CONSÉQUENCES DÉSASTREUSES DES PROVINCIALES
Quoi qu'on pense de la part plus ou moins grande qui revient à Pascal dans les calomnies des Provinciales, on ne saurait méconnaître les conséquences désastreuses qu'amena son œuvre. On a voulu faire de lui le Boileau du Casuisme et du mauvais goût théologique : non, car il a tout emporté , le bon et le mauvais. 11 a dépassé le but et flétri la morale catholique avec la morale des Jésuites, comme, dix ans plus tard, Molière, son descendant légitime, flétrira toute piété avec riiytx)crisie. Les Provinciales sont le Tarluffe des mauvais Casuistes, comme le Tartuffe les Provinciales des faux dévots '. Des deux côtés,
' IS'ous n'accuserons pas, comme ou le lit dans le temps, Mcole et les Porl-l\oyalistes d'avoir été les correcteurs des conn'dies de Molière; mais nous transcrirons le récit suivant de l\<'icine, qui prouve assez bien la parenté de l'œuvre de Pascal et de celle de ûlolière : « C'était chez une personne qui, en ce temps-là, était fort de vos amies; elle avait beaucoup d'envie d'entendre lire le Tartuffe, et l'on ne s'opposa point à sa curiosité. On vous avait dit que les Jésuites étaient joués dans cette comédie.... La compagnie était assemblée, Molière allait commencer, lorsqu'on vit arriver un homme fort échauffé, qui dit tout bas à cette personne : Quoi î Madame, vous entendrez une comédie le jour que le mystère de
4C8 II« PARTIE. — ÉCniTS KT GÉMK.
on semble ne s'adresser qu'au masque, mais les coups atteignent le visage et pénètrent jusqu'au cœur. Une seule différence entre Molière et Pascal, c'est que l'un, justement suspect d'athéisme, agissait en parfaite connaissance de cause, malgré ses protestations mensongères, tandis que l'autre, trompé par ses préventions et ses amis, n'avait pas conscience de son œuvre de destruction. Pascal livrait au monde des secrets qu'il ne devait pas connaître , et il ne comprenait pas qu'en l'introduisant dans le tribunal sacré pour exposer à ses moqueries les faiblesses de quelques juges, il allait faire que le monde ne voudrait plus être jugé. Nouveau Cliam, loin de recouvrir, il avait montré au doigt la nudité de sa mère : on ne la respectera plus. Lui aussi ouvrait, sans le savoir, la porte à l'incrédulité contre laquelle il va bientôt prendre les armes ; mais ces armes, si bonnes soient -elles, ne guériront pas les blessures qu'il aura faites. Quels regrets s'il eût vécu ! Si de son lit de mort il eût pu voir les progrès de l'impiété à la fin du xvu" siècle, s'il eût entendu proférer contre la religion, au mi-
l'iniquité s'accomplit, le jour qu'on nous ôte nos mères (les religieuses de Port-lloyal) ! CeUe raison parut convaincante, la compagnie fut congédiée. Molière s'en retourna , bien étonné de l'empressement qu'on avait eu pour le faire venir, et de celui qu'on avait pour le renvoyer. » (i' Lettre.)
CIIAP. II.— PASCAL DANS LA POLÉMIQL'K. 4C9
lieu des orgies de la régence et pendant le xviu*' siècle, les calomnies et les sarcasmes qu'il avait inventés contre les Jésuites, ne se serait-il pas repenti d'avoir fait les Provinciales? Aurait-il répondu que bien loin de s'en repentir, s'il avait à les faire présentement, il les ferait encore plus fortes ' ? Car on se fait bien des illusions sur ce xvir' siècle qu'on n'aperçoit jamais qu'à travers toutes sortes de grandeurs et de gloire, qu'à travers les triomphes et les magnificences delà religion. Dès 1623, le P. Mersenne voyait soixante mille athées en France, cinquante mille dans Paris, et jusqu'à douze dans une seule maison ^. Nicole écrivait dans ses lettres : « Il » faut que vous sachiez que la grande hérésie du » monde n'est plus le Calvinisme ou le Luthéra- » nisme,quc c'est l'athéisme, et qu'il y a de toutes » sortes d'athées, de bonne foi, de mauvaise foi, » de déterminés, de vacillants et de tentés, m — « La dernière hérésie des derniers temps, c'est
* Paroles de Pascal; voir Pensées, Fragments, etc., 1. 1, p. 367.
