat et veut faire la fortune de son ami. Mais bientôt éconduit, d'Andilly se dirige d'un autre côté, et se fait d'abord accueillir de Richelieu. Il échoue encore et tâche de se maintenir au moins dans l'amitié de Gaston. Mais il naît un dauphin, et Gaston, qui connaît son courtisan, lui dit avec tristesse : Ne m aimerez-vous plus à cette heure qu'il y a un dauphin? D'Andilly lui conserve son ad'ection, ce qui ne l'empêche pas de tourner son ambition et ses intriguesvers le dauphin dont il

voudrait faire l'éducation. Sa sœur avait élevé la fille unique du duc de Longueville qui épousa la cousine puis la sœur du grand Condé ; Sacy dirigea l'éducation des enfants du prince de Conti ; d'Andiily voulait élever le dauphin : Toutes les branches de la dynastie semblaient dévolues à la famille Arnauld ' .

Pour arriver à son but, d'Andiily multiplia ses soins auprès de la future régente, Anne d'Autriche. C'était encore une tradition de famille : les Arnauld avaient toujours recherché la faveur des reines-mères. L'aïeul de d'Andiily avait été sauvé de la Saint-Barthélémy par la protection de Catherhiede Médicis, dont son père avait été procureur général ; lui-même devait sa fortune à Marie de Médicis, et il eut toujours, sinon le fils, au moins la protection d'Anne d'Autriche. Il travailla si bien, fit si bien travailler les hommes qui semblaient devoir exercer un grand rôle dans le futur conseil de régence, qu'il fut, à l'en croire, sur le point de réussir. Car il assure dans ses Mémoires que la reine-mère lui avait promis, avant la mort du roi, de lui confier le dauphin pour rélever comme il voudrait ^. Mais le fantôme du Jansénisme , comme il dit si

< Varin, t. 1, p. M.

" Yaiin, t I, p. IG.

r.HAP. n.— PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. 33Î

plaisamment, vint se jeter à la traverse et lui barrer le passage. 11 poursuivit néanmoins ses intrigues et mit toute la cour de son parti. En même temps il faisait remettre à la reine-mère des lettres et mémoires où il s'efforçait de révéler ses talents d'éducateur, et d'étaler les charmes de ce style qu'il appelait modestement la langue de sa maison.

Ses projets les plus sacrés furent sacrifiés d'abord à ce désir de faire l'éducation d'un roi '. A la mort de sa femme, en 1637, il avait résolu de se retirer du monde. Six ans s'écoulent sans qu'il paraisse songer à exécuter son dessein. Mais Saint-Cyran meurten 1643, et lui lègue son cœur à la condition qu'il se retirera à Port-Royal. D'Andilly annonce alors son projet à sa famille, à la reine, au monde : tout paraît définitif; ses amis ne comptent plus le revoir. Mais Louis XIII venait de mourir; ne fallait-il pas laisser à la reine-mère le temps de se décider sur les promesses qu'elle lui avait faites? Nouvelle déception ï L'abbé de Beaumont, Hardouin de Péréfixe, est nommé précepteur du dauphin. D'Andilly ne perd pas tout espoir. Le gouverneur et le sousgouverneur ne sont pas encore désignés ; et d*ail-

' Nous avons dit que Pascal eut la même ambition : lui avait- elle été inspirée par les Arnauld?— Nicole a composé un Traité de l'éducation d'un Prince.

leurs le précepteur lui-même ne peut-il pas être changé ? Mais la reine persiste dans ses préventions contre le Jansénisme : d'Andilly n'approchera pas du dauphin. Persévérance admirable ! il garde encore une espérance. Peut-être réussirat-il mieux par la publication de ses œuvres. On va voir toutes ses sortes de mérites et de talents. Dans la préface de ses OEiivres chrétiennes, il fait un appel à la bienveillance de Rome. 11 écrit môme aux Jésuites , et fait de Saint-Cyran un ami (c'est bien fort) de la célèbre congrégation ! Hélas ! soins perdus ! sa faveur se termine par un brevet de mille écus que lui accorde Anne d'Autriche. Ainsi s'étaient déjà résumées pour lui les faveurs du duc d'Orléans ^ Mille écus, pour un homme qui rêvait le gouvernement de la France, qui ne voyait de bonheur que dans la royauté ^, qui auraitvoulu au moins, ne pouvant êtreroiluimême, former un roi, et faire asseoir le Jansénisme, cette chère part de son âme, sur le trône avec Louis XIV ! Evidemment d'Andilly n'a plus

* Variu, t. I, p. 20-36, pctssi?».

