DIVERSES DE LA HAINE ET DE LA CALOMNIE
CONTRE l'institut. RAISON DE LA VOGUE DES
PROVINCIALES. — COMPARAISON ENTRE LES TROIS PREMIÈRES ET LES SUIVANTES.
Lci quatrième Provinciale ' tourne sur les Jésuites. « 11 n'est rien tel que les Jésuites. J'ai » bien vu des Jacobins, des docteurs, et de toute » sorte de gens ; mais une pareille vie^ite man- » quait à mon instruction. Les autres ne font que » les copier. Les choses valent toujours mieux » dans leur source^. »
Le signal est donné , voici venir le grand combat. C'est le second acte de la tragi-comédie que Pascal joue devant nous. Les premières lettres n'étaient qu'une sorte d'exposition plaisante; désormais l'action se noue, et nous arrivons au cœur du sujet. La quatrième Provinciale n'est
* Du 25 février 1656.
tiO II» PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
pourtant qu'un entr'acte, qu'une transition, si l'on veut, aux suivantes qui nous révèlent tout le secret du drame. C'est encore la véritable mise en scène de ce Jésuite, représentant ridicule de la Compagnie célèbre, que Pascal nous dit pourtant être un des plus habiles, et qui va jouer un rôle si dupe jusqu'à la onzième Provinciale. On le reconnaît aussitôt à ses premières paroles, comme le Tartuffe de Molière :
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez qu'avant tout le Ciel vous illumiae. Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.
Il s'agit de la grâce actuelle , de cette inspiration de Dieu par laquelle il nous fait connaître sa volonté, et par laquelle il nous excite à la voidoir accomplir. Le bon père se montre aussitôt empressé à satisfaire son rusé interlocuteur et à livrer les secrets de la prétendue doctrine des Jésuites ; car il aime les gens curieux. Lui demande-t on des preuves de ses assertions, il va chercher ses livres , et revient chargé des in-folio de ses Casuistes. « Lisez, dit-il, la somme des » péchés du père Bauny, que voici, et de la cin- » quième édition encore, pour vous montrer que » c'est un bon livre ^ » — Voyez ce livre du père
CIIAP. II. — PASCAL DANS FA POLIÎMIQUE. 371
» Annat. C'est le dernier qu'il a lait contre » M. Arnauld ; lisez la page 34 où il y a une » oreille, et voyez les lignes que j'ai marquées )' avec du crayon elles sont toutes d'or ' . » Et c'est toujours le même eiiiliousiasme pour ses Pères, le même sérieux au milieu des bouffonneries de son adversaire, le même aveuglement à se laisser duper. Comme les idoles de David , il ne voit rien, il n'entend rien, il ne comprend rien. Tout au plus change-t-il de question lorsqu'il est trop embarrassé, mais c'est pour s'enferrer encore davantage, et s'il ne peut pas échapper, il émet et défend avec l'entêtement le plus intrépide les assertions les plus insoutenables. Quelquefois pourtant il lâche pied, mais il ne perd pas courage et recourt à d'autres autorités pour appuyer sa doctrine. Tout lui est bon, même Aristote , lorsqu'il s'agit de soutenir la morale de ses Casuistes, qu'il appelle la vraie morale chrétienne. // faut brûler les livres de ce prince des philosophes ou être de son opinion; ArisloLe est pour lui. Écoutez , il le cite, mais ce n'est pas sans s'interrompre pour serrer les doifjts de son interlocuteur et lui dire : Vous savez bien (pie cesl Arislotel Par malheur, la citation d'Aristote, qu'il a prise dans le père Bauny, se trouve fausse, et on le lui démontre.
Il est surpris. Comme il pense à ce qu'il doit dire, on vient l'avertir que madame la maréchale de... et madame la marquise de... le demandent. Il sort à la hâte , mais en disant : J'en parlerai à nos Pères ; ils y trouveront bien quelque réponse : nous en avons de bien subtils. Bien subtils vraiment, pour peu qu'ils lui ressemblent ! Or, rappelons-nous qu'il est un des plus habiles.
Voilà, à la vérité , une excellente caricature, mais à la condition de n'être pas trop prodiguée, et que la charge surtout soit assez vraisemblable. Or, r est-il de représenter toujours sous de pa-/ reils traits une Société à laquelle on ne saurait refuser au moins science et talents? Le plaisir ne se changera-t-il pas en fatigue , si nous sommes condamnés à nous trouver longtemps encore devant cette grotesque figure? La fatigue ne deviendra-t-elle pas dégoût et indignation , si Pascal , après nous avoir donné ce Jésuite bouffon et niais pour seul représentant d'une Société si justement célèbre par son intelligence, nous donne ensuite des Jésuites à doctrines corrompues et monstrueuses pour types d'un corps admirable par ses dévouements et ses vertus ? Rappelonsnous le mot de madame de Grignan à sa mère : C'est toujours la même chose ! Oui , toujours la même chose ! Toujours des Jésuites à principes horribles, un Jésuite si moniaque, im Jésuite ca-
CHAP. H.- PASCAI, DANS LA l'OLÉMlQUK. 373
lomiîiateur, un Jésuite hypocrite, un Jésuite voleur, un Jésuite assassin et toujours , pour tempérer ces affreuses couleurs et faire pendant à ces abominables ligures, quoi? au moins un Jésuite vertueux et héroïque, comme la Société en a produit et en produitencore par milliers? Non, mais un Jésuite niais ! et de quelle niaiserie ! Les lettres courent le monde: lui seul ne le sait pas, et il continue à livrer les secrets de sa Compagnie! Quelle invraisemblance nouvelle! On le sentit bien, du reste , dès le temps de Pascal, car nous lisons ces lignes dans un Avertissement nu lecteur : « Ce Père est un bon homme comme ils en » ont plusieurs parmi eux , qui haïrait la malice » de sa Compagnie, s'il en avait connaissance... » Celui qui l'écoute, ne voulant ni le choquer ni » consentir à sa doctrine, la reçoit avec une rail- » lerie ambiguë , qui découvrirait assez son es- » prit à une personne moins prévenue que ce Ca- » suiste. » Non, les Jésuites n'ont jamais eu parmi eux un homme d'une si incroyable simplicité, et la prévention qu'on lui suppose en faveur de sa Compagnie ne saurait expliquer son irrémédiable et perpétuelle niaiserie. Or, la niaiserie peut amuser une fois , mais elle finit à la longue par devenir fort ennuyeuse. Alors nous comprenons le mot de madame de Grignan , C'est toujours la même chose , et nous n'aurions pas songé à la
374 1I« PARTIR.— ÉCRITS KT GliNIK.