' Le P. Mersenne parlait ainsi dans son ouvrage intitulé : Quxstlones celebcrrlmw in Genesim, cuin accurata textus expliccd'wne. In hoc roh/mine, utitei et deistx iitpvgnantvr, etc., 1G2:J, iii-lol. — Ou a supprimé, dans la plupart des exemplaires, les feuillets où il donnait la liste des athées de son temps, mais on retrouve le texte tout entier dans le dictionnaire de (".haufepié.
» l'incrédulité K » Dans son oraison funèbre d'Anne de Gonzague et dans son sermon sur la divinité de la religion, Bossuet tonnait de sa plus forte voix contre l'incrédulité envahissante, et franchissant le xvnie siècle, il prévoyait l'indifférence moderne, terme fatal auquel, après une lutte acharnée, l'erreur devait aboutir. Même au milieu de la contrainte et des réserves hypocrites que la piété sévère et morose de Louis XIY vieillissant imposait au libertinage, La Bruyère pouvait écrire son chapitre des esprits forts. Et si nous voulions pénétrer dans les ombres épaisses où se cachait l'impiété, nous la verrions semer ces germes d'erreur et de débauche qui n'attendent, pour éclore aux flambeaux des orgies de la régence et étaler leurs fruits corrompus, que le coucher du soleil, que le dernier soupir de Louis XIV. Comme tous les génies profondément religieux de cette époque, Pascal entendait bien gronder la tempête, et il ne comprenait pas qu'il avait lui-même fourni des vapeurs au nuage. Mais l'incrédulité comprenait pour lui. Elle voyait bien qu'on tuait la religion dans les Jésuites, que le fer qui les immolait allait être, par d'autres mains, retourné contre le christianisme lui-même.
> Lettres XLV et VI des Nouvelles Lettres, citées par M. Sainte-Beuve, t. IIl, p. 229.
Et nous ne sommes pas seul à parler ainsi : « Cet ouvrage , dit Lemontcy en parlant des » Provinciales, fit encore plus de mal à la reli- » gion que d'honneur à la langue française • . >» Et M. Lerminier écrivait dans la Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1842 : o Pascal écrivit » les Provinciales , et le démon de l'ironie fut » déchaîné contre les choses saintes. Les Jésuites » reçoivent en apparence tous les coups ; mais » la religion en est frappée avec eux. Pascal a » préparé les voies, Voltaire peut venir. »
Oui, c'est bien là le crime propre de Pascal. « Le premier du dedans il a ouvert la porte à la » raillerie ; c'est-à-dire qu'il a introduit l'ennemi » dans la place d'où il ne sortira plus '^. » 11 n'a pas inventé les calomnies qu'il a tournées contre les Jésuites : elles étaient sorties de l'arsenal du protestantisme pour passer ensuite dans la lourde polémique des sectateurs de Jansénius. Mais elles y seraient restées ensevelies ; et l'esprit français, rebuté par les formes peu attrayantes de livres théologiques, ne les en eût pas tirées pour s'en teindre et s'en imprégner. C'est Pascal qui les a vulgarisées et les a introduites dans la langue et les habitudes françaises ; c'est lui qui leur a
* Hist. de la Régence, 1. 1, p. 156.
> M. Saiate-Beuve, Port-Royal, t. IIL
donné chez nous droit de cité en les revêtant du costume qui plaît le plus à notre caractère et à nos goûts, la raillerie et le sarcasme ; c'est lui qui, en les enveloppant dans un chef-d'œuvre littéraire, leur a fait traverser les âges et les a adressées à la postérité toujours séduite. Le P. de Ravignan avait donc le droit de s'écrier : « Pas- » cal, votre génie a commis un grand crime, celui » d'établir une alliance peut-être indestructible » entre le mensonge et la langue du peuple franc. » Vous avez fixé le dictionnaire de la calomnie ; » il fait règle encore ', » et peu de personnes osent ajouter avec l'éloquent Jésuite : « Il ne la fera pas pour moi. >»
Voilà ce qu'a fait Pascal. 11 a perdu la partie du Jansénisme considéré comme doctrine théologique, mais le Jansénisme, nous le savons désormais, consistait moins dans quelques dogmes sur la grâce que dans la haine des Jésuites et la révolte contre Rome. Or, sur ce dernier point, il a malheureusement triomphé par l'arme de la plaisanterie et du sarcasme. Cette arme si redoutable entre des mains françaises, il l'a appliquée le premier à la polémique religieuse. Désormais elle ne restera pas oisive. Voltaire viendra et il reprendra l'œuvre des Provinciales. Pour lui non
' De l'Existence et de l'/natitut des Jésuites, p. 36, S'^éd.