* Il avoue franchement dans ses Mémoires, « que nulle autre fortune ne peut rendre un homme véritablement heureux selon le monde, que celle des souverains. » Et dans une lettre à M'"'' de Sablé : « Vous me pardonnerez la pensée qui m'a toujours empêché de pouvoir comprendre qu'il y ait une autre condition fort souhaitable selon le monde , sinon celle d'être roi. » Varin, t. II, p. 108, note.

CHAP. il. — PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. 839

rien à faire au monde. Il se retire donc à Port- Royal pour être surintendant des jardins !

C'était encore une souveraineté. D'ailleurs n'a-t-il pas des enfants, et surtout son fils chéri, Simon de Brioltes, qui va devenir niarquis de Pomponne ? 11 n'a pu être précepteur de Louis XIV, mais il poussera et fixera auprès de lui, en qualité de ministre et d'ambassadeur, ce fds qui, à travers bien des échecs et des défaites, saura maintenir lui et sa famille dansu ne si haute fortune. Il est vrai que d'Àndilly sera forcé d'abandonner plusieurs fois sa retraite pour venir solliciter à Paris; qu'il devra renier en son nom et au nom de son fds son Jansénisme '. Mais les Jésuites ne renient-ils pas leurs doctrines lorsqu'il y a intérêt ou péril? Il est vrai qu'il sera forcé de sacrifier ses autres enfants à ce privilégié. N'importe. Sa volonté est inflexible, égoïste et tyrannique. Par lui ou par quelqu'un des siens il sera à la cour, qui ne doit pas être assiégée, envahie et dominée exclusivement par les Jésuites. Son aîné, le pauvre abbé Arnauld, devra renoncer à son héritage en faveur de l'heureux Simon de Briottes, et, pour toute compensation,ne recevra de son père mourant ^ qu'un

» Varin, t. II, p. 80.

» Ibid., p. 17.

crucifix de bronze. Encore sera-t-il harcelé et poursuivi par son oncle le docteur pour une somme de six mille francs que celui-ci avait prêtée à son frère l'évéque d'Angers, et dont il voulait rendre son neveu responsable. L'abbé Arnauld avait été commensal de son oncle l'évéque sans jamais rien payer. Or, l'évéque, digne à quelques égards et charitable, dilapidait par ses libéralités sa fortune et les ressources de l'Eglise, ce qui l'obligeait de recourir aux emprunts. Le docteur lui avait avancé six mille francs qui n'avaient jamais été remis, et il en réclama, avec son opiniâtreté ordinaire, le remboursement auprès de son neveu qui, par ses dépenses, avait mis, disait-il, son oncle dans l'impossibilité de payer ses dettes. Ceci n'empêcha pas que, suivant les habitudes du parti, on ne voulût faire canoniser cet évêque mort insolvable, et sa sœur Angélique le plaçait modestement à côté du grand Saint-Hilaire ^ ! La tendance des Jansénistes à faire canoniser les leurs est bien antérieure au diacre Paris.

L'abbé Arnauld, ce pauvre abbé qui, disait son oncle, était tout au plus honnête homme, ne fut pas la seule victime de la volonté absolue et inflexible de son père par rapport à ses enfants.

• Varin, 1. 1, p. 284.

CHAP. II.— PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. 3il

D'Andilly voulut pousser dans le monde Luzancy qui n'aspirait qu'à la solitude, et retenir à Port- Royal Villeneuve qui aimait les triomphes du monde. Villeneuve, eii vrai Arnauld, lutta contre son père jusqu'à la mort, car il en mourut. Ne pouvant s'établir à son gré, contrarié qu'il était par son père, il se jeta dans la carrière des armes avec la presque certitude de s'y faire tuer : il était myope. D'Andilly le savait, et Fabert, à qui il l'avait confié, l'avait prévenu du péril. D'Andilly s'obstine comme son lîls, et sur les instances de tous les deux, Fabert donne une compagnie à Villeneuve, qui est tué à la première campagne K

On vient de voir que d'Andilly ne restait pas oisif dans sa solitude et n'était pas absorbé par le soin des fleurs et des fruits. Il avait besoin d'une plus haute dictature que celle des jardins, aussi rien ne se faisait que par lui à Port-Royal. Ilétait le grand négociateur dans toutes les affaires, et courtisait toutes les grandeurs dans son intérêt et celui de sa famille, dans l'intérêt aussi du parti dont il était le patriarche et qu'il cherchait à étendre par la propagande et le prosélytisme. 11 avait pour principe de faire des amis de toutes

> Varin, t. II, p. 198.— Voir aussi M. Sainte-Beuve, t. III , p. 486, qui contredit à ce sujet quelques-unes des inductions de Varin.

