VAINES SUBTILITÉS
Ces foudres d'éloijuence, qu'on regrette de voir dirigés contre des prêtres vénérables, devaient porter le dernier coup. Aussi la lutte seml)Iait terminée, lorsqu'elle recommença le 23 janvier 1657, un an, jour pour jour, depuis l'époijue de la première Provinciale. Pascal iiîviiit alors à cette iniséral)le distinction du fait et du droit, indigne de son génie et de son caractère. C'est qu'il ne voulait pas absolument passer pour héré-
■ P. 364. — Pascal était moins éloquent, mais aussi injuste et aussi furieux dans les notes qu'il prenait pour les Provinciales- « Gens sans parole, sans foi, sans honneur, sans vérité, doubles de cœur, doubles de langue etsend)lables, connue il vous fut reproché autrefois, à cet animal amphibie de la fable, qui se tenait dans un élat ambigu entre les poissons et les oiseaux. »
[Pensées, fragments, etc., t. I, p. 208.)
tique. Or, le P. Annal avait dit que pour toute réponse à ses quinze lettres (la seizième n'avait pas encore paru), il suffisait de dire quinze fois qu'il était hérétique; et qu'étant déclaré tel, il ne méritait aucune créance. Pascal ne peut souffrir cette accusation. Quelles preuves en avez- Yous, demande-t-il? « Quand m'a-t-on vu à Cha- » renton ? Quand ai -je manqué à la messe et aux » devoirs des chrétiens à leur paroisse? Quand » ai-je fait quelque action d'union avec les hé- » rétiques, ou de schisme avec l'Église? Quel » concile ai-je contredit? Quelle constitution de » Pape ai-je violée '? » Questions vraiment plaisantes ! Il ose bien demander quelle constitution de Pape il a violée! Nous allons le lui dire bientôt, ou plutôt il nous le dira lui-même. Mais quelle foi faire, du reste, sur cette déclaration, sur la parole d'un homme qui ne craint pas d'affirmer enfin, en propres termes, ce qu'il n'avait pas encore osé proclamer aussi formellement 2, qu'il n'est point de Port-Royal ^ ? Ce n'était vrai au moins qu'à grand renfort à' interprétation des termes et de restrictions mentales 1 II enchérit encore : « Grâces à Dieu, je n'ai d'attache sur la » terre qu'à la seule Église catholique, apostolique
' Voir en particulier XVIe Prov., p. 339.
CHAP. II. - PASCAL DANS LA l'OLKMIQLîK. 60:.
» et romaine, dans laqnelle je veux vivre et moii- » rir, et dans la communion avec le Pape son » souverain chef, hors de la(juelle je suis très- » persuadé qu'il n'y a point de salut '.» — Que ne disait-il vrai! que ne garda-t-il toujours cette conviction ! — Jamais il n'avait paru si fier. Il voudrait faire croire à la faiblesse de ses adversaires, à sa puissance victorieuse, et il semble entonner le chant du triomphe : « Vous vous » sentez frappé par une main invisible, qui rend » vos égarements visibles à toute la terre ; et vous » essayez en vain de m'attaquer en la personne » de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne M vous crains ni pour moi, ni pour aucun autre, » n'étant attaché ni à quelque communauté, ni à » quelque particulier que ce soit. Tout le crédit » que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. » Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende » rien, je n'en veux rien ; je n'ai besoin, par la » grâce de Dieu, ni du bien, ni de l'autorité de » personne. Ainsi, mon Père, j'échappe à toutes » vos prises. Vous ne me sauriez prendre de quel- )) que côté que vous le tentiez. Vous pouvez bien » toucher le Port-Royal , mais non pas moi. On » a bien délogé des gens de Sorbonne , mais cela » ne me déloge pas de chez moi. Vous pouvez