plus, il ne s'agira pas d'avoir raison, mais de divertir aux dépens de l'infâme un public frivole : seulement Vinfmue i)our lui , ce sera avec la Compagnie de Jésus le cluislianisme tout entier. L'opposition anli-chrétienne commence au wuV siècle dans les rangs jansénistes , et le cri de guerre contre la religion est d'abord un cri de guerre contre les Jésuites. De la monstrueuse alliance des Jansénistes, des philosophes et d'une courtisane qui prennent à leur service les parlements, naît une vaste conspiration qui embrasse l'Europe entière. Le mot d'ordre, en apparence, c'est la destruction des Jésuites, en Portugal, en Espagne, en France, partout. Nous allons voir le but suprême qu'on n'ose d'abord avouer. On dresse contre eux en France cette énorme machine de guerre connue sous le nom d'Extraits des Assertions. Le cœur bondirait à transcrire le litre tout entier, quoique la simple énumération des crimes imputés aux Jésuites en soit déjà une réfutation péremptoire. Ce recueil, en 542 pages in-4" à double colonne, compilé à la hâte par des prêtres jansénistes, par des copistes négligents et passionnés *, mal vérifié par des magistrats peu propies à ce genre d'examen, serait trop complet pour être le vocabulaire des bagnes, et il
• I.e fait est avoué par Liiiguet, Hist. impartiale des Jcsjiites, t. I , p. 208.
ne contenait cependant, prétendait- on, que la liste des erreurs et des crimes enseignés par les Jésuites en tout temps et persévéramment avec l'approbation de leurs supérieurs et généraux! Toutes les monstruosités de l'esprit humain , le Jansénisme excepté, toutes les horreurs du vice et de la corruption étaient venues s'entasser pêlemêle dans cet infâme dossier d'après lequel le Parlement de Paris ne craignit pas d'instruire le procès de l'illustre Compagnie. Le crime était déjà consommé lorsque les Jésuites purent répondre par un premier volume in-4° où ils ne dénonçaient pas moins de 758 falsifications, qui, dans les deux volumes suivants, purent être portées à 900 et même à 1200! D'ailleurs les ouvrages publiés en faveur des accusés étaient brûlés par ordre du Parlement, et on en persécutait les auteurs. L'illustre Christophe de Beaumont lançait en 1763 sa fameuse instruction pas» torale, qu'avaient souscrite, à l'exception de quatre ou cinq, tous les évêques de France, et il la voyait brûlée par la main du bourreau, et luimême allait expier, dans un exil à la Trappe, son courage, son éloquence et son amour de la justice.
La plus grande iniquité des temps modernes *
' Parole de M. de Montalembert à la Chambre des Pairs en 1844.
