‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génieChapitre 3 sur 26 · JE · texte numérisé non relu

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&6 PASCAL. -If' PARTIE.

temps, ni dans M"" Perier, ni dans Marguerite Perier, ni dans aucun des écrivains de Port- Royal. 11 faut avouer, en outre, que le morceau se trouve dans le manuscrit en singulière compagnie, Saint-Évremond ', car voici le titre de la première page : « Système de M. Nicole sur la grâce. Si la dispute sur la grâce universelle n'est qu'une dispute de nom. Discours sur les passions de l'amour, de M. Pascal. Lettre de M. de Saint- Évremond sur la dévotion feinte. Introduction à

' Saint-Evremond, né en 1613, avait d'abord suivi la carrière des armes, et s'était distingué à la suite du grand Coudé. Son humeur sarcastique le fit enfermer à la Bastille, et, pour en éviter une seconde fois le séjour, il se sauva en Hollande, puis à Londres où il passa les 30 dernières années de sa vie, honoré de l'amitié et des faveurs des rois et des plus grands personnages, et où il mourut en 1793. Ses quelques comédies, ses poésies adressées presque toutes à la duchesse INIazarin, Hortense Mancini, qui avait fui son mari en Angleterre, sont, pour la plupart, médiocres et même détestables. Ses ouvrages en prose, politiques, historiques, littéraires, sont, en général, dignes d'éloge , malgré l'affectation et quelques manques de goût, et méritent une place distinguée au-dessous des oeuvres de génie. Ses relations avec Spiuosa, les éloges des philosophes du xvni' siècle, qui le réclamèrent pour un de leurs adeptes, les traits de scepticisme répandus dans ses écrits, le récit que Bayle fait de sa mort , ont donné lieu de soupçonner sa croyance religieuse. On s'est vainement efforcé, selon nous, de défendre sur ce point sa mémoire (Voir, en particulier Biog. unir, de iSIichaud , art. Saint-Évremond). Il ne nous paraît avoir bien cru qu'à la galanterie, à la bonne chère et au plaisir.

la chaire. » Au milieu du volume, la certitude du titre se change en doute et en conjecture. Il y est dit : Discours sur les passions de l'amour. On l'attribue à M. Pascal. M. Cousin a-t-il raison d'appeler cela une légère variante?

Comme nous l'avons observé tout à l'heure, aux yeux des partisans de l'authenticité, ce discours ne serait pas une vaine déclamation, une parade de bel esprit ; il trahirait un mystère dans la vie intime de Pascal. « Vous dirai-je toute ma » pensée, dit M. Cousin ^ ? En plus d'un endroit » je crois sentir comme les battements d'un cœur » encore troublé, et dans l'émotion chaste et ten- » dre avec laquelle l'auteur peint le charme de » ce qu'il appelle une haute amitié, je crois sur- » prendre l'écho secret et la révélation involon- » taire d'une affection que Pascal aurait éprouvée » pour une personne du grand monde. On ne » parle point ainsi d'un sentiment aussi particu- » lier, quand on ne l'a pas eu dans le cœur. »

Or, à quelle époque de la vie de Pascal se rapporterait ce morceau , et que sait-on de cette époque ? Nous avons cité les mémoires authentiques et contemporains. M"'" Perier, le Recueil d'Utrecht, Marguerite Perier. L'intervalle de dissipation dont parlent nos auteurs dut être

* Pfs Pensées de Pascal, p. 884,

nécessairement très-court, si court, qu'on ne voit pas où loger la période amoureuse. I^ lettre de Pascal sur la mort de son père est de la fin de 1651 ; la grande conversion, de 1654. Mais Jacqueline nous dira bientôt qu'au moment de cette conversion , il y avait plus d'un an qu'il avait un grand mépris du monde et de toutes les personnes qui en sont. D'un autre côté, nous savons que durant cet intervalle il s'occupa encore beaucoup de travaux scientifiques, et, comme on ne peut le croire livré aux sentiments exprimés dans le Discours immédiatement après la mort de son père [quelques crimes toujours précèdent les grands crimes ), il ne reste guère qu'une année pour la période amoureuse.

Ici on spécifie, on désigne et on prononce des noms propres. Il voulait se marier, il dut faire attention aux femmes et rechercher leur compagnie. Noble, riche', jeune, beau, sensible, il pouvait se faire aimer. Les circonstances étaient favorables. A l'hôtel de Rambouillet ^ avaient succédé l'hôtel d'Albret, l'hôtel de Richelieu, et beaucoup d'autres cercles et réduits célèbres. Là se trouvaient des femmes illustres, M'"" de Sablé,

* La mère Augélique nous a dit plus haut qu'il ne l'était pas.

^ L'hôtel de Rambouillet u'était pas fermé encore, ainsi que nous le dirons plus tard.

M™" de la Suze, M'"" de Lafayette, M'"" Scarron, M"" de Coulange, M"" de Sévigné, et dans des régions plus élevées, mais voisines, M"* de Longueville. M"'* de Guéméné, La Palatine, M"' de Lesdiguières, jeunes ou très-belles encore. Pascal ne pouvait-il pas choisir ' ?

M. Faugère précise davantage ^ : il a trouvé l'amante de Pascal. On sait que Pascal fut intimement lié à Paris avec le duc de Roannez qui, dit Marguerite Perier, ne pouvait se passer de le voir. Or, le duc avait une sœur de quinze oïl seize ans qu'on veut que Pascal ait poussée plus tard dans le cloître et avec laquelle il entretint une correspondance. Pascal a dû l'aimer, espérer même de devenir son époux. Depuis longtemps sa famille était anoblie et occupait de hautes fonclions dans l'État. D'un autre côté, M"e de Roannez n'était pas riche : « Comme elle ne pouvait pas » être un grand parti , dit Marguerite Perier, » monsieur son frère, dont on ne savait pas la » résolution, étant encore dans le monde, ceux » qui pensaient à elle n'étaient pas de fort grands » seigneurs^. » C'est évidemment elle que désigne Pascal lorsqu'il parle des charmes d'une haute amitié : « Quand on aime une dame sans

• Des Pensées de Pascal, p. 392.

2 Introd., p. Lxi.

^ Pensées, lettres, etc., 1. 1, p^ 383.

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» égalité de condition, l'ambition peut accompa- » gner le commencement de l'amour; mais en » peu de temps il devient le maître. C'est un ty- » ran qui ne souffre point de compagnon ; il veut » être seul; il faut que toutes les passions ploient » et lui obéissent.

» Une haute amitié remplit bien mieux qu'une » commune et égale le cœur de l'homme ; et les » petites choses flottent dans sa capacité ; il n'y » a que les grandes qui s'y arrêtent et qui y de- M meurent '. »

Ici, une petite difficulté. Nous avons des extraits de lettres de Pascal à M'ie de Roannez, lettres de piété et de haut ascétisme, qui ne ressemblent guère aux lettres d'Abélard et d'Héloïse. — Oui, répond-on, mais nous n'avons pas celles de M"e de Roannez à Pascal. — Mais celles de Pascal suffisent pour révéler la nature de cette correspondance, et on ne peut supposer que la rigidité des copistes jansénistes ait fait disparaître les expressions trop tendres pour ne conserver de ces lettres que les passages qui pouvaient fournir matière à édification. Il y aurait entre les deux langages contradiction, incompatibilité absolue. Car nous ne sentons pas sous les formes graves et sévères que revêtent les exhortations

* Pennées, etc., 1. 1, p. lU.