» bien préparer des violences contre des prêtres » et des docteurs, mais non pas contre moi , qui » n'ai point ces qualités. Et ainsi peut-être n'eû- » tes-vous jamais alTaire à une personne qui fût » si hors de vos atteintes, et si propre à combat- » tre vos erreurs , étant libre, sans engagement, » sans attachement, sans liaison , sans relations , » sans aiïaires; assez instruit de vos maximes, » et bien résolu de les pousser autant que je croi- » rai que Dieu m'y engagera, sans qu'aucune » considération humaine puisse arrêter ni ralen- » tir mes poursuites '. »
Non seulement Pascal n'est pas hérétique, mais il n'y a pas d'hérésie dans l'Église. C'est toujours cette singulière prétention du Jansénisme : il veut tout envahir, être à lui seul toute l'Éghse, et quand on le poursuit, il n'est plus qu'un fantôme qui échappe à vos regards et à vos prises, et qui n'a d'existence que dans l'imagination passionnée et délirante de ses ennemis! Pascal n'en soutient pas moins que la nouvelle hérésie n'est qu'une chimère. Est-ce que ceux qu'on appelle Jansénistes ne condamnent pas les cinq propositons? Est ce qu'ils ne reçoivent pas la constitution d'Innocent X? Et M. Arnauld lui-même ne l'a-t-il pas déclaré formelle-
CIIAP. H. — PASCAL DANS LA. POLÉMIQUK. £07
ment dans sa seconde lettre? — 11 oublie d'ajouter qu'il en renouvelait en même temps toutes les erreurs , ce qui lui avait valu la censure de la Sorbonne. — De quoi s'agit il donc maintenant? De savoir si les cinq propositions sont oui ou non dans Jansônius. Mais ce n'est qu'une question de l'ait qui n'intéresse nullement la foi. Le Pape et l'Église elle-même ne sont pas infaillibles dans les faits, ce qu'on peut prouver par de nombreux exemples. Les Jansénistes croient que le sens de Jansénius n'est autre que le sens de la grâce efticace, qui n'a pas été, qui ne peut être condamné. Pourquoi les poursuit-on, les bons Catholiques? Mais voyez la politique des Jésuites ! Ils comprennent bien que VAugustinns ne renferme pas d'autre doctrine que celle de la grâce efficace. S'ils veulent faire condamner le sens de Jansénius , c'est afin d'envelopper plus tard la grâce efficace dans la même condamnalion. Ils diront, en effet : Vous voyez, le sens de Jansénius est frappé de censure ; or, il n'est autre que le sens de la grâce efficace : désertez donc ce drapeau proscrit, venez à nous et passez au Molinisme. La suite a prouvé si Pascal devinait juste et s'il avait droit de prêter de telles intentions à ses adversaires; mais elle a bien fait voir que, pour les Jansénistes, la question de fait n'était qu'un subterfuge afin d'échapper à la con-
608 Il« PARTIK. - ÉCRITS KT GKMK.
damnation de leurs erreurs. Pourquoi , en effet , cette longue et éternelle chicane? Si la question de fait est si peu importante, pourquoi Pascal et son parti y tiennent-ils tant ?
Tranchons d'un mot cette discussion. Il est faux d'abord que les cinq propositions ne se trouvassent pas dans Jansénius. Quelques-unes , deux au moins, s'y lisaient mot à mot, comme le soutenait le Père Annat ; et les autres , expression exacte du sens de Jansénius, étaient l'âme de son livre '. Faux encore que pendant le procès d'Arnauld, et depuis bien souvent, on ne les eût pas montrées en propres termes ou en termes équivalents dans V Augtistinus . Dès 1649, au moment de la dénonciation de N. Cornet, l'abbé de Bourzeis, janséniste, avait discuté les textes allégués par le syndic de Sorbonne. En 1054, Arnauld avait écrit : Réponse au Père Annat tonchant les cinq propositions, où il faisait la même chose; il y a bien mieux : avant la condamnation du sens de Jansénius, les Jansénistes eux mêmes avaient avoué que les propositions condamnées étaient dans l'Augustinus, et en avaient marqué les endroits^. Il était faux entin de nier
* Bossuet, lettre au maréchal de Bellefonds, 30 septembre 1677. — OEuvres, t. XXXVII, p. 125.