élait à peine accomplie, que les philosophes antichrétiens livraient le secret de la guerre aux Jésuites. D'Alembert écrivait à Voltaire le 4 mai 1762 : H Dans l'expulsion des Jésuites, les Parle- » ments furent les exécuteurs de la haute justice » pour la philosophie, dont ils prenaient les or- » dres sans le savoir... Tour moi qui vois tout, en » ce moment, couleur de rose, je vois d'ici les » Jansénistes mourant l'année prochaine de leur » belle mort, après avoir fait périr cette année-ci » les Jésuites de mort violente, la tolérance se- » tablir, les protestants rappelés, les prêtres ma- » ries, la confession abolie, et le fanatisme écrasé » sans qu'on s'en aperçoive. »
Tel devait être le dernier résultat de l'œuvre de Pascal. A ces témoignages des philosophes antichrétiens, nous pouvons en joindre d'autres tout aussi convaincants. « On avait juré, ditleprotes- » tant Schlosser, une haine irréconciliable à la » religion catholique, depuis des siècles incor- » porée à l'Etat... Pour achever cette révolution » intérieure et pour ôter à l'antique système re- » ligieux et catholique son soutien principal, les » diverses cours de la maison de Bourbon, igno- » rant qu'elles allaient mettre par là l'instruction » de la jeunesse en des mains bien différentes, se » réunirent contre les Jésuites, auxquels les Jan- » sénistes avaient fait perdre dès longtemps, et
» par des moyens souvent équivoques, l'estime » acquise depuis des siècles ^ »
« Une conspiration , ajoute Schoel , s'était » formée entre les anciens Jansénistes et le parti » des philosophes; ou plutôt, comme ces deux » factions tendaient au môme but, elles y travail- » laient dans une telle harmonie, qu'on aurait pu » croire qu'elles concertaient leurs moyens. Les » Jansénistes, sous l'apparence d'un zèle reli- » gieux, et les philosophes, en affichant des sen- » timents de philanthropie, travaillaient tous les » deux au renversement de l'autorité pontificale. » Tel fut l'aveuglement de beaucoup d'hommes » bien pensants, qu'ils firent cause commune » avec une secte qu'ils auraient abhorrée s'ils en » avaient connu les intentions. Ces sortes d'er- » reurs ne sont pas rares : cliaque siècle a la » sienne... Mais, pour renverser la puissance ec- » clésiastique , il fallait l'isoler en lui enlevant » l'appui de cette phalange sacrée qui s'était dé- » vouée à la défense du trône pontifical, c'est-à- » dire les Jésuites. Telle fut la vraie cause de la » haine qu'on voua à cette Société. Les impru- » dences que commirent quelques-uns de ses )) membres fournirent des armes pour combattre
• Jlist. (les révolutions politiques et liltéraires de l' Europe mi xviii* siècle, t. I.
CHAP. Il,— PASCAL DANS LA POLÉMIQUK. 477
» l'Ordre, et la guerre contre les Jésuites devint » populaire ; ou plutôt, haïr et persécuter un » Ordre dontl'eAistcnce tenait à celle de la reli- » gion catholique et du trône, devint un titre qui » donnait le droit de se dire philosophe K»
Une dernière citation, toujours empruntée aux écrivains protestants de la moderne Allemagne : « Dans toutes les cours, au xvni' siècle, se for- » mèrent deux partis, dont l'un faisait la guerre » à la papauté, à l'Eglise, à l'Etat, et dont l'autre » cherchait à maintenir les choses telles qu'elles » étaient et à conserver la prérogative de l'Eglise » universelle. Ce dernier parti était surtout, re- » présenté par les Jésuites. Cet Ordre apparut » comme le plus formidahle boulevart des prin- » cipescatlîohques; c'est contre lui que se dirigea » immédiatement l'orage ^. »
N'est-ce pas assez de preuves de l'action délétère exercée par les Provinciales? Allons jusqu'au bout cependant. A peine les Jésuites sont-ils détruits en 1702, que tous les efforts sont dirigés contre la papauté et l'Eglise. Les remparts sont renversés, l'ennemi est au cœur de la place. En 1790 les Jansénistes encore veulent faire de la religion une institution purement humaine et
' f/Lstoire des états Européens, t. XLIV, p. 77.
' Hist. de la Papauté, par L. Rancke, t. IV, p. 486.
civile. Après avoir crié contre le Pape pendant près de deux, siècles, enfin ils s'en passent. Ce n'est plus alors pour l'Eglise qu'une triste agonie, jusqu'à ce qu'on cherche à l'étoufîer dans le sang en 1793. Môme tactique de nos jours, mêmesarmes, toujours empruntées à Pascal. Sous la guerre contre les Jésuites se cache la guerre contre la religion, car la célèbre Compagnie a toujours eu la gloire de compter autant d'ennemis, hérétiques et incrédules, qu'en avait le catholicisme lui-même. Pendant toute la durée de la Restauration, elle sert de plastron à tous les traits qu'on dirige contre le catholicisme. M. Sainte-Beuve a dit ' que les pamphlets de Courier étaient issus des Provinciales; il a raison. Seulement il aurait pu ajouter que des pamphlets modernes, dont nous ne citons pas les titres, pour ne pas irriter le débat, ont la même origine. Eh bien ! voyez les progrès et le terme de la lutte commencée par Pascal : l'ennemi, ce n'est plus le Casuisme, mais la confession ; ce n'est plus la Compagnie de Jésus, mais le prêtre !
Enfin, en 1845, au moment où une note insérée au Moniteur put faire croire que le Pape Grégoire XVI avait sacrifié les Jésuites aux rancunes et aux sollicitations du gouvernement
« Port-Royal , t. m , J^. 229.
français, les journaux impies proclamèrenl avec des cris cyniques leur victoire , non pas sur la Société, mais sur le souverain Pontife et le catholicisme : « Rome a cédé, s'écriait le 7 juillet » le Courrier français; c'est un nouveau signe » de la décadence du pouvoir spirituel qui ré- » side au-delà des monts. Sacrifier ses défenseurs, » est la marqueta plus manifeste de sa faiblesse. » En prêtant les mains une fois de plus à un » acte de rigueur contre ses janissaires , la pa- » pan té continue le désarmement et accomplit » son suicide depuis longtemps commencé ; toute » grande chose périt lentement... A qui le Pape » donne-t-il gain de cause? à l'esprit philoso- » phique qui a forcé le ministère à sévir. . . Serait- » ce par hasard que la cour de Rome aurait cru » servir la cause de la religion en retirant les Jé- » suites de France?... Nul doute qu'on lui ait » tenu ce langage. C'est la continuation de la » plaisanterie du xvnr siècle. Chaque fois que la » philosophie s'est efforcée d'amener l'Eglise à » se mutiler, elle a toujours eu l'esprit de pré- » tendre que c'était pour le plus grand bien des » principes immortels de la foi. Le Jésuitisme a » trouvé ses maîtres, et a été vaincu par ses pro- » près armes. »
480 Il« PARTIE.— ÉCRITS KT GLNIK.
Xî.
DES PROVINCIALES JUSQU'a LA \l\ MONTALTE
ÉPIÉ. — APPARITION DE l'ÉLOQUENGE.
Et maintenant nous connaissons l'origine des Provinciales, leur nature intrinsèque, la valeur de leurs imputations et le terme final auquel elles ont abouti. Les considérations précédentes en sont une suffisante réfutation et nous dispensent d'entrer dans de grands détails sur celles qui suivent jusqu'à la xi". Après avoir exposé les principes généraux de la morale des Jésuites, Pascal en fait l'application à toutes les classes, à toutes les personnes de la Société : les bénéliciers , les prêtres, les religieux, les domestiques, les gentilshommes, les juges, les usuriers, les banqueroutiers et môme les sorciers. Tel est l'objet de la VIP, de la viif et de la viiie lettre. Rien n'a échappé à la prévoyance des Casuistes;i/ y en a pour le clergé , la noblesse et le tiers-état. Ils apprennent aux bénéficiers comment ils peuvent, sans simonie et sans encourir les censures de l'Église, trafiquer des bénéfices; aux prêtres à doubler leurs honoraires de messes et à célébrer quelles que soient leurs dispositions; aux reli-
CHAI'. II.— PASCAL DANS LA PCLKMlQUi:. 481
gieux à désobéir ; aux gentilshommes à acccpler ei à proposer des duels, à tuer pour défendre leur honneur et leurs biens, le tout moyennant une légère direction d'intention ; aux valets à compenser par le vol l'insuftisance de leurs gages. Mais Pascal interrompt le bon Père pour lui soumettre une plaisante difficulté : « Vous » avez bien mis ceux qui suivent vos opinions » problables, en assurance à l'égard de Dieu et » de la conscience... Vous les avez encore mis » en assurance du côté des confesseurs ; car vous » avez obligé les prêtres à les absoudre sur une » opinion probable, à peine de péché mortel. )) Mais vous ne les avez point mis en assurance » du côté des juges ; de sorte qu'ils se trouvent » exposés au fouet et à la potence en suivant » vos probabilités. C'est un défaut capital que » cela. — Vous avez raison, dit le Père, vous » me faites plaisir; mais c'est que nous n'avons » pas autant de pouvoir sur les magistrats que M sur les confesseurs, qui sont obligés de se rap- » porter à nous pour les cas de conscience : car » c'est nous qui en jugeons souverainement. — V J'entends bien, reprend Pascal ; mais si, d'une » part, vous êtes les juges des confesseurs, n'êtes- » vous pas, de l'autre, les confesseurs des juges? » Votre pouvoir est de grande étendue : obligez- » les d'absoudre les criminels qui ont une opi-
» iiion probable, à peine d'êlrc exclus des sacre- » menls; afin qu'il n'arrive pas, au grand mé- » pris et scandale de la probabilité, que ceux » que vous rendez innocents dans la théorie » soient fouettés ou pendus dans la pratique. Sans » cela, comment trouveriez-vous des disciples? » — Il y faudra songer, dit le Père, cela n'est » pas à négliger. Je le proposerai à notre père » Provincial '. » — C'est très- plaisant, mais c'est stupide.
Cependant les Petiles Lettres avaient un tel succès qu'on désirait vivement en connaître l'auteur. On soupçonna d'abord Gombcrville , à qui vraiment on faisait trop d'honneur , malgré son titre d'académicien et la célébrité de ses romans, de le croire coupable d'un tel méfait. Gombervillc protesta, du reste, dans une lettre adressée au P. Castillon , recteur du collège de Paris. Les Jésuites, de leur côté, se sentant frappés par une main invisible, recherchaient de toute part leur ennemi pour le désarmer. 11 était bien près d'eux cependant. Quoiqu'il eût une maison à Paris, Pascal, pour continuer ses lettres, était allé se mettre dans une auberge de la rue des Poiriers, à l'enseigne du Roi David, vis-à-vis du collège de Clcrmont, dirigé par les Jésuites^. Là
« \I« Lettre, p. 104.
" Le père Guerrier tenait de M"« Perier que Pascal avait
il se faisait appeler monsieur de Mons, nom qui appartenait d'ailleurs à une branche de sa famille. Perier étant venu à Paris pour ses affaires, alla se loger avec lui dans cette auberge , comme un homme de province, sans faire connaître qu'il était son beau-frère. Le P. Defretat, jésuite, leur parent commun, vint alors trouver I^rier, et le prévint oflicieusement qu'on était persuadé, dans la Société, que son beau-frère était l'auteur des Peliles Lellres, qu'il ferait bien de l'en avertir et de lui conseiller de ne pas continuer une œuvre d'où pourrait lui arriver du désagrément. Perier le remercia de son avis, tout en lui faisant remarquer qu'il était inutile. Car, dit-il au Jésuite, M. Pascal ne peut pas empêcher vos soupçons, et quand bien même il nierait que les lettres fussent de lui, vous ne l'en croiriez pas. Si vous voulez donc continuer à l'en soupçonner, je n'y vois pas de remède (quel était le plus jésuite des deux?). Le P. Defretat se retira là-dessus, en répétant néanmoins de prendre garde. Pendant cette conversation, Perier était sur des charbons ardents, car une vingtaine d'exemplai-
iin domestique très-fidèle, nommé Picard, qui était dans le secret. C'était lui qui portait ordinairement les manuscrits à Fortin, principal du collège d'Ilarcourt, et celui-ci se chargeait du soin de l'impression. Les lettres furent, dit-on, imprimées dans le collège même. Lettres, Opusc, etc., p. 468.
kS\ Ile PARTIK. — KCHITS ET GEMi:.
rcs de la septième ' lettre était sur son lit à sécher. Heureusement les rideaux étaient tirés, et le père Defretat ne vit rien, pas plus que le frère qu'il avait amené avec lui , et qui s'était assis pourtant très-près du lit porteur des pièces de conviction. Perier monta aussitôt chez Pascal qui demeurait dans la chambre au-dessus^, et tous deux rirent de bon cœur de l'art avec lequel on s'était débarrassé du Jésuite. Evidemment on avait gagné déjà à l'école de la Société^. Pascal fait allusion à cette aventure au commencement de sa huitième Provinciale'^ :« Vous » ne pensiez pas , Monsieur , que personne eût la » curiosité de savoir qui nous sommes ; cepen- » dant il y a des gens qui essaient de le deviner , » mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent » pour un docteur de Sorbonne ; les autres attri- » huent mes lettres à quatre ou cinq personnes, » qui, comme moi, ne sont ni prêtres , ni ecclé- » siastiques. Tous ces faux soupçons me font
' jNIarg. Perier dit de la septième et de la huitième Lettre^ it le Recueil cVi'trecht, de la septième ou de la huitième -. c'est de la septième seulement qu'il faut lire , car, comme nous Talions voir, Pascal fait évidemment allusion à ce fait au commencement de la 8e Provinciale.
2 I.e Recueil d'Utrecht dit la chambre au-dessous.
' Voir le récit de Marg. Perier, Lettres, Opusc.^ etc., |) ICO, et le Recueil d'Utrecht, p. 278.
4 Du 28 mai 1C5C.
CIIAP. II.— PASCAL DANS LA POLÉMIQl K. 485
» connaître que je n'ai pas mal réussi dans le » dessein que j'ai eu de n'être connu que de » vous, et du bon Père qui souffre toujours mes » visites, et dont je souffre toujours les dis- » cours '. » Tout est encore sur le ton plaisant, mais on entend déjà gronder l'orage : « Je vous » assure que vous devez compter pour quelque » chose la violence que je me fais. 11 est bien pé- » nible de voir renverser toute la morale chré- » tienne par des égarements si étranges, sans oser » y contredire ouvertement. Mais, après avoir » tant enduré pour votre satisfaction, je pense » qu'à la fin j'éclaterai pour la mienne. » Et la fin de la lettre contient une grande menace dont le bon Père est assez stupide pour ne pas comprendre la portée. Il s'agissait des sorciers. Pascal s'était permis une réflexion plaisante sur la doctrine des Casuistes : « Je crois que vous rail- » lez , interrompt le Père ( il l'entrevoit enfin !) ; » cela n'est pas bien : car si vous parliez ainsi en » des lieux où vous ne fussiez pas connu, il pour- » rait se trouver des gens qui prendraient mal » vos discours, et qui vous reprocheraient de » tourner les choses delà religion en raillerie. — » Je me défendrais facilement de ce reproche , » mon 'Père, répond Pascal; car je crois que si
» on prend la peine d'examiner le véritable sens » de mes paroles, on n'en trouvera aucune qui ne » marque parfaitement le contraire , et peut-être » s'offrira-t-il un jour, dans nos entretiens, l'oc- » casion de le faire amplement paraître '. » Elle » se présenta, en effet, et dans la onzième lettre, Pascal répond directement à l'accusation de tourner les choses saintes en raillerie.
Après avoir enseigné à Pascal les décisions des Casuistes qui touchaient les diverses conditions de la société , le bon Père va lui apprendre ce qui est général pour toutes, afin qu'il ne lui manque rien pour sa parfaite instruction.
La neuvième Provinciale'^ débute delà manière la plus heureuse et la plus dramatique : « Je ne » vous ferai pas plus de compliment , Monsieur, » que le bon Père ne m'en fît la dernière fois que » je le vis. Aussitôt qu'il m'aperçut , il vint à » moi, et me dit, en regardant dans un livre qu'il » tenait à la main : « Qui vous ouvrirait le para- » dis, ne vous obligerait-il pas parfaitement? Ne » donneriez-vous pas des millions d'or pour » en avoir une clef, et entrer dedans quand bon » vous semblerait? Il ne faut point entrer en de si » grands frais ; en voici une , voire cent à meil- » leur compte. » Je ne savais si le bon Père lisait
* Du 3 juillet 1656.
ClIAP. II.— PASCAL DANS LA POLËMIQUK. 487
» OU s'il parlait de lui-môme. Mais il m'ôta de » peine en disant : Ce sont les premières paroles » d'un beau livre du Père Rarry de notre So- » ciété, car je ne dis jamais rien de moi-même. » Quel livre, lui dis-je , mon Père? En voici le » titre, dit-il : « Le paradis ouvert à Philagie » par cent dévotions à la Mère de Dieu , aisées à » pratiquer^. » Ce livre, comme celui de la dévotion aisée du Père Lemoine, est plein de fadeurs ridicules et empreint de tout le mauvais goût du temps. Tous deux , fruit d'une piété trop confiante, exagèrent, non plus les obstacles, mais la facilité de la vertu, dont ils rendent la voie tellement large et plane que tous y passeraient. Ces deux bons Pères étaient de la famille du Père lîauny dont on disait en le voyant: Ecce qui tollilpeccala mundi. Ils semblent , en effet , se proposer pour but de rendre le bien plus aisé que le mal, de cacher les attraits du péché sous les charmes plus attrayants de la dévotion, de pousser tous les hommes dans le chemin riant qu'ils leur ouvrent vers le salut, et de les forcer, en quelque sorte, à acheter le ciel, (ant ils le leur offrent à bon marché. Illusion , sans doute, mais bien innocente, ({ni ne méritait certes pas tons les sarcasmes de P;iscal. Leur mauvais goût hii-
^488 Il« PARTIR. - ÉCRITS ET GKNIE.
même ne devait pas leur attirer une censure si amère. Qui donc, avant Pascal, n'avait pas, sons ce rapport, de reproches k s'adresser? Ses bons amis les Arnauld, d'Andilly et ses fils, n'avaientils pas travaillé à la fameuse guirlande de Julie'?
Malgré la facilité de la morale des Jésuites, les moyens si ingénieux qu'ils donnent d'éviter le péché, l'immense ressource des restrictions mentales , les excuses toutes prêtes qu'ils ont pour toute espèce de faute, l'homme cependant se rend encore coupable quelquefois , et pour se guérir il n'a pas d'autre remède que la confession, dont il était par conséquent bien utile d'adoucir la pratique. Les Jésuites n'y ont pas manqué, et Pascal traite dans sa dixième Provinciale^ de tous les adoucissements qu'ils ont apportés au sacrement de Pénitence. C'est à la fin de cette lettre que le volcan trouve enfin son cratère et lance sa lave bouillonnante : « 0 mon » Père, il n'y a point de patience que vous ne » mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur » les chosesque je viens d'entendre... La licence » qu'on a prise d'ébranler les règles les plus » saintes de la conduite chrétienne se porte jus- » qu'au renversement entier de la loi de Dieu.
* Voir Varin, t. II, p. 45.
3 Du 2 août 1656.
» On viole le grand commandement, qui corn- » prend la loi et les prophètes ; on atlaqno la » piélé dans le cœur, on en ôle l'esprit qui » donne la vie : on dit que l'amour de Dieu n'est » pas nécessaire au salut, et on va même jus- » qu'à prétendre que cette dispense d'aimer Dieu, » est l'avantage que Jésus-Christ a apporté au » monde. C'est le comble de l'impiété Le prix » du sang de Jésus-Christ sera de nous obtenir » la dispense de l'aimer ! Avant l'incarnation, on » était obligé d'aimer Dieu ; mais depuis que » Dieu a tant aimé le monde, (pi il lui a donné » son Fils unique, le monde, racheté par lui, » sera déchargé de l'aimer ! Etrange théologie de » nos jours ! On ose lever Vanathème que saint » Paul prononce contre ceux qui n'aiment pas le » Seigneur Jésus! On ruine ce que dit saint Jean, » que qid n'aime point, demeure en la mort; et » ce que dit Jésus- Christ même, que qià ne ïai- » me point, ne garde point ses ijrécep tes! Ainsi » on rend dignes de jouir de Dieu dans l'éternité » ceux qui n'ont jamais aimé Dieu en toute leur » vie! Voilà le mystère d'iniquité accompli. Ou- » vrez enfin les yeux, mon Père, et si vous n'avez » point été touché par les autres égarements de » vos Casuistes, que ces derniers vou^ en retirent » par leurs excès. Je le souhaite de tout mon » cœur pour vous et pour tous vos Pères, et je
» prie Dieu qu'il daigne leur faire connaître com- » bien est fausse la lumière qui les a conduits » jusqu'à de tels précipices, et qu'il remplisse de » son amour ceux qui en osent dispenser les » hommes ^ «
On ne discute pas l'éloquence. Aussi nous ne relèverons pas quelques-unes des étranges imputations de Pascal. Disons seulement que ces hommes qu'il accuse de détruire le précepte de l'amour de Dieu, allaient se faire égorger pour son nom sur tous les points du globe : cliarilalcm majorem nerno Jiabet. Nous n'avons point appris que les Jansénistes, ces grands prêcheurs de charité, aient jamais couru au-devant du martyre. Quoi qu'il en soit, Pascal pouvait éclater désormais, car il n'avait plus à ménager le Père , chez lequel il ne voulait plus retourner. // avait assez lu leurs livres pour pouvoir en dire à peu près aulanl de leur morale, et peut-être plus de leur politique, qu'il n'eut fait lui-même. C'est à ce moment peut-être que se rapportent les paroles que nous avons citées plus haut, sur la lecture qu'il aurait faite des Casuistcs.
' P. 195. Comparer avec la Prosopopée de Boileau, épître XII, lorsqu'il introduit Dieu jugeant tous les hommes.
DES PROVINCIALES, DE LA Xl" A LA XVlIe. RÉ- PONSES DES JÉSUITES. DÉFENSE A(iRESSIVE.