DE CORPS ET LES INDIVIDUS. LES PROVINCIALES
ONT-ELLES MODIFIÉ l'iNSTITUT? A QUEL TRIBU- NAL ONT-ELLES GAGNÉ ?
La cinquième Provinciale ' est une introduction à la morale des Jésuites. Avant de les voir à
* Du 20 mars ICSO.
l'œuvre, il faut connaître le secret de leur politique et le mobile de leur conduite. Ils ont des principes relâchés, ils en ont de sévères : il faut expliquer cela. Pascal veut bien avouer d'abord que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs. (îénéreuse concession vraiment, dont il leur retire le bénéfice lorsqu'il ajoute : Ils n'ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce serait une mauvaise politique. Quelle est donc leur pensée ? Ils veulent dominer partout et gouverner toutes les consciences. En trouvent-ils de timorées et de chrétiennes, ils ont à leur usage des maximes sévères. Mais ils en ont en même temps de relâchées et en plus grand nombre pour la foule des chrétiens tièdes et amollis. C'est un magasin parfaitement assorti où chacun trouve ce qui lui convient. Il y a bien quelque petite contradiction dans une telle conduite, mais ils se tirent de tout avec leur théorie des opinions probables .
Montalte les connaît bien, car son ami l'a instruit de leurs principes; et d'ailleurs, pour acquérir une conviction personnelle , il est allé trouver un bon Casuiste de la Société, avec qui il a renouvelé tout exprès connaissance. C'est évidemment le personnage de la quatrième Provinciale. Même empressement à accueillir son disciple méchani: il me fit mille caresses^ car il m'aime toujours ; même enthousiasme pour ses
auteurs : en voici la preuve, et Dieu sait quelle î C'est Escobarï — Qui est Escobar? — Quoi! vous ne savez pas qui est Escobar de notre Société, qui a compilé cette théologie morale de vingt-quatre de nos Pères; sur quoi il fait dans la préface une allégorie... (Et \ient l'allégorie.) Tout le
monde l'aime : il fait de si jolies questions!
on ne s' en peut tirer ; je passe les jours et les nuits aie lire, je ne fais autre chose; même naïveté stupide : on était en carême ; la question roulait sur le jeûne, et Escobar veut qu'on puisse boire du vin sans le rompre, et même de Vhypocras : Je ne me souvenais pas de cet hypocras, dit le Jésuite ; il faut que je le mette sur mon recueil. . . Et comme Montalte est scandalisé de quelques-unes de ces assertions, il lui expose la doctrine des opinions probables, le fondement et l'A B C de toute sa morale. Dans cette théorie le pour et le contre sont également vrais sur toute question ; et il suffît que des auteurs graves aient avancé sur quelque point des décisions contradictoires, pour qu'on puisse indifîérerament embrasser l'une ou l'autre au gré de ses caprices. Et quels sont-ils ces auteurs graves ? tous des auteurs modernes, la plupart jésuites. Ils ont remplacé les saints Pères, bons de leur temps, mais qui n'ont plus rien à voir dans les consciences d'aujourd'hui. Voulez-vous savoir les noms de ces
glorieux successeurs des Pères : « Ce soill des » gens bien habiles et bien célèbres. C'est Villa- » lobos, Coiiink, Llaman, Achokier, Dealkozer, » Dellacrux, Veracrux, Ugolin, Tambourin, Fer*- » nandez, Martinez, Suarez, Henriqiiez,Vasquez, » Lopez, Gomez, Sanchez, de Vechis, de Grassis, » deGrassalis, de Pitigianis, de Graphœis, SqUi- » lanti, Bizozeri, Barcola, de Bobadilla, Siman- » cha, Ferez de Lara , Aldretta , Lorca, de Scar- » cia, Quaranta, Scophra, Pedrezza, Cabrei:za, » Bisbe, Dias, de Clavasio, Villagut, Adam a » Manden, Iribarne , Binsfcld, Yolfangi à Vor- » bei'g, Vosthery , Strevesdori'. — 0 mon Père , » s'écrie Montalte tout effrayé, tous ces gens-là » élaieiit-ils chrétiens? — Comment, chrétiens! » répond lePère. Ne vous disais-je pas que ce sont » les seuls par lesquels nous gouvernons aujour- » d'hui la chrétienté ' ? » — C'est très-plaisàiit. Mais traile-t-on ainsi de si graves questions?
Au triomphe de la doctrine des Jésuites il y a bien quelques légers obstacles : l'Écriture, les papes et les conciles, qui sont tous dans la vbie unique de l'Ëvangile. Mais par l'interprétation des termes, le principe des circonstances favorables et la double probabilité du pour et du contre, on accorde lès contradictions, on élude
40i II* PARTIE. - ÉCRITS ET GÉNIE.
facilement les autorités et on se tire de tout.
Arrêtons-nous. Aussi bien avons-nous dépassé une limite et empiété sur la sixième Provinciale. Reprenons.
Les Jésuites, dit Pascal, n'ont pas pour objet de corrompre les mœurs. Mais, ajoute-t-il, ils n'ont pas pour unique but celui de les réformer: ce serait une mauvaise politique. N'est-ce pas la même chose? Qu'importe le but qu'ils se proposent, s'ils doivent arriver au même résultat ? Pascal accuse donc les Jésuites de consentir au moins à corrompre la morale chrétienne, si leur besoin de domination l'exige. Seulement il reconnaît, pour tout correctif à cette monstrueuse accusation, que dans le cas où ils pourront concilier l'Évangile avec les intérêts de leur ambition, alors ils consentiront à sauver l'Évangile ! Qui le croira? Pascal le croyait-il? Mais Voltaire lui-même ne le croyait pas, car il a dit des Provinciales et des Jésuites : « On tâchait » dans ces lettres de prouver qu'ils avaient un » dessein formé de corrompre les mœurs des » hommes, dessein qu'aucune secte , aucune so- » ciété n'a jamais eu et ne peut avoir '. »
Après tout, nous connaissons les Jésuites et leurs œuvres. Ne sont-ils pas tels aujourd'hui
• Siècle de Louis XI F, ch. XXXVII.
qu'ils furent toujours? Oui, sans doute, si du moins on en juge à la persistance et à l'uniformité des calomnies et des haines. Eh bien ! qu'il se lève celui qui ne s'est pas trouvé meilleur de leur commerce et de leurs conseils ! Une voix, une seule voix parmi tant de milliers de consciences qu'ils dirigent ! Regardez , ils sont partout, dans les pays catholiques, comme dans les vastes empires de l'Asie et sous la hutte du sauvage. Quel est donc le crime qu'ils aient encouragé et la vertu qu'ils n'aient pas fait naître? Quel homme jamais abjura l'Évangile et sa conscience sur la parole d'un Jésuite? M. Sainte- Beuve * cite cette page émue du P. Daniel.
« On en voit (des Jésuites) quelques-uns à la » cour en crédit, en réputation, respectés, ap- » plaudis, honorés de la bienveillance ou de la » confiance des princes , tandis qu'un très-grand » nombre meurent de froid et de faim dans les » forets du Canada ; d'autres vont ruiner, de gaîté » de cœur, leur santé pour le reste de leur vie » dans les îles de l'Amérique méridionale, où, de » trente qui y passeront , il ne s'en trouvera pas » deux qui ne succombent avec le temps à la » malignité de l'air, sans parler des gibets de » l'Angleterre, des feux et des fosses du Japon ,
» Port-Royal, t. III, p. 64.
qui ont été le partage d'un grand nombre de leurs missionnaires. Car on le dit nettement et on l'imprime publiquement, que les Jésuites qui sont en ces pays-là ne valent pas mieux que ceux de France. Qu'on dise tant qu'on voudra qu'ils trafiquent et qu'ils s'enrichissent dans çps pays éloignés. Ce serait mettre un peu trop au commerce; et je ne sache guère de marchands qui voulussent l'être à ce prix. Ces bons Pères iront donc se faire rôtir et manger tout vivants par les Iroquois , passer les hivers dans les bois avec les sauvages , sans autre retraite qu'une cabane d'écorce, où la fumée aveugle et étouffe ceux qui s'y mettent à l'abri du froid; et cela pour avoir l'honneur d'établir partout la morale relâchée , d'étendre la gloire de leur Société, et pour donner lieu aux prédicateurs qu'on prie quelquefois de prêcher le jour de S. Ignace, de faire compliment aux Jésuites de Paris sur leur zèle, sur leurs fonctions et sur leurs travaux apostoliques ? Si cela est, je ne désespère pas qu'on ne voie naître un jour quelque société de brigands qui , s'unissant tous dans le dessein de voler, de piller, de tuer, conviendront ensemble que quelquesuns d'entre eiix jouiront paisiblement du butin et du fruit des fatigues des autres , sans jamais s'exposer à aucun péril, et que ceux-ci, après
M avoir bien volé et bien pillé , sans tirer nul » profil de leur peine, se feront pendre et rom- » pre tout vifs sur les échafauds , uniquement » pour l'intérêt et pour la sûreté de leurs corn- » pagnons ' . »
Le P. Daniel est moins éloquent, mais tout aussi solide, lorsque, dans la suite de Y EnlrelieUj il demande où l'on a vu la trace de ce complot concerté de la politique de la Société , qu'on ne rencontre ni dans son fondateur, ni dans ses constitutions, ni dans les décrets des assemblées, ni dans la correspondance des généraux, ni dans aucun auteur jésuite. Comment, pendant tout le siècle qui précéda Pascal, personne, ni du dedans ni du dehors, ni parmi les amis ni parmi les adversaires, ne l'aurait-il aperçu ? Comment l'Église, les papes, les évêques, les plus grands et les plus saints personnages se seraient-ils servis, se servent-ils encore tous les jours, et pour la défense de la foi, et pour la conservation des bonnes mœurs, et pour l'augmentation de la piété des fidèles, de religieux poussés par une abominable politique à tout sacrifier à leur ambition, l'Évangile, la morale chrétienne, l'honneur de l'Église, le salut des âmes? La Société a pour unique politique de défendre l'Église par
' Entretiens de Cléanthc et d'Exidoxe, 2* entretien.
408 II« PARTIE. — ÉCniTS KT GÉNIE.
les armes de la foi, d'étendre, pour la plus grande gloire de Dieu, le règne de l'Evangile sur la terre par les missions, par l'enseignement, par la prédication, par la direction, prenant toujours les doctrines catholiques pour point de départ et pour règle de conduite; pratiquantpour elle-même le plus parfait, le conseillant aux autres, mais ne l'imposant jamais, ce qui serait, quoi qu'en ait dit Pascal, un absolutisme contraire à l'esprit de Jésus-Christ; se faisant toute à tous , selon le précepte de l'Apôtre ; allant jusqu'à l'extrême tolérance, mais s' arrêtant toujours devant la limite sacrée et immuable de la conscience et du devoir, ou si elle l'a quelquefois dépassée par excès d'indulgence et de commisération pour les faiblesses humaines, par l'ardent désir de gagner plus d'âmes à Dieu, y rentrant aussitôt sur une simple parole de l'Eglise et du souverain Pontife, quelle que fût l'étendue du sacritice imposé à son obéissance. On le vit dans l'affaire des Cérémonies Chinoises, dont Pascal a si indignement abusé. Ne parlons pas des erreurs de fait que renferme son récit, ni de l'odieuse fable du crucifix caché sous les habits auquel se seraient secrètement adressées les adorations rendues en public aux idoles. Les Jésuites ne cachaient pas de crucifix sous leur robe, répond Daniel, pour éviter le martyre à la Chine et au Japon. Disons seu-
r.HAP. U. — PASCAL DANS LA POLKMIQUK. 409
lementque s'ils ont toléré d'abord les cérémonies chinoises, c'est qu'ils les regardaient comme absolument civiles. El l'on pouvait aisément s'y tromper, puisque l'empereur et les lettrés déclaraient hautement qu'elles n'avaient aucun caractère religieux; la superstition idolàtrique n'était que dans le peuple. Aussi, bien d'autres qu'eux se trompèrent sur la nature de ces hommages rendus à Confucius, que Rome elle-même ne proscrivit définitivement qu'après un siècle entier d'examen. Mais sitôt que le S. -Siège eut prononcé par la voix de Benoît XIV, ils se soumirent sans résistance, quoiqu'ils vissent bien que le décret pontifical allait amener la persécution et la ruine de leurs travaux. C'est là peut-être la plus belle page de leur histoire. Il faut de la grandeur d'àme et de l'héroïsme chrétien pour aller conquérir sur des nations sauvages, à l'extrémité du inonde, un royaume à Jésus-Christ ; mais il y a un plus subUme courage à renoncer sur une parole à des conquêtes qu'on a pendant deux siècles arrosées de ses sueurs et de son sang.