' Voir Réponse à la plainte que font les Jansénistes de ce qu'on les appel le hérétiques, par le P. Annat, dans le Recueil
CHAP. II. — PASCAL DANS LA POLÉMIQLK. im
tfiic le sens condamné fût celui de Jansénius : Innocent X et Alexandre YII le disaient expressément'. Peut-ôlre, au commencement , Pascal ne le croyait-il pas; peut-être ignorait-il tous ces points lorsqu'il improvisa sa première lettre. Mais en janvier 1657, époque de la XVII" Provinciales, il n'y avait plus à hésiter : il s'était instruit de tout le procès et ne pouvait plus prétexter l'ignorance. Il savait donc que les propositions étaient dans Jansénius, à moins qu'il n'ait voulu dire qu'elles n'y étaient pas mot à mot, comme le S. -Siège les avait condamnées, ce qui serait une subtilité misérable. Il savait encore à merveille que le sens condamné était celui de Jansénius. Que faire donc? Soutenir qu'on a eu tort de condamner ce sens, et qu'il n'est pas hérétique pour cela, parce que l'Éghse, infaillible sur le droit, ne l'est pas sur le fait.
Sans doute l'Église n'est pas infaillible dans les faits historiques, scientifiques, littéraires, dans rinlerprétalion d'un auteur quelconque, mais seulement dans les faits révélés que con-
de Liège, p. 3C9. —Dans cette même lettre, le P. Annat mettait en présence les propositions condamnées et les propositions correspondantes du livre de Jansénius, p. 378.
* Nous trouvons tous ces détails et beaucoup d'autres dans V histoire des cinq propositions^ publiée en 1 700 par l'abbé Dumas, l'un des ouvrages les plus remplis de faits et les plus impartiaux qu'on puisse consulter sur cette matière. ,
610 11» PARTrfe. — ÉCRITS KT GÉNIE.
lient l'Éciilure ou la tradition cliréticnnc, dans la décision des points dogmatiques. L'Eglise ne fait pas de dogme, mais interprète la révélation. Or, les faits humains, le sens d'un auteur, ne sont pas choses révélées, et ne sauraient, par conséquent, faire la matière d'un article de foi. Mais il en est autrement des faits dits dogmatiques , c'est-à-dire des faits qui se lient si intimement à un point de droit qu'ils en sont inséparables. Ne rendons pas illusoires l'inspiration et l'autorité de l'Eglise. Or, n'est-il pas évident que son autorité disparaît et devient inutile , si elle ne peut que censurer des erreurs abstraites, sans avoir droit de décider jamais que ces erreurs appartiennent à tel homme, à tel livre? Tous les hérétiques échapperaient à ses anathèmes, se moqueraient d'elle et de ses décisions : il leur suffirait de dire, comme les Jansénistes , qu'elle ne les a pas entendus, qu'elle ne sait pas lire Et alors on continuerait à répandre l'erreur, tout en accordant à ses oracles un respect dérisoire et sacrilège. Ce serait la souffleter à genoux. Les livres circuleraient, malgré ses prohibitions; les partis subsisteraient dans son sein, quelque effort qu'elle fît poin' les eu chasser, et resteraient chez elle malgré elle. Le drapeau ennemi flotterait sur la place à côté du sien. Chefs et soldats braveraient ses foudres , et s'arrogeraient d'eux-
mêmes dans la grande répul)lique chrétienne des droits de nationalité qu'elle ne pourrait leur ravir. Tel fut précisément, comme Ta défini si spirituellement le comte de Maislre', le caractère exceptionnel de cette secte janséniste, la plus subtile, la plus hypocrite qui ait jamais existé, voulant rester dans l'Eglise malgré l'Eglise, prétendant lui être fidèle et l'accusant d'ignorer les dogmes, de ne pas comprendre ses projtres décrets et de n'avoir pas assez d'intelligence pour démêler le sens d'un livre. Armons l'Eglise de tous les pouvoirs nécessaires à sa défense et à l'accomplissement de sa mission. Qu'elle puisse arrêter l'envahissement des hérétiques et des mauvaises doctrines, faire la police chez elle et mettre àla porte ccuxqui lui semblent dangereux, préserver ses enfants du poison de l'erreur, en leur en indiquant la nature et les sources. Qu'on lui accorde le droit que Pascal réclamait pour luimême lorsqu'il disait : « On me demande pour- » quoi j'ai nommé les noms des auteurs où j'ai » pris toutes les propositions abominables ({ue » j'ai citées. Je réponds que si j'étnis dans une » ville où il y eût douze fontaines, et que je » susse certainement qu'il y en a une qui est » empoisonnée , je serais obligé d'avertir tout
* De l'Église gallicane.