342 U« PAUTIE. — ÉCRITS Eï GÉNIE.

sortes de conditions^ à la cour, à l'armée et [>armi les hommes que leur réputation de vertu rendait considérables. Nous avons vu qu'il avait confié son fils à Fabert. 11 réussit d'abord à convertir le brave militaire au Jansénisme, et si bien que Fabert répandait la doctrine dans sa famille et autour de lui, dévorait les livres du parti que lui envoyait d'Andilly, et, un moment, criait contre Rome, les évêques, l'Eglise, comme un vrai Arnauld '. D'Andilly voulut môme l'entraîner dans une guerre contre l'Angleterre hérétique, au moment où le maréchal rêvait une croisade contre les Turcs, et renouveler au dix-septième siècle, lorsque rien ne les pouvait justifier, les guerres de religion ! Et Port-Royal criait à l'intolérance ! Les Jésuites étaient plus tolérants alors : car le père Adam, un ami de Fabert (les Jésuites le reconquirent) faisait conserver les gages des ministres et des professeurs de Sedan, qu'avait supprimés Mazarin, et poussait Fabert à demander que le présidial de Sedan fût composé mipartie de calvinistes ^.

Tout cela n'était pas pur zèle de la part de d'Andilly, 11 faisait de Fabert un intercesseur auprès de Mazarin, puis voyant Mazarin rebelle à

' Variu, 1. 1, p. 64 et suiv.

ses désirs, il voulut, pour assurer la fortune de sa famille et celle de Port-Royal, faire de Fabert un ministre. Mais il échoua devant la modestie et la simplicité militaire du maréchal. 11 essaya alors de conquérir Rancé. Rancé, pendant sa retraite de Yéretz, avait eu pour les Port-Royalistes, pour d'Andilly en particulier, une confiance entière, se mettant tout-à-fait à leur disposition, ne faisant rien que par leurs conseils qu'il sollicitait en tout, n épousa môme en partie d'abord leur passion contre les Jésuites, parce qu'ils lui avaient persuadé qu'un libelle injurieux sur sa conversion était l'œuvre du P. Rouhours, quoiqu'il eût pour auteur le protestant Larroque, employé du marquis de ïorcy, gendre de Pomponne '. C'était peut-être aussi par la direction d'intention qu'ils justifiaient ce mensonge et cette calomnie. Rancé se refroidit bientôt vis-àvis des plus ardents de la secte, et n'eut plus de rapports qu'avec les modérés. Puis enfin il brisa entièrement avec le Jansénisme qu'il ménagea pourtant, n'osant pas se porter envers lui à des attaques ouvertes, Il avait reconnu que les Port- Royalistes n'étaient que des sectaires : or, il voulait rester fidèle à l'Eglise, et n'avoir d'autre parti que celui de Jésus- Christ. Il avait encore

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d'autres raisons plus personnelles de rupture. Les Jansénistes , qu'il avait consultés sur ses bénéfices, lui avaient conseillé de ne point s'en défaire, mais de les garder pour en distribuer les revenus à ceux du parti qui étaient dans la persécution. Nous avons dit encore combien le futur réformateur de la Trappe devait être effarouché de l'humeur galante de d'Andilly, qu'il ne pouvait plus décemment garder pour directeur de conscience. Cependant Rancé se tint toujours en état de suspension entre les Jansénistes et leurs adversaires. C'est que les lettres qui dataient du temps où il était tout dévoué aux Arnauld se trouvaient entre leurs mains, et que ceux-ci auraient pu, en les exposant aux 'yeux du public, le mettre en contradiction avec luimême, et le dénoncer à la Cour comme un Janséniste et un conspirateur ' .

Rancé n'éclata qu'à l'occasion de la mort du grand Arnauld. A peine en eut-il appris la nouvelle qu'il écrivit à un de ses principaux correspondants : « Enfin voilà M. Arnauld mort. Après » avoir poussé sa carrière le plus loin qu'il a pu ^, » il a fallu qu'elle se soit terminée. Quoi qu'on

' Voir tous ces faits racontés dansVarin, 1. 1, p. 112-212, et appuyés sur la correspondance inédite de Rancé et de d'Andilly.

* Arnauld aimait la vie, p. 144.