Voilà toute l'ambition et toute la politique des Jésuites. A cela, on a de nos jours opposé bien des réponses. On admire le Jésuite missionnaire, le Jésuite savant, le Jésuite homme d'esprit; on l'ait autant d'honorables exceptions qu'on voudra en faveur des individus, mais on abhorre l'en-
4(0 H« PARTli:. — ÉCRITS ET GÉNIE.
semble de la Société : « Les individus peuvent » être généralement bons, dit-on avec M. Sainle- )3euve ' ; c'est le corps et l'esprit de corps qui est » détestable. » Comme si le corps ne se composait pas des individus î comme si un tout composé d'éléments bons , pouvait jamais être mauvais! Que d'autres expliquent cet étrange phénomène , dirons-nous avec l'abbé Galiani , mais dans un autre sens que lui ; pour moi, je m'y perds ^.
Le Jansénisme prétendait n'être qu'un fantôme au moment où le doigt de l'Église le désignait aux regards de tous : avec plus de raison le Jésuitisme pourrait prétendre à l'existence fantasmagorique. Un Jésuite prend-il la plume pour exposer l'esprit et les doctrines de la Société? aussitôt tout le monde de dire, ce n'est pas cela ! Qu'est-ce donc? Nul ne peut répondre ; c'est chose impossible à définir. On se perd alors en insinuations, en déclamations vagues qui ne s'atta(juent à personne en particulier et retombent néanmoins sur tous ! Quand parut l'éloquente brochure du P. de Ravignan, De l'existence et de l'Institut des Jésuites, Royer-Collard aurait dit à M. Sainte- Beuve ^ : « Voilà un homme qui se croit Jésuite.
» Port-Iloijat, t. III, p. 6G.
■^ Cité par M. Sainte-Beuve, ibid.
3 Ibid., p. 78.
» Il a la capdeur de croire qu'il l'est; il est vrai » que si on lui montrait ce que c'est que les Jc- » suites, il ne le croirait pas. 11 y a de la place » dans l'Ordre pour de tels hommes, mais cela » np prouve rien, si ce n'est pour ces individus. » Nous ne voudrions pas contester l'authenticité de cette conversalion, mais elle nous parait un peu inconciliable avec la lettre que Royer-Collard adressait au P. de Ravignan le 15 février 1844 ' : « Votre éloquent plaidoyer pour V Institut des Jé- » suites me fait comprendre l'énergie de cette- » création extraordinaire et la puissance qu'elle a » exercée. Autant qu'on peut comparer les choses » les plus dissemblables, on pourrait dire qu'à la » distance de la terre au ciel, Lycurgue et Sparte » sont le berceau de S. Ignace. Sparte a passé, » les Jésuites ne passeront pas. Ils ont un prin- » cipe d'immortalité dans le christianisme et » dans les passions guerrières de l'homme. »
Entre un témoignage oral et un témoignage écrit, nous laissons le choix au lecteur. Peu importe, du reste : si les paroles citées par M. Sainte- Beuve ne sont pas de Royer-Collard, elles sont de bien d'autres, de M. Dupin, par exemple, si embarrassé naguère pour définir, interpellé par ]>|. de Montalerabert, ce que c'est que le Jésui-
' Voir Hûtoire de la Compagnie de Jésus, par M. Crétiueau-Joly, t. VI, p. 28.'», 2" édit., in- 12.
412 11» i>Aimi':. - Écnns i:t gémk.
fisme. Reprenons donc : Voilà un homme qui a la candeur de se croire Jésuite, parce qu'il ne sait pas ce que c'est qu'un Jésuite ! A la bonne heure, mais nous ne savons vraiment de quel côté est la candeur! Quoi ! celui-là ne sait pas ce que c'est qu'un Jésuite, et il est un des plus haut placés dans la Compagnie, le supérieur de la maison de Paris ! Qui le saura, Monsieur ? pas même le général alors, nous le gagerions, et vous, par conséquent, moins que personne. Interrogez tous les Jésuites ; tous, avec plus ou moins d'éloquence, vous répondront comme celui-là. Tous se croiront donc Jésuites sans l'être, et sans savoir ce que c'est ! Il n'y a donc pas de Jésuites ! comment alors peuvent-ils si bien conspirer dans un but que tous ignorent, gouvernants et gouvernés? Quelle est donc, où est donc cette politique si reprochée, si odieuse, si terrible? Les Jésuites, le général en tête , ne la connaissent pas euxmêmes ! 0 candeur.' ô sublime de la naïveté !
L'esprit de corps est détestable! — Séparons d'abord, comme le voulait nous ne savons plus quel membre du parlement anglais, les Jésuites de roman des Jésuites de l'histoire. Alors nous trouverons dans les peintures qu'on nous en fait des couleurs bien tranchées , mais ce ne seront que des enluminures, sans dessin, sans ressemblance : beaucoup de déclamations ; des faits.
jamais! ou plutôt, les faits dont le tissu est si serré et si homogène dans l'histoire des Jésuites, on ne les rappelle que par grâce, à titre de concession gratuite et complaisante, comme des exceptions qu'on a la bienveillante charité d'admettre, et on ne \eut pas voir que ces exceptions sont tout, qu'il n'existe pas de faits contraires, et qu'il est impossible de trouver des exemples à l'appui de la règle qu'on pose a priori. Ou bien encore, on citera des choses qu'on ne comprend pas ou qu'on dénature. C'est ainsi que pour faire ressortir le mauvais esprit de la Société, M. Sainte- Beuve cite de S. Ignace , de S. François-Xavier, des choses admirables qu'il veut absolument qu'on condamne, et devant lesquelles cependant tout homme de sens et de cœur se prosternera en profonde vénération. C'est ainsi qu'il dénonce ' le Traité de la perfection chrétienne de Rodriguez comme l'expression fidèle de l'esprit et des doctrines de la Compagnie , même en ses meilleurs temps, et il ignore sans doute que ce livre est encore aujourd'hui l'ouvrage spirituel le plus répandu dans tous les séminaires de France, dans toutes les communautés religieuses, parmi les personnes d'une haute piété; qu'il est recommandé partout comme le manuel de la vie
« T. III, p. 71.
414 ir« l'ARÏIK. — ÉCRITS KT GENIE.
intérieure et le vade mecum des directeurs des âmes dans les voies de la perfection. C'est donc la doctrine spirituelle de l'Église qu'on veut condamner dans celle des -Jésuites? Nous nous en doutions bien un peu , mais pourquoi ne pas le dire franchement ?
Qu'est-ce donc , encore une fois , que cet esprit de corps et d'astucieuse ambition qu'on reproche aux Jésuites? Toute leur histoire est là pour prouver qu'ils jouèrent presque toujours un rôle plus passif qu'actif, qu'ils furent plus souvent trompés que trompeurs, qu'ils faiblirent toujours devant le danger et ne surent jamais résister à l'orage, à l'astuce, à l'intrigue, en 1 594, en 1762, en 1828, en 1845, toujours faibles et désarmés tant que leur existence et leur intérêt étaient seuls compromis, ne retrouvant leur force et leur courage que lorsqu'il fallait défendre Id foi et mourir pour elle. — L'esprit de corps ! — Veut-on désigner par là la noble et héroïque ambition de convertir le monde à Jésus-Christ? Reprochez-la donc aux apôtres, à tous les grands saints du christianisme ! Entend-on par ces mots l'union et l'énergie propres qui en font une société, leurs fortes constitutions, chef-d'œuvre de sainteté et de génie? Ce serait, qu'on nous passe le terme, une accusation niaise. Autant vaudrait faire un crime à un peuple de son esprit national
CHAP. II.— PASCAL DANS LA POLÈMIQUK. 4l5
et de son patriotisme, sans lesquels il n'existerait bientôt plus comme peuple.
On a dit encore avec M. de Saint-Priest ' , n que les Proî'mciaies ont retourné le Jésuitisme; qu'après la publication des Petites Lettres, il changea d'allure et de physionomie ; qu'il cessa de se montrer insinuant et facile ; que l'esprit de persécution remplaça les restrictions menlah^s; qu'une autorité astucieuse fut substituée aux capitulations de conscience. »
M. Lenormant a répondu : « Je n'admets pas » volontiers la distinction que quelques person- » nés établissent entre le commencement et la » fin des Jésuites. Ils me frappent, au contraire, » par leur unité et leur persévérance 2. » Les Proy»îda/es n'existaient pas au xvi" siècle, et cependant ils ne capitulèrent pas devant le Calvinisme. Ilspoursuivirent le Jansénisme avant qu'il fût un parti, et ne consentirent à aucune transaction lorsqu'il fut devenu une puissance dans l'Église et dans l'État. Avant les Provinciales, qui ne furent bien évidemment que des représailles, ils ne s'étaient pas montrés tolérants pour les fai blesses des souvrains. Le P. Gonthier apostrophait dans l'église la maîtresse royale en présence de
* Histoire de la chute des Jésuites au dix-huitième siècle, avant-propos, p. 2.
2 Correspondant, 15 mai 1844.
41C II» PARTIE. — lîCUlTS ET GÉNIR.
Henri IV qui se contenta de le prier de ne pas lui donner ainsi de leçons en public. Le père Lemoine, si bafoué par Pascal, l'homme à la dévotion aisée, faisait expier à Marguerite de Valois les désordres de sa jeunesse par les austérités et les bonnes œuvres, usant envers elle de moins d'indulgence que Port-Royal envers Marie de Gonzague ou la duchesse de Longueville. Le père Arnoux rappelait publiquement à Louis XIII ses devoirs oubliés envers sa mère. En un mot, les Jésuites transigèrent-ils une seule fois avec l'immoralité dans la voluptueuse cour de Versailles? Demandez à Louis XIV. En les voyant monter en chaire, il aurait pu dire de chacun d'eux : Voici l'ennemi ! Lui permirentils jamais de conserver les dehors de la religion et de s'approcher des sacrements, tant qu'il était livré à ses scandaleuses amours ? Et cependant, idolâtré par la France, il voulait déifier jusqu'à ses débauches ; mais les Jésuites ne fléchirent jamais le genou devant ces honteuses divinités. » Le P. Annat, dit Bayle, chagrinait » tous les jours le prince là-dessus et ne lui don- » nait point de repos'. » « Plus d'une fois, » raconte l'abbé de Choisy dans ses Mémoires » pour servir à l'histoire de Louis XIV ^ , au
' Dict., art. Jnnat.
