GRANDE ÉLOQUENCE. VIOLENCE ET FUREUR
A partir de la xi^ Provinciale, Vascal n'est plus le malin novice que nous avons connu. Il se pose en ennemi , abaisse sa visière, se montre en face et s'adresse directement à ses rivaux : Mes révérends Pères l Et pourtant, lorsqu'il se cachait, il était l'agresseur; maintenant qu'il se découvre, il ne tient que la défensive.
Le P. Nouet avait répondu à chaque lettre à mesure qu'elle paraissait, relevant les impostures dont Pascal s'était rendu coupable soit par falsitication des textes, soit par ignorance des questions théologiques. Les Impostures s'étaient élevées ainsi au nombre de vingt-neuf, dont chacune se terminait par un Avis aux Jansénistes, eu forme de rétorsion, qui renfermait de curieuses révélations sur la conduite de la secte, et un piquant exposé des opinions particulières de Saint-Cyran d'après ses lettres, non pas celles qu'avait publiées d'Andilly en les purgeant des propositions les plus hétérodoxes, mais celles
dont l'original était gardé par les Jésuites de Paris dans leur collège de Clcrmont.
Le P. Nouet est le premier qui ait écrit contre les Provinciales. Les six lettres suivantes furent la réponse de Pascal; réponse en apparence foudroyante et plus terrible que ne l'avait été l'attaque : « Ce quej'ai fait, disait-il, en s'appli- » quant un mot de Tertullien, n'est qu'un jeu » avant le véritable combat. J'ai plutôt montré » les blessures qu'on vous peut faire que je ne » vous en ai fait ' . »
Mais, à bien considérer, on reconnaît qu'il menace et qu'il fait du bruit pour effrayer son adversaire, dans l'impuissance où il est de lui répondre, qu'il cherche à se rassurer lui-même et à dissimuler sa blessure. Ses premières lettres, alors qu'il attaquait, avaient été un chefd'œuvre de fmesse, de délicatesse, de bon goût jusque dans la raillerie, bien qu'un lecteur instruit et exercé puisse facilement y découvrir de temps en temps des traces de déclamation sophistique. Mais dans les dernières, alors qu'il se défend, il se laisse aller à tous les défauts qu'il reprochait à ses adversaires : il s'entortille, il embrouille les faits et les choses, il évite l'attaque au lieu de la repousser de front, change les
« XI» Piov., du 18 août 1G5G, p. 203,
ClIAP. H. — PASCAL DANS LA 1>0LKMIQLK. i'Ji
(lueslions au lieu de les résoudre , remplace qucl({ucfois les inspirations de la vérité par les transports d'un faux zèle et l'éloquence par des mouvements déclamatoires : mais surtout il s'irrite, il injurie, traitant de miséraldes , comme il aurait fait des habitants d'un bagne, des hommes tels que le P. Annat dont la vertu et la modération ont été louées par Bayle lui-même, le P. Etienne de Champs, ami et confident du grand Condé, le savant Labbe, Denis Petau, ce prodige de science et de modestie.
Aussi le P. Nouet reprit-il sur lui tout l'avantage qu'il perdait. Les premières réponses du Jésuite, quoique solides pour le fond, avaient été faibles dans la forme, et surtout entachées d'injures, ainsi qu'il était alors d'usage chez les controversistes latins, à part cependant les esprits supérieurs comme Bellarmin, Suarez. Mais lorsqu'il riposta à laxie Provinciale et aux suivantes, et qu'il prit à son tour l'oflensive, sa logique devint plus serrée, plus suivie, plus énergique; les faits, les raisons, les idées se pressèrent dans ses pages , écrites quelquefois d'une manière assez heureuse et fort supportable. Il n'est pas besoin d'ajouter que tout cela est loin des Provinciales. Mais il ne faudrait pas dire avec Nicole que ces réponses étaient aussi pitoyables que les lettres de Pascal
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claienl solides et ch'danles ^ Nicole, qui a eu beau jeu contre le P. Pirol dans ses Notes, a fait de vains elîorts contre le P. Nouet. Aussi Daniel n'a-t-il eu qu'à reprendre et qu'à mettre sous une forme plus littéraire les arguments de son confrère. Disons nn mot ici des Enlreliens de Cléanthe el d'Eudoxe, pour en finir avec toutes les réponses faites aux Provinciales. Ce fut en 1694 qu'ils furent publiés, sous l'annonce de Cologne, et dès le 26 août de cette année, Bayle écrivait : « La réponse aux Provinciales par le » P. Daniel jésuite, a disparu quasi avant que de » paraître. Elle ne coûtait que 50 sols, et on dit » qu'on a offert d'en rendre un louis d'or de » 1 4 francs à ceux qui l'avaient achetée, s'ils vou- » laient la rendre. On croit qu'on n'a pas voulu » la laisser paraître, choquante comme elle est » pour M. Nicole ^. »
Que de ménagements pour des hommes qui en avaient montré si peu î Yoilà donc ces Jésuites si puissants qui n'ont même pas le droit de se défendre ! Et cependant ils étaient alors au faîte de
' I-es réponses du P. Nouet avec deux lettres du P. Annat ont été réunies par les Jésuites eu un volume, sous ce titre : Jiéponsea aux Lettres Provinciales piMiécs par le secrétaire de Port-Jloyal contre 1rs Pères de la Compagnie de Jésus, sur le svjet de la morale des Jésuites, Liège, 1658.