512 Ih PARTIK. - ÉCRITS ET GÉNIE.
» le monde de n'aller point puiser de l'eau à celte » l'ontaine; et comme on pourrait croire que c'est » une pure imagination de ma part, jeserais obli- » géde nommer celui qui l'a empoisonnée, plutôt » que d'exposer touteune ville à s'empoisonner ^ . »
La distinction du droit et du fait est donc insoutenable en matière dogmatique ^, et on ne comprend pas que Pascal, avec son esprit si net et si droit, ne s'en soit pas aussitôt aperçu. C'était déjà trop d'une lettre pour défendre une si misérable thèse. Il en fait pourtant encore le sujet de la dix -huitième et dernière Provinciale, celle qu'il a le plus travaillée, adressée comme la précédente au Père Annat ^.
Il avait sommé le Père Annat de lui dire quel était donc ce sens de Jansénius qu'avaient condamné les Papes, et le Père Annat lui avait répondu , le sens de Calvin. — N'est-ce que cela, mon Père, reprend Pascal? Je le condamne aussi, mais je soutiens que le sens de Jansénius n'est
* Pensées, fragments, etc., t. I, p. 367.
3 Voir le précis d'un ouvrage de Bossuet où il défend par la pratique constante de l'Kglise, le bon sens catholique et V autorité des jugements ecclésiastiques, où sont notés les auteurs des schismes et des hérésies (Hist. de Boss., t. IV, Pièces justif. du livre X1II«, n" 1). Voir surtout Fénelon, celui de tous nos écrivains français qui ait le mieux démontré le droit de rKglise dans les faits dogmatiques.
î Du 24 mars 1657.
CIIAP. 11.— PASCAL DANS LA POLIvUlQUi:. 513
(lue la grâce eflicace au seus des ïliomislcs. — 11 s'efforce alors de le prouver ; et il expose et adople la théorie de la grâce suffisante qui ne sullit pas, et toutes les doctrines dont il s'était tant mo(]ué dans ses premières lettres. C'est ainsi que dans d'autres écrits (ju'il publia plus tard .sur la possibililc d'accomplir les ccmimanclemenls de Dieu, sur les rapports de \a possilnlilê et du pouvoir ', il manifesta sans doute un grand talent de discussion et d'exposition, mais il renouvela toutes les subtilités jansénistes, toutes les distinctions imperceptibles de la grâce eflicace et de la grâce suflisante, du pouvoir éloigné et du pouvoir prochain; en un mot, tout ce qu'il avait poursuivi de sarcasmes dans ses adversaires, préférant l'inconséquence à l'abandon de ses opinions jansénistes.
» OKuvres, t. III, p. 501, 557, 585.— Quelques autres écrits sur les mêmes matières n'ont jauiais été imprimés. — Voir la liste qu'en donne le P. Guerrier, Pensées, Fragments, etc., t. 11, Appendice u" 2, p. 422.
XIY.
rACTUMS POUR LES CURÉS DE PARIS. — APOLOGIE POUR LES CASUISTES. — COMBAT d' ARRIÈRE - GARDE.
Tous ces détours étaient indignes de Pascal. Aussi finit-il par y renoncer, comme nous le verrons après avoir achevé l'histoire de sa lutte contre les Jésuites. Cette lutte commencée sur le terrain de la science, poursuivie sur celui de la théologie et de la morale, ne s'arrêta pas aux Provmckiles. YAlecoui'iuudi parles FacLums que le parti janséniste publia au nom des curés de Pai'is. C'est dans le \i>5 factum ' qu'il faut aller chercher l'histoire de ces écrits. Au moment de l'apj arition des Provinciales, quelques curés de h* capitale avaient voulu faire condamner les Casuistes, mais dans l'absence des vicaires généraux ^, cette résolution ne put avoir son eflet.
♦ Septième des premières éditions, parce qu'on en a réuni deux en un. — Voir OKuvres, t. III, p. M8. Cet écrit est du 8 février 1()59 — Voir encore sur cette affaire le récit de M"'' Perier, cité par le P. Guerrier, Lettres, opusc, etc., p 469, et le Recueil iTl treclit, p. 280.
2 C'étaient eux qui gouvernaient le diocèse, car depuis 1052, le siège de Paris était vacant de fait, par suite de l'emprisomiemeut et de la fuite à l'étranger du cardinal de Retz.