2 Collection Petitot, t. J.XXIII, p. 174.
tllM'. II. - PASCAL DANS I,A POI-tMIQUB. 4l7
» scandale du petit peuple , mais à rédification » des gens sages et éclairés, le roi a mieux aimé » s'éloigner des saints mystères, quoique la poli- » ti(|ue en murmurât, que de s'en approcher in- » dignement. » — Mon Père, disait-il à Bourdaloue, vous devez être content : madame de Montespan est à Clagny. — Oui , Sire , répondit le Jésuite, mais Dieu serait plus satisfait si Clagny était à 70 lieues de Versailles. — C'est alors que madame de Sévigné écrivait : « Nous enten- )' dîmes, après dîner, le sermon du Bourdaloue, i> qui frappe toujours comme un sourd , disant » des vérités à bride abattue , parlant à tort et » à travers contre l'adultère : sauve qui peut, il » va toujours son chemin '. » Courage d'autant plus digne d'éloges que chacun était pris d'admiration, ou du moins se taisait devant ces brillants désordres. Madame de Sévigné elle-même , une femme si vertueuse, ne trouve jamais sous sa plume, lorsqu'elle raconte la chronique scandaleuse de Versailles, une parole d'indignation. Chose singulière ! le Seul Jésuite qui ait été accusé de faiblesse, le P. Lachaise, vint après les Provinciales et comme à l'appui de leurs calomnies. « Il a déploré vingt fois avec moi, écrivait » de lui madame de Maintenon à madame de
• Lettre DCCXXIl, du 29 mars 1680.
♦ t8 II» PARTIE.— ÉCRITS ET GÉNIE.
» Saint-Geran ', les faiblesses du roi ; mais pour- » quoi ne lui interdit-il pas absolument l'usage » des sacrements ? Il se contente d'une demi- » conversion. Vous voyez bien qu'il y a du vrai » dans les Petites Lettres. Le père de Lachaise » est un honnête homme, mais l'air de la cour » gâte la vertu la plus pure , et adoucit la plus w sévère. » « Les fêtes de Pâques , raconte >) Saint-Simon, causaient au père Lachaise des u maladies de politique, pendant l'attachement » du roi à madame de Montespan. » C'était faiblesse de l'homme et non vice de la Compagnie, car, ajoute Saint-Simon, il envoyait à Louis XIV en sa place le père de Champs qui bravement lui refusait l'absolution.
Toutes les courtisanes eurent les Jésuites pour persécuteurs, et c'est un point d'histoire aujourd'hui reconnu qu'ils durent en partie leur expulsion de 1762 à leur peu de complaisance pour la Pompadour. Alors que tout les menaçait d'une catastrophe, ces hommes si accommodants avec la conscience , firent la faute , suivant la cynique expression de Voltaire, de ne céder ni à la concubine ni au royal adultère.
Les Provinciales n'amenèrent donc aucun changement dans la conduite des Jésuites. Us ne
• Histoire de .V"" de Maintenon, par le duc de Noailles, 1. 1, p. 523.
changèrent pas davantage dans leurs doctrines : ils gardèrent le Probabilisme et s'opposèrent d'abord à la publication de l'ouvrage de ïhyrse Gonzalez qui le combattait. D'un autre côte, Aquaviva n'avait pas attendu les Petites Lettres , pour condamner Mariana et l'immixtion dans les atraires politiques. Si les Jésuites ont change sur quelques points, c'est que tout a changé autour d'eux , que tous ont modifié leurs anciennes doctrines. Bossuet soutiendrait-il aujourd'hui les quatre articles et la révocation de l'Édit de Nantes ?
Une troisième réponse est faite par les adversaires de la Société. Si Pascal, disent-ils, a perdu sa cause sur le terrain du pur dogme janséniste, au moins l'a-t-il gagnée au tribunal de l'opinion, de l'assemblée du clergé de France et des souverains Pontifes eux-mêmes, qui ont condamné les doctrines dangereuses que la politique avait inspirées aux Jésuites ' . C'est un point à éclaircir, car nous verrons encore par là que les Jésuites ne faisaient la guerre qu'à l'erreur , tandis que les Jansénistes poursuivaient les personnes et la Compagnie.
Lorsque Alexandre Yll eut donné la paix à l'Église, les Jésuites ne dénoncèrent point la sou-
' Voir Port-Rmjal, par M. Sainte-Beuve, t. III, p. 144, 145.
420 11« PAKTIE. — ÉGHl rs ET GKMK.
mission hypocrite des opposants, qui n'éLiit pourtant un mystère pour personne , puisqu'ils s'en vantaient eux-mêmes. L'erreur ayant feint de désarmer, ils désarmèrent de leur coté, acceptèrent la trêve et se tinrent immobiles. Mais, pendant ce temps, les Jansénistes intriguaient dans l'ombre, et les évêques opposants cherchaient à faire parvenir secrètement à Innocent XI des propositions tirées des auteurs de la Compagnie, dont ils sollicitaient la condamnation. Laissons M"'" de Sévigné nous exposer à sa manière ces sourdes menées, (f Le bel abbé ' se » souvient bien de cette lettre que quelques évé- » ques écrivaient au Pape contre certains relâ- » chements. Il vous contera que ce fut un crime, » et que ce monstre fut étouffé dans sa naissance » par MM. les agents qui coururent partout. Je » ne sais quel esprit follet ou sage l'a fait savoir » au Pape. Il a écrit à Sa Majesté, qu'il était d'au- » tant plus surpris de la suppression de cette let- » tre, que les rois n'ont point accoutumé d'em- » pêcher ces sortes de commerce entre les » enfants et le père commun; qu'il ne croit pas » que Cette pensée soit venue d'un prince dont la » piété lui est connue ; mais que ceux qui lui ont » donné ce conseil en ont ignoré les consé-
L'abbé de Griguau, qui devint évêque d'Évreux.
CHAP. II. - PASCAL DANS lA POLÉMIQUK. 421
» quences. 11 a cliargc de ce bref les trois car- » dinaux de Bouillon, d'Estrées, de Bonzy. Si » cette nouvelle est comme on nous la mande, » elle en vaut bien une autre. N'admirez-vous » point que tout est un crime à nos pauvres frè- » rcsl Quand ils n'ont point consulté le Pape, » ils étaient schismatiques ; quand ils lui font » des plaintes des opinions probables, et d'autres » denrées de cette force, ils sont révoltés. Di- » sons donc, ma chère enfant, qu'ils sont bien » haïs ou bien aimés de Dieu , à voir de quelle » façon ils sont persécutés. Je suis assurée que » cette petite histoire réjouira vos prélats '. »
Elle nous réjouit beaucoup aussi. Madame de Sévigné est vraiment trop plaisante lorsqu'elle s'apitoie sur ses pauvres frères, qu'elle les pose en victimes alors qu'ils étaient persécuteurs, et qu'elle met si bien , sans s'en douter le moins du monde, le doigt sur la plaie : Quand ils n'ont point consulté le tape, ils étaient schismatiques; quand ils lui font des plaintes des opinions probables, ils sont révoltés. Eh! oui, sans doute, Madame : car d'abord ils ne consultaient pas le pape, de peur d'entendre de sa bouche la condamnation de leurs doctrines hérétiques; ils recourent ensuite à lui pour dénoncer des pré-
« Lettre DXCVII, du 26 août 1677.
très fidèles, troubler encore l'Église et l'Etat: dans le premier cas, n'étaient-ils pas schismatiques ; dans le second , révoltés 1 Louis XIV était donc sage en envoyant ses agents sur les chemins pour empêcher entre le Pape et les Jansénistes de semblables communications. Il ne réussit pas cependant à leur barrer le passage, et la dénonciation arriva à Innocent XI, Le Pape alors prononça non sur le faity mais sur le droit , et en 1679 il condamna et dut condamner les soixante-cinq propositions dénoncées, quelque part qu'elles se trouvassent , pour faire voir que l'Église n'apprOuve pas les relâchements dans la morale. Mais il n'attribua pas ces propositions aux Jésuites, qu'il ne condamna pas non plus comme des corrupteurs de la morale, ni comme des marchands de mauvaises denrées. Du reste, si quel" ques-uns de leurs auteurs avaient soutenu certaines propositions dénoncées, ils n'avaient pas attendu la sentence du Pape pour les flétrir ; ils s'étaient exécutés eux-mên.es, ce qui leur avait d'autant moins coûté que ces opinions étaient exceptionnelles et personnelles, et que bien avant 1679 ils avaient pu citer, par exemple, plus de trente de leurs théologiens, antérieurs même aux Provinciales, sur la nécessité de l'amour de Dieu dans la pénitence. A plus forte raison s'abstinrent-ils, après la sentence pontificale, d'ensci-
gner aucune des propositions condamnées par Innocent XI.
Nous ne comprenons donc pas qu'on puisse conclure de l'affaire de 1679 à la corruption des Jésuites ni à l'heureuse influence des Provins ciales. On n'y voit que la conduite odieuse des Jansénistes qui, pour recommencer la guerre aux Jésuites, ne craignirent pas de rompre \dipaix de l'Église, sans songer qu'ils allaient amener la ruine de Port-Royal.
Ils avaient donné le signal de cette lutte nouvelle et qui leur fut si fatale par la publication des Réflexions morales de l'Oratorien Quesnel (1671-1678). Le cardinal de Noailles, n'étant encore qu'évêque de Cliâlons, trompé par l'approbation que son prédécesseur avait donnée à la première édition de cet ouvrage, en avait permis la lecture dans son diocèse. Mais le livre, d'abord mince^ s'était grossi et multiplié jusqu'à former quatre volumes qui renfermaient tout le système janséniste. Transféré à l'archevêché de Paris, Noailles condamna le livre de Barcos, neveu de Saint-Cyran , Exposition de la foi touchant la grâce, qui ne faisait que reproduire mot pour mot la doctrine des Réflexions. Noailles tombait dans un piège tendu par les Jansénistes, qui cherchaient à le mettre en contradiction avec luimême, pour qu'il lui fût impossible d'agir contre
eux. Alors parut le Problème ecclésiastique à labhé Boileau (1696) dans lequel on demandait à qui il fallait croire de Noailles, évêque de Chàlons, ou de Noailles, archevêque de Paris. Noailles fut irrité. Peu porté en faveur des Jésuites, il les soupçonna d'être les auteurs de ce pamphlet, composé en réalité par Dom Thierry de Yiaixnes, Bénédictin brouillon , qui plus tard se fit mettre à la Bastille, et il chercha une occasion de se venger de la Compagnie : il la trouva dans l'Assemblée de 1700.
Déjà Bossuet avait dit en 1663, dans l'oraison funèbre de Nicolas Cornet : « Deux maladies » dangereuses ont affligé de nos jours le corps de » l'Église : il a pris à quelques docteurs une » malheureuse et inhumaine complaisance, une » pitié meurtrière, qui leur a fait porter des » coussins sous les coudes des pécheurs, cher- » cher des couvertures à leurs passions , pour » condescendre à leur vanité, et flatter leur » ignorance affectée. Quelques autres, non moins » extrêmes, ont tenu les consciences captives sous » des rigueurs très-injustes : ils ne peuvent sup- » porter aucune faiblesse, ils traînent toujours » l'enfer après eux, et ne fulminent que des ana- » thèmes. L'ennemi de notre salut se sert égale- » ment des uns et des autres, employant la fa- » cilité de ceux-là pour rendre le vice aimable.