VIE ET CARACTÈRE. »f

religieuses une tendre sollicitude que la charité seule n expliquerait jjas ' .

Pour que le roman soit complet, on veut que Pascal ait poussé M'ie de Roannez dans le cloître par jalousie, afin qu'elle ne fut. à personne, ne pouvant être à lui. Et lui-même, « qui pourrait dire que l'amour déçu n'eut pas une part dans son retour à la vie religieuse ^ ? » — Nous reviendrons sur la conversion de Pascal et de M'^e de Roannez, et nous verrons combien toutes ces assertions sont téméraires et fausses. Du reste, nous préférerions de beaucoup cet amour à l'amour absurde avec une religieuse de Port-Royal, supposé dans un drame moderne ! Appelez-vous donc Pascal, soyez donc un grand homme, une belle âme et un génie sublime pour être traité de la sorte!

Pour conclure, nous ne pouvons croire qu'entre la lettre sur la mort de son père et l'amMlette, Pascal ait eu le temps de passer à des sentiments comme ceux-ci : « Qu'une vie est » heureuse quand elle commence par l'amour et » qu'elle finit par l'ambition! Si j'avais à en

» choisir une, je prendrais celle-là L'amour

» et l'ambition commençant et finissant la vie, » on est dans l'état le plus heureux dont la na-

' Introd., p. Lxv.

' iDtrod., p. Lxvii,

62 PASCAL. — Ir« PARTIE.

» ture humaine est capable. » — Qui doute si » nous sommes au monde pour autre chose que » pour aimer? » — « L'iiomme est né pour le » plaisir : il le sent, il n'en faut point d'autre » preuve. Il suit donc sa raison en se donnant » au plaisir '.

Nous ne voulons pas sans doute prétendre que ce morceau soit empreint de passions grossières, car nous y avons lu : « Le premier effet de l'a- » mour, c'est d'inspirer un grand respect ; l'on » a de la vénération pour ce qu'on aime. » — « L'égarement à aimer en divers endroits, est » aussi monstrueux que l'injustice dans l'esprit. »

— « L'on adore souvent ce qui ne croit pas être » adoré, et l'on ne laisse pas de lui garder une » fidélité inviolable, quoiqu'il n'en sache rien. »

— « Cet oubli que cause l'amour et cet attache- » ment à ce que l'on aime, fait naître des quali- » tés qu'on n'avait pas auparavant. » — « 11 » semble que l'on ait toute une autre âme que » ([uand ou n'aime pas. On s'élève par cette » passion et on devient toute grandeur. » — « Les grandes âmes ne sont pas celles qui ai- » ment le plus souvent, mais quand elles com- » menccnt â aimer , elles aiment beaucoup » mieux ^. »

* Pensées, etc., pp. 106, iOl, 110.

' Passages déjà signalés par M* Faugère, Introd., p. lxiv.

Nous croyons donc que M. Faugèrc a bien fait de s'élever contre quelques expressions du premier éditeur qui avait trouve ce morceau tné~ diocrcmcnt plalonicien; et quoique M. Cousin, en reproduisant le Discours de Pascal dans son Rapport K ait fait disparaître la plupart des termes contre lesquels avait protesté M. Faugère, nous trouvons que son commentaire est encore bien sensuel, plus sensuel que le morceau luimême.

Mais a-l-il tout-à-fait tort de dire : « Ce sin- » gulier ouvrage contient jusqu'à des préceptes « de l'art d'aimer, très-différents, il est vrai, de )» ceux dOvide...^? » Sans doute, il ne devait pas rapprocher un morceau d'amour spiritualiste d'un des monuments les plus sensuels et les plus infâmes de la littérature païenne, surtout soupçonnant Pascal d'être l'auteur de ce morceau. Mais le Discours n'est-il pas pourtant une sorte d'art d'aimer à l'usage des mœurs nouvelles, un code de galanterie? Ne contient-il pas une recette pour exciter l'amour ? Ovide s'adressait aux courtisanes et aux suivantes des matrones débauchées de la vieille Rome. L^auteur du Discours s'adressait au grand monde, aux hôtes polis des salons du wn" siècle, aux femmes bril-

lantes de la cour de Louis XIV. Cet auteur peutil être Pascal ? N'y a-t-il pas contradiction absolue entre Pascal codifiant l'amour, et ce que Jious savons de ce grand personnage? Lui-même est-il le héros de cette épopée galante? Peut-on croire surtout que l'objet aimé aurait été M"" de Roannez? Comment alors expliquer les lettres de Pascal? Pourrait-il parler sur ce ton à une personne à qui il aurait adressé, tenu même en secret et au fond de son cœur, le langage du Discours ?

Quant aux ressemblances du style de cet ouvrage et du style des Pensées, elles nous frappent beaucoup moins que M. Cousin. Dans le parallèle qu'il a établi, nous ne voyons bien souvent que pensées prises du domaine commun, interprétations forcées, expressions quelquefois peu comprises, rapprochements contradictoires. Inutile d'entreprendre ici un examen grammatical que tout le monde peut se donner le plaisir de faire. Disons en un mot que si, de l'aveu de M. Cousin, « le sujet semble emprunté plutôt à l'hôtel de Rambouillet qu'à Port-Royal, » et avoir été proposé par M"" de Scudery, on peut étendre ce jugement du fond au style dans bien des endroits. On n'y trouve pas toujours ce parler si fin cl si grand, reconnaissable cnlrc mille. Pascal, le vrai Pascal est

fin, il n'est jamais subtil ; il est grand, jamais guindé ni affecté. 11 y a du trait, de l'esprit, de la fierté, de la passion dans le Discours : tout cela est digne de Pascal ; mais aussi des subtilités et des obscurités de style qui ne sentent pas sa grande et large manière. C'est une dissertation de cour d'amour faite par un homme de cœur et de talent.

Nous tenons peu, du reste, à la conclusion que l'on peut tirer de cette discussion sur l'authenticité du fragment sur l'amour. Nous ne croyons pas, répétons-le, que cette question puisse jamais être bien résolue. Nous n'avons insisté que pour faire voir que la polémique contemporaine n'avait jeté aucun jour nouveau sur la vie de Pascal. Rien encore qui nous révèle ce personnage sombre et mystérieux, superstitieux et fanatique, assiégé de visions, dévoré de scepticisme, qu'on a voulu de nos jours substituer au Pascal réel et historique. Nous tenons surtout à démontrer que si, à cette époque, il y a eu chez Pascal mondanité et dissipation, on ne saurait trouver vestige du scepticisme qui aurait été le fond de son àme.

Qu'il soit bien convenu, d'abord, qu'avant l'année 1649 on n'en rencontre pas la moindre trace. Jusqu'à l'année JGIO, il ne s'occupe (jue de travaux scientifiques. î.es tiois années de

«f, PASCAL — I" PAUTIE.