2 Nicole vivait encore. — Voir OEuvres diverses, t. IV, p. 711.
leur prétendue grandeur : le père La Chaise était le confesseur de Louis XI Y! Eh bien! ce fut le P. La Chaise lui-même, sur le conseil de Harlay, arcljcvècjue de Paris, qui s'opposa à la publication ! Tant il est vrai qu'ils n'ont jamais su ou pu résister à leurs ennemis, qu'ils n'ont jamais fait servir leur terrible crédit à la défense de leurs propres intérêts, et que leur position, au moins en France, a toujours été fausse et peu assurée!
La Chaise et l'archevêque de Paris, craignant que l'ouvrage ne réveillât la lutte, conseillèrent au roi d'en arrêter le débit; aussi se répandit-il très-peu d'abord, du moins ouvertement. On voit l'exagération manifeste de ces paroles du bénédictin Petit-Didier, dansl'épître dédicatoire de son Apoloylc des Provinciales : « On l'a ré- » pandu (le livre de Daniel) avec profusion et une » ardeur extrême. On l'a fait traduire en latin » par une des meilleures plumes de la Société. On » l'a fait mettre en italien par un autre, et par » ces divers moyens on a multiplié les éditions, » on en a rempli le monde. » Était-ce le peu de confiance qu'on avait dans le succès du livre qui en faisait interdire la publicité? Il est certain que les réfutations, en général, sont des ouvrages peu lus et presque toujours peu lisibles ; que les Provinciales, en particulier, par les raisons que
406 ll« PAHTlli.— liClUTS KT GliMK.
nous avons dites, sont en un sens irréfutables. Cependant il est certain en même temps que le livre du P. Daniel était aussi solide, aussi judicieux, aussi concluant qu'il pouvait l'être. Voici ce qu'en disait un critique cité par Bayle * : « Il paraît depuis quelque temps une réponse aux )) Lettres Provinciales qui les bat entièrement » en ruine , et qui cependant ne leur fera pas » un grand mal. Comment cela se peut-il faire? » C'est que , quoique cette réponse fasse voir » évidemment les injustices , les médisances » atroces, les faussetés injurieuses répandues » dans toutes ces lettres contre une des plus célè- » bres sociétés qui soutiennent les intérêts de » l'Église, cependant il y a longtemps qu'elles »• ont mis par leur tour plaisant et enjoué le parti » des rieurs (grand et fort petit) de leur côté, » qu'elles sont en possession d'une autorité, d'un » crédit qu'il sera très-difficile de leur ôter. Les » Jésuites auront beau rendre des services con- » sidérables à l'Église et au public... Bien des » gens ne laisseront pas de lire avec un esprit de » facile crédulité les Lettres Provinciales, et ne » voudront seulement pas voir la réponse, ni » même en entendre parler. En vérité, la pré-
' Dicl. hist.y au mot Pascal; le critique ctaité éitRicheiet, rédacteur du recueil, Les plus belles J,ef 1res françaises, t. II, p. 322.