CHAP. II.— PASCAL DANS LA POLÉMIQUl",. 515
Le signal de ce nouveau combat, de ce combat d'arrière-garde, était parti des curés de Rouen. L'abbé du Four, curé de Saint-Maclou de Rouen, avait prêché contre la doctrine des(^asuistes dans une assemblée de curés, en présence de l'archevêque. Les Jésuites s'en trouvèrent ofîensés, et le Père Rrisacier, recteur de leur collège, porta plainte. 11 publia : Hcponsc d'un llicoloyien aux propositions extraites des lettres des Jansénistes par quelques curés de Rouen ', etc. Là il disait avec raison que les curés feraient bien mieux de s'occuper de leur ministère que d'épouser la([uerelle des Jansénistes; que les propositions étaient calomnieuses, et qu'en tous cas il ne s'agissait pas de faire le procès aux auteurs catholiques pour plaire auv disciples de Jansénius, mais de combaltre l'hérésie et de défendre l'Église. Cependant les curés nommèrent des commissaires pour examiner les Casuistes cités dans les Provinciales et faire un extrait des maximes les plus dangereuses. On soumit cet extrait à la condamnation de l'archevêque, qui renvoya l'affaire à l'assemblée du clergé de France, alors réunie à Paris. Encouragés par cet exemple, les curés de Paris reprennent leur projet et dressent, de leur coté, une liste de propositions. Mais les travaux
' Dans le Recueil de Liège, p. 851,
5)6 Ile PARTIE. - ÉCP.JTS ET GÉNIE.
de rasscMnbléc étaient trop avancés pour qu'elle l'iit procéder à un procès dans les formes. Klle se borna à faire imprimer à ses frais les Instructions de S. Charles Borromée aux confesseurs, comme un préservatif contre les mauvaises
aximes.
Vers la fin de 1657 parut un livre du père Pirot intitulé : Apologie pour les Casuisles contre les calomnies des Jansénistes. C'était un livre maladroit qui donnait gain de cause à Pascal, mais qui, quoi qu'en dise l'auteur du factum, fut repoussé par les Jésuites en môme temps que condamné par plusieurs évèques, et le pauvre père Pi rot en mourut de chagrin.
Cette publication fut néanmoins un vrai malheur pour la Société, et donna à la lutte une nouvelle énergie. Au commencement de 1658, l)lusieurs curés de Paris (ils s'étaient scindés dans cette affaire du Jansénisme) poursuivirent la condamnation de V Apologie auprès des grands vicaires, et l'opposition de Louis XIV les empêcha seule de déférer le livre au Parlement. Ils se contentèrent alors de présenter aux vicaires-généraux un extrait de ï Apologie et de publier un factum où ils exposaient les motifs de leur conduite. Dans le même temps, les curés de Rouen
• C'est le premier fîictuni ; OEuvrca, t. III , p. 8.
lançaient de leur c<Ué un factum sur le même sujet ', et les Jésuites répondirent à tous à la fois par quelques libelles.
On soupcoiHiait déjà, ce qui est devenu depuis une certitude ^, que les écrivains de Port-Royal prêtaient leur plume aux curés de Paris. Aussi, dans un de leurs écrits, les Jésuites disaient formellement que les curés n'étaient pas les auteurs du premier factum, et les accusaient de prêter leur nom au parti janséniste. On sait aujourd'hui qu'Arnauld, Nicole, Hermant, Perier, recueillaient les matériaux de ces opuscules, et que Pascal tenait la plume. 11 est difficile de croire cependant qu'il ait travaillé à tous, car quelquesuns ne portent guère le cachet de son style. Une tradition qui remonte au xvn^ siècle lui attribue le V^et le vi^, c'est-à-dire, le iv^' et le yf de notre édition. Et vraiment, comme nous le ver-
» 15 février 1658; Œuvres, t. III, p. 318.
' liC parti lui-même l'avoua plus tard. Le P. Guerrier a dit tenir de M"e Perier que les curés de Paris étaient d'abord bien résolus à demander la condamnation des casuistcs, mais qu'aucun d'eux ne voulut se charger d'écrire; qu'alors l'oriin, principal du collège d'Harcourt, persuada à ÎMaquet, curé de saint Paul, d'accepter cet emploi, lui promettant de l'aire composer ses écrits par des personnes très-habiles; qu'en otïet Fortin s'adressa à Arnauld, Nicole et Pascal, qui sont auteurs des factums qui ont paru sous le nom des curés de Paris. — Lettres, opuscules, etc., p. 469.
rons, plusieurs pages ne sont pas indignes des plus éloquentes des Provinciales.