1646 à 1649 se passent dans toute la ferveur de ce que, en style quelque peu janséniste, on a appelé sa première conversion. C'est alors qu'il pousse sa sœur dans le cloître, qu'il se brouille avec son père qui veut s'opposer au projet de ses enfants, qu'il écrit, à la date du 26 janvier, du l*"" avril et du 5 novembre 1648, les lettres si chrétiennes que nous avons déjà rappelées * . Où donc placer la période sceptique? On ne peut la reculer au-delà de l'année 1654, époque de sa seconde conversion. — Nous y reviendrons, du reste. — Et comme il faut pourtant que Pascal ait été sceptique, on s'attaque surtout aux cinq années (1649-1654) qui séparent ses deux conversions. « La grande époque de son doute avec » alternative se place ici, dans cet intervalle et » cet interrègne des deux conversions : cinq lony> gués années. Il avait recommencé à se dissiper » depuis la fin de 1648 : son esprit vigoureux, » hardi, se lâchait bride en tous sens; leMon- » taigne en lui avait dû regagner vite le temps » perdu ^. »'

Voilà une assertion : sur quoi repose-t-elle? Sur rien, sinon sur la nécessité de loger quelque part le scepticisme qu'il faut absolument rencontrer chez Pascal. Aussi M. Sainte-Beuve

• PenséeSy Lettres, Fragm., 1. 1, p. 1-17. ' Port'Rùyal, t. II, p. 490.

n'est-il pas bien sur de lui, et dans une note du passage cité ( ses notes sont quelquefois naïves et curieuses), il se retranche dans des formules timides et dubitatives : « Une observation toute- » fois me frappe. Le doute de Pascal ne trouve » guère place qu'après sa première conversion si » vive, si réelle, de sorte qu'on peut dire qu'il » est comme postérieur à sa foi. Plus tard, il se » ravivera par accès, je le crains ( nous verrons ), » au sein môme de l'enfantement des Pensées. » Pascal n'a jamais plus douté peut-être que » dans le temps où il a le plus cru. » Au moins M. Cousin est-il plus tranchant et plus affîrmatif. Mais, assertions timides ou hardies, il faudrait des preuves. Aucune. Eh bien, c'est nous qui n'avons rien à prouver, puisque nous avons en faveur de notre thèse l'éducation chrétienne, la foi d! enfant de Pascal, de longues années passées dans la croyance à la vérité et la pratique de hautes vertus ; puisque, en bonne logique, nous pouvons conclure, rien ne s'y opposant, du passé au présent et à l'avenir, c'est nous qui allons démontrer que ces cinq longues années sont remplies par toute autre chose que par le scepticisme.

De 1048 à 1654, c'est le temps de la Fronde. La foi politique de Pascal n'est pas ébranlée : il condamne la révolte, et se range du parti de la

68 PASCAL.— l'e PARTIE.

cour'. Il mène une vie éparse et dissipée, peu compatible avec ces rudes combats que le doute, prctend-on, livrait alors à sa foi. S'il rentre quelquefois en lui-même, s'il revient à ses habitudes premières, c'est pour poursuivre ses expériences et ses travaux scientifiques. En 1649, 1630 et 1 65 1 , il fait continuer à Clermont les observations sur le baromètre. En 1650, il perfectionne sa machine arithmétique et l'envoie à la reine Christine de Suède. Les lettres à Ribeyre, sur les expériences du Puy-de-Dôme, sont de 1651 ; les Traités de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l'air, de 1653. En 1654, il faisait hommage à la société libre de savants, fondée par le P. Mersenne, de onze écrits de géométrie en latin, composés à la même époque. Alors encore il entretenait une correspondance très-active avec Fermât, qui résidait à Toulouse. Le chevalier de Méré, grand joueur, lui avait posé des questions qui se rattachaient à ce qu'on appelait le problème des partis, et il s'appliquait à cette théorie. On doit rapporter encore à la même époque les Traités du triangle arithmétique et des ordres numériques. Singulière activité qui e devait pas laisser à son intelli-

' Voir sur son horreur de la révolte, Vcnséca, fragments, 1. 1, p. 370; extrait de la vie de Pascal par 3l"'« Perier, Opnsc. p. U.

gence la moindre liberté pour les thèses métapliysiques et religieuses. Pascal se concentre tout entier sur les études les plus exclusives, les plus absorbantes auxquelles puisse s'appliquer l'esprit humain. Une seule fois, pendant ces cinq longues années, nous le voyons s'arracher à ses habitudes scientifiques, c'est pour écrire à Perier son beau-frère, le 17 octobre 1651, la lettre sur la mort de son père^ qui a été imprimée ensuite sous le titre de Pensées sur la mort, monument touchant et immortel de sa foi ! Nous lisons dans V Histoire de Port-Royal de M. Sainte-Beuve 2, cette singulière réflexion : « On a de très-belles » et très- chrétiennes pensées de Pascal, extraites » d'une lettre écrite sur la mort de son père. Cela » est un peu embarrassant et paraît peu cadrer » avec l'ensemble de ses sentiments à cette épo- » que. Il faut croire qu'il n'en avait pas changé » encore au fond sensiblement. Et puis la contra- » diction et la lutte étant le propre de son état » durant ces années, il put bien avoir en effet, » sous le coup du deuil , un retour chrétien pas- » sager. »

On se tire de tout avec de la bonne volonté. Faut-il absolument soutenir une thèse? toutes

' Pensées, Fragments, etc , 1. 1, p. 17. 2 T. II, p. 477, note.

70 PASCAL. — l'" PARTIE.

les assertions, toutes les insinuations semblent devenir suffisantes. Il est malheureux seulement qu'il soit impossible de voir dans la vie de Pascal, de 1649 à 1054, ces contradictions, ces luttes, ces alternatives de foi et de doute qui sont le fort du système que nous combattons. Nous n'avons pu rencontrer un homme poursuivi par le scepticisme, mais seulement un savant ou un chrétien.

Pour ne rien omettre, nous devons ajouter que Pascal alors lisait Montaigne. — Or, on a dit : « Otez la révélation, et Pascal c'est Montaigne, et Montaigne réduit en système '. » Pascal lisait Montaigne, c'est vrai. 11 a fait de fréquents emprunts au livre des Essais, qui était pour lui, suivant les expressions de M. Faugère, un répertoire des opinions humaines, une sorte d'histoire de la philosophie ancienne, et formait le gros de son érudition. 11 se plaisait même à voir dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes. Il aurait aimé le ministre d'une si grande vengeance. Mais à qui persuadera-t-on que l'homme dont il a été dit que, quelques discours qu'il entendît faire aux libertins, il n'en était nullement ému 2 , ait pu jamais être ébranlé dans sa foi

' M. Cousin, Des Pensées de Pascal, p. 158. 2 ]^iii.e perier, loc. cit.

par les nonchalantes rêveries de Montaigne? Du reste, nous verrons plus tard toute la pensée de Pascal sur l'auteur des Essais, lorsque nous étudierons le fameux dialogue sur Épictète et sur Montaigne.

Non, non, en 1654, rien ne prouve que l'âme de Pascal ait été en proie au scepticisme ; tout porte à croire, au contraire, qu'il avait encore sa foi d'enfant. Aussi, nos adversaires ne se sontils pas sentis tout-à-fait en force, même sur le terrain qui sépare les deux conversions, et nous avons vu M. Sainte-Beuve se ménager une retraite vers la dernière partie de la vie de Pascal, lorsqu'il disait : « Plus tard, le doute se ra- » vivera par accès, je le crains, au sein même » de l'enfantement des Pensées. Pascal n'a ja- » mais plus douté, peut-être, que dans le temps » où il a le plus cru. m II est vrai qu'il ajoute aussitôt : « Mais le doute alors était et fut tou- » jours en lui, plus ou moins, comme un lion » en cage. »

Qu'est-ce à dire ? Que la foi de Pascal a ressenti quelquefois les atteintes du démon de l'incrédulité? C'est l'histoire de presque tous les hommes, des hommes surtout les plus élevés en génie, parce qu'ils voient mieux le pour et le contre qui se trouve au fond de toutes nos pensées. Le doute, d'ailleurs, joue un grand

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rôle dans l'ordre providentiel de la foi. Il est souvent le senl remède à cet orgueil de l'esprit et de la science, le plus incurable et le plus maudit des orgueils humains. Dieu se plait souvent à abandonner les [)lus beaux génies à leurs faiblesses, à leurs doutes et à leurs ignorances, pour leur faire comprendre que leurs conceptions, leurs recherches ne peuvent rien dans les mystères de l'infini , et que la foi est un pur don de sa grâce. Que le doute ait assailli quelquefois l'âme de Pascal , comme épreuve et tentation , c'est possible , probable même ; mais conclure de là au scepticisme, voilà qui est insoutenable, insoutenable surtout à partir de 1654.

l'accident de NEIHLLY, LA VISION, l'aBIMR.