» venlion est en cette occasion nn jugement bien » injuste, bien cruel, bien opiniâtre, puisque )♦ (quoique ces lettres aient été condamnées par » les Papes, par les évoques, par les docteurs et » brûlées par la raain du bourreau, par les arrêts » des Parlements et du conseil d'État) , elle s'est » mise en une telle possession des esprits, qu'elle » résiste à toutes ces puissances. »
Oui, on comprend à merveille la persistance des calomnies et la vogue toujours nouvelle des Provinciales. On comprend encore, quelque injuste que cela puisse être, qu'on ne lise plus les réponses des Jésuites et qu'on leur préfère la lecture exclusive des Lettres de Pascal. Mais au moins, ceux qui écrivent sur ces matières ex professa , ne sont-ils pas obligés de recourir aux sources pour y puiser la vérité , au risque même d'en retirer quelquefois l'ennui? Quelques-uns disent qu'ils l'ont fait : nous en doutons un peu, ou du moins ils l'ont fait à la légère, car ils auraient modifié plusieurs de leurs opinions, et au lieu de perpétuer le mensonge, ils auraient contribué par leur talent et leur crédit littéraire à ramener le triomphe de la vérité.
Reprenons notre analyse des Provinciales. A partir delà XF, avons-nous dit, Pascal change complètement de ton et d'allure. Il ne plaisante plus, si ce n'est à de rares intervalles, car il a
peur du reproche de tourner les choses saintes en raillerie. 11 est vrai qu'il existe une grande différence entre rire de la religion et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes qui ne sont certes pas chose sainte. Les Pères de l'Église, les saints, Dieu lui-même (c'est un peu fort!), ne se sont-ils pas permis la raillerie? Il ne pouvait suivre de plus illustres exemples. Encore l'a-t-il fait avec discrétion et dans l'unique désir de sauver ceux dont il flétrissait les erreurs. H ne tiendra pas à lui que les Jésuites ne le remercient de sa retenue , de sa modération, de son zèle et de son amour pour leur salut. Ils sont des ingrats s'ils ne le font. La comédie devient sérieuse, mais c'est toujours la comédie, la comédie jusqu'au bout.
Pascal rentre alors dans le débat et reprend une à une les décisions des Casuistes. 11 a Tair de faire la revue du champ de bataille, et si quelques tètes se relèvent encore, de leur asséner le coup de grâce. Ce n'est pas sa faute, du reste : les Jésuites l'ont voulu. Pounpioi l'ont-ils provoqué lorsqu'il ne songeait plus qu'à se reposer de ses hauts faits? Pourquoi ont-ils eu l'audace de lui répond^'c et de l'accuser d'imposlure (le pauvre homme!)? Ils le forcent à repartir. — « Mais vous savez bien , mes Pères, que cela ne » se peut faire sans exposer de nouveau, et même
» sans découvrir plus à fond les points de votre » morale; en quoi je doute que vous soyez bons » politiques. La guerre se fait chez vous et à vos » dépens ; et quoique vous ayez pensé qu'en em- » brouillant les questions par des termes d'école, » les réponses en seraient si longues, si obscures » et si épineuses, qu'on en perdrait le goût, cela » ne sera peut-être pas tout-^à-fait ainsi; car » j'essaierai de vous ennuyer le moins qu'il se » peut en ce genre d'écrire. Vos maximes ont je » ne sais quoi de divertissant qui réjouit tou- » jours le monde. Souvenez-vous au moins que » c'est vous qui m'engagez dans cet éclaircisse- » ment, et voyons qui se défendra le mieux '. » Laissons-les se débattre sur l'aumône, la simonie, la banqueroute ^, l'homicide ^, la calomnie ^, et ne rentrons pas dans ces interminables discussions. C'est pourtant dans ces dernières lettres qu'il faut aller chercher la grande éloquence de Pascal, et surtout dans la xiv' qui traite de l'homicide. Il est vraiment sublime, lorsqu'il établit comparaison entre les formes si solennelles des
' Douzième Prov., du 9 septembre 165G, p. 221. ^ Douzième ProHnc.
* Treizième et quatorzième Procinc, du 30 septembre et du 23 octobre 1650.