Les curés répliquèrent par un second factum dans lequel ils soutenaient le premier et s'en prétendaient les véritables auteurs ' ! Pascal avait bien dit à plusieurs reprises dans ses Provinciales qu'il n'avait aucune liaison avec Port- Royal. Pourquoi, s'il a écrit ce factum, n'auraitil pas fait pour les autres ce qu'il ne craignait pas de faire pour lui-môme? Mais que penser d'un parti qui recourt à de semblables mensonges ?
Cependant on procédait en Sorbonne à l'examen de V Apologie, tandis que les Jésuites se défendaient de leur côté par divers écrits. Los curés publièrent en réponse leurs me et iv-' factums ^, qui furent bientôt suivis du v^'^, sur /es avantages que les hérétiques prennent contre l'Eglise de la morale des Casuisles et des Jésuites. Ce pampblet est vraiment éloquent, et nous le croirions volontiers sorti de la plume de Pascal. On y explique et justifie avec un admirable
' Du I" avril 1658, p. 27. On trouve dans les Pensées sur les Jésuites, publiées par M. Faugère, 1. 1, p. 278, des réflexions analogues pour le tond à la page 37 de ce factum. Quelques expressions même sont identiques des deux côtés.
'^ 7 mai et '2'i mai 1658, réunis eu un seul dans Tédit- Lefèvre, t. II! , p. 44.
' 1 1 juin 1658. — 4e de notre édition, t. III, p. 109.
CHAP. ir. PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. 519
talonl la conduite dos curés qui, dans leur lulle conlre les Jésuites, auraient voulu surtout enipêclier les hérétiques de se prévaloir des corruptions des Casuistes pour imputer à l'I^^glise des opinions qu'elh; abhorre et léuihmer ainsi leur séparation, en même temps qu'on y réfute les Jésuites qui cherchaient à prouver que leurdoctrine morale était celle de l'I^ïglise, par cela seul qu'elle était condamnée parles hérétiques.
La censure se poursuivait toujours en Sorlx>nne, mais lentement, pour diverses causes, et par l'opposition des Jésuites, et parce que la Faculté voulait y insérer une sorte de condamnation des ProvhwUiles, sous prétexte qu'elles avaient été condamnées à Rome : or, l'avocat général Talon ne voulait pas admettre une clause qui aurait été une reconnaissance de l'inquisition romaine.
Les Jésuites, pour faciliter le débat et le dénouement, publièrent alors leurs senlimcnts sur l' Apologie. Ils se mettaient en diihors de la querelle et voulaient garder la neutralité. C'est contre cette résolution que s'élève éloqueniment Pascal; oui Pascal, car tout ici est bien de lui, fond et style. « Quoi, mes Pères, toute l'Eglise est en » rumeur dans la dispute présente : l'Kvangile » est d'un cùté, et l'Apologie des Casuistes est de » l'autre : \e% prélats, les docteurs et les peuples
» sont ensemble d'une part; et les. lésuites, pressés » de choisir, déclarent qu'ils ne prennent point » de parti dans cette guerre ! criminelle neutra- )) lité! Est-ce donc là tout le finit de nos tra- » vaux, que d'avoir obtenu des Jésuites qu'ils » demeureraient dans rindifîérence entre l'er- » reur et la vérité, entre l'Evangile et l'Apologie, » sans condamner ni l'un ni l'autre? Si tout le » monde était en ces termes, l'Eglise n'aurait » guère profité, et les Jésuites n'auraient rien » perdu ; car ils n'ont jamais demandé la sui> » pression de l'Evangile. Ils y perdraient : ils en )' ont affaire pour les gens de bien : ils s'en » servent quelquefois aussi utilement que des » Casuistes. Mais ils perdraient aussi , si on leur » ôtait l'Apologie qui leur est si souvent néces- » saire. Leur théologie va uniquement à n'exclure » ni l'un ni l'autre, et à se conserver un libre » usage de tout. Ainsi on ne peut dire, ni de l'E- )i vangile seul, ni de l'Apologie seule, qu'ils con- » tiennent leurs sentiments. Le dérèglement qu'on » leur reproche consiste dans cet assemblage ; et » leur justification ne peut consister qu'à en » faire la séparation, et à prononcer nettement » qu'ils reçoivent l'un et qu'ils renoncent à l'au- » tre : de sorte qu'il n'y a rien qui les justifie » moins, et qui les confonde davantage, que de » ne nousrépondre autre chose, lorsque toutle fort
CHAP. II. - PASCAL DANS LA WLlvMlQUK. 621
» de notre accusation est qu'ils unissent, par une » alliance horrible , Jésus-Clirisl avec Bélial , w sinon qu'ils ne renoncent pas ti Jésus-Christ, » sans dire en aucune manière (|u'ils renoncent » à Bélial '. » Cette page est une variante éloquente de la cinquième Provincudc.
Pendant que ces choses se passaient à Paris, des curés de plusieurs villes de province suivaient l'exemple de leurs confrères de la capitale, et dressaient ou faisaient dresser par les écrivains du parti des facturas contre l'Apologie. La guerre s'était étendue et embrassait la France presque entière ^. Plusieurs évoques, surtout les évêques opjjosanls, les évèques de Pamiers, de Cominges, d'Aleth, d'Angers , prenaient les devants sur la Sorbonne et condamnaient l'Apologie. La censure, si longtemps retardée, parut enfin, et les vicaires généraux de Paris se hâtèrent d'en ordonner la publication par un mandement . Rappelons-nous que ces vicaires généraux étaient ceux du cardinal de Retz, le bon ami des Jansénistes, ce qui rend suspect tout ce qu'on fit en
* V« facluin (G« des anciennes édit.), 24 juillet Hi.)8, t. 111, p. 132.
^ Voir, t. 111, les faclums des curés de devers, p. 348; d'Amiens, p. 3')/; d'Kvreux, p. 391; de Lisieux , p. 39/. Ils sont tous de KiôS et de 10ô9.
3 27 novembre 1658, t. III, p. 402.
SSf II» PARTIR. — ÉCRITS ET GÉNIE.
celte rencontre. L'administration du diocèse était entre les mains du pai'ti. Tout était conduit, rédigé par les liommes de Port-Ro\al, et on a trouvé dans les papiers de Pascal un projet de mandement contre l'Apologie qu'il avait écrit à la prière et an nom des vicaires généraux '. Aussi on ne doit adopter rpi'avec grande réserve le récit des curés de Paris que nous venons d'analyser : d'autant plus que le P. Annal réclama contre la vérité de plusieurs faits et de plusieurs assertions de leur Journal ^. Les curés répliquèrent par leur vHi^ factum ^. Inutile de nous jeter dans cette discussion fort peu intéressante poiu' nous. Notons seulement que ce factum encore est bien évidemment de Pascal. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer une page bien spiridielle de cet écrit * avec une page de la 1 7" Provinciale ^ : tour et expressions sont parfaitement identiques. Le P. Annat, auquel les deux écrits étaient adressés, ne pouvait pas s'y tromper. Il
• lbi((., p. 415.
* Le VI^ faclum (7e des anciennes édit. ), était intitule : Journal de tout ce qtd s'est passé, tant à Paris que dans les proi^inces, sur le sujet de la morale et de l'^pohxjie, des Casuisfes etc. La réponse du P. Anuat portait ce titre : liecueîl de plusieurs faussetés et impostures contenues dans le Journal etc ..
^ Septième de notre édition, t. lll, p. 199. '» T. III, p. 202. — 5 T. I, p. 375.
CIIAP. II.— PASCAL DANS LA POLfiMIQUK. Siê
devait être bien évident pour lui que les coups parlaient de la môme main et que les curés n'étaient que des mannequins au pouvoir d'un macliiniste. Pascal ose leur faire dire cependant : Nous u'nvons auctoi iutcrct, vi aucun cufinqnnent à In défense rie l'auteur des Lettres au Vvovinciul... ' ! II fallait encore cela pour la vérité de la comédie. Mais le Père Annal avait-il tort de les appeler les plus (jrands meuteurs du monde? ci ne pouvait-il pas, s'il l'eût connu, y comprendre Pascal ?