PASCAL SE VANTE. LA GRACE SUFFISANTE
CONDAMNATION d' ARNAULD. DIVERTISSANTE APO- LOGIE.
Le duc de Lianeourt, que nous connaissons déjà , se confessait à un prêtre de Saint -Sulpice, nommé Picoté. Celui-ci l'interrogea un jour sur ses liaisons avec Port-Royal , et ne le voyant pas disposé à les rompre , il lui demanda deux ou trois jours pour réfléchir et prendre conseil. Le duc consentit, mais il ne revint pas au jour convenu, et répandit dans le public que les prêtres
de Saiiit-Sulpice lui avaient refusé l'absolution. Saint Vincent-de- Paul, à qui il était allé se plaindre, voulant empêcher l'éclat , vint dès le lendemain conférer de cette affaire avec Olier, Bretonvilliers et le confesseur , et il fut résolu qu'on consulterait la Sorbonne. Plusieurs docteurs des plus célèbres répondirent que le confesseur serait bien en droit de refuser l'absolution , mais qu'on ne devait pas refuser la communion, si le duc s'y présentait, parce qu'il y avait une grande différence entre l'administration publique de l'Eucharistie et le jugement secret de la Pénitence. Le duc n'avait agi que par obéissance aux caprices de sa femme. Voyant le grand éclat qu'avait cette affaire , il se repentit et protesta « que, s'il avait à recommencer, il ne sembarqueraitpas dans ce partie » Regrets tardifs, le mal était fait. Déjà Arnauld , empressé de saisir une si belle occasion de rentrer dans la lutte que semblait lui interdire la Constitution d'Innocent X, s'était emparé de l'affaire et avait publié SSL Seconde lettre à un duc et pair. Deux propositions en furent extraites et déférées en Sorbonne. Malgré les mouvements de Saint- Amour et de soixante-deux docteurs attachés à Port-
* Journal de Des Lions, cité dans la Pie de M. Oller, par M. Faillon, t. Il, p. 170.
Royal, elles y furent censurées par 127 ou 130 membres, le doyen en tête.
Pendant qu'on travaillait à ce procès en Sorbonne, Arnauld était à Port-Royal. Pascal s'y trouvait aussi. Tous les amis du docteur le pressaient d'écrire pour sa défense. « Vous laisserezvous, lui disaient-ils, condamner comme un enfant sans rien dire?» A cet égard, Arnauld n'avait pas besoin d'être beaucoup pressé. Il écrivit donc et lut sa réponse à ses amis. Ceux-ci l'accueillirent par le plus profond silence. « Je vois bien que vous trouvez cet écrit mauvais , reprit alors Arnauld, et je crois que vous avez raison ; mais vous qui êtes jeune et curieux, ajouta-t-il en se tournant vers Pascal, vous devriez faire quelque chose. » Ce mot, vous gui êtes jeune et curieux, fut pour Pascal une sorte de révélation. Un éclair soudain traversa son génie : — Et moi aussi je suis peintre ! — R met la main à l'œuvre, et quelques jours après, il apporte la première Provinciale. Arnauld en interrompt la lecture par ses louanges et ses exclamations : « Cela est excellent; cela sera goûté; il faut le faire imprimer'. » — On l'imprima , la voici.
' Voir le récit de Marg. Perler, Lettres, Opusc, p. 460, que reproduit le llecucU d'Utrecht, p. 277. — INIontalte, dit Nicole, qui n'avait encore presque rien écrit, et qui ne connaissait pas combien il était capable de réussir dans ces sorî- 23
On examinait encore en Sorbonne les deux propositions d'Arnauld, l'une de fdit, l'autre de droit, toutes deux bien peu importantes pour la religion, dit Pascal. Dans la première, » Arnauld disait « qu'il avait lu exactement le » livre de Jansénius, et qu'il n'y avait point » trouvé les propositions condamnées par le feu » pape; et néanmoins que, comme il condamnait » ces propositions en quelque lieu qu'elles se ren- » contrassent, il les condamnait dans Jansénius, » si elles y étaient. » Ce n'était rien moins que la fameuse distinction du fait et du droit dont nous avons déjà tant parlé et sur laquelle nous aurons encore à revenir. Pascal raconte à sa manière le débat qui eut lieu en Sorbonne à cette occasion, et bien que cette distinction fût tout alors pour le parti janséniste, sous ses plaisanteries, on n'en soupçonnerait guère, il est vrai , l'importance.