CHAI». II. — PASCAL DANS LA POLtMIQLK. 345

» en dise, voilà bien des questions finies. Son » érudition et son autorité étaient d'un grand » poids pour le parti. Heureux qui n'en a point » d'autre que celui de Jésus-Christ ! » Paroles sévères sans doute dans la bouche de Rancé qui avait été lié assez intimement avec le docteur et lui avait autrefois prodigué les éloges; mais jugement bien exact ! C'était Arnauld qui soufflait l'esprit de guerre sur le parti tout entier. Cet homme avait besoin de la lutte, comme son frère d'un préceptorat de roi. Il n'aurait pu respirer dans l'atmosphère de la paix. Yoyait-il une question arriver au port, bien vile il la repoussait en pleine mer et déchaînait les vents pour se procurer le bonheur de lutter contre la tempête. D'Andilly lui écrivait à propos des négociations sur le Formulaire : « Pardonnez-moi » si je vous réponds que j'ai le cœur percé de » douleur de ce qu'il n'est que trop vrai que, de- » puis le temps qu'on traite cette affaire, je vous » ai toujours vu triste lorsqu'il y avait sujet d'es- » pérer qu'elle réussirait, et toujours gai lors- )> qu'elle paraissait être rompue ^ » Il n'avait pas seulement la monomanie de la guerre , il en avait encore dans le caractère toutes les fureurs et toutes les violences. Ses amis, essayaient en vain

' Vario, 1. 1, p. 269.

346 Il« PARTIE.— ÉCRITS ET GÉNIE.

d'opposer une digue aux Ilots d'injures qui s'échappaient de son cœur, et de modérer les emportements de sa plume. C'était en vain que Nicole, le Mélanchton de ce fougueux Luther, lui écrivait : « Vous ne concevrez jamais assez les » effets que font les duretés des écrits sur l'esprit » du monde, et principalement des amis. On ne se » soucie point du tout des sottises, des calomnies, » des aigreurs des autres ; on y a même quelque y complaisance, parce que l'on sait que cela leur » attire l'indignationpublique. (Ceci est fort juste, » est-ce chrétien?) Mais quelque chose de dur et » d'aigre dans les personnes que l'on aime , » met les gens au désespoir, et cause des afflic- » tions plus sensibles que je ne vous le saurais » exprimer. Vous devez donc faire état que tout » ce qu'on vous en mande n'est rien en compa- » raison de ce qu'on en ressent : faites votre » compte sur cela '. »

Arnauld n'en tenait nul compte. L'âge n'y faisait rien. A quatre-vingts ans, il était tout aussi violent, tout aussi intraitable. La persécution et l'exil, loin de l'abattre, le grandissaient à ses yeux. Il en jouissait comme d'un triomphe, et ne voulait pas faire la moindre concession pour être rendu à sa patrie. 11 refusait même de

' T. II, p. 163.

s'engager à ne plus écrire, malgré l'immense besoin qu'il aurait dû ressentir de se reposer de sa longue polémique en cent-quarante volumes. N'aurcz-vous donc pas l'éternité pour vous reposer ? disdiïi-W à Nicole qui lui conseillait le calme et la retraite. Mais le motif secret de son refus de ne plus écrire lui échappe dans une lettre adressée à madame de Fontpcrtuis , son active correspondante, et précédée de ces mots : Tibi soli. — « Je ne puis promettre de ne plus écrire. » Il y a surtout un huitième volume qu'il faut i) absolument qui passe. » Voyez la bonne foi ! C'était le huilièuie volume de la Morale pratique des Jésuites, le plus violent plaidoyer qu'on eût fait contre ceux-ci depuis les Provinciales. « Si » ces huit volumes étaient achevés, je pourrais » laisser les jésuites en repos, pourvu qu'ils ne me » dissent plus rien. » Voyez la générosité! Aussi madame deFontpertuis lui écrit qu'il est un lion. et les Jésuites des renards qui ont juré de l'exterminer. « C'est, lui répond-il, une fort bonne » nouvelle,... car il n'est pas vraisemblable que » les lions se laissent accabler sans se défendre. .. » On ne manquerait pas de pièces pour faire le » procès à ces méchantes bétes. Mais il faudrait » bien se garder de se tenir sur la défensive ; ce » qui serait perdre tout son avantage ' . » Voyez la * Varin, t. II, p. 171.

348 Ib l>AirnE, — ÉCniTS liT G1*>N1E.

charité ! Toujours infcitigablc, il s'anime au combat à mesure que la vieillesse l'avertit que la vie lui échappe, et la mort le trouve debout sur la brèche. Décidément le grand Arnauld n'était qu'un batailleur.

Nous avons prononcé tout-à-l'heure le nom de Luther. Arnauld voulut aussi avoir son Wartbourg et son Pathmos. Il prit des actions dans la fameuse spéculation de l'île de Norstrand , afin de s'y ménager une retraite en cas de persécution, et de pouvoir y braver à la fois les décrets de Louis XIV et les foudres de Rome. C'est une curieuse affaire qui formerait un beau pendant aux opérations du père Lavalette ' . Au moins Lavalette n'agissait-il qu'en son nom personnel, et la Compagnie de Jésus était tout-à-fait étrangère à ses entreprises commerciales. Sans doute le Jansénisme a nié d'abord, parce qu'il avait réussi à soustraire toutes les pièces aux yeux de Louis XIV. Mais tout fut révélé par les papiers qu' Arnauld avait légués àQiiesnel, et que fit saisir le roi d'Espagne. Ce fut alors aussi qu'on eut la preuve des démarches des Jansénistes auprès

* Voir, sur toute l'affaire de Norstrand, Varin, 1. 1, p. 295- 332. — Le procureur du grand Arnauld , Gorin , plus connu sous le nom de Saint-Amour, y est représenté comme professant la doctrine horrible qui permet d'attenter aux existences qui font obstacle.

CHAP. II. — PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. 3'i9

des ennemis de la France pour prendre place au nombre des puissances européennes.

Et maintenant, nous le demanderons, les Arnauld étaient-ils de grands caractères ? Non, si l'ambition et l'opiniâtreté, l'esprit de cabale et de secte, ne suffisent pas à constituer la véritable grandeur d'àme. La vraie gloire de la famille Arnauld est dans les femmes, la mère Angélique, la mère Agnès et tant d'autres'. Là on trouve splendeur dans l'obscurité, force dans la faiblesse, vertu dans le silence et les modestes pratiques. Elles furent aussi bien obstinées pourtant; pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons, ainsi que le leur disait l'archevêque de Paris. Mais contentons-nous de souhaiter que la miséricorde divine le leur ait pardonné, ait accepté l'expiation de leurs souffrances, et ne les condamnons pas. Écrions-nous avec

* Elles surent réparer les vices de leur vocation , car elles étaient entrées dans le cloître, l'une à sept ans, l'autre à cinq, à l'aide d'un mensonge et d'un faux. « On voit que les Jésuites auraient pu rétorquer avec Icgitinies représailles sur les ruses et les accommodements de conscience dont MM. Arnauld etMarion ne se firent pas faute dans toute cette affaire.» (M. Sainte-Beuve, Port-Ilmjal, t.I, p. 80.) Cet Arnauld avait pourtant accusé les .Jésuites d'avoir renarde et épié eu France le moment de s'y établir à la faveur des recommandations qu'ils obtenaient de Rome; de capter la jeunesse et de circonvenir les âmes faibles pour se faire signer des testaments. »

350 lie PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.

M. Variii : « Ames tendres dont !e besoin d'ai- » mer fit toute l'erreur, dont l'erreur ne fut que » de la confiance , mais dont la confiance devint » de l'obstination. Croyaient-elles réellement en » Janscnius? Elles souiîrirent pour ce nom ; mais » elles ne croyaient qu'à leur famille et en Dieu. » Qui donc oserait leur dire anathème ? Anathème » à ceux qui les ont trompées, peut-être, à elles, » jamais ' . »

Les pages précédentes ne seraient qu'une diatribe contre la famille Arnauld , si nous avions prétendu en donner une idée complète. Telle n'a pas été notre intention , car nous reconnaissons bien volontiers qu'il y a des côtés admirables dans leur biographie. Mais, jusqu'à ces derniers temps, ils n'étaient connus que par les éloges qu'ils s'étaient décernés à eux-mêmes, éloges qu'avaient encore amplifiés leurs admirateurs et panégyristes, et qu'avait accueillis sans examen la postérité. Nous avons voulu faire voir que tous ces titres avaient besoin d'être révisés, qu'on ne pouvait accepter cet héritage d'admiration que sous bénéfice d'inventaire, que tout n'était pas grand chez eux, et que le vrai malheur des Jésuites au xvu* siècle était de n'avoir pas eu un Pascal.

Et maintenant nous connaissons hommes et

» T. II, p. 294.

CHAP. n. — PASCAI. DANS LA POLÉMIQUR. 351

choses, le système janséniste et ses sectaires, la matière du procès, les accusés et les accusateurs. Nous connaissons les idées au service desquelles Pascal a mis son admirable génie, le milieu où il fut jeté, les hommes qui en firent l'instrument sublime de leurs passions quelquefois basses et jalouses. Le drame est sous nos yeux, les acteurs sont en scène, les machinistes à leur poste , la toile est levée : la comédie peut commencer.

OCCASION DES PROVINCIALES. LES TROTS PRE- MIÈRES LETTRES. PROCÈS d'aRNAULD. —

OUVOIR PROCHAIN. l'aCADÉMIE EN JEU.

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