faire revenir de cette impression, comme l'essaya sa spirituelle mère '.
Les Provinciales ont plutôt la forme dialoguée et dramatique que la forme cpistolaire, et dans un dialogue ou un dram» les figures doivent être diversifiées et contrastantes. Mais où est le contraste dans les lettres de Pascal ? Il n'existe p'as entre la sottise et le crime! Où est la diversité? Qu'il y a loin des figures de Pascal aux figures de Platon et, parmi les moderneS; de M. de Maistre! Sans doute Alcibiade est ignorant parfois, et nous rions de l'embarras où Socrate jette souvent son aveugle présomption ; mais quel charme dans ce
• LcUra 1131, du 21 décembre 1689. « Quelquefois pour w nous divertir, nous lisons les Petites lettres .- Bon Dieu, )> quel chara:e! et comme mon lils les lit! Je songe toujours » à ma fdie, et combien cet excès de justesse de raisonnement » serait digne d'ello; mais votre frère dit que vous trouvez » que c'est toujours la même chose ; ah ! mon Dieu ! tant » n)ieux ; peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie « plus fuie, plus naturL'llo, plus délicate, plus digne fille de » ces dialogues de Platon, qui sont si beaux ? Et lorsqu"après » les dix premières lettres, il s'adresse aux révérends Pères, » quel sérieux ! quelle solidité! quelle force! quelle éloquence! » quel amour pour Dieu et pour la vérité ! quelle manière de » la soutenir et de la faire entendre ! C'est tout cela qu'on » trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton » tout différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais » lues qu'eu courant, grapillant les endroits plaisants ; mais » ce n'est point cela quand on les lit à loisir. » — Voir encore la lettre 1 J38 du 8 janvier 1690.
CHAP. 11. — l'ASCAL DANS LA POl.tMiQUE. 376
beau fils de Clinias / qu'il fait bien à côté de son maître! Sans doute le chevalier des Soirées de Saint-Pclcvsbourg n'est pas un modèle non plus d'humilité ni de science. Il se jette à travers les questions les plus ardues avec l'impétuosité, la témérité irréfléchie qui l'auraient entraîné dans les rangs ennemis, et il s'attire de rudes leçons quelquefois de ses deux sages interlocuteurs. Mais quel esprit! quelle grâce! quelles saillies tout attiques, plutôt toutes françaises! quelle aimable ignorance ! comme ses mots charmants tempèrent l'austère gravité du sénateur et du comte ! Et que dire des débuts si riches des dialogues de Platon ou de Cicéron, de la magnifique mise en scène des Soirées ? Quel éclat ! quel parfum ! comme l'imagination est doucement invitée à se fixer pour prendre part au dialogue ? Rien de semblable dans les Provinciales; pas une page empreinte de couleurs aimables ou brillantes. De fesprit, de la verve, du sarcasme, de la passion, de temps en temps de l'éloquence, riches et grandes qualités sans doute , mais qui ne rachètent pas la monotonie du plan et du dialogue, et ne sauvent pas toujours le lecteur de la fatigue et de l'ennui. C'est un assez joli libelle, a dit M. de Maistre. Joli est de trop ; c'est un libelle spirituel et mordant, plein de fiel et de haine. Mais Pascal n'est jamais joli : il a oublié de sacri-
fier aux Grâces. Aussi (pardon!) on bâille en admirant , et plusieurs de ceux qui le louent n'ont peut-être pas eu le courage d'aller jusqu'au bout. Les Provinciales vivent aujourd'bui sur leur réputation. On en parle beaucoup plus qu'on ne les lit. Et pourtant elles sont immortelles ! Comment ce pamphlet, qui semble emprunter tout son intérêt aux circonstances, a-t-il obtenu une célébrité si persistante et si durable? Nous réservons la question de style qui reviendra plus tard. Nous croyons d'ailleurs qu'on ne trouverait pas de ce côté la solution du problème. « Si les » Provinciales, avec le même mérite littéraire, a » dit M. de Maistre *, avaient été écrites contre » les PP. Capucins, il y a longtemps qu'on n'en » parlerait plus. » On a dit qu'elles touchaient aux intérêts généraux de l'humanité, que Pascal y vengeait la morale universelle outragée par des Casuistes ignorants et corrompus^. La réponse est encore ailleurs : elle se trouve dans la haine toujours nouvelle vouée aux Jésuites, haine sans laquelle le pamphlet de Pascal ne serait connu que des curieux et des érudits. C'est cette haine qui le rajeunit sans cesse, quoique les débats théologiques dont il parle soient bien vieillis et bien
* De l'Église gallic, liv. I, ch. ix.
- Géruzez, Essais d'Histoire littéraire, p. 311.
CllAP. 11.- PASCAL DANS LA K)LÉMIQU15. 377
loin de nous. Chose singulière! les Jésuites que voulait tuer Pascal se sont vengés en donnant à son livre quelque chose de leur immortalité.
Du reste, il y avait une raison d'unir ainsi l'admiration des Provinciales à la haine des Jésuites. La haine des Jésuites est le principe et le fond des Provinciales, comme elle le fut en grande partie du Jansénisme et du vrai Port- Royal, du Port-Royal liistorique. Ce point de vue est tellement important dans notre discussion que nous devons nous arrêter ici pour le mettre dans tout son jour. Nous allons donc fixer l'origine et signaler les phases diverses de cette guerre de trois siècles contre les Jésuites, qui n'est pas près de s'éteindre.
La Société de .lésus avait été établie pour défendre Rome contre les attaques du protestantisme. Aussi les protestants virent-ils l'ennemi dans le camp des fils d'Ignace autant au moins que parmi les successeurs de Pierre. « Les Jésui- » tes, disait dès-lors Calvin, senties plusredou- » tables adversaires de toute Réforme. Sans eux » la France rompait avec le pape. Il faut donc » que les Jésuites périssent, ou, s'il est trop dif- » ficile de les anéantir, il faut les chasser, ou du » moins les accabler d'impostures et de calom- » nies. » Et encore : « Ne faites pas faute de dé- » faire le pays de ces zélés faquins, qui exhor-
378 Ile PAUTJE. - liCRlTS ET GÉNIE.
» tent les peuples à se bander contre nous. Pa- » reils monstres doivent être étouffés, comme je » fis ici en l'exécution de Michel Servet. »
En France, le Parlement et l'Université , à moitié gagnés au Calvinisme, répondirent à ce cri de guerre , firent cause commune avec les Dévoyés, et le 12 mars 1505, l'Université, par l'organe de son recteur, priait Coudé d'obtenir l'expulsion des Jésuites. Les vrais chefs du complot étaient les protestants Ramus et Galland qui, pour séduire ceux qu'aurait effarouchés l'hérésie, mettaient en avant l'intérêt de corps menacé par la Compagnie. Ce fut alors qu'eut lieu devant le Parlement le procès dont Etienne Pasquier pour l'Université, et Versoris pour les Jésuites, furent les avocats, et qui, grâce à l'intervention de Charles IX, se termina à l'avantage de la Société (29 mars 1565).
A peu près dans le même temps éclatait la Ligue, dont on doit flétrir les excès, tout en en vénérant le principe sacré ; car c'est à elle que la France doit d'être restée indépendante et catholique. Les Jésuites y prirent moins de part que les autres religieux, leur général Aquaviva s'étant opposé à cette immixtion dans les affaires politiques. Ils furent aussi moins responsables que bien d'autres des théories de régicide qui furent prêchées à cette époque. Déjà S. Thomas,
S. Boiiaventiire , S. Aiitonin, archevêque de Florence, S.Raymond dePegnafort, général des Dominicains, S. Bernard, Tilluslre chancelier Gerson, avaient professé et justifié le tyrannicide, avec des restrictions néanmoins et la distinction du tyran d'usurpation et du tyran d'administration ou légitime. La Sorbonne et toute l'Université, les Parlements et les plus célèbres jurisconsultes l'avaient admis comme incontestable et faisant partie du droit des nations. Cette doctrine, qui avait été exposée dans ce qu'elle a de plus monstrueux au xv" siècle, par Jean Petit, docteur et professeur en théologie, lors du procès du duc de Bourgogne, assassin du duc d'Orléans, se formula davantage au siècle suivant, sortit tout armée de l'étude de l'antiquité et de l'admiration vouée alors aux fameux tueurs de tyrans, et la Ligue se contenta d'en faire l'application à Henri III et à Henri IV. Il était diflicile qu'il en fût autrement. Le culte des Brutus devait se traduire nécessairement en actes. Or, ce culte était tellement passé, par l'éducation classique , dans les idées de la France, que tous nos historiens postérieurs, depuis le bon Rollin jusqu'à M. de Lamartine, en ont accepté Théritage.
Les Jésuites trouvèrent donc établie la doctrine du tyrannicide qui, sous le nom de droit naturel,
380 1^ l'AHTlE. — ÉCUITS ET GÉMi:.
avait réussi à pénétrer dans la théologie. Une douzaine d'entre eux la professèrent, mais avec beauconp de restrictions, au temps de la Ligue seulement, et pas un d'eux n'appartenait à la France. Le plus célèbre est l'espagnol Mariana. Son livre de Rege et /iegis instihitione avait été fait pour apprendre les devoirs de la royauté à l'Infant d'Espagne, fils de Philippe II, ce roi despote qui permettait à l'héritier de son trône de lire ces théories d'une éloquence âpre et sau- Yage. Ce livre ne renfermait que les conséquences des principes posés, qu'il exprimait seulement avec une logique plus audacieuse, car Mariana s'appuyait sur les exemples réputés glorieux de ïrasybule, d'Armodius et d'Aristogiton, des deux Brutus, des assassins de Néron, de Chereas qui tua Caligula, d'Etienne qui tuaDoraitien, de Martial qui tua Caracalla, puis il s'écriait : « Qui a jamais condamné leur har- » diesse, ou plutôt ne l'a jugée digne de toutes » sortes de louanges? C'est là, en effet, le sens » commun qui, comme une voix de la nature, » est inné , ingéré dans nos âmes , loi réson- )) nantà nos oreilles, par laquelle nous discernons » ce qui est honnête de ce qui est défendu '. » Voilà donc le droit païen qui envahit la théo-
' De Rege, lib. I, cap. vi, p. 5(5.
logie, l'individu qui se substitue à la société pour juger la tyrannie et s'en faire le vengeur. Bientôt, nous le verrons, il se constituera juge dans sa propre cause, et la doctrine de l'homicide naîtra de la doctrine du tyrannicide.