» et la sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu » odieuse. »
Ces idées présidèrent à l'Assemblée de 1700. Un grand nombre de propositions y furent dénoncées comme étant la doctrine d'un parti dangereux pour la morale catholique. 11 y avait là mensonge de la part des Jansénistes de l'Assemblée, erreur et condescendance aveugle de la part des autres et même de Bossuet. Comme l'a si bien observé le comte de Maistre ' , il n'existait point dans l'Eglise de parti de la morale relâchée, car on ne saurait appliquer cette dénomination à quelques vieux livres, que personne ne défendait, auxquels personne , en dehors des hérétiques, ne songeait désormais. Comment donc Bossuet a-t-il pu dire « que si l'on parlait contre » le Jansénisme, sans réprimer en même temps » les erreurs de l'autre parti, Vmiquiié manifeste » d'une si visible partialité ferait mépriser un tel » jugement, et croire qu'on aurait voulu épar- » gner la moitié du mal ^ ? » La partialité est toujours injuste; une apparente impartialité ne l'est pas moins quelquefois. Quel était cet autre parti? Bossuet parlait bien de prêtres et de religieux de
' Voir son remarquable chapitre sur l'Assemblée de 1700, De l'É(jlise gallicane, liv. II, eh. xi.
' Voir Histoire de Bossuet, par .M . de Bausset, t. IV, liv. xi, p. 4.
tous ordres et de tous habits, mais il voulait donner le change, et malgré cette prudente généralisation, on ne pouvait entendre que les Jésuites qui seuls étaient en cause depuis un demi-siècle et dont les auteurs avaient fourni presque toutes les propositions soumises à la censure. Or, étaitil vrai que les Jésuites formassent dans l'Église un parti à côté du parti janséniste ? Soutenaientils d'autres doctrines que celles de l'Église même, malgré quelques erreurs de certains membres, que la Société avait elle-même condamnées? Il y a donc dans ce parallèle quelque chose d'odieux et d'injuste. D'ailleurs le Pape avait déjà jugé la cause en 1679 : à quoi bon y revenir? Les Jésuites ne s'étaient-ils pas soumis? Avaient-ils enseigné encore la même doctrine, malgré le Pape, comme faisaient les Jansénistes ? Pourquoi donc les frapper de nouveau? Pourquoi cette inexplicable complaisance pour les Jansénistes qui étaient les véritables ennemis de l'Église et de l'Etat? Il est vrai que Louis XIY défendit de nommer les Jésuites dans la censure, mais tout le monde comprenait à merveille. Il est vrai encore que l'Assemblée renouvela la condamnation du Jansénisme, comme pour établir la balance entre les deux parties ; mais elle y mit une modération qui contrastait d'une manière choquante avec son impitoyable sévérité pour les Jésuites,
au point d'épargner une proposition d'Arnauld, par respect pour sa mémoire! Aussi les Jansénistes triomphèrent, et les actes de rAsserablée de 1700 furent enregistrés par eux avec bonheur comme une preuve de leur victoire *.
Ici nous avouons ne pas comprendre la conduite de Bossuet. Ce que nous admirons le plus profondément dans ce grand homme, c'est ce bon sens suprême qui lui fiiisait toujours tenir la ligne droite et inflexible eytre les extrémités, le maintenait inébranlable dans cette médiocrité, où la justice, où la vérité, otï la droite raison a posé son trône ^. Ce trône était aussi le sien. C'est de là qu'il dominait son siècle, signalant toutes les erreurs, les condamnant toutes avec une autorité qui tenait à son sens infaillible. Mais, dans cette circonstance, ce bon sens admirable parait avoir fléchi. Chose inexplicable, ses plus ardents efforts , nous dirions presque ses plus grandes colères, ont été dirigés contre des hommes qui, quelles que fussent leurs erreurs, tenaient à l'Église du fond de leurs entrailles, Fénelon et les Jésuites. Nous détournons malgré nous les yeux pour ne pas le voir aux pieds de Louis XIV, demandant pardon de ne lui avoir pas dénoncé plus
' Par exemple, par Nicole, dans ses Notes sur les Provinciales.— Voir le quatrième vol. de la traduction française. ■•' Oraison funèbre de N. Cornet.
tôt l'hérésie J a plus dangereuse qui eût attaqué l'Église sous son règne. . . le Quiétisme de Fénelon! Malgré nous, nous nous bouchons les oreilles pour ne pas l'entendre s'écrier au milieu de l'Assemblée de 1700, à l'occasion des propositions de morale relâchée : « Si, contre toute vraisem- » blance, et par des considérations que je ne » veux ni supposer ni admettre , l'Assemblée se » refusait à prononcer un jugement digne de » l'Église gallicane, seul j'élèverais la voix dans » un si pressant danger; seul je révélerais à » toute la terre une si honteuse prévarication; » seul je publierais la censure de tant d'erreurs » monstrueuses! »
Personne n'a le droit de douter de la foi de Bossuet, mais on ne comprendra jamais bien que cet homme à l'œil si perçant, toujours debout sur la brèche pour signaler l'ennemi et repousser ses attaques, qui a tant écrit contre les erreurs d'un saint évêque et d'un ami, n'ait pas deviné Yhérésie la plus subtile que le diable ait jamais tissue ' , l'ait combattue surtout avec tant de mollesse. On est étonné, lorsqu'on parcourt et qu'on compare les œuvres de Bossuet et les œuvres de Fénelon, de trouver parmi celles-ci plusieurs énormes volumes
• Paroles adressées par un sénateur à Fleury, qui les approuve.— Voir Opuscules.
CHAI'. II.— PASCAL DANS LA l'(»Li:.MIQUE. i20
diriges contre ce parti « souple, audacieux, sachant se replier et se roidir selon les besoins, ayant trouvé l'art de croître parmi les anathèmes de l'Église et l'indignation d'un grand roi '; » tandis qu'on ne rencontre parmi les premières que quelques pages qui y tiennent une place infiniment petite, au point que dans Tédilion que les Jansénistes en donnèrent au xviu' siècle, ils n'eurent que de légers retranchements ù y faire pour en ôter ce qui pouvait les blesser^.
Une seule chose peut expliquer la conduite deBossuet.il était l'auteur de la déclaration de 1082, si injurieuse au souverain Pontife et à laquelle les Jésuites se montrèrent généralement si opposés. Le Jansénisme, au contraire, qui consistait beaucoup plus, est-il besoin de le répéter? dans la guerre au Pape que dans les cinq propositions, eut grande hâte de se greffer sur le Gallicanisme. Bossuet alors, sans s'en rendre bien compte à lui-même, n'élait-il pas involontairement porté à voir des alliés dans les Jansénistes , et dans les Jésuites des adversaires ? Du moins, tout en combattant les uns , tout en approuvant les autres sur les points essentiels , ne gardait-il pas dans son cœur, sans le savoir, des sympathies et
' Lettre de Féiielou à M. Voisin, ministre d'ttat. - Par exemple, l'ouvrage qu'il avait composé sur le droit de l'Kglise dans les faits dogmatiques.
des antipathies secrètes auxquelles il se laissa entraîner dans l'Assemblée de 1700 ?
Quoi qu'il en soit , le Jansénisme chanta victoire et s'enhardit à la lutte. Deux ans après il publiait le fameux Cas de conscience où il renouvelait encore la fastidieuse distinction du fait et du droit, et soutenait sur la question de fait la doctrine delà restriction mentale queBossuet luimême appelait un mensonge formel. Louis XIV intervint, car alors il eut la preuve des complots pohtiques des Jansénistes : alors, en effet, la secte devenait ouvertement révolutionnaire, si elle ne l'avait pas été du temps de la Fronde. Le monarque ne pouvait plus souffrir ces intrigants qui par leurs révoltes religieuses troublaient son gouvernement. Car, abstraction faite des fautes purement politiques, la question théologique ellemême, à raison de l'union intime de l'Eglise et de l'État, devenait une question civile. Le souverain pouvait donc agir, et en 1709 et 17 10 seulement, de concert avec l'autorité spirituelle, il supprima Port-Royal qu'il ne pouvait empêcher autrement d'être un foyer de discordes à la fois religieuses et politiques.
Telle est la vérité sur ce point ; ce ne sont pas les Jésuites qui ont détruit Port-Royal : il n'a été victime que de la juste susceptibilité de Louis XIV. Dans cette affaire , le Père Letellier, alors tout-
puissant, se montra plus doux que Fénelon qui l'excitait en vain et le poussait à l'action , comme on en a la preuve dans sa correspondance « Le » Jansénisme fait des progrès étonnants, ccrivait- » il ; les défenseurs de la bonne cause deviennent » de plus en plus odieux. Les Jésuites seront » écrasés... Au nom de Dieu , ne manquez au- » cune occasion de frapper courageusement les » plus grands coups, pour alarmer le roi sur ce » progrès rapide. »
Ainsi, au moment où le parti se posait en victime et représentait les Jésuites comme ses ennemis, il les persécutait, et faisant servir à ses desseins la molle connivence du cardinal de Noailles, leur interdisait toutes les fonctions spirituelles. Fénelon écrivait encore : « Le cardinal ferme les » yeux pour ne voir ni le vicaire de Jésus-Christ, ni » des évêques très-vénérables; il ne veut voir que » les Jésuites... pour pouvoir irriter le monde » contre eux en les montrant comme ses perse- » cuteurs. Telle est la mode du parti. A l'enten- » dre, les Jésuites font tout : sans eux le fantôme » d'une hérésie imaginaire disparaîtrait en un » moment. Ils font tous les mandements des évê- » ques et même toutes les constitutions du Siège » apostolique. Qu'y a-t-il de plus absurde et de » plus indigne d'être écouté sérieusement que » des déclamations si outrées? »
432 II- PAl'.TIH. - KGUrrS ET (JÉMK.
Eh bien! Nous le demanderons encore : le Jésuitisme, après la publicciLion des Petites Lettres, a-l-il changé (V allure et de physionomie? L'esprit de persécution remplaça-t-il les restrictions mentales? Ce fut le Jansénisme qui devint alors persécuteur, qui fit chasser les Jésuites de Hollande, les fit interdire en France , travaillant de toutes ses forces à amener la catastrophe de 1 762. Jusqu'à présent le Jansénisme seul a donné raison aux Provinciales, dont il répétait les calomnies mille fois réfutées sans les prouver jamais, réussissant quelquefois par ses intrigues à les couvrir de l'autorité d'un grand nom, d'une haute dignité, de l'autorité du cardinal de Noailles, par exemple, son aveugle instrument. Écoutons une dernière fois Fénelon , dans son Mémoire adressé au Roi en 1712 : « Rien n'est plus dif- » famant pour une compagnie religieuse que » de l'accuser, à la face de toute la chrétienté , » d'avoir une mauvaise doctrine, d'être coupa- » ble d'une conduite irrégulière à l'égard des » évoques , et de vouloir être aujourd'hui leurs » maîtres et leurs juges. Plus l'accusation est » grave, plus la preuve doit être démonstrative. » l\ faut donc que le cardinal démontre tous les » faits allégués ou qu'il succombe comme un » insigne calomniateur. S'il ne fait que conti- » nuer des plaintes et des déclamations vagues ,
» il ne fera que ce qui est ordinaire à tous lesau- » leurs passionnés de libelles diffamatoires. »
Ce sera toujours la même tactique : on justifiera les accusations des Provinciales par des accusations nouvelles, la calomnie par la calomnie, la diffamation par la diffamation ; car nous ne sommes pas au bout. Le Jansénisme parut succomber dans cette lutte nouvelle qu'il suscita contre les Jésuites : il se réveillera plus tard et passera ses haines et ses mensonges à d'autres hommes qui nous en révéleront tout l'horrible mystère. Les Jésuites succomberont à leur tour ; mais il y a des défaites glorieuses et qui vengent !
DU PROBABILISME , DU CASUISME ET DE LA MORALE IIELACHÉE. DOCTRINE DES JÉSUITES. CALOM- NIES DE PASCAL. PRINCIPES d'uNE RÉFUTATION
DES PROVINCIALES. — CE QU'eLLE POURRAIT ÊTRE.
Achevons cette discussion bien longue, mais qui nous semble jeter le plus grand jour sur les Provinciales , par quelques réflexions sur le Probabilisme, le Casuisme et la morale relâchée. Ici encore expliquons-nous en toute franchise.
Les Jésuites, ditPascal, vrais sophistes de la morale chrétienne , s'appuyaient sur la doctrine des opinions probables, à l'aide de laquelle ils soutenaient le pour et le contre sur toute question , et justifiaient au besoin les actions les plus coupables. Qu'est-ce donc que ce Probabilisme dont , sans doute, on n'a fait tant de bruit que parce que ce mot ne disait rien à l'esprit par lui-même, et pouvait signifier tout ce que la haine le chargeait d'exprimer, l'indifférence morale, la probabilité égale du bien et du mal ? Est-ce là une invention de la politique ambitieuse des Jésuites? Pas le moins du monde. Le Probabilisme, comme système de morale , semble avoir pris naissance en Espagne dans l'Ordre de S. François. Les Dominicains en soutinrent les premiers quelques conséquences exagérées, et ce ne fut qu'un demisiècle après que plusieurs Jésuites , dont le premier fut Vasquez, adoptèrent une théorie qu'ils trouvaient établie dans presque toutes les universités de théologie catholique. Mais d'autres membres de la Société l'attaquèrent avec la plus grande force, et c'est à l'un d'eux, Comitolo, que Nicole emprunta, sans le nommer, les principaux arguments dont il a fait usage dans les Notes des Provinciales, comme l'a prouvé dès 16â9 dans sa Quœslio facti le Père de Champs, qui le premier dénonça le plagiat. Le plus vigoureux adversaire
(hi l*robabilismc fui Thyrsus Gonzalez, un général (les Jésuites, qui , vers la fin du xvu" siècle , j)ul)lia un ouvrage important pour en prévenir les dangers. Cette doctrine était si peu particulière à la Compagnie, que le Père Daniel réussit plus tard à sul)stiluer aux Jésuites de la V Provinciale des noms et des extraits de Dominicains, pour faire voir qu'on aurait pu accuser aussi bien tout autre Ordre religieux '.
D'ailleurs, le Probabilisme , non pas comme système nettement formulé, mais comme principe général, a toujours existé dans le monde, par l'excellent motif que tout n'est pas certain en morale, qu'il y aura toujours , quoi qu'on fasse, des oi)i nions probables entre lesquelles on peut choisir en se dirigeant d'après la raison et l'autorité. Il est un axiome inscrit en tète de toutes les législations, que la loi n'oblige qu'autant qu'elle est certaine. Y a-l-il doute ou incertitude sérieuse, pas d'obligation pour la volonté humaine qui demeure alors libre de ses actes. Tel est un des sens du principe Melior est condilio possidenlis, ou de celui-ci : Lex clubia non obligat. La liberté, en effet, a des droits antérieurs à toute loi positive» qu'elle ne perd que lorsque la loi les restreint ou les enlève. Or, que disaient les Jé-
* Lettre au P. Serry, dans le Recueil de divers ouvrages du p. Daniel.
/i.':6 II" l'Aivni:,— Écuns ct génii:.
suites, ou plutôt les Probabilistes? Précisément qu'on ne devait pas enchaîner la conscience dans le cas d'un précepte incertain, et qu'elle demeurait alors libre de choisir, sans se rendre coupable, entre deux actes contradictoires. Le Probabilisme n'est donc en un mot que le respect des droits et de la liberté de l'homme.
Sans doute il est à côté de cette doctrine un abîme vers lequel la pente est rapide et glissante. A force de disputer sur les règles de la morale et les actes humains, on peut répandre des ténèbres là où il y avait pleine lumière, ébranler ce qu'il y a de plus immuable , transformer en licites ou indifférentes des actions évidemment coupables, supposer doute absolu quand il existe à peine matière à légère discussion, mettre à la place des autorités les plus graves et les plus unanimes l'opinion d'un disputeur, ou même d'un homme recommandable par son habileté et sa vertu, mais qui a pu errer dans la circonstance et ne saurait, par conséquent, rendre son sentiment vraiment probable et sûr. Mais c'est là l'abus de la théorie, abus qui se trouve au fond de toutes les doctrines humaines, même les plus respectables et les plus saintes. Que faire alors? se diriger d'après les inspirations de la sagesse et de la vertu , tenir constamment cette ligne moyenne toujours également éloignée d'un rigorisme outré et d'un
CHAP. IL— PASCAL DANS LA POLÉMIQUK. /i37
relâchement falal aux mœurs. Or, le P. Daniel a clairement démontré • qu'ainsi avaient fait la plupart des théologiens Jésuites qui exigeaient, pour reconnaître une opinion comme vraiment probable, qu'elle ne fût contraire ni à l'Ecriture, ni aux décisions de l'Eglise , ni à une raison évidente, ni au sentiment commun des écoles catholiques.
Voilà le Probabilisme véritable que Pascal a si étrangement dénaturé. Renfermé dans ces limites, l'Eglise ne l'a pas condamné, ne le condamnera jamais; et dernièrement encore elle l'a mis à l'abri de toute censure en plaçant sur ses autels S. Ligori qui pourtant en avait étendu le plus possible les conséquences. En effet, à part certaines propositions condamnées en quelques auteurs Jésuites qui les avaient eux-mêmes empruntées à des auteurs plus anciens, il y a la plus grande analogie entre la théologie de S. Ligori et celle que Pascal reproche à la Société, puisque l'une et l'autre se basent sur le Probabilisme, regardent la diversité des opinions comme permise, utile et même nécessaire, et que le saint évêque lire de ces principes communs, par voie de conséquence , un grand nombre de propositions condamnées dans les Petites Lettres comme
' Troisième et quatrième Kutretiens.
subversives de toute morale. L'Eglise s'est contentée de réprimer les abus du Probabilisme. Ainsi elle en interdit l'usage lorsqu'il y a obligation d'arriver à un résultat par des moyens sûrs, comme pour les juges dans leurs sentences, pour les médecins dans leurs remèdes, pour les prêtres dans l'administration des sacrements, ou bien encore quand il s'agit d'éviter le dommage du prochain. Elle frappe aussi d'une censure ceux qui se contentent d'une probabilité quelconque, si légère soit-elle. Mais, d'un autre côté, elle condamne ceux qui prétendent qu'on ne peut suivre une opinion favorable à la liberté, fût-elle la plus probable parmi toutes les probables.
Ce serait, en effet, le Tuliorisme, doctrine opposée au Probabilisme, et non moins féconde en abus. Peut-on obliger les hommes à choisir toujours le parti le plus sûr? Ne serait-ce pas souvent rendre la vertu impraticable et jeter les consciences dans un abîme sans fond de scrupules et de tortures ? Nous le pouvons comprendre sans sortir de notre sujet, car le Tutiorisme, ce seraient les doctrines de Port-Royal. Or, que sontelles, ces doctrines? «Elles font, disait d'Aubigny » à Saint-Evremond, une violence éternelle à la » nature ; elles ôtent de la religion ce qui nous » console ; elles y mettent la crainte, la douleur, » le désespoir. Les Jansénistes voulant ftiire des
» saints de tous les hommes, n'en trouvent pas » dix dans un royaume, pour faire des chrétiens » tels qu'ils les veulent. Le christianisme est » divin, mais ce sont des hommes qui le reçoi- » vent; et, quoi qu'on fasse, il faut s'accommoder » à l'humanité. Une philosophie trop austère fait » peu de sages ; une politique trop rigoureuse , » peu de hons sujets ; une religion trop dure, V peu d'âmes religieuses qui le soient longtemps. » Rien n'est durable, qui ne s'accommode à la » nature. La grâce, dont nous parlons tant, s'y » accommode elle-même : Dieu se sert de la do- » cilité de notre esprit et de la tendresse de notre » cœur, pour se faire recevoir et se faire aimer. » Il est certain que les docteurs trop rigides » donnent plus d'aversion pour eux que pour les » péchés. La pénitence qu'ils prêchent fait pré- » férer la facilité qu'il y a de demeurer dans le » vice, aux difficultés qu'il y a d'en sortir. »
Qui croira, en effet, la doctrine Janséniste plus propre que celle des Jésuites à faire des hommes vertueux et des chrétiens? Laquelle ramènera le plus infailliblement à l'Evangile ? Autre question : laquelle serait choisie de préférence de la majorité des hommes corrompus? Au risque de paraître jouer au paradoxe, nous répondrons hardiment : la doctrine Janséniste ! Et par là nous expliquerons encore l'enthousiasme et la faveur
qui accueillirent les Provinciales. Nous ne croirons jamais, quoi qu'on en ait dit, qu'à une époque de galanterie et de débauche, on ait applaudi Pascal parce que le sens moral révolté aurait vu en lui le vengeur des principes universels outragés par les Jésuites. Pascal a dit : « Les opinions relâchées plaisent tant aux hom- » mes, qu'il est étrange que les leurs déplaisent. » C'est qu'ils ont excédé toute borne '. » Non, la vérité n'est pas là. Comment donc sembla- t-on préférer la morale dure et désespérante du Jansénisme à la morale plus humaine de la Compagnie de Jésus? Ah / c'est que les passions de boudoir, les mœurs licencieuses s'accommodaient mieux apparemment d'une doctrine qui rejette tous les crimes sur le manque de la grâce, que d'une doctrine qui en rend comptable la liberté humaine. C'est qu'on aimait mieux placer, avec le Jansénisme*, la vertu et la perfection évangéliques sur des hauteurs inaccessibles, afin de s'exempter de l'obligation d'y monter, que de les mettre, avec les Jésuites, à la portée de tous, ce quiôte toute excuse légitime au vice; on aimait mieux jeter entre soi et l'Evangile un abîme infranchissable, que de laisser pour y atteindre un pas seulement à faire, mais pas décisif qui suppose
* Pensées^ 70 c/j/., etc., t. I, p. 271.
le sacrifice des passions. On croit plus volontiers à l'impossibilité qu'à la facilité de la vertu. Beaucoup, en effet, se laissent entraîner au mal en proclamant le bien impossible ; personne encore n'a cherché dans la facilité de la morale l'excuse à ses emportements. N'est-ce pas le même principe qui fait épouser à notre siècle les passions de Pascal contre les Jésuites? De bonne foi, les détestons-nous parce que nous voyons en eux les destructeurs de la conscience humaine, ou bien parce que nous ne nous sentons pas le courage de les suivre? Vraiment il sied bien à notre âge sensualiste, à notre siècle de matérialisme et d'orgueil, de faire le délicat à l'endroit de la morale, d'accuser des prêtres vertueux de voiler l'Evangile et de déchaîner la licence sur la terre ! Vraiment la dure morale de Pascal nous va à merveille ! Est-ce que nous ne sommes pas plutôt Jésuites, et même Pélagiens, que Jansénistes?
Passons aux Casuistes. — Pourquoi les Casuistes, a-t-on demandé quelquefois? — Pourquoi les jurisconsultes, répondrons-nous; pourquoi les médecins? Les Casuistes sont à l'Evangile ce que les autres sont à la législation ou à la science médicale. Comprenons bien, en effet. Les préceptes de la morale sont éternels, sans doute, puisqu'ils reposent sm- la volonté immuable de Dieu et sur les rapports essentiels du Créateur et
m II» PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
de la créature. Ils sont clairement promulgués , puisque Dieu a daigné nous les révéler lui-même, et qu'il les a consignés et scellés dans l'Evangile et les autres livres inspirés de son esprit. Mais n'oublions pas qu'immuables du côté de leur auteur et de leur nature intrinsèque, ils doivent s'appliquer à la volonté et aux besoins versatiles de l'homme. Or, les changements introduits dans les mœurs, par les âges, les révolutions sociales, les différents degrés de civilisation, n'en apporterontils aucun, nous ne disons pas dans la morale, mais dans ses applications ? Pascal a fortement blâmé, par exemple, les maximes de quelques Casuistes à l'endroit du duel. Mais il faut bien songer qu'ils écrivaient, sinon au moyen âge, du moins dans un temps où les mœurs et les institutions féodales n'étaient pas encore entièrement abolies. Or, sous l'empire de la féodalité, le noble était souverain et semblait avoir le droit de repousser par la force les injures du vilain et de trancher par le duel ses querelles avec ses pairs. Tout cela pouvait être peu chrétien, mais faisait partie d'un droit universellement adopté, jusqu'à ce que la société se substituât à l'individu, ce qui marque le passage de la barbarie à la civilisation. Les maximes des Casuistes sur l'homicide et le duel se sentaient nécessairement du régime féodal dans lequel elles étaient toutes naturelles.
Qu'a fait Pascal ? Sans tenir compte des temps, il les a transportées dans une société toute difïérente, pour les faire paraître monstrueuses.
Il y a donc des actes qui devront être différemment appréciés selon les temps : il en est d'autres qui sont indifférents en eux-mêmes, et ne tirent leur moralité que de l'intention et des circonstances, choses variables de leur nature. Delà que de modifications dans les préceptes moraux, qu'il faudra soumettre à l'interprétation et à l'examen ! Est-il un seul précepte, si essentiel soit-ii, qui n'ait besoin d'être interprété ? Voyez la défense si impérieuse de l'homicide ! Elle doit se concilier cependant avec le droit de guerre, le droit terrible de mort dont sont armées toutes les sociétés contre leurs membres coupables, le droit que possède l'individu lui-même de défendre sa vie injustement attaquée, au prix de la vie de son semblable. La morale, certaine et immuable en elle-même, ne l'est donc pas toujours dans ses apphcations. De là ses interprètes, connus sous le nom de Casuistes ; interprètes nécessaires sans lesquels le confesseur, avec la seule science de l'Ecriture et des Pères, ne pourrait le plus souvent rien décider , pas plus que le juge, avec le seul texte du code et sans les commentaires des jurisconsultes, no pourrait régler les di'oits des citoyens.
44/i n* PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
D'après la notion que nous venons de donner des Casuistes, est-il besoin d'ajouter qu'ils n'étaient pas particuliers à la Compagnie de Jésus? Toutes les écoles et tous les Ordres religieux avaient eu nécessairement leurs théologiens qui s'étaient attachés à définir les différentes applications des préceptes moraux et à régler la pratique du devoir pour toutes les circonstances de la vie. Mais ce que le moyen âge avait fait pour le dogme, on le fît plus tard pour la morale. Dans son insatiable curiosité , l'esprit du moyen âge avait agité les questions les plus oiseuses et souvent les plus impertinentes, à propos des vérités les plus hautes et les plus respectables. On sait les querelles des Réalistes et des Nominaux qui remplirent un siècle et absorbèrent de riches intelligences. Mais le dogme n'eut pas à souffrir de toutes ces disputes, et l'on n'eut pas besoin de Provinciales contre les Aristotéliciens et les ergoteurs. Peut-être même y gagna-t-il en sécurité. Le vaisseau de la vérité s'avançait à travers ces flots de discussion ; et lorsque le monstre de l'erreur voulait le submerger, on lui jetait comme un jouet une question vaine et curieuse, ballon gonflé de vent, et le vaisseau entrait majestueusement au port.
La curiosité se déplaça dans les âges suivants et se transporta sur le terrain de la morale. On
CHAP. II.— PASCAL DAiNS LA POLÉMIQUE. 4^5
tourna les actions liumaines sous toutes leurs faces, pour les étudier et dans leurs circonstances matérielles , et dans l'intention ; au point de vue abstrait, comme au point de vue pratique. Le Casuisrac devint alors une véritable science, plus métaphysique que morale, qui, sous peine de paraître incomplète , devait embrasser toutes les questions possibles et même des actes chimériques. Les Câsuistes insistaient particulièrement sur la distinction entre le probable pratique et le probable spéculatif. On conçoit, en effet, qu'une chose, considérée spéculativement et d'une manière abstraite, puisse paraître licite, mais qu'à raison des passions humaines et des circonstances, elle doive être interdite dans la pratique; Prenons un exemple. Les Câsuistes se sont posé cette question : Est-il permis à un innocent de tuer un témoin dont il sait , de science certaine, que la déposition va entraîner contre lui une sentence capitale, s'il n'a absolument aucun autre moyen de prévenir et d'empêcher son injuste condamnation? Au point de vue spéculatif, ils l'ont résolue dans le sens de l'affirmative. Et vraiment, au premier regard, on ne voit pas bien en quoi ce cas diffère du cas d'agression injuste et de légitime défense. Il en faut dire autant de la plupart de leurs décisions en matière d'homicide, contre lesquelles Pascal s'est élevé avec une
ItUd II» PARTIE. — ÉCniTS ET GÉNIE.
si injuste éloquence. Il s'agit toujours pour eux de la force repoussée parla force. Ils ne permettent pas de tuer pour un écii, pour une pomme; mais supposant un légitime possesseur qui veut retenir son bien, un voleur qui recourt à la violence pour le lui ravir, une lutte qui s'engage , dans ce cas, et au point de vue purement spéculatif, ils excusent l'homicide. Mais il est dangereux, hors le cas d'attaque violente, cas rare et où l'erreur est diflicile , de faire l'individu juge dans sa propre cause, car il peut se tromper, se laisser entraîner par la passion, et bientôt le droit de légitime défense deviendrait la théorie de l'assassinat. Aussi , pour prévenir ce danger, les Casuistes ajoutaient presque toujours que telle ou telle décision était uniquement spéculative et ne devait jamais être prise pour règle de conduite. Si quelques-uns d'entre eux, comme Escobar, ont soutenu que tout ce qui était probable dans la spéculation Tétait aussi dans la pratique, ce n'était pas dans le but monstrueux que suppose Pascal, de renverser la morale et d'excuser tous les crimes, mais c'est que pour eux tout principe qui devient dangereux dans la pratique à raison des circonstances et des passions humaines, cesse d'être probable en spéculation. Ce n'est donc qu'une logomachie; au fond, tous sont d'accord, Dira-t-on qu'il y avait plus d'un danger à agi-
ter relativement à la règle des mœurs tant de questions subtiles, à prononcer spéculativement des décisions hardies qui devaient nécessairement briser bientôt les liens de l'abstraction pour entrer dans le domaine des faits? Peut-être. Mais songeons bien que les Casuistes n'écrivaient que pour les confesseurs et non pour le monde, encore moins pour les plaisants; que leurs maximes, dont il peut être facile d'abuser, ne s'adressaient pas à la foule ignorante ou corrompue, mais à des hommes graves , instruits , vertueux , capables de discerner le bien du mal , le dangereux de ce qui ne l'était pas, et d'appliquer la règle suivant la nature particulière et les diverses positions de ceux qu'ils avaient à conduire. Leurs livres étaient écrits en latin qui n'est pas la langue de la multitude ; c'étaient d'énormes in-folio inabordables à la foule légère , des œuvres à formes techniques et barbares peu attrayantes pour la frivolité. Aussi étaient-ils renfermés dans les écoles et les bibliothèques de théologiens , sans que jamais une main profane eût songé à les ouvrir pour en répandre le secret et le prétendu venin sur le monde. Qu'a-t-on fait? On a commencé par les traduire en langue vulgaire; puis on en adonné la monnaie en feuilles légères qu'on a semées à profusion. On en a fait des extraits , souvent infidèles , qu'on a adressés tantôt
4^i8 1I« PARTIE. — ÉCniTS ET GfiNIE.
aux boudoirs et au, vice pour excuser la vanité et la débauche, tantôt à l'impiété pour exciter son vilain rire et ses sarcasmes , tantôt aux ennemis d'une Société fameuse pour nourrir contre elle des haines et des passions ; à tous pour soulever des scandales et des tempêtes. Youdrait-on vulgariser ainsi un traité d'analomie et de médecine? Et ne comprend-on pas qu'il devait y avoir nécessairement dans ces livres d'analyse du cœur corrompu, de médecine morale, des détails hideux, car le mal imprime sur l'âme de l'homme aussi bien que sur son corps des stigmates fétides ; que ces détails ne devaient pas être exposés aux regards du vice et de l'impiété qu'ils excitent, pas plus qu'aux regards de la foi et de l'innocence qu'ils inquiètent et qu'ils peuvent ternir ?
Tout cela devait rester un mystère entre le confesseur et la conscience coupable. Le poison, si tant est que les Casuistes en renfermassent , devait être exclusivement confié aux mains habiles et prudentes des médecins des âmes , qui l'auraient toujours transformé en remède salutaire. Aussi Escobar dans lequel on a voulu personnifier le mauvais -Casuisme , dont le nom est passé à l'état de nom commun , fut-il tout étonné du retentissement que son œuvre avait en France ^ Cet
• Il ne mourut qu'en 1669.
humble religieux ne pouvait comprendre sa triste célébrité ; cet homme, à l'âme et aux intentions si pures, concevait moins encore qu'on dctournàtde leur sens et de leur but les conseils qu'il avait adressés exclusivement aux confesseurs pour les aider à diriger leurs frères dans la voie du bien. Si donc il y a du mal dans les Casuistes, le crime en est à ceux qui l'ont divulgué, puisqu'autrement il n'aurait été connu que d'hommes auxquels il ne pouvait nuire. « Je voudrais bien, dit » l'Encyclopédie, qu'un bon Casuiste m'apprît » quel est le plus coupable, ou de celui à qui il » échappe une proposition absurde, qui passe- » rait sans conséquence, ou de celui qui la re- » marque et l'éternisé. »
D'ailleurs, si les Casuistes ne sont pas toujours irréprochables ( et était-il possible de ne pas errer quelquefois en traitant de toute la règle des mœurs?) on a singulièrement exagéré et multiplié leurs erreurs. On a dénaturé leur pensée ; on a cité d'eux des passages tronqués qui pouvaient fournir matière à de fausses interprétations : mais on s'est bien gardé de produire leurs décisions sévères, infiniment plus nombreuses. Comme le remarquait Bourdaloue des auteurs de la Société : « Ce que tous ont bien dit, nul ne l'a dit; ce qu'un seul a mal dit, tous l'ont dit. » Qu'en est-il résulté? C'est que les Casuistes ne
nous sont venus qu'escortés de préventions odieuses que nul ne songe à écarter, pour pénétrer jusqu'à eux et découvrir la vérité; c'est qu'ils ne nous sont connus que par l'horrible réputation qu'on leur a faite, que pour nous le peu de bien qu'ils renferment est recouvert par le mal, tandis qu'en réalité, c'est le mal qui est perdu dans le bien. Ainsi leur théologie que le monde ignore est restée enveloppée de scandale plus encore que de poussière, et cependant il est peu d'hommes aujourd'hui, surtout parmi les insulteurs d'Escobar, qui voulussent faire de toutes les prescriptions du Jésuite la règle invariable de leur conduite.
Et il fallait bien que les propositions mauvaises tinssent peu de place dans les livres des Casuistes et s'y cachassent derrière la masse du bien, puisque S. Charles Borromée, d'un christianisme si dur qu'il en est effrayant, S. Charles Borromée que le Jansénisme réimprimait pour l'opposer aux Jésuites, ne les y apercevait pas, et en conseillait la lecture aux confesseurs et aux curés de son diocèse ; puisque S. François de Sales loue le P. Yalère Réginald, le Reginaldus si bafoué par Pascal, professe la plus haute estime pour Lessius, regardé encore aujourd'hui comme une des plus grandes autorités de la théologie morale ; que Bossuet, si sévère pourtant à l'égard des Ca-
CUAP. II. — IWSCA!, DANS LA POLK-MlQUIil. 151
suisles, recommande Azor et Tolct, deux autres victimes des Provinciales ; et qu'enliu S. Ligori cite avec respect la plupart des Casuistes de Pascal et même Escobar : oui, Escobar, l'homme aux viiKjt-qiiatve vieillards et aux quatre animaux !
Ce que nous venons de dire des Casuistes en général est rigoureusement applicable aux Casuistes de la Société. Nicole avoue ' qu'à l'époque des Provinciales peu de personnes en France étaient infectées des sentiments des Jésuites, que leur doctrine n'était pas répandue, qu'ils ne débitaient leurs maximes que dans le coin d'un collège, que s'ils les renfermaient dans de gros volumes, personne ne les y allait chercher. Mais alors, encore une fois, à quoi bon les divulguer? Qui causa le mal, si mal y eut, et le scandale? Comment ces maximes étaient-elles si peu répandues avec l'immense et universel crédit dont jouissaient alors les Jésuites? Serait-ce qu'elles ne leur appartenaient pas, qu'elles leur ont été méchamment prêtées par leurs adversaires? Ne serait-ce pas, du moins, qu'elles ne leur étaient pas particulières, qu'elles étaient ensevelies depuis longtemps dans la poussière et l'oubli, sans qu'ils
* T. I, p. 12 de la tiaduclioii française des Provinciales, avec les notes de ff^endrock.
.',52 lie PAUTIE. — ÈCWns ET GÉN'IE.
songeassent à en faire la règle des mœurs? Tous les efforts qu'ils firent au lemps des Provinciales, pour réfuter les calomnies de Pascal, prouvent bien que les doctrines qu'on leur imputait n'étaient pas celles qu'ils appliquaient à la conduite des âmes. Un seul d'entre eux, le P. Pirot, voulut les défendre, et, comme nous le verrons , il fut désavoué par ses confrères.
Nous ne prétendons pas dire toutefois (est-il besoin d'en faire l'observation?) que les Casuistes de la Société n'aient jamais émis de fausses décisions. Al moins d'inspiration divine, ce serait merveille qii'il en fût ainsi. Par exemple, on leur a reproché certaines propositions relatives aux préceptes de la foi et de l'amour de Dieu ; quelquesuns ont avancé qu'il était permis de se réjouir de la mort d'un père , non en tant qu'elle est le mal du père, mais le bien du fds qui se réjouit ; qu'un militaire provoqué en duel pouvait l'accepter, s'il devait encourir le reproche de lâcheté; qu'en certaines circonstances, on pouvait prêter serment sans avoir intention de le tenir ; d'autres ont exempté de la loi du jeûne celui qui voyage, même pour son plaisir, et ont excusé de péché mortel le serviteur qui concourt au crime de son maître, s'il craint d'être maltraité ou renvoyé. — Il a déjà été parlé plus haut des doctrines relatives à l'homicide et au tyrannicide.
CHAP. II. — PASCAL DANS LA POLKMIQUi:. 45;î
Mais, comme nous l'avons tant dit, ces doctrines avaient été flétries par la Société avant de l'être par le Saint-Siège. Et notons bien qu'elles ne découlaient pas d'un système de morale corrompue, mais delà subtilité d'esprits appliqués à des études purement spéculatives, d'une simplicité candide et charitable qui ne voulait imposer aux faibles épaules humaines que le fardeau le moins lourd possible et se mettait quelquefois en dehors de l'Evangile en cherchant à concilier nos devoirs et nos misères. Aussi ces hommes qu'égaraient de bienveillantes et pures intentions, renonçaient-ils à l'erreur, sitôt qu'elle leur était signalée par leurs supérieurs et surtout par le Saint-Siège. Le mal se tarissait ainsi dans sa source : ce furent d'autres mains qui lui tracèrent son cours, dans l'espoir d'y submerger l'honneur des Jésuites.
Pour représenter ces erreurs exceptionnelles comme l'expression de leur morale, et en rendre responsable la Société tout entière, Pascal donne à l'approbation à laquelle sont soumis, en vertu des constitutions de S. Ignace, tous les ouvrages de ses membres, une valeur et une signification chimériques. D'abord, cette approbation est imposée communément à tous les Ordres religieux. Quant auxJésuites, ce n'est pas le général (pii lit les ouvrages (pii doivent èlre livrés à l'impression :
il n'y suffirait pas; mais le provincial aidé de deux ou trois examinateurs qui se conforment dans leur jugement aux doctrines des divers pays oîi ils se trouvent. Ce jugement, en conséquence, n'est pas plus l'expression des idées de la Société, qu'il n'est irréfragable.
La vérité est que les Jésuites n'ont pas de doctrine propre. Ils s'attachent immobiles aux décisions de l'Eglise ; quant au reste, ou ils suivent les doctrmes les plus communément autorisées, ou, en cas de divergence d'opinions, ils embrassent le sentiment qui plaît à chacun dans toute la liberté des intelligences, veillant avec soin seulement, suivant le conseil de S. Ignace, à ce que la division des esprits ne produise jamais la division des cœurs. S'ils ont une doctrine propre, comment expliquer les accusations contradictoires dont on a voulu les faire victimes? Ainsi, au xvu* siècle, ils étaient une compagnie pélagienne; aujourd'hui, ils abêtissent la raison et asservissent la liberté. A qui croire? Ne seraitce pas qu'ils ont tenu ferme entre tous les extrêmes, combattant toutes les erreurs, le Protestantisme et le Jansénisme autrefois, de nos jours le Rationalisme ?
Voltaire avait donc imposé silence à sa légèreté et à sa passion ordinaires, lorsqu'il écrivait : « Les Jésuites ont eu, comme les autres reli-
)j gieux, des Casuistes qui ont traité le pour et le » contre des questions aujourd'hui éclaircies ou » mises en oubli ; mais, de bonne foi, est-ce par » la satire ingénieuse des Lettres Provinciales » qu'on doit juger leur morale? C'est assuré- » ment par le P. Bourdaloue, par le P. Chemi- » nais, par leurs autres prédicateurs, par leurs » missionnaires. Qu'on mette en parallèle les » Lettres Provinciales et les sermons de Bourda- » loue : on apprendra dans les premières l'art de » la raillerie, celui de présenter des choses indif- » férentes sous des faces criminelles, celui d'in- » sulter avec éloquence. On apprendra avec le » P. Bourdaloue à être sévère pour soi-même, » indulgent pour les autres... Il n'y a rien de plus » inique, de plus contradictoire, de plus hon- » toux que d'accuser de morale relâchée des » hommes qui mènent en Europe la vie la plus » dure, et qui vont chercher la mort au bout de » l'Asie et de l'Amérique '. »
Et, en effet, si les Jésuites avaient eu des principes corrompus, comment sont-ils restés purs ? Ce serait là un phénomène inouï et surnaturel. N'étaient-ils pas pétris du môme limon que les autres hommes ? Et ne sait-on pas que les principes corrompus ne restent jamais à l'état de
* Lettre au P. Latour, du 7 février 1746.
456 Ile PARTIE. - ÉCRITS ET GÉNIE.
pure spéculation, et qu'on ne les invente qu'au profit de la nature mauvaise et pour les traduire en actes ? Et pourtant amis et ennemis se sont accordés à rendre hommage à leurs mœurs. Le seul évêque qui vota, en 1761,^pour leur abolition , Fitz-James , ne craignait pas de dire : w Quant à leurs mœurs, elles sont pures. On leur » rend volontiers la justice de reconnaître qu'il » n'y a peut-être point d'ordre dans l'Eglise dont » les religieux sont plus réguliers et plus austè- » res dans leurs mœurs. » Un évêque pouvait bien s'exprimer en ces termes sur les Jésuites, au moment ou d'Alembert, après avoir énuméré leurs titres littéraires et scientifiques , ne craignait pas d'ajouter : « A tous ces moyens d'aug- » menter leur considération et leur crédit, ils » en joignent un autre non moins efficace, c'est » la régularité de la conduite et des mœurs. Leur » discipline en ce point est aussi sévère que sage; » et, quoi qu'en ait publié la calomnie, il faut » ajouter qu'aucun ordre religieux ne donne » moins de prise à cet égard '. »
Ainsi, pour conclure, les erreurs dans lesquelles ont pu tomber quelques théologiens jésuites ne sont pas imputables à la Société tout entière. On doit donc appliquer aux Provinciales ce
' Sur la desfrucfion des Jéauitea.
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que Linguet disait des Extraits des Assertions : « Quand on se serait piqué de ne citer que des » auteurs jésuites et de rendre leur sens sans l'al- » térer, il faut convenir que les conclusions fâ- » cheuses qu'on voudrait tirer de leur égarement » contre tout le corps seraient assez mal ap- » puyées * . » Ces paroles ne sont pas suspectes dans la bouche d'un homme qui avait dit quelques pages auparavant : « Je n'aime point les » Jésuites ; j'ai imprimé hautement qu'il fidlait » les éteindre. » D'un autre côté, rappelonsnous que les opinions reprochées aux Jésuites ne leur étaient point particulières, et qu'en leur substituant toutes les universités de l'Europe, tous les ordres réguliers qui existaient au xvn" siècle, on aurait pu dire aussi,bien des docteurs de Sorbonne, de Louvain , de Salamanque, des religieux de Saint-Dominique et de Saint-François, tout ce que Pascal dit des Jésuites dans les Provinciales. C'est encore un point qu'a reconnu Voltaire : « Le livre des Provinciales, dit-il, » portait sur un fondement faux. On attribuait » adroitement à toute la Société les opinions ex- » travagantes de plusieurs Jésuites espagnols et » flamands. On les aurait déferrées aussi bien » chez des Casuistes dominicains et franciscains;
* Histoire impartiale des Jésuites , Londres, 1777, t. I, p. 32G.
» mais c'était aux seuls Jésuites qu'on en von- » lait '. » Et Schœl, que son protestantisme ne doit pas faire soupçonner de partialité en faveur des Jésuites , a répété après Voltaire , en parlant des Provinciales : « C'est un ouvrage de parti , » où la mauvaise foi attribuait aux Jésuites des » opinions suspectes que depuis longtemps ils » avaient blâmées, et qui mit sur le compte de » toute la Société certaines extravagances de » quelques Pères espagnols et flamands ^. »
Comment donc la calomnie est-elle devenue si populaire et si persistante? Nous répondrons bientôt plus amplement à cette question. Qu'il nous suffise de rappeler ici un mot de M. deMaistre, bien applicable à notre sujet : « Les fausses » opinions ressemblent à la fausse monnaie qui est » frappée d'abord par de grands coupables, et » dépensée ensuite par d'honnêtes gens qui per- » pétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. » Nous avons dit l'origine impure de ces imputations. Mais nous devons ajouter que le nombre des honnêtes gens n'a pas toujours été grand parmi les ennemis des Jésuites qui ont vulgarisé et perpétué la calomnie.