Nous touchons aux circonstances les plus intéressantes et les plus décisives de la vie de Pascal. Trois faits s'offrent à notre examen, trois faits physiologiques, dit-on, intimement unis, et qui seuls nous expliquent sa conduite postérieure : l'accident de Neuilly, la vision, l'abîme. Dans l'étude que nous allons faire de ces faits.

trois ordres de questions vont se présenter à nous constamment : leur connexité, leur authenticité, leur influence sur la conversion de Pascal et la direction ultérieure de sa vie.

Voici le seul témoignage contemporain qui nous apprenne l'accideni de Neuilly. 11 est extrait d'un manuscrit anonyme concernant la vie de Pascal, qui se trouve dans le recueil manuscrit du P. Guerrier. « M. Arnoul de Saint- » Victor, curé de Cliamboursy , dit qu'il a ap- » pris de M. le prieur de Barillon , ami de » M"" Perier, que M. Pascal, quelques années » avant sa mort, étant allé, selon sa coutume, » un jour de fête, à la promenade au pont de » Neuilly, avec quelques-uns de ses amis, dans » un carrosse à quatre ou six chevaux ', les deux » chevaux de volée prirent le frein aux dents à » l'endroit du pont où il n'y avait point de » garde-fou, et s'étant précipités dans l'eau, les

' A n'en. pouvoir douter, ce carrosse appartenait, non à Pascal, mais au duc de Roannez; la médiocrité de sa fortune ne lui permettait pas un luxe si dispendieux. Inutile de recourir, comme le fait M. Faugère, aux mœurs du temps, qui n'accordaient, dit-il, cette magnificence qu'aux ducs et pairs ; car on pourrait tirer une conclusion toute contraire des écrits du xviie siècle, qui nous semblent prouver que le luxe des chevaux était alors très-répandu et poussé à un point extrême. \o\v en particulier une foule de passages des lettres de ]\I"'« de Sévigué.

» lesses qui les attachaient au train de derrière » se rompirent , en sorte que le carrosse de- » meura sur le bord du précipice , ce qui fit » prendre la résolution à M. Pascal de rompre » ses promenades, et de vivre dans une entière » solitude ^ . »

Le Recueil d'Utrechl de 1740 ne fait que répéter ce récit ^, et tous les écrivains postérieurs, Besoigne , Clémencet , ne nous apprenant rien de plus, ne peuvent corroborer l'autorité du premier témoignage qu'ils se contentent de reproduire. Seulement, en 1779, Bossut précisa davantage et fixa l'époque de l'événement au mois d'octobre 1654 ^. Remontait- il à une autre source? Avait-il quelque autre document sous les yeux? Difficile de répondre. On sait seulement qu'il a été dépositaire des manuscrits du P. Guerrier *.

Le fait du pont de Neuilly ne repose sur aucun témoignage oculaire, quoique Pascal ne fût pas seul; mais uniquement sur un récit anonyme, où il est rapporté, sans date précise, sur la foi d'un on dit. Nous ne voulons pas prétendre néanmoins qu'il soit entièrement apocryphe. Il

< Lett., Opusc, p. 470.

' Introduction aux OEnvres de Pascal, p. xxxir.

4 Pensées, Fragm., etc. Introd., p. xxxiv.

est certain que les deux personnages dont il est question dans le récit, étaient des amis de Pascal et de sa famille. Le manuscrit anonyme de la l)i))liothèque de l'Oratoire de Clermont renferme bien des preuves de l'intimité qui régnait entre Pascal et Arnoul de Saint-Victor ' . Pour Baril- Ion, qui fut plus tard évêque de Lueon, il était fils d'un magistrat janséniste correspondant de Saint-Cyran, meilleur janséniste lui-même, trèslié avec la famille Pascal, Pavillon évêque d'Aleth ettoutle parti.

D'un autre côté, on ne peut guère révoquer en doute la conversation d'Arnoul et de Barillon. Elle nous a été transmise par la plume du P. Guerrier, arrière-neveu de Pascal par les

1 Voir Leit., Opusc, p. 471. — « ]\I. Pascal avait des adresses merveilleuses pour cacher sa vertu , particulièrement devant les gens du commun, en sorte qu'un homme dit un jour à ^I. Arnoul qu'il semblait que IM. Pascal était toujours en colère et qu'il voulait jurer; ce qui est assez plaisant, mais qui ne serait pas bon à écrire. »

— « M. Arnoul de Saint-Victor dit que quand on demandait conseil à M. Pascal, il écoutait beaucoup et parlait peu.»

— '< y\. Pascal étant allé voir M. Arnoul de Saint-Victor avec le duc de Rouannez, vit entrer fort confusément un troupeau de moutons; il demanda à ^1. Arnoul s'il en devinerait bien le nombre. Celui-ci lui ayant répondu que non, il lui dit tout d'un coup, en comptant un moment sur ses doigts, qu'il y en avait quatre cents. M. de Rouannez demanda à celui qui les conduisait combien il y en avait ; il lui dit : quatre cents.»

femmes, ami de Marguerite Perier dont il reçut les derniers soupirs. 11 copiait sous les yeux, en quelque sorte^ de cette demoiselle les écrits relatifs à Pascal que Marguerite avait déposés dans la bibliothèque de l'Oratoire de Clermont. Le fait de Neuilly, par conséquent, devait être connu et avoué de Marguerite, de la famille et des amis. De plus, c'est du vivant du P. Guerrier que se publièrent le Recueil d' Utrecht et les histoires de Besoigne et de Clémencet : nous ne voyons nulle part qu'il ait réclamé contre leur récit.

On ne comprend pas bien cependant qu'il ne soit fait aucune mention de l'accident de Neuilly ni dans M"'^ Perier, ni dans Jacqueline, ni dans aucune correspondance, aucun mémoire du temps. Ce silence, sur un pareil fait, est vraiment inexplicable. Sans doute M'^^ Perier ne nous donne pas tous les détails de la vie de son frère, mais elle ne pouvait, il semble, taire un fait qui aurait eu de si grandes conséquences. Le Recueil d' Utrecht y voit une preuve de la poursuite de la grâce. << Il paraît bien, dit-il, que le Seigneur » le poursuivait depuis longtemps, comme il l'a- » voua lui-même dans la suite. La Providence » disposa divers événements pour le détacher /) peu à peu de ce qui était l'objet de ses pas- » sions ' . » M"'« Perier devait-elle négliger cette

VIR ET CARACTÈRK. 77

occasion d'expliquer le retour de son frère à la piété? Comment Jacqueline surtout dont la correspondance, comme nous le verrons, fournit tant de détails précieux sur la conversion de Pascal, ne dit-elle pas un mot d'un fait qui aurait été si décisif? En vain prétend-on qu'à cet accident se liait l'infirmité de l'abîme imaginaire, que la disjonction était impossible, et que les sœurs de Pascal ne voulaient pas parler d'une faiblesse qui ne tournait pas à l'honneur de leur frère. Ce raisonnement est un cercle vicieux. Car le fait de l'abîme n'est pas certain lui-même, et nous nous demanderons tout à l'heure si les sœurs de Pascal avaient quelque raison de cacher cette infirmité prétendue.