Le livre de Mariana paraissait à Tolède en 1598, et dès 1599, onze ans avant que les Parlements en prissent connaissance, il était dénoncé par les Jésuites de France au général de la Société. Aquaviva ordonna aussitôt qu'il fût profondément modifié, et l'on n'en eût pas vu un seul exemplaire sans corrections, si les protestants, qui cependant professèrent eux-mêmes la doctrine du tyrannicide, de Luther à Milton, ne s'en fussent emparés pour en écraser la Compagnie, et ne lui eussent, par de nombreuses réimpressions, donné sa célèbre publicité. La Sorbonne alofs, renouvelant sa condamnation contre Jean Petit, proscrivit le tyrannicide, et le Parlement de Paris commença des informations contre l'ouvrage de Mariana. Mais les Jésuites, pour ôtcr tout prétexte contre eux, en sollicitèrent eux-mêmes la condamnation auprès de leur général, et le 6 juillet 1610, Aquaviva rendait un décret par lequel il défendait à tous les membres de la Société, non-seulement de soutenir les théories régicide.'^, mais de traiter même ces dangereuses questions.
382 lie PARTIR.— ^Y.l5^rs ET GKNIE.
Pendant ce temps la Ligue avait suivi son cours et avait abouti aux horreurs dos Seize, auxquelles les Jésuites demeurèrent complètement étrangers. Eux seuls de tous les religieux de Paris n'assistaient pas à la fameuse procession trop sévèrement, pour ne pas dire injustement flétrie par laMénippée. Ce furent des Jésuites, et surtout Possevin et le cardinal Tolet, qui s'employèrent le plus efficacement à la réconciliation deHenri IV avec l'Église. Seulement, pendantque les corps qui s'étaient opposés le plus énergiquement à son entrée dans Paris, faisaient étalage de leur fidélité de fraîche date, les Jésuites refusèrent de lui prêter serment avant que le pape eût accepté son abjuration. L'Université et le Parlement saisirent avec empressement cette occasion de les perdre et, de concert avec les protestants, suscitèrent le procès de 1594, et les insultèrent par la voix d'Antoine Arnauld et de Louis Dollé, pendant que Passerai, dans la satire Ménippée, essayait contre eux cette arme du ridicule que Pascal recevra de ses mains et rendra bien plus redoutable et bien plus fatale.
On conçoit qu'Arnauld ait été choisi pour être l'interprète et l'organe de toutes ces passions. La haine contre les Jésuites était, avec l'esprit d'opposition et d'hostilité contre Rome, traditionnelle et héréditaire dans sa famille. Les Ar-
nauld, en effet, étaient d'origine huguenote. Antoine Arnauld, l'aïeul de d'Andillyct, par conséquent, la souche de toute cette race, le premier des Arnauld étahli à Paris, professait le Calvinisme qu'il abjura après la Saint-Barthclemy. Antoine Arnauld, l'avocat du procès de 1594, le père de tous les nôtres, avait reçu de ses ancêtres huguenots ce trésor de haines et de calomnies qu'il déposa dans son plaidoyer violent et passionné , et qu'il transmit à ses enfants comme un héritage dans lequel ils puiseront largement. C'est que le levain protestant fermenta toujours dans cette famille, dont plusieurs membres professèrent le Calvinisme, quelquesuns l'abjurèrent, d'autres y moururent '. Le père des Le Maître se fit huguenot. La grande Angélique elle-même balança d'abord pour savoir si elle se retirerait à La Rochelle où était une partie de sa famille professant la réforme, et une autre sœur de d'Andilly hésita longtemps entre le Calvinisme et le Catholicisme. La semence protestante implantée dans la famille Arnauld n'était i)as pure apparemment, car elle n'y produisit que le Jansénisme, fruit bâtard du Calvinisme. Ce point de vue protestant néan-
1 Voir dans Varin, 1. 1, p. 337, la liste des Arnauld de Cliarenton.
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38'. II. PARTiK. - ÉCRITS ET GKNIE.
moins, qui a loujoiirs été voilé le plus possible par les Arnauld de Port-Royal et parleurs apologistes, ne saurait être négligé dans leur histoire, car il y tient plus qu'eux-mêmes peut-être ne le croyaient '.
Le procès intenté aux Jésuites par l'Université et le Parlement traînait en longueur, lorsqu'arriva l'attentat de Chastel qui en amena l'odieux dénouement. On ne craignit pas de rejeter sur eux la responsabilité et même la complicité de ce crime, et on les proscrivit. Henri lY, qui avait besoin de ménager les Protestants, laissa faire, mais il répara bientôt cette injuste tolérance en rappelant les Jésuites et en leur rendant leurs collèges.
Le Parlement alors, toujours poussé par l'Université, redoubla d'efforts pour s'opposer aux bienveillantes pensées du monarque. Aussi toutes les accusations contre les Jésuites, répétées depuis à satiété, se trouvent déjà dans le discours que lui adressa Achille de Harlay, le 24 décembre 1603 ^, comme aussi leur justification tout entière peut se lire dans la réponse de Henri IV, dans cette causerie spirituelle, éloquente, où Ton remarque ce haut bon sens qui a fait de ce prince
* M. Sainte-Beuve, Port-Royal, 1. 1, f . 63. ^ Voir I/isloire de la Compagnie de Jésus, par M. Crétinoau-Joiy, t. III, p. 33.
le roi le plus populaire de notre monarchie, parce qu'il en l'ut le plus français '. Écoulons encore sa réponse au remercîment des Jésuites : « Je \ous » ay aymé et chcry depuis que je vous ay cog- » neu, sçacliant bien que ceux qui vont à vous, » soit pour leur instruction, soit pour leur con- » science, en reçoyvent de grands profits... » Gardés seulement bien vos règles, elles sont » bonnes... Au demeurant, si quelque particulier » fault, je suis celuy qui iuy courray le premier » dessus, et ne m'en prendray pas au Corps... Si » de trente mille quelques-uns venaient à faillir, » ce ne serait pas merveille. C'est un miracle » (ju'il ne s'en trouve pas davantage, veu qu'il » s'est trouvé un Judas parmy les douze apos- » très ^. »
La guerre, les intrigues , les calomnies se réveillèrent à la mort de Henri IV, mais il fallut céder devant les cahiers des Ordres des États de 1014 qui tous demandaient le maintien des Jésuites, et leur laisser la possession de leurs collèges.
Le Jansénisme succéda au Calvinisme et hérila de sa doctrine et de sa haine contre la Compagnie. Pendant que Jansénius était professeur d'Écri-
' Voir Histoire de la Compagnie de Jésus, par M. Ciélincau-Joly, t. in,p, 39.
ture-Sainte à l'université de Louvain, il eut de vifs démêlés avec les Jésuites, et leur fit défendre d'y enseigner la théologie. Son gros Aiujiislinus était dirigé contre Molina dans lequel il personnifiait la Société tout entière, comme on fit encore après lui. Saint-Cyran débuta en 1626 par la somme des fautes et faussetés contenues dans la somme des péchés du P. Garasse, avec lequel il confondit aussi tous les Jésuites. Son Petrus Aurelius (1 63 1) fut composé à l'occasion des démêlés que les PP. de l'Institut avaient avec le vicaire apostolique de la Grande-Bretagne. 11 saisit le prétexte de la juste querelle faite par les Jésuites au Chapelet secret du Saint-Sacrement^ pour entretenir la lutte. 11 se porta comme avocat en faveur de ce livre ridicule et entaché des erreurs nouvelles, et s'introduisit par là à Port-Royal qu'il transforma bientôt en quartier général de la guerre contre les Jésuites. « Dans une lettre à » l'abbé d'Origny, raconte Collet ^, Vincent de » Paul déclara que Saint-Cyran avait avoué à
* « Témoin ce beau livre pondu par une des plus grandes femelles de l'ordre (elles s'y mirent deux : Angélique et Agnès), le chapelet secret du Saint-Sacrement. Secret! Eh! bon Dieu, ma mère! qu'est-ce donc que vous voulez dire? Est-ce le Saint-Sacrement qui est secret, ou VAve Maria ?^^ (De Maistre, De l'Ègl. cjallic, liv. I, ch. vi.)
' Fie de saint Fincent de Paul, liv. V.
» M. (le Chaviguy, secrétaire d'Étal, qu'il s'était » proposé de discréditer les Jésuites sur le doguie »• et l'administration des sacrements, et que, dans » l'atîtiire présente, il ne s'agit ni de Molina, ni » de la science moyenne. »
On connaît la spirituelle conversation entre le P. Canaye et le maréchal d'Hocquincourt, rapportée dans les œuvres de Saint-Évremond' . IIocquincourt s'était fait Janséniste parce qu'un Jésuite lui avait détourné le bras au moment où il allait tuer d'un coup de pistolet un de ses amis qu'il voulait faire mourir en homme de cœur, au lieu de le laisser s éteindre comme une chandelle, par suite d'une fièvre lente qui le consumait. Mais le maréchal était ensuite revenu aux Jésuites. Dans cette conversation le P. Canaye est représenté tantôt sous les traits du Jésuite de Pascal, lorsqu'il se réjouit si naïvement de voir le maréchal se remettre aux mains de sa Compagnie ; tantôt sous les traits du Jésuite de M. Cou-
' Quelques-uns pensent que ce morceau n'est pas de Saint- Kvremond , mais de Charleval , moins la dissertation sur le Jansénisme et le INlolinisme qui le termine, et qui est inférieure au reste. — Charleval, d'une famille de magistrature, s'occupa presque toute sa vie de poésies légères qui , à part quelques courts fragments, n'ont jamais été imprimées, parce que le sot orgueil de sa famille crut d'abord que la qualité d'auteur serait une tache pour elle. Le manuscrit ensuite se perdit.
sin, lorsqu'il le félicite de croire sans motifs, et qu'il répète si plaisamment : Point de raison l Or, on lit à la fin de cette pièce que Canaye aurait avoué à son ex-disciple (il avait été professeur de rhétorique de Saint-Évremond) que l'objet de la guerre entre les Jésuites et les Jansénistes n'était ni la grâce, ni les cinq propositions, niais la jalousie de gouverner les consciences. Bon pour les Jansénistes; le fait est certain. Ils voulurent enlever aux Jésuites le monopole de la direction, que ceux-ci tenaient exclusivement de la confiance publique. Ce fut pour leur opposer une société rivale que les solitaires s'établirent aux Champs, et pour leur faire concurrence, leur disputer l'éducation de la jeunesse et leur arracher les nouvelles générations, que les petites écoles furent fondées. Mais l'intérêt de la vérité et la défense du dogme catholique armèrent vraiment les Jésuites contre la doctrine nouvelle; car au moment où ils lui déclarèrent une guerre à mort en Flandre et en France, le Jansénisme n'était pas un parti et n'avait pas encore de directeurs qui appliquassent une autre méthode au gouvernement des consciences. Que la foi catholique, sans considération de personnes ni d'intérêt de corps, les dirigeât exclusivement, nous le savons par les aveux mômes des Jansénistes : rappelons-nous ce qu'écrivait l'évéque de Com-
CIIAP. II. — PASCAL DANS I.A POLKMIQUK. 389
iniiiges des PP. Annat et Ferrier, dans un temps cependant où le Jansénisme était une puissance et leur disputait l'empire. D'ailleurs l'Église leur a donné raison en condamnant avec eux les doctrines Jansénistes.
La pièce qui suit immédiatement celle-ci dans les œuvres de Saint-Évremond : Conversation de M. d'Aubigmj et de M. Saint-Evremond, renferme la vérité tout entière. Le parti , y est-il dit, a ses docteurs et ses gouvernants. Les premiers sont convaincus, capables toute fois de changer de sentiment, s'il arrive tin jour que les Jésuites trouvent à propos de changer d'opinion. « Nos directeurs, ajoute d'Aubigny, se mettent » peu en peine de la doctrine : leur but est d'op- » poser Société à Société; de se faire un parti » dans l'Église, et du parti dans l'Église une ca- » baie à la cour. »
Pour prouver que le Jansénisme se confondait avec la guerre à la Société de Jésus, nous pourrions facilement multiplier les témoignages. Le marquis de Louville, qui avait assisté aux conversations des Port-Royalistes dans son enfance, rapportait plus tard qu'ils parlaient toujours des Jésuites, et n'en parlaient jamais que la gorge ne leur enflât ^ Nous avons dit que le besoin de sa-
' Varin, t. II, p. 20, note.
tisfairc sa haine conlre les Jésuites, empêcha seul Arnauld de mettre fm à la lutte : dans l'espace d'un demi-siècle, il n'avait pu vider son cœur d'un fiel qui renaissait toujours à mesure qu'il s'épanchait dans ses énormes volumes. Plutôt que de laisser les Jésuites en repos, Port-Royal consentit à s'exposer lui-même à de nouveaux dangers, et rompit, nous le dirons, la paix de l'Eglise par la publication de*s liéflexions morales de Quesnel, du Problème ecclcsiasiiqiic et du Cas de conscience, ne voyant pas qu'il allait y périr.
Nous venons de suivre la filiation des haines vouées à la Compagnie de Jésus : traçons maintenant la généalogie des mensonges calomnieux dont on la rendit victime. Il faut toujours remonter au Protestantisme pour en trouver l'origine. Frappé des analhèmes de l'Eglise, Calvin publie la Théolocjie inorale des Papistes, violente diatribe contre les doctrines catholiques. En 1632 paraît le Catalogue ou dénombrement des traditions romaines, par le ministre Dumoulin. En 1644, cet ouvrage prend le titre de Théologie morale des Jésuites, attribuée à Arnauld et réfutée par le P. Caussin dans sa Réponse à la Théologie morale, et par le P. Lemoine dans son Manifeste apologétiqtie. En 1656, il est reproduit sous le nom des curés de France avec le titre de
CHAP. 11. — PASCAL DANS LA l'OLÉMIQUK. 391
Nouvelle théologie morale des Jésuiles et des nouveaux Casuistes, œuvre de Port-Royal. Cette même année, Pascal lui donne la forme du plaisant libelle des Provinciales, et les Jésuites lui démontrent l'origine protestante de ses calomnies, en établissant la confrontation des assertions de ses lettres et des assertions de Dumoulin '. Le docteur Perrault publie en 1667 la Morale des Jésuites extraite fidèlement de leurs livres. C'est encore le même ouvrage : on s'était contenté de faire disparaître du catalogue de Dumoulin les auteurs qui n'appartenaient pas à l'Institut. Les hérétiques sont toujours les mêmes : ils se vengent par la calomnie des anathcmes de l'Eglise. Les Jansénistes ne firent que modifier la vieille tactique de l'hérésie : voulant absolument rester dans l'Eglise, ils n'osaient l'attaquer ouvertement et paraissaient ne s'en prendre qu'aux Jésuiles, la garde avancée de Rome.
Enfin, de 1669 à 1694, vingt-cinq longues années, paraît la Morale pratique des Jésuites j encyclopédie de mensonges en huit gros volumes, rédigée par tous les gens du parti, et sur-
' Voir Réponses aux Lettres Provinciales, publiées par le secrétaire de Port-Royal contre les Pères de la Compagnie de Jésus, sur le sujet de la morale des Jésuites; Liège, 16.58, p. 63.
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tout par Arnauld qui est mort sur ce livre. Arnauld emprunta la plupart de ses accusations au répertoire des protestants et aussi au Tealro Jesiiitico, ouvrage espagnol assez rare, rempli de violentes calomnies, et qui avait été condamné par Philippe IV, par l'Inquisition le 18 janvier 1655, et enfin par leS.-Siége. Pour donner plus de valeur aux assertions du Teatro, Arnauld ne craignit pas de l'attribuer à lldephonse de Sainl-ïhomas, qui devint évêque de Malaga. Le prélat réclama avec énergie dans une lettre à Innocent XI, et prouva qu'il n'en était, qu'il n'en pouvait être l'auteur, ce qui n'empôcha pas Arnauld, Pascal et tutti quanti de répéter la calomnie ^ Les Jansénistes eurent même l'impudeur de faire emprunt, pour grossir la liste de leurs accusations, aux pamphlets de quelques apostats de la Société, par exemple à l'ouvrage intitulé : Les Jésuites mis sur réchafaud pour plusieurs crimes capitaux, publié en 1647 par Larrige qui depuis se rétracta et mourut dans le repentir.
Cette simple énumération suffit à expliquer et même à réfuter les Provinciales. On voit la source impie dont sont sortis tant de mensonges et dont le cours s'est grossi des affluents les plus
• Voir M. Crétineau-Joly, t. III, p. 285, note.
CHAP. II.— PASCAL DANS LA rOLÉJIIQUK. 393
impurs. C'est toujours le même venin remanié et repétri par l'hérésie et la crédulité, par le crime et le génie aveugle; toujours le même ouvrage que se passent de main en main les Protestants et les Jansénistes, plus tard les philosophes et les ennemis de tout christianisme et de toute religion ; toujours le même ouvrage, toujours condamné par l'autorité ecclésiastique, flétri par l'autorité civile et hrûlé par la main du bourreau ', qui devient enfin, avec quelques nonis de plus, le fameux Recueil des assertions, vaste égout où vinrent se rendre toutes les eaux fétides d'une calomnie de deux siècles, pour se répandre ensuite par mille canaux dans tant de publications modernes.
On comprend maintenant qu'après les trois premières lettres Pascal ait viré de bord et se soit tourné contre les Jésuites. Il s'agissait bien vraiment de la condamnation d'Arnauld , du pouvoir prochain et de la grâce suffisante ! M. Sainte-Beuve^ répète, après Nicole, qu'il n'y eut pas calcul de sa part, que tout se fit par
' Les seize premières Prorinciales furent eoudamnées au feu par le parlement d'Aix , à la fin de 1()56; toutes furent mises à l'index en 16o7, brûlées à Paris en 1660, avec les Vo/es deAV'endrock et les DkquisUions de Paul-lrénôe (toujours jSicole).
* Port-Roijul, t. 3, p. 37. — Préf. de la trad. française de AVendrock, p. 8.
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hasard. Nous le croyons bien : le fleuve suivait sa pente. Ainsi doit être entendu ce que nous dit Nicole, que Pascal, ait fin de sa 4' lelirc, ayant mis, je ne sais par quel mouvement, qu'il pourrait parler dans la suivante de la morale des Jésuites, il se trouva engagé à le faire. Ce je ne sais quel mouvement, c'est tout simplement la haine des Jésuites qui inspirait et poussait conmie malgré eux les écrivains de Port-Roval. Nicole ajoute que Pascal a dit souvent lui-même qu'au moment où il écrivit les derniers mots de la 4" Provinciale, il n'avait à cet égard aucune résolution ; que ce n'était qu'une menace faite aux Jésuites pour les porter à la retenue ; qu'il délibéra longtemps , plusieurs de ses amis lui représentant qu'il quittait trop tôt les matières de la grâce sur lesquelles le monde paraissait désirer d'être instruit, comme le prouvait le succès de sa dernière lettre; qu'il ne se détermina que par la lecture d'Escobar et des Casuistes qui soulevèrent son indignation, etc. — Malgré l'affirmation de Nicole et les prétendues paroles de l'ascal, toutes ces hésitations nous semblent suspectes. Si Pascal a tenu le langage qu'on lui prête, ce n'a pu être que sous l'empire d'une illusion dont il était victime. Son cœur était plein de rancune et de passion, non contrôles Dominicains, les auteurs de la censure et la Sorbonne,
mais contre les Jésuites que le Janséuisme regardait comme ses ennemis naturels. Il fallait bien que toute cette haine prît sa direction. Défendre et conserver la grâce janséniste , attaquer et détruire les Jésuites, nous l'avons assez dit, pour Port-Royal, c'était tout un. Une fois engagé dans la lutte, Pascal pouvait-il donc s'empêcher, malgré (]u'il en eut, de diriger son feu contre la célèbre (Compagnie? D'ailleurs , avec sa haute intelligence, ne devait-il pas voir qu'il était perdu s'il eût, après les trois premières lettres, poursuivi les matières de la grâce? Qui eût consenti à l'accompagner plus longtemps sur ce sol aride et couvert d'épines? L'attrait de la nouveauté, la célébrité du débat, la lucidité admirable de la discussion, la vanité française qu'il flattait en persuadant à de simples femmes qu'elles entendaient la théologie, la malice naturelle à laquelle il donnait ahment par sa fine ironie, le plaisir , méchant de voir dénigrer ce qui jusqu'alors avait paru grave et sacré, et d'autres motifs encore que nous dirons bientôt lui donnèrent d'abord le public. 3Iai8 il en eût été bien vite abandonné. Si, comme l'assure le P. Daniel', ce fut Méré qui l'engagea à laisser là toutes ces f{uerellcr> sur la grâce, il lui rendit grand service et le
♦ Premier Entretien, p. 18.
oOG II« PAIITIK. — ÉCRITS KT GÉNIE.