tes d'ouvrages, répondit qu'il concerait h la vérité comment on pouvait faire ce factum;mais que tout ce qu'il pouvait promettre était d'en ébaucher un projet, en attendant qu'il se trouvât quelqu'un qui pût le polir et le mettre eu état de paraître. — Tsicole a-t-il bien compris et reproduit fidèlement la réponse de Pascal ? Pascal hésite , mais en apparence seulement et par modestie : immédiatement il a conçu comment on pouvait faire ce fadum, et il a eu comme une illumination de génie. L'adversaire du P. Noël pouvait-il ignorer ox)ml)icn il était capable de réussir en plaisanterie, et ne s'étnil-il pas exercé souvent à l'exposition des idées religieuses? — (Voir la préface de la traduction française des Promn- (iafcs, avec les notes de Wendrock, p. 6.)
La question de droit était plus grave , il l'avoue, puisqu'elle touchait à la foi. Arnauld avait dit « que la grâce, sans laquelle on ne peut rien, » avait manque à saint Pierre dans sa chute. » Mais le point discuté, dit Pascal, est tout aussi peu important que le précédent. Il a pris des informations et est devenu grand théologien en peu de temps. 11 ne s'agit pas, lui dit un docteur de Navarre très-zélé contre les Jansénistes , de savoir si la grâce est donnée à tous les hommes, si elle est efficace , questions vraiment sérieuses, mais si les justes ont le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu en la manière que l'entendent les adversaires d' Arnauld. Il va trouver alors un Janséniste et feint d'être fort des siens. Serait-il possible, lui dit-il, que la Sorbonne introduisit dans l'Eglise cette erreur, que les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu ? Mais il faisait trop le Janséniste, comme tout-à- l'heure il avait été trop Moliniste; car Icà-dessus son docteur s'échauffe et soutient comme la pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin , que les justes ont toujours un pouvoir véritable d'observer les préceptes.
Mais quel pouvoir? C'est là le point. Les Jansénistes vous avoueront bien , lui dit son docteur de Navarre, que tous les justes ont le pouvoir
d'accomplir les commandements, mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit /»roc/mm.
Ce mot lui est inconnu et nouveau. On refuse de le lui expliquer, et on le renvoie aux Jansénistes pour leur demander s'ils l'admettent. Il en charge sa mémoire , puisque son intelligence n'y avait aucune part, et va poser immédiatement, de peur de l'oublier, la redoutable question à son Janséniste. Comment l'en tendez-vous? répond son homme? Voilà Pascal bien embarrassé. Il se hasarde pourtant à lui dire : Je l'entends au sens des Molinistes. — Lesquels? — Il les offre tous ensemble , mais il apprend alors qu'ils sont loin d'être tous dans les mêmes sentiments , et que le mot de prochain n'est qu'un signe de ralliement dans la guerre de tous contre Arnauld.
Désireux de connaître les différents sens de ce mot mystérieux , il va trouver successivement les Jésuites et les Dominicains. Les premiers lui disent qu'avoir le pouvoir prochain de faire quelque chose, c'est avoir tout ce qui est nécessaire pour le faire, de sorte qu'il ne manque rien pour agir. Tel n'est pas l'avis des Dominicains. Pour agir, selon eux, il faut encore une grâce efficace qui détermine la volonté et qui n'est pas donnée à tous. A ce compte, reprend l^iscîiL les Jansénistes sont donc catlioliquos ot
CHAP. II.— PASCAL DAiNS LA POLÉMIQUE. 337
les Jésuites hérétiques ? — Oui , mais les Jésuites admettent le pouvoir prochain. C'est là la place forte dans laquelle on est à couvert , et les plus divisés sont amis. Pouvoir prochain, c'est le mot sacramentel qu'il faut prononcer sous peine d'être retranché de l'Église, quoiqu'il n'ait aucun sens. « Vous le direz, ou vous serez héré- » tique, et M. Arnauld aussi, car nous sommes » le plus grand nombre : et, s'il est besoin, nous » ferons venir tant de Cordeliers, que nous l'era- » porterons ' . »
» Heureux les peuples qui l'ignorent ! heureux » ceux qui ont précédé sa naissance ! car je n'y » voisplus de remède, si messieurs de l'Académie, » par un coup d'autorité, ne bannissent de la » Sorbonne ce mot barbare qui cause tant de » divisions. Sans cela, la censure paraît assurée : » mais je vois qu'elle ne fera point d'autre mal » que de rendre la Sorbonne moins considérable » par ce procédé, qui lui ôtera l'autorité qui lui » est si nécessaire en d'autres rencontres ^. »
Pascal tenait à la proscription de ce mot barbare, car, parmi les compliments qu'il se fait adresser par son provincial, il insère celte lettre d'un membre de l'Académie : « Je voudrais que
' Ol'Aicres, 1. 1, p. J3.
2 IbkL, p. 14.
358 11* PARTIE.— ÉCIUTS KT OfiNIK.
» la Sorbonne, qui doit tant à la mémoire de feu » M. le Cardinal, voulût recomiaîtrc la juridictiou « de son Académie française. L'auteur de la let- » tre (1" provinciale) serait content; car, en qua- » lité d'académicien, je condamnerais d'autorité, » je bannirais, je proscrirais, peu s'en faut que » je ne die, j'exterminerais de tout mon pouvoir » ce pouvoir prochain, qui fait tant de bruit pour » rien, et sans savoir autrement ce qu'il demande. » Le mal est que notre pouvoir académique est » un pouvoir fort éloigné et borné. J'en suis » marri, etc. » N'allons pas, avec le P. Daniel qui s'y est trompé, prendre cela au sérieux. Ces paroles ne sont évidemment qu'une satire et un pastiche très-heureux du style académique.
Une autre personne écrivait : « Je vous suis » plus obligée que vous ne pouvez l'imaginer » de la lettre que vous m'avez envoyée : elle est » tout-à-fait ingénieuse et tout-à-fait bien écrite. » Elle narre sans narrer; elle éclaircit les affaires ). du monde les plus embrouillées; elle raille » finement; elle instruit même ceux qui ne » savent pas bien les choses; elle redouble le » plaisir de ceux qui les entendent; elle est en- » core une excellente apologie, et, si l'on veut, » une délicate et innocente censure. Et il y a
' OEuvres,}^. 31.
CIIAP. II. — FASCAI, DANS LA POLÉMIQUE. ^ÔU
»} enfin lant d'art, tant d'esprit et tant de jugc- » ment en cette lettre, que je voudrais bien » savoir qui Ta faite, etc. ' »
M Vous voudriez bien savoir, ajoute le provin- » cial, qui est la personne qui en écrit de la sorte; I» mais contentez-vous de l'honorer sans la con- » naître , et , quand vous la connaîtrez, vous » l'honorerez bien davantage. »
Cette personne, à en croire Racine, serait Mlle de Scudéry, car il dit dans sa première lettre, adressée à Nicole qui condamnait tous les auteurs de romans : « Vous avez oublié que » Mlle de Scudéry avait fait une peinture avan- » tageuse du Port-Royal dans sa Clélie. Cepen- » dant j'avais ouï dire que vous aviez soutîert » patiemment qu'on vous eût loués dans ce livre » horrible. L'on fit venir au désert le volume » qui parlait de vous. Il y courut de main en » main, et tous les solitaires voulurent voir l'en- » droit où ils étaient traités d'illustres. Ne lui w a-t-on pas même i^endu ses louanges dans » l'une des Provinciales, et n'est-ce pas elle que » l'auteur entend , lorsqu'il parle d'une personne » qu'il admire sans la connaître? »
Quoi qu'il en soit, on voit la vanité de Pascal, le sentiment qu'il avait de son mérite, le juge-
* OEuvreSjp. 31.
ment sûrqull en portait, et en même temps le succès de ses lettres. Bien que le Père Daniel assure ^ que leur grande publicité provenait de la manœuvre du parti qui les envoyait partout à profusion gratis et port payé, il est évident que Pascal n'aurait, pas pu parler ainsi, si réellement elles n'avaient pas été accueillies avec une sorte d'enthousiasme. 11 jouissait de son triomphe dans l'incognito que lui procurait le pseudonyme de Louis de Montalte.
On ne saurait traiter plus plaisamment les plus graves questions, ni présenter avec plus d'esprit ses adversaires comme ridicules. Ce pouvoir prochain qui ne peut pas, est, il est vrai, un grand mystère , et peut paraître singulier et inexplicable. Mais au moins sauve-t-il un principe consolant, la possibilité qu'ont toujours les justes d'observer les commandements de Dieu, principe que délaissaient les Jansénistes pour arriver à une doctrine désespérante. Nous en dirons autant de la grâce suffisante qui ne suffit pas, objet de la seconde Provinciale ^.
Pascal pose encore à sa manière la question, et distingue les partis et les doctrines sur la grâce suffisante : d'un côté les Jésuites qui prétendent
• Entretiens de Cléanthe et d'Eucloxe, premier eutrelieii, p. 10.
» Du 29 janvier 1656.
CtlAP. II. — lASGAL DANS LA POLEMIQUE. 3(il
qu'il y aune grâce généralement donnée à tous les hommes, et soumise de telle sorte au libre arbitre, qu'il la rend efficace ou inefficace à son choix, sans aucun nouveau secours de Dieu; de l'autre les Jansénistes qui veulent qu'il n'y ait actuellement aucune grâce suffisante qui ne soit aussi efficace ; les Thomistes enfin qui, d'accord avec les Jésuites, admettent une grâce suffisante donnée à tous, mais soutiennent que les hommes n'agissent jamais avec cette grâce toute seule, et exigent de plus une grâce efficace qui détermine la volonté. Telle est la grâce suffisante qui ne suffit pas. Pascal nous représente l'accord entre les Jésuites et les Thomistes, c'est-à-dire entre les deux écoles catholiques, comme le produit de l'habileté des premiers qui auraient fait adopter une vaine expression à leurs adversaires tliéologiques pour faire triompher la doctrine de leur Molina. Au fond, les Thomistes seraient d'accord avec les Jansénistes, mais passeraient pour conformes aux Jésuites dans le monde, qui ne pouvaitprendrele moi suffisante que dans son acception vulgaire. Ainsi, dans la question de la grâce suffisante comme dans celle du pouvoir prochain. Thomistes et Jansénistes professeraient la même doctrine ; Thomistes et Jésuites conviendraient de proférer les mêmes mots. Alors Pascal a beau jeu , et se place dans la curieuse et plaisante
362 n« l'ARTii:. — ÉCRITS liï Gémi:.
alternative d'être hérétique, extravagant ou janséniste : hérétique, si avec les Jésuites il admet la grâce suffisante sans la nécessité de la grâce efficace; extravagant, s'il l'admet au sens des Thomistes; janséniste enfin, s'il nie la grâce suffisante. « Que dois- je donc faire dans cette » nécessité inévitable , d'être ou extravagant, ou » hérétique, ou janséniste? Et en quels termes » sommes-nous réduits, s'il n'y a que les Jansé- » nistes qui ne se brouillent ni avec la foi, ni » avec la raison, et qui se sauvent tout ensemble » de la folie et de l'erreur? »
Tout cela est charmant. Mais en admettant ces mots de pouvoir prochain et de grâce suffisante, Jésuites et Dominicains sauvegardaient, quoique inégalement heureux peut-être dans leurs explications et leur désir de concilier de profonds mystères, les grands principes de la foi et de la raison, c'est-à-dire la souveraineté de Dieu sur l'âme humaine et sa volonté de sauver tous les hommes, la responsahilité, la liberté de l'homme, et aussi le pouvoir réel qu'il doit avoir toujours d'observer les préceptes divins; principes, disons-nous, à la fois catholiques et de bon sens, dont la destruction entraînait les Jansénistes à une croyance monstrueuse.
CHAI'. IL— PASCAL DANS LA l'OLÉMIQUi:. ;JG3
Ou voit avec quelle raison Pascal a droit ensuite de représenter les Dominicains comme victimes des Jésuites. Et néanmoins, parti de cette fausse supposition, il arrive déjà à la grande éloquence des deri)ièrps Provinciales. « Allez, » mon père, fait-il dire au Dominicain par son » ami janséniste, votre ordre a reçu un honneur » qu'il ménage mal. Il abandonne cette grâce » qui lui avait été confiée, et qui n'a jamais été » abandonnée depuis la création du monde. » Celte grâce victorieuse qui a été attendue par » les Patriarches, prédite par les Prophètes, » apportée par Jésus-Christ, préchée par S. Paul, » expliquée par S. Augustin, le plus grand des » Pères, embrassée par ceux qui l'ont suivi, con- » firmée par S. Bernard , le dernier des Pères, » soutenue par S. Thomas, l'ange de l'école, » transmise de lui à votre ordre, maintenue par » tant de vos pères, et si glorieusement défendue » par vos religieux sous les papes Clément et » Paul : cette grâce efficace qui avait été mise » comme en dépôt entre vos mains, pour avoir » dans un saint ordre à jamais durable, des prédi- » cateurs qui la publiassent au monde jusqu'à la » tin des temps, se trouve comme délaissée pour » des intérêts si indignes. Il est temps que d'au- » très mains s'arment pour sa querelle ; il est » temps que Dieu suscite des ministres intrépides
36/i II« PAlVniî. — ÉCRITS ET GÉNIE.
» au docteur de la grâce, qui, ignorant les eiiga- » gements du siècle, servent Dieu pour Dieu. La » grâce peut bien n'avoir plus les Dominicains » pour défenseurs; mais elle ne manquera jamais » de défenseurs: car elle les forme elle-même » par sa force toute-puissante. Elle demande » des cœurs purs et dégagés ; et elle-même les » purifie et les dégage des intérêts du monde, » incompatibles avec les vérités de l'Evangile. » Pensez-y bien, mon père, et prenez garde que » Dieu ne change ce flambeau de sa place, et » qu'il ne vous laisse dans les ténèbres, et sans » couronne , pour punir la froideur que vous » avez pour une cause si importante à son » Eglise ^M
Mais ce n'était pas encore le temps de l'éloquence. Pascal se bornait alors à la plaisanterie. Aussi il interrompt son ami et dit en se levant : « En vérité, mon père, si j'avais du crédit en » France, je ferais publier à son de trompe : » On fait à savoir que, quand les Jacobins disent » que la grâce suffisante est donnée à tous, ils » entendent que tous n'ont pas la grâce qui suffit » effectivement. Après quoi vous le diriez tant » qu'il vous plairait; mais non pas autre- » ment ^. »
CHAP. II. — PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. Sfif,
C'est qu'il s'agissait alors surtout d'amuser, d'être compris de tous, et non d'émouvoir ni d'avoir raison. Or, Pascal y réussissait à merveille. Aussi se fait-il écrire encore par le provincial : « Vos deux lettres n'ont pas été pour » moi seul. Tout le monde les voit ; tout le monde » les entend; tout le monde les croit. Elles ne » sont pas seulement estimées par les théologiens; » elles sont encore agréables aux gens du monde, » et intelligibles aux femmes même... Continuez » donc vos lettres sur ma parole, et que la cen- » sure vienne quand il lui plaira : nous sommes » fort bien disposés à la recevoir * . »
La censure vint en effet, et Pascal répondit à son ami fictif (2) : « Je viens de recevoir votre » lettre, et en même temps on m'a apporté une » copie manuscrite de la censure. Je me suis aussi \) bien trouvé traité dans l'une, que M. Arnauld » l'est mal dans l'autre. Je crains qu'il n'y ait de » l'excès des deux côtés, et que nous ne soyons » pas assez connus de nos juges. Je m'assure » que, si nous l'étions davantage, M. Arnauld «mériterait l'approbation de la Sorbonne, et » moi la censure de l'Académie. Ainsi, nos inté- » rets sont tout contraires. Il doit se faire con- » naître pour défendre son innocence; au lieu
- ni" Prnvinciole, du 9 février lfi56, p. 33.
3ëê IP PARTIE. — ÉCmTS ET GÉNIE,
» que je dois demeurer dans l'obscurité poiir ne » pas perdre mu réputation. De sorte que, rie » pouvant paraître, je vous remets le soin de » m'acquitter envers mes célèbres approbateurs, » et je prends celui de vous informer des nou- » velles de la censure. »
On était , comme il l'a dit, fort bien disposé à la recevoir, et elle ne servit d'abord qu'à rendre la cause du Jansénisme plus intéressante et plus fameuse. Tel est, du reste, le résultat ordinaire des censures. Mais les doctrines mauvaises n'en sont pas moins blessées à mort. Elles s'agitent d'abord sous le trait qui les frappe ; c'est la dernière lutte, souvent énergique, de l'agonie; et bientôt elles disparaissent de la scène du monde.
Ainsi fait Pascal. On voit qu'il est atteint luimême par le coup qui a frappé l'iiomme dont il est devenu le séide. Il tâche de dissimuler la blessure. Malgré tant d'accusations et de recherches, on n'a pu découvrir dans la lettre d'Arnauld qu'une seule proposition touchant la doctrine, et encore elle est telle, qu'on n'y voit rien qui ne soit si clairement et si formellement exprimé dans les passages des Pères que M. Arnauld a rapportés, qu'il n'a vu personne qui en pût comprendre la différence. Cette différence, c'était à la Sorbonne de l'assigner. Mais,
« soit que les docteurs molinisles n'aient pas dâi- » gtié s'abaisser jusqu'à nous eii instruire , soit » pour quelque autre raison secrète, ils n'ont fait » autre chose que prononcer ces paroles : Cette » proposition est téméraire, impie, blasplié- » màtoire, frappée d'anathème et hérétique '. »
071 ne pouvait produire une plus haute marque de la foi de cet illustre accusé. C'est une hérésie imperceptible. Et Alors l'ironie , le sarcasme , découlent de la plume de Pascal. Son sel n*a jamais été d'un meilleur atticisme, Àrnauld est odieux, il faut le perdre. D'un autre côté , il fait peur à la Sorbonne, qui n'ose pas attaquer ouvertement ce Goliath. Car, pour une petite pierre de censure raisonnée , ses docteurs auraient été accablés, comme il était arrivé si souvent , sous le poids de volumes entiers. « De sorte qu'après » tant d'épreuves de leur faiblesse , ils ont jugé » plus à propos et plus facile de censurer que de » répartir*, parce qu'il leur est bien plus aisé de » trouver des moines que des raisons 'K »
!.a doctrine d'Arnauld est, en effet, la pure doctrine des Pères. Dans un autre elle set-ait catholique; ce n'est que chez lui qu'on l'a condamnée. « C'est donc ici une hérésie d'une nouvelle
» espèce. Ce ne sont pas les sentiments de )» M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n'est que » sa personne. C'est une hérésie personnelle. Il » n'est pas hérétique pour ce qu'il a dit ou écrit, » mais seulement parce qu'il est M. Arnauld. » C'est tout ce qu'on trouve à redire en lui. Quoi )) qu'il fasse, s'il ne cesse d'être, il ne sera ja- » mais bon catholique. La grâce de S. Augus- » tin ne sera jamais la véritable tant qu'il la » défendra. Elle le deviendrait, s'il venait à la » combattre. Ce serait un coup sûr, et presque le » seul moyen de l'établir, et de détruire le mo- » linisme ; tant il porte de malheur aux opinions » qu'il embrasse.
» Laissons donc là leurs différends. Ce sont des » disputes de théologiens , et non pas de théolo- » gie '. »
Rien de plus divertissant. Mais le rire s'efface presque aussitôt que se sèchent les larmes. Peutêtre était-il temps de cesser ce badinage, de lais- 1er là la Sorbonne , et le pouvoir prochain , et la grâce efficace, et la censure d'Arnauld , et d'aborder des questions plus sérieuses.