La vision aurait été la suite de l'accident de Neuilly. Sous l'impression de cette secousse terrible, l'imagination de Pascal se serait échauffée et aurait enfanté des fantômes. Le Recueil d'U" Irecht a dit le premier : o 11 était nécessaire que » Dieu lui ôtât cet amour vain des sciences, au- » quel il était revenu; et ce fut pour cela sans » doute qu'il lui fit avoir une vision, dont il n'a w jamais parlé à personne, si ce n'est peut-être à » son confesseur ^ » Pour l'auteur du Recueil d'UlreclU, il y eut vision et vision surnaturelle;

pour nos critiques modernes, Pascal fut simplement victime d'une hallucination.

D'abord le Recueil d'Vlrechl ne rattache pas cette vision à l'accident de Neuilly comme l'eifet à la cause; de plus, en parlant ainsi, il n'exprime évidemment qu'une opinion personnelle, puisqu'il dit que Pascal n'en a jamais parlé âpersonne, si ce n'est peut-être à son confesseur, et qu'on n'en a eu connaissance qu'après sa mort, par un petit écrit de sa main qui fut trouvé sur lui. Voici cet écrit exactement reproduit et figuré.

L'an de grâce 1654.

Lundi 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au Martyrologe.

Veille de saint Chrysogone, martyr et autres. Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi, Feu.

Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, Non des philosophes et des savants.

Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix '. Dieu de Jésus-Christ.

Deum meum et Deum vestrum,

* Ceci est la copie du papier écrit de la maia de Pascal. Dans la copie du parcliemiu laite par Louis Perier, et qui se trouve à la suite dans le manuscrit autographe, ou lit : « Certitude, joie, certitude, seutimeut, vue, joie. »

Ton Dieu sera mon Dieu.

Oubli du monde et de tout, hormis Dieu. Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Évangile.

Grandeur de l'âme humaine.

Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu.

Joie, joie, joie, pleurs de joie.

Je m'en suis séparé

Dereliquerunt me fontem aquœ vivœ.

Mon Dieu, me quitterez-vous?

Que je n'en sois pas séparé éternellement.

Cette est la vie éternelle ; qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, J.-C.

Jésus-Christ .

Jésus-Christ

Je m'en suis séparé; je l'ai fui, renoncé, crucifié '.

Que je n'en sois jamais séparé

Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Évangile.

' Ces derniers mots paraissent soulignés dans le papier de Pascal ; mais en examinant bien , on voit qu'il avait d'abord écrit : Je m'en suis séparé, expression qu'il avait fait suivre d'un trait, ainsi que plusieurs des lignes précédentes; puis, qu'après coup, et comme en surcharge, il a écrit au-dessus du trait : Je l'ai fui, etc.

Renonciation totale et douce, etc.

La copie du parchemin porte encore les lignes suivantes, avec cette note écrite en marge, par l'abbé Perier : « On n'a pu voir distinctement que certains mots de ces deux lignes (les deux premières). »

« Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.

» Éternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.

» Non obliviscar sermones tuos. Amen. »

Voilà ce que la philosophie, qui ne comprend rien aux choses de l'esprit de Dien \ a appelé par dérision l'Amulette ou le Talisman mystique de Pascal, ce que nous regardons, nous, comme une pièce admirable où le génie de ce grand homme a su, avec quelques traits rapides, esquisser tout le drame de l'âme et de la vie chrétienne, toute sa haute philosophie.

Quel est, en effet, le sens de cet écrit? Il n'est pas nécessaire, pour l'expliquer, d'écrire vingt et une pages i' -folio de commentaire, comme

' yon pcrciplt oux stotf spiridis Del. I Cor. 2, 14.

ce bon carme déchaussé à qui il avait été communiqué par la famille de Pascal. II est évident que, dans la nuit du 23 novembre, Pascal eut un ravissement ' de prière. L'àme de ce jeune savant, jusqu'alors avide de recherches, dévorée de l'orgueil de la science, toute remplie du sentiment de sa puissance et de son énergie naturelle, fut tout à coup illuminée par la grâce. Il comprit dès-lors l'inanité des efforts de la philosophie et de la science, pour résoudre le problème des destinées humaines. Les philosophes, les savants, s'embarrassent dans leurs contradictions, se perdent dans leurs obscurités et leurs ignorances, et ne peuvent arriver au Dieu qui peut seul remplir notre cœur, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu familier avec les hommes de simplicité et de foi, le Dieu de Jésus-Christ, le Dieu des petits et des humbles. Ce Dieu -là, on ne le trouve pas au bout des pénibles labeurs d'une raison orgueilleuse, mais au terme des voies d'humilité et d'abnégation qu'enseigne l'Évangile. L'âme humaine est grande, sans doute, et semble pouvoir toucher l'infini, mais elle est basse et misérable aussi, et le péché a établi entre elle et Dieu une séparation éternelle. Désormais elle ne connaîtra le vrai

' C'est le nom que INI. Faugère a douué à récrit de Pascal.

Dieu , elle ne se rapprochera de lui que par un médiateur, Jésus-Christ, le Dieu humble et crucifié, la voie, la vérité et la vie, alpha et oméga, point de départ et terme d'arrivée, voie et but, principe d'union et d'éternelle consommation. L'humilité de l'esprit, la renonciation totale et douce de la volonté, qui résument toute la morale de l'Évangile, conduiront seules à Dieu, seules maintiendront l'homme ^ en possession de Dieu. Ce sont les seules voies par lesquelles il se trouve et se conserve. N'est-ce pas là le programme anticipé de toute la philosophie de Pascal, en même temps que le programme de sa vie? Oui, tout est là, nous le verrons, grandeur et bassesse de l'homme, théodicée, morale, génie et simplicité, hautes vertus et humbles pratiques, actions héroïques et eau bénite.

De dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi, deux heures qui renfermèrent pour lui un siècle, l'éternité, Pascal eut une révélation du mystère chrétien. Un feu sacré embrasa son âme, l'inonda de lumière et de certitude, la pénétra de joie et de paix. Des larmes de joie et de bonheur mouillèrent son visage, et, pour conserver le souvenir de ces impressions célestes, pour renouveler à son gré, dans toutes les circonstances de sa vie, les sentiments délicieux qu'il avait alors éprouvés, il retraça l'his-

toire de cette nuit mystérieuse sur un papier et sur un parchemin qu'on trouva après sa mort, dans la doublure de son habit, et qu'il décousait et recousait soigneusement lui-même depuis huit ans chaque fois qu'il en changeait. Il tenait à garder toujours collée sur son cœur, cette expression d'une foi que la grâce y avait imprimée. Ainsi les anciens Juifs portaient leurs phylactères, usage adopté ensuite par un grand nombre de chrétiens ; ainsi saint Vincent de Paul portait toujours son symbole contre sa poitrine. A ces explications si simples , si conformes à la vie et aux écrits de Pascal, on préfère substituer une page de roman. « On était à la fin du » mois de novembre , à cette époque de l'année » où les premières tristesses de la nature se » conmiuniquent si facilement à l'âme et la dis- » posent aux tristes pensées. Le jour avait été » orageux et sombre et commençait à faire place » à la nuit. Pascal , qui , depuis sa terreur du » pont deNeuilly, a plus visité Port-Royal que » le monde , y est allé ce jour-là. H a conversé » avec sa sœur Jacqueline qui lui a fait honte » avec plus de force que jamais de la senteur de » ce bourbier d'oii il n'a pas le courage de » sortir. 11 a entendu M. Singhn déplorer les » vaines joies de la terre et le dangereux état » d'une âme qui remet toujours- au lendemain

84 PASCAL. - l» PARTIE.

» à secouer le joug du corps , quand la mort peut-

» être s'apprête à l'en afl'raiichir à jamais et à

» l'envoyer devant son juge. Pascal, rentre

» dans sa maison , où il vit seul depuis trois ans,

» s'abandonne à ces redoutables pensées. La nuit

» est venue depuis longtemps. Partagé entre les

» remords d'un monde où il a failli s'attacher ,

» et les nouveaux élans d'une piété qu'a ranimée

w sa terreur d'une mort éternelle, Pascal ne l'a

» pas aperçue. Entraîné par ses souvenirs, il

n redescend le cours de sa vie, d'une vie encore

» bien courte, et déjà, pourtant, marquée par

» de graves épreuves. Il voit son père, son con-

» stant modèle, lui donnant l'exemple d'une

» mort presque sainte, après lui avoir offert

» celui de la vie la plus pure ; il se voit lui-

» même, d'abord marchant dans le même che-

» min que son tendre et pieux guide , finissant

» par l'y devancer et entraînant avec lui sa jeune

» sœur ; puis , arrêté par les misérables liens de

» la science et de la joie mondaine , compromet-

» tant comme un insensé son salut éternel. Il se

» rappelle quelques-unes de ces scènes de di-

)) vertissement et d'ostentation auxquelles il

» prenait part hier encore , ces promenades en

» grand équipage au miheu de la foule d'une

» fête. La catastro[)he du \){)ut dcNeuilly appa-

» rait alors à sa mémoire et presque aussitôt à

VIE ET caractèrf:. «r,

» son imagination ; il voit ses chevaux se préci- » piter , sa voiture entraînée dans l'abîme et » lui-même avec elle , et cet abîme est celui de » l'éternité. C'est alors que sa raison se trouble » et fléchit, et que son imagination déchaînée la » domine de ses fantômes. Ce ne sont plus seu- » lement des idées, des souvenirs, des images » qui envahissent son cerveau affaibli et exalté » depuis longtemps par les souffrances et le » génie ; ce qu'il éprouve , ce sont de véritables » sensations cent fois plus vives que toutes celles » qui composent la vie des rêves , aussi vives , » aussi nettes, aussi déterminées , j'allais presque » dire aussi matérielles que celles de la veille la » plus active'. »

On peut accorder à cette page le mérite d'être un tour de force d'imagination , mais celui de la vérité lui doit être absolument dénié. Ne relevons pas quelques erreurs de détails , attachons-nous à la tendance générale. Que veut-on prouver ? Evidemment que Pascal était un fou , que la conversion du grand géomètre partaitd'un cerveau ébranlé , et même que tout phénomène

* De l'Amulette de Pascal, éttide sur les rapports de la, santé de ce grand homme à son génie; mémoire lu'ii l'Académie des sciences morales el politiques, par ^I. le !)'■ Lélut, le 14 décembre 1844; puis transformé en un vol. in-8" en 184f).— Voir p. IÔ8.

surnaturel n'est pas autre chose qu'une extase fantastique. On rapproche, en effet, des cas d'hallucination observés dans les hospices et les maisons de santé , la plupart des visions , des communications divines , des inspirations célestes, la plupart des prophéties. Pascal est un apologiste embarrassant; il fallait s'en défaire et le reléguer à Charenton ^ . On cherche partout confirmation à V/Egri somnia de Voltaire, que M. Lélut voudrait qu'on inscrivît même au bas des plus belles pensées. On ne se lasse pas de répéter que depuis l'accident de Neuilly le cerveau de Pascal était dérangé. Depuis Condorcet, nul ne fait défaut à la recommandation. On oublie seulement que les Provinciales et les travaux sur la Cycloïde suivirent l'accident de Neuilly et précédèrent les Pensées. Singulière contradiction ! écrirait-on au bas des pages des Provinciales, /Egri somnia ? Non, mais plutôt le commentaire que Voltaire voulait mettre à toutes les pages de Racine : Admirable, sublime, divin! Et, en elîet,

' La méthode de Descartes gêne beaucoup moins nos rationalistes. Aussi ne nous ont-ils jamais rien dit des visions ridicules qu'il dit avoir eues dans la nuit du 10 novembre 1619, et qu'il a racontées dans ses Oh/iupîca. C'est alors qu'il prétend avoir eu révélation de sa méthode : ce ne serait pas pour elle une recommandation. — Voir Annales de Philosophie chrétienne, t. XXX, p. 128.

les Provinciales ne sont-elles pas dirigées contre les Jésuites ? Preuve de génie et de haute raison ! Mais les Pensées sont des fragments d'une démonstralion delà religion chrétienne : Pascal était fou! Il n'y a plus qu'à répéter à chaque page, avec le grand ennemi du Christianisme : Hélas î encore! hélas Pascal ! on voit bien que vous êtes malade ! — 0 éloquence fanatique ! — Vrai discoîirs de malade l — 0 profondeur d' absurdités ^l Ces jugements contradictoires, du reste, sont une conséquence des contradictions qui se trouvaient dans Pascal lui-même, mélange de simplicité et de grandeur chrétiennes, et de petitesses et d'exagérations jansénistes. Quel malheur pour lui, à tout point de vue, d'avoir été sectaire!

Que-veut on? Que Pascal ait eu une vision qui aurait été l'hallucination d'un fou. Mais rien ne le prouve. L'Amulette est, en effet, la seule hase sur laquelle on puisse édifier les conjectures, puisqu'il n'en est question dans aucun auteur du temps. Or, 'pour nous, V Amulette signifie toute autre chose. En vain veut-on s'appuyer sur le témoignage de la famille de Pascal , qui , à la découverte du parchemin , crut y voir une espèce de mémorial qu'il gardait très-soigneusement pour conserver le souvenir d'ime chose qu'il vou-

' Notes de Voltaire.

88 PASCAL. — l"^" PARTIR.

lait avoir toujours présente à ses yeux et à son esprit^. Mais il n'est pas dit que ce fût le mémorial d'une vision. L'eùt-on dit, que ce ne serait qu'une conjecture , puisque Pascal n'en avait jamais parlé de son vivant.

On ose bien invoquer le témoignage de Brienne qui , dans une lettre adressée à M"'" Perier , on date du 7 septembre 1 668 , s'exprime ainsi : « On » m'a dit que vous saviez des histoires admi- » râbles de songes, de sorciers, sortilèges, appa- » ritions, etc. J'en fais un petit recueil et je » voudrais que vous pussiez voir ce que j'ai déjà » écrit. Je ne mets rien dans mon livre que de » très-exact et de très-vrai , et de plus circon- » stancié que je puis. Si vous pouvez m'envoyer » quelque chose de ce genre ou si vous en appre- » nez de personnes bien sûres , je vous supplie » de me faire cette grâce. Toutes ces choses, » lorsqu'elles sont véritables, sont de grandes » preuves de la religion.