liia d'iiti postt; qui n'était plus tenable. D'autant plus que la matière était épuisée. Sans le piquant que le bon Père répand sur la quatrième Provinciale et la nouveauté qu'il lui donne, serait-elle autre chose qu'une redite des deux premières? A quoi se résume, en effet, la discussion sur la grâce actuelle? A ce principe émis par les Jésuites, que Dieu accorde toujours lumière à l'intelligence, force à la volonté pour accomplir ses préceptes, et qu'une action n'est imputable qu'à cette condition. C'est toujours, sous une autre forme, la question de la grâce suffisante et du pouvoir prochain. Seulement quelques Jésuites peut-être avaient eu tort d'étendre ce principe à tous les actes en particulier et à tous les hommes, ou plutôt de ne pas suffisamment expliquer et préciser leur pensée. Au trement viend raient des conséquences absurdes; par exemple, que les hommes qui ont volontairement fermé leur intelligence à la lumière divinq et leur cœur aux saintes inspirations du bien par des habitudes vicieuses, n'ont plus de responsabilité et ne pèchent plus, parce qu'ils ont perdu le sentiment de la moralité de leurs actes. Mais sérieusement, croit-on que personne, môme un Jésuite, ait jamais soutenu une telle théorie, d'où il suivrait qu'on devient de moins en moins coupable à mesure qu'on s'enveloppe de plus de
ténèbres, qu'on se cache davantage la pensée de Dieu etj qu'on s'enfonce plus avant dans le mal? Voici à cet égard toute la vérité. Dans la réfutation de Baïus et de Jansénius , quelques Jésuites, parlant d'un principe incontestable, que l'ignorance invincible met à l'abri de toute culpabilité, tombèrent dans l'excès de cette doctrine. Certains Jésuites deLouvain,en particulier, soutinrent après bien d'autres théologiens dont ils s'approprièrent le sentiment, qu'un homme qui, placé <lans l'ignorance invincible de Dieu, discernant toutefois la malice morale d'un acte, agirait contre les lumières de sa raison en matière même très-grave, ne pécherait pas mortellement. C'est ce qu'on appela le péché pJiilosophiqiic. Mais cette doctrine, dont on avait voulu faire une arme contre Jansénius, fut condamnée à Rome par le général de la Compagnie, qui en exigea la rétractation. En 1659, elle fut renouvelée à Dijon par le P. Musnier. Arnauld prit fait et cause dans la dispute et accusa tout l'Ordre d'enseigner un principe immoral. Musnier s'expliqua, car il ne l'avait pas professé d'une manière absolue ; les Jésuites prouvèrent qu'ils y étaient étrangers et citèrent un grand nombre de leurs auteurs qui soutenaient le principe contraire : rien n'y fit ; Arnauld ne lâcha pas prise , et ne fut content qu'après avoir obtenu à Rome, en 1690,
la condamnation du système du péché philosophique, s'imaginant avoir porté un nouveau coup à la Société qu'il détestait.
A la tin de sa quatrième lettre, Montalte témoigne à l'ami qui l'accompagnait chez le père Jésuite son étonnement profond du renversement que de telles doctrines apportaient dans la morale, et l'ami lui répond qu il est bien élonné de son étonnement. « Ne savez-vous donc pas, » ajoute-t- il, que leurs excès sont beaucoup plus » grands dans la morale que dans les autres » matières? » Montalte passe donc à la morale prétendue des Jésuites, qui fait l'objet des six lettres suivantes.
Les premières Provinciales pourtant, malgré ce qu'il y a de sérieux et d'abstrait dans ces matières de la grâce, seront toujours les plus populaires, les plus agréables, les seules qu'une foule de lecteurs parcourront encore ; et chose singulière ! elles n'auraient pas été lues sans les suivantes que la plupart ne lisent plus, mais qui font vivre leurs aînées de la haine et de la passion toujours vivantes qu'elles renferment contre les Jésuites.
Les lettres suivantes sont cependant plus soignées pour le fond et pour le style, et chacune d'elles a coûté plus de travail que les quatre premières ensemble. Ces quatre lettres, en elîet.
avaient été publiées du 23 jauvier au 25 févn<îr I65G, un mois seulement, et la seconde avait suivi la première à six jours de distance. La cincjuième est du 20 mars seulement. Pascal ne laisse plus courir sa plume et son esprit. Il reste vingt jours entiers, et même davantage, sur une seule lettre, malgré sa prodigieuse facilité, la refait jusqu'à sept ou huit fois, et recommence treize fois, dit-on, la dix-huitième. C'est que d'abord il n'avait eu besoin que de prêter l'oreille aux disputes qui retentissaient sans cesse autour de lui, et de s'en faire l'écho intelligent et railleur. Désormais, quoique bien des matériaux lui soient fournis d'ailleurs, et qu'il les accepte souvent sans discussion et sans trop s'inquiéter de leur origine, il entreprendra bien des recherches, fouillera dans bien des livres, se livrant à un labeur d'érudit d'autant plus pénible et plus long qu'il était moins conforme à la tournure et aux habitudes de son intelligence. Ses lettres vont être hérissées de citations qui en rendront parfois la lecture fastidieuse et le dialogue invraisemblable. Comment, ainsi que le père Daniel en fit la remarque, recueillir tous ces textes, le livre, l'auteur, l'édition, la page, et jusqu'à cinquante noms baroques de théologiens, dans une conversation ? Ses amis lui firent sans doute observer l'invraisemblance de ces tours de force
de mémoire. Aussi, dit-il , au commencemeul de la sixième lettre, qu'il a porté des Tablettes. Mais ce mot disparut dans les autres éditions, parce qu'il ne servait qu'à mettre en évidence le défaut des lettres précédentes. El malgré tout, quel art dans ces citations elles-mêmes ! Pascal atîecte une ignorance naïve pour exciter le sot empressement du Jésuite à lui citer ses auteurs de la manière la plus amusante. Ce n'est ])lus un ennuyeux catalogue, mais une galerie vivante et curieuse de figures originales. Elles défilent devant nous à travers le l'eu roulant des plaisanteries et de l'éloquence. On passe de l'une à l'autre sans s'en apercevoir, tant les mille accidents du dialogue sont ménagés avec adresse et forment entre elles d'heureuses transitions.
YlII.
CINQUIÈME LETTRE. POLITIQUE DES JÉSUITES SUI- VANT PASCAL ET SUIVANT l'hISTOIRE. — l'eSPRIT