Et maintenant entreprendrons-nous une réfu-
« Siècfe de Louis XIV, ch. XXXVII.
' Cours d'Histoire des États €nropée7is,t.XXVlïl,fi. 79.
CIIAP. II.— PASCAL DANS LA POLÉMIQIK. 459
talion détaillée de toutes les assertions de Pascal? Non, car personne ne \oudrait nous suivre. Qui consentirait à remuer avec nous la poussière de mille bouquins, à afironter des citations écrites en latin barbare, à comparer minulieusement des textes contradictoires, à aborder des questions subtiles, arides, oubliées, sans analogie aucune avec nos idées et nos mœurs? D'autant plus que la comparaison des textes ne suffirait pas en toute circonstance. Pascal ne ci le pas toujours à faux ; le plus souvent il interprète, tire des consé<[uences forcées, confond les temps et les principes. 11 faudrait donc nous jeter dans la dissertation pour rendre à chaque chose sa place et sa vérité. Quant aux textes eux-mêmes , on peut tellement les torturer, même sans falsification proprement dite , en les isolant de ce qui les enl«)urc, surlout lorsqu'ils sont extraits d'un ensemble d'idées unies entre elles, que la plupart des citations sont plus ou moins mensongères et font très-imparfaitement connaître la pensée d'un auteur. Aussi la guerre à coups de textes peut se prolonger éternellement sans amener aucun résultat définitif. On le voit au grand nombre d'ouvrages qui parurent sur toutes ces questions dans le cours du xvn^ siècle. Pendant que le l\Aiuiat publiait, dès 1656, sa lionne foi clesJonscnistes dans la citation des auteurs, le P. Nouet
répondait, sous le voile de l'anonyme, à chaque Provinciale, à mesure qu'elle paraissait ; Nicole cherchait à réfuter le P. Nouet en 1658, dans les notes qu'il ajoutait à sa traduction latine des Provinciales^', en 1694, le P. Daniel réfutait Nicole dans ses Entretiens d'Eudoxe et de Cléanthe; en 1697, Dom Mathieu Petit-Didier, qui ensuite se rétracta , entreprenait contre Daniel V Apologie des Lettres Provinciales , en dix-huit lettres; l'année suivante, Daniel ripostait par ses Lettres de M. l'Abbé... à Eudoxe, et le P. du Cerceau par les Lettres d'Eudoxe, qui semblaient être une réponse à celles de l'Abbé.
Eh bien! en lisant toutes ces assertions et réponses contradictoires , si l'on n'a pas recours aux sources, quelquefois on ne sait auquel entendre et on s'en tient à l'avis du dernier. L'examen des Provinciales ne nous paraît pouvoir être bien fait que par chacun. Dans une réfutation, on ne peut qu'en ébranler les principes généraux, en détruire les bases, ainsi que nous l'avons essayé dans ce chapitre, abandonnant les détails au lecteur qui aura la bonne foi et le courage de remonter aux sources.
Cependant, il y aurait un mode de réfutation
' Deux vol. in-I2, tr.id. on français en 1700, et étendus en quatre vol. par .M"'" de Joncoux, traduction revue par T.ouail.
qui pourrait conduire à des résultats assez complets. Ce serait de donner une édition des Provinciales, précédée d'une introduction qui contiendrait l'historique de la polémique et les principes généraux de la discussion, avec des notes, au bas de chaque page, pour relever toutes les erreurs et toutes les falsifications particulières. Nous avons songé bien souvent à entreprendre ce travail que nous exécuterons probablement un jour. En attendant, bornons-nous à résumer les principes faux d'où Pascal fait découler toutes ses imputations calomnieuses , et à signaler son système de falsification.
Il suppose aux Jésuites une politique astucieuse et infernale qui consisterait à corrompre la morale, non pas pour le plaisir de la corrompre, mais dans le dessein de dominer les consciences. Tel est le fondement sur lequel il appuie toutes ses assertions : ce fondement renversé, tout l'échafaudage croule en même temps; et de plus, lorsqu'il est une fois prouvé que Pascal a voulu tromper ou s'est mépris lui-même sur ce point essentiel , il s'élève aussitôt contre lui un préjugé qui frappe de suspicion désormais son témoignage.
Il suppose encore que la morale relâchée découle nécessairement en flots fétides de la source corrompue du Casuisme et du Probabilismc, in-
ventés par les Jcsuiles, et que tout le corps est responsable des erreurs de quel<{ues théologiens. Or, le lecteur sait maintenant que le Casuisme et le Probabilisme existaient avant eux et ne leur ont jamais appartenu en propre; qu'ils ont en morale une existence nécessaire ; que dans les Casuistes le bien rachète amplement le mal qui reste à la charge, non du corps, mais des individus; que les Jésuites n'ont pas de doctrines comme société, et que leur histoire et leurs vertus protestent contre la corruption doctrinale qu'on leur prête ; qu'enfin le Probabilisme est un système sérieux, respectable, toujours toléré dans l'Église.
Pour bien apprécier la méthode de Pascal dans la citation des auteurs, il ne faut pas s'en rapporter à ses protestations, quelles qu'en soient l'éloquence et l'apparente sincérité. « Je puis dire » devant Dieu, s'écrie-t -il dans la XI" Provinciale, » qu'il n'y a rien que je déteste davantage, que » de blesser tant soit peu la vérité; et que j'ai » toujours pris un soin très-particulier, non » seulement de ne pas falsifier, ce qui serait hor- ), rible, mais de ne pas altérer ou détourner le » moins du monde le sens d'un passage. » Et malgré tout, soit qu'il ait été victime de ses amis, de ses passions jansénistes, ou même de son art infini, nous avons pu, dans la longue étude que
nous avons faite des Provinciales, le prendre maintes fois en tlagrant délit de falsification. De temps en temps , nous Tavouons, il faut y regarder de près ; et les gens du monde, les amateurs littéraires qui se pâment d'admiration devant le talent de Pascal sur une lecture légère et qui ne va pas au fond des choses , se font une idée bien incomplète de sa prodigieuse habileté. 11 cite à faux quelquefois , mais le procédé eût été trop grossier et trop facilement perceptible pour être souvent employé. Il a recours à d'autres moyens qui ne sont pas moins pour cela de véritables falsifications. Il traduit avec infidélité ; réunit ce qui était séparé , disjoint ce qui était uni ; éventre une citation en lui arrachant quelques mots essentiels ; omet ce qui précède, s'arrête à temps devant ce qui suit comme devant sa condamnation ; prête aux Jésuites des citations d'autres auteurs qu'ils réprouvent ; présente des propositions et des sujets de thèses, simple exercice de dispute qui a toujours existé et existe encore dans les séminaires et les universités, comme l'expression des véritables sentiments de la Compagnie; commente, interprète; donne le change en confondant les époques qui amènent variation dans les applicationsdes principes de morale; traite des questions qu'il n'entend pas , se tronqie ou veut se tromper sur certaines opinions théologi-
464 II' PARTli:. - KCKITS KT GKMK.
ques encore admises dans l'école; appelle l'erreur la vérité lorsqu'elle est favorable au Jansénisme, et la vérité l'erreur lorsqu'elle le condamne.
N'insistons pas davantage , car nous ne voudrions pas aggraver les charges qui pèsent sur Pascal, mais les atténuer plutôt et absoudre autant que possible sa mémoire. C'est pour cela que nous aimerions mieux rejeter le crime sur Arnauld et les Port-Royalistes qui fourvoyèrent ce génie franc , candide et sincère, qui remplirent de fiel cette âme aimante. On lui persuada que les Jésuites étaient les ennemis implacables de ses amis, et il se crut obligé de prendre part à la lutte. Plongé jusqu'alors dans des études abstraites, ayant peu étudié les passions autrement qu'en théorie, connaissant l'homme mais non les hommes , il ne comprit rien au jeu horrible qu'on lui faisait jouer. On l'enivra de louanges ; on l'aveugla au point qu'il s'imaginait accomplir une bonne action et qu'il mourut, non avec le repentir d'avoir fait les Provinciales, mais avec le regret de ne les avoir pas faites plus fortes. Exécuteur des hautes œuvres du Jansénisme, peut-être ne fut-il pas plus coupable que le bourreau. Ce n'était pas lui qui portait la sentence; il se bornait à immoler les victimes qu'on lui désignait. On lui fournit des passages faux et tronqués qu'il employa sans vérification et sans contrôle.
CHAP. II.— PASCAL DANS LA POLOIQUK. iC5
Sans doule il a prolesté contre cette inculpation, et il a dit: «On me demande si j'ai lu moi-même » tous les livres que je cite. Je réponds que » non. Certainement il aurait fallu que j'eusse » passé ma vie à lire de très-mauvais livres ; mais » j'ai lu deux fois Escobar tout entier ; et pour » les autres, je les ai fait lire par de mes amis : » mais je n'en ai pas employé un seul passage » sans l'avoir lu moi-même dans le livre cité et » sans avoir examiné la matière sur laquelle il » est avancé, et sans avoir lu ce qui précède et » ce qui suit, pour ne point hasarder de citer une » objection pour une réponse ; ce qui aurait été » reprochable et injuste'. » Mais à Pascal nous pourrions opposer Pascal lui-même, si nous voulions ajouter foi à ce que raconte le Père Daniel dans son premier Entretien. Pascal aurait dit à la marquise de Sablé qui lui demandait s'il était bien sûr de la vérité de ses accusations, que c'était à ceux qui lui fournissaient des mémoires à y prendre garde ; que pour lui il ne faisait que les arranger. La marquise aurait souvent répété cet aveu, dans ses dernières années, à des personnes dignes de foi. D'un autre côté les Pensées sur les Provinciales et les Jésuites, publiées par M. Faugère, prouvent qu'il a pris à son tra-
• Pensées, Fragm., etc., t. I, p. 368.
vail une part assez active. On y trouve ' une longue suite de citations de la main d'Arnauld, avec des contre-notes de la main de Pascal , qui semblent démontrer qu'il faisait des recherches luimême et employait avec liberté les passages qui lui étaient fournis. Peut-être fit-il ainsi plus tard, mais au commencement, nous ne le pensons pas. Du reste, telle était la croyance des hommes mêmes de son parti. Il est curieux de voir comment un Janséniste parlait de lui sous ce rapport : « On ne peut guère compter sur son » témoignage, soit au regard des faits qu'il rap- » porte , parce qu'il en était peu instruit, soit au » regard des conséquences qu'il en tire et des » intentions qu'il attribue à ses adversaires, parce » que sur des fondements faux et incertains, il » faisait des systèmes qui ne subsistaient que dans » son esprit. » Qu'ont dit de plus les Jésuites ?
* Pensées, Fragm.^ etc., 1. 1, p. 294; et p. 805, Demander des passages pareils, mots écrits par Pascal en marge d'wie Pensée.
Lettre d'un Ecclésiastique à un de ses amis, du 15 juillet 1666.~Bayle, Dict., au mot Pascal.
CIIAP. H.— PASCAL DANS LA l'OLEMIQlb:. 4C