* Quinzième Provinc, du 25 novembre 16.56, et seizième, du 4 décembre.
li'ibuiiauv humains dans les aiîaires capitales, et lesdécisions si lestes qu'il prête à quelques Casuistes. Dans le post-scriplum de cette lettre il revient au ton badin. On lui contestait le fait qu'il avait raconté d'un Jésuite qui, à Compiègne, aurait donné un soufflet à un officier de la maison du roi. « Je ne sais à qui il appartient d'en décider, » reprend-il; mais je croirais cependant que c'est » au moins un soufflet problahle. Cela me met » en sûreté de conscience ^ . »
Son éloquence prend dans la seizième lettre un caractère de dédain, de violence et de fureur, « Vous me faites pitié, mes Pères ^I » 11 s'agissait des religieuses de Port-Royal contre lesquelles on avait porté des accusations plus ou moins fondées. Dès 1651, le P. Brisacier avait publié le Jansénisme confondu où la calomnie répondait à la calomnie; ouvrage malheureux dont la condamnation par Paul de Gondi, le fameux coadjuteur, fut un vrai triomphe pour les Jansénistes. On ne comprend pas pourquoi le P. Brisacier avait eu recours à de si tristes moyens, pendant qu'il lui était facile de trouver dans les œuvres du parti et dans la conduite avouée des plus hauts personnages de Port-Royal, des preuves convaincantes d'hétérodoxie. Saint-Cyran avait
rf'.
CHAI'. 11.-- PASCAL DANS LA POLÉMIQIK. r.OI
clairement professé des principes destructeurs du pouvoir sacerdotal dans le sacrement de Pénitence , et, par conséquent, du sacrement luimême K On peut lire dans le livre de (ou plutôt contre ^) la fréquente communion d'Arnauld plusieurs propositions que Calvin et les Protestants eussent signées des deux mains ^. Les religieuses de Port-Royal avaient été fidèles aux leçons de leurs maîtres, jusque là que la mère Agnès-de- Saint-Paul Arnauld permettait à ses sœurs et à ses petites fdles de rester quinze mois sans se confesser; qu'elle n'avait pour elle aucun sentiment de contrition ni dliumiliation de se voir privée des sacrements, et qu'elle aurait bien passé sa vie comme cela sans s'en mettre en peine ^; que la grande Angélique elle-même passa jusqu'à cinq mois sans communier, et une fois le jour de Pâques ^. Les Jésuites avaient-ils donc tort
• Voir V interrogatoire de Saint- Cyran daiis le Recueil d'Utrecht, p. 55.
' Heureuse substitution due au protestant Schoel. 3 Voir, p. 25, 33, 34 de la Préface; p. 628, 680, 725 du livre lui-même.
* Lettre de la Mère Agnès à Saint-Cyran. Cette lettre faisait partie des pièces du procès de Saint-Cyran. — Voir le Recueil de Liège, 23e imposture, avis aux Jansénistes.
■' liecueil d'Utrecht, p. 75. — Déclaration de l'évêque de Langres à l'évêque de Saint-Malo, dans le Recueil de Liège, p. 418.
de les appeler asacramentaircs ? Toutes leurs accusations étaient-elles calomnieuses? et cependant Pascal ne craint pas de leur dire : a Qui le » croira, mes Pères? Le croyez-vous vous- » mêmes, misérables que vous êtes ^ ?. . . Cruels et M lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloî^ » très les plus retirés ne soient pas des asiles » contre vos calomnies ! Pendant que ces saintes » vierges adorent nuit et jour Jésus-Christ au » Saint-Sacrement, selon leur institution, vous » ne cessez nuit et jour de publier qu'elles ne » croient pas qu'il soit ni dans l'eucharistie, ni » même à la droite de son Père, et vous les re- » tranchez publiquement de l'Église^, pendant » qu'elles prient dans le secret pour vous et pour » toute l'Église. Vous calomniez celles qui n'ont » point d'oreilles pour vous ouïr, ni de bouche » pour vous répondre. Mais Jésus-Christ, en qui » elles sont cachées pour ne paraître qu'un jour » avec lui, vous écoute et répond pour elles. On » l'entend aujourd'hui cette voix sainte et ter- » rible, qui étonne la nature et qui console l'É- » glise ^. Et je crains, mes Pères, que ceux qui » endurcissent leurs cœurs, et qui refusent avec » opiniâtreté de l'ouïr quand il parle en Dieu,
* Allusion au miracle de la Sainte-Épine, dont nous parlerons bientôt.
» ne soient forcés de l'ouïr avec effroi quand il » leur parlera en juge ' ! »
XVIl'' ET XVIII'' PROVINCIALES. MI-NSONCIRS IMPU- DENTS. POLITIQUE HYPOCRITE DU JANSÉNISME.
MISÉRABLE THÈSE DU fuit ET DU (lioit