» Faites-moi , à propos de cela , faire une » copie du billet qu'on trouva sur M. Pascal, » dont M. de Roannez m'a parlé, figuré comme » il est, feu, flamme, jour de St. Ckrysogone. Je » serais bien aise de l'avoir ^ »

* Pensées, Fragments et Le! très, 1. 1, p. 21 1 . 2 Voir celte \t\Xte ^ Pensées, Fragments^ 1. 1, p. 392.— Le passdge cité est à la page 397.

Nous ne voyons pas quelle conclusion on peut tirer de cette lettre, sinon celle-ci, que Brienne croyait aux sorciers, ce qui se comprend d'un tel personnage. V à-propos de cela ne prouve pas, il nous semble, que Brienne lui-même rapportât le billet à une vision. L'eùt-il fait, que la question ne serait pas beaucoup plus avancée. Singulière autorité vraiment que celle de ce bizarre personnage, tour-à-tour courtisan, chartreux , oratorien , et en même temps , escroc , extravagant et déréglé , dont la conduite désespéra sa famille qui le fit successivement renfermer dans divers monastères, et en particulier à Saint-Lazare, maison de correction et hôpital de fous ' !

Le premier témoignage imprimé qui fasse foi de la prétendue vision de Pascal est donc toujours le Recueil d'Utrechl. Or le Recueil est de 1740, plus de quatre-vingts ans après l'événement. Peu importerait, si l'auteur avait puisé à une source authentique. Mais sur quoi s'appuiet-il '] Nous l'avons dit, sur une simple conjecture. Il n'y avait ni mémoire, ni monument qu'il put consulter, puisque l'histoire de la nuit du 23 novembre n'a été connue qu'après la mort de

• La maison de Saint-Lazare avait alors C3tte double destination, en m 'me temps qu'elle ttait le siège de la Congrégation de la Mission.

90 PASCAL. — Ire PARTIE.

Pascal , et qu'il atteste que Pascal n'en a jamais parlé à personne, si ce n'est peut-être à son confesseur. Dirons-nous avec M. Lélut que le confesseur a été indiscret? Mais le Recueil n'insinue en aucune manière qu'il y ait eu indiscrétion. Inutile, par conséquent, de rechercher avec M. Lélut si l'indiscret a été Sacy ou Singlin, ou tous les deux à la fois. L'ouverture faite au confesseur n'est encore qu'une conjecture du Recueil, suite de la première. Pascal n'a parlé de vision à personne par la raison excellente qu'il n'eut jamais de vision. Son silence h. cet égard, le silence de tous les contemporains, est une preuve péremptoire que la conjecture du Recueil d'Utrecht n'a aucune réalité. Car si Pascal avait eu ou cru avoir une vision véritable , il se serait regardé comme obligé de faire servir ce fait prodigieux à la défense de sa cause, lui qui a tant parlé du miracle opéré sur sa nièce Marguerite. M'"^ Perier la première en eût reçu communication, car elle nous a dit que son frère avait en elle.une confiance absolue : « Mon frère m'a toujours fait la grâce » de vivre avec moi sans aucune réserve , et de » me communiquer les plus secrets sentiments » de son cœur ' . » De leur côté , les sœurs de Pascal n'eussent pas manqué de publier ce fait

* Lettres, Opusc, etc., p. 9o.

comme une marque de la protection du Ciel sur leur frère. For I -Royal, toujours à la recherche des miracles , eut embouché la trompette , et aurait cru, en se taisant, dérober à Dieu sa gloire.

Cette discussion nous donne peut- être le droit de regarder déjà l'abîme imaginaire comme une autre légende fabuleuse. Après avoir raconté l'accident de Neuilly , Bossut ajoute : « On se » représente sans peine la commotion que dut » recevoir la machine frôle et languissante de » Pascal. Il eut beaucoup de peine à revenir d'un » long évanouissement ; son cerveau fut telle- » ment ébranlé que, dans la suite , au milieu de » ses insomnies et de ses exténuations , il croyait » voir dé temps en temps , à côté de son lit, un » précipice prêt à l'engloutir '. » Bossut rattache aussi à l'accident de Neuilly lespèce de vision ou d'extase qu'il aurait eue peu de temps après.

Quelle peut être l'origine de ce bruit dont il n'existe pas de trace dans les monuments contemporains? L'abbé Grégoire^ a remarqué que la première mention de Vabinie imaginaire se

' Introcl. at/x OEuvres de Pascal, p. xxxii. 2 Grégoire ne cite pas, mais mentionne seulement la lettre de Boileau. Ruines de Port-Rmjal, in-S-, 1809, p. 83.

02 PASCAL. - l'e PARTIE.

trouve dans une lettre d'un abbé Boileau qui porte ce titre : A une demoiselle. DifficiiUé de fixer et de guérir une personne dont Vimagination est frappée. Deux histoires à ce sujet, dont la première regarde M. Pascal. Cette lettre contient le passage suivant :

« Voilà ce que c'est que d'avoir plus d'esprit » que les autres. On raisonne bien autrement. » Tous ces gens-là qui passent pour clairvoyants » n'y voient goutte en comparaison de vous , ou » voient tout de travers : oii ils n'aperçoivent » qu'un chemin uni, vous voyez d'affreux préci- » pices. Cela me fait souvenir de M. Pascal, dont » la comparaison ne vous déplaira pas, car vous » savez qu'il avait de l'esprit , qu'il a passé dans » le monde pour être un peu critique, et qu'il » ne s'élevait guère moins haut , quand cela lui » plaisait, que le P. M. (sans doute Mallebranche). » Cependant, ce grand esprit croyait toujours » voir un abîme à son côté gauche, et y faisait » mettre une chaise pour se rassurer. Je sais l'his- » toire d'original . Ses amis, son confesseur, son » directeur, avaient beau lui dire qu'il n'y avait » rien à craindre , que ce n'étaient que des » alarmes d'une imagination épuisée par une » étude abstraite et métaphysique : il convenait » de tout cela avec eux , et , un quart-d'heure

» après , il se creusait de nouveau le précipice » qui l'effrayait ' . »

Un an après la publication de cette lettre , Voltaire écrivait à 'sGravesande : «Pascal croyait toujours , pendant les dernières années de sa vie, voir un abîme à côté de sa chaise : faudrait-il pour cela que nous en imaginassions autant? Pour moi , je vois aussi un abîme, mais c'est dans les choses qu'il a cru expliquer. Vous trouverez dans les Mélanges de Leibniz que la mélancolie égara sur la fin la raison de Pascal^; il le dit même un peu durement. Il n'est pas étonnant, après tout, qu'un homme d'un tempérament délicat, d'une imagination triste, comme Pascal, soit, à force de mauvais régime, parvenu à déranger les organes de son cerveau. Cette maladie n'est Ai plus surprenante ni plus humiliante que la fièvre et la migraine. Si le grand Pascal en a été attaqué, c'est Samson qu\ perd sa force. » Voltaire accusait déjà Pascal de folie , mais au moins avec modération. Il sera

* Lettres sur différents sujets de morale et de piété. Paris, iii-12, t. I, 1737, p, 20G-207. Le second volume n'a été publié qu'eu 1742.

2 On ne trouve que ce mot dans les Leihnifiana .- « Ku voulant approfondir les choses de la religion, il est devenu scrupuleux jusqu'à la folie. » On comprend ce mot de Leibniz, dont le quasi-déisme ne devait guère aimer les excès jansénistes. (Voir M. Sainte-Beuve, Vort-Royal, t. III, p. 28G.

9i PASCAL. — !«•• PARTIE.

plus tard bien plus violciii et bien plus injurieux. C'est donc lui qui a vraiment déterré l'anecdote de l'abîme qu'on ne serait jamais allé chercher dans la lettre de Boileau , et depuis , tout le monde s'est emparé de sa découverte, et a cru devoir parler de l'abîme de Pascal en langage propre ou métaphorique. Les expressions de Voltaire prêtaient aux deux interprétations.

C'est à la double source de Voltaire et de Boileau qu'a puisé sans doute Bossut. Mais il s'est cru obligé d'adoucir quelques traits, car Voltaire et Boileau disent que Pascal croyait toujours voir un abîme ; pour Bossut, ce n'était que de temps en temps et durant ses insomnies. Il y a bien plus de diversité encore dans les écrivains qui ont parlé ensuite de l'abîme imaginaire , soit qu'ils retracent les circonstances, soit qu'ils recherchent la cause de cette cruelle hallucination.

M. Lélut , après avoir lu à l'Académie des sciences morales et politiques^ la lettre que nous venons de transcrire, s'est demandé ensuite si l'abbé Boileau était un auteur grave et digne de confiance; s'il avait examine quelquefois cet ordre de questions et était juge compétent; comment il savait V histoire d'original.

' Séance du 2 août 1845.

A cet égard, nous n'avons rien à contester. Il est certain que l'abbé Boileau (qu'il ne faut pas confondre avec le frère du satirique), sans être un grand génie, avait eu de la réputation de son temps, comme écrivain, plume élégante, sorte de bel esprit, et même comme théologien : aussi était-il beaucoup consulté. Ses relations étaient étendues et distinguées. Il fut ami de Mascaron, du cardinal de Noailles, correspondant de Fénelon, en rapport d'intimité avec beaucoup d'autres grands personnages. Les honneurs ne lui manquèrent pas. Docteur de Sorbonne, investi de la confiance de personnes influentes, il parcourut le cercle des dignités ecclésiastiques. Dans ses ouvrages assez nombreux, consistant surtout en biographies, il avait examiné plusieurs faits semblables à celui qu'il rapporte de Pascal. Souvent même il avait été appelé, comme théologien, à résoudre des questions analogues. C'était de plus un janséniste ardent. Il était entré dans le parti par la maison de Luynes, dont il avait élevé les enfants. Il entretint toujours avec Port-Royal des relations intimes, et il déplore, dans une lettre, la mort de Sacy, comme celle de l'ami le plus tendre. Est-ce par Sacy qu'il avait su l'histoire d'original? Sacy serait-il le directeur qui cherchait à rassurer l'imagination effrayée de Pascal?

On ne saurait donc accuser la bonne foi ni la compétence de l'abbé Boilcau. Mais, «qu'on veuille bien se rendre compte, dit très-à-propos ici M. Sainte-Beuve; l'abbé Boileau a pour but de rassurer une demoiselle qui a des terreurs ou des vapeurs, et il lui cite une historiette qu'il tient d'original, dit-il, mais qu'il adapte un peu à la circonstance, comme il arrive toujours en pareil cas. La mémoire devient complaisante ; on redit à peu près ce qu'on a entendu autrefois; seulement l'a joeu près, sur quoi porle-t-il? En quoi s'écarte-t-il de l'exacte vérité? Pascal voyait toujours un abîme! Mais quand il sortait dans la rue, quand, trois mois avant sa mort, il faisait cette charité à cette belle jeune fiille, en s'en revenant de l'église Saint- Sulpice \ ce jour-là il marchait droit et n'avait pas d'abîme. Ainsi il faut modifier le toujours. Cela dura peut-être quelques semaines seulement. Et à quelle époque? Les conteurs d'anecdotes s'embarrassent bien de ces détails! Allons, point de rigorisme pourtant ; je ne veux pas tout-à-fait supprimer

* Port-Royal, t. III, p. 288. — Un jour, en revenant de la messe, Pascal rencontra une jeune fille de quinze ans qui lui demanda l'aumône. Frappé du danger auquel son âge et sa beauté exposaient sa vertu, il la remit entre les mains d'un bon prêtre et pourvut à st'.s besoins jusqu'à ce qu'il lui trouvât une bonne condition, cachant au prclre et à la jeune lille le nom du bienfaiteur. (Vie de Pascal. Lctt., Opusc, etc., p. 30.)

ni combler l'abîme, il a servi et peut encore servir à de belles métaphores... Mais si tout autre qu'un poète, si un de ces savants qui se piquent de rigueur, si un physiologiste (M. Lélut, par exemple) venait, sur la foi de cette anecdote, réclamer Pascal comme un de ses malades et faisait mine de le traiter en conséquence, oh ! alors, au nom du bon sens comme du bon goût, nous lui dirions : Ilola l »

D'un autre côté, on peut objecter encore ici le silence absolu qui a été gardé sur l'abîme imaginaire jusqu'à 1735, par les écrivains si nombreux qui ont parlé de Pascal. Le Journal des Savants, d'octobre 1737, après avoir cité la lettre de l'abbé Boileau , ajoutait : Nous n'en avions jamais entendu parler. A cette époque, vraisemblablement, tout le monde aurait pu tenir ce langage. Enfin les versions si diverses, si contradictoires qui existent sur ce point, ne seraient-elles pas une preuve qu'il n'y a rien de bien certain dans toutes ces allégations ? Tout au plus pourrait-on dire qu'au milieu de ses plus cruelles souffrances et seulement dans les derniers temps de sa vie , Pascal fut victime d'une hallucination , et qu'alors de temps en temps son imagination ébranlée creusait à ses côtés un abîme.

98 l'ASCAL. — Ire PARTIE.

SECONDE CONVERSION. M. ET MUo DE ROANNEZ.

Quoi qu'il en soit de tous les faits que nous venons de discuter, l'accident de Neuilly, la vision, l'abîme, ils ne furent certainement pas la cause de la seconde conversion de Pascal, et n'eurent aucune action sérieuse sur ses idées et sa vie.

Nous avons laissé Jacqueline à Port-Royal. Du fond de sa retraite, sa pensée et ses vœux se portaient toujours vers le frère qu'elle avait laissé dans le siècle, livré à des mondanités que lui exagérait son jansénisme et qu'elle regardait comme le principe d'une éternelle damnation. ]\Ime perier était malade, et elle craignait de la perdre. Dans une lettre qu'à cette occasion elle adresse à M. Perier, elle fait tout-à-coup trêve à sa douleur pour se souvenir de ce frère : « Comme » je sais que Dieu est proche des affligés, et qu'il » écoute favorablement leurs prières, j'y joins » mon pauvre frère, et je vous supplie d'en faire » autant, afin que Dieu daigne se servir de » cette affliction, pour le faire rentrer dans lui- » môme et lui faire ouvrir les yeux sur la vanité » de toutes les choses du monde ^ » Et vers la

* Lettr., Opusc. ^etCy p. 350.

fin de la lettre, croyant déjà sa sœur auprès de Dieu, elle la charge encore de prier pour son frère.

Cette lettre est du 31 juillet 1653. M'"'= Perier revint à la vie, et le 8 décembre 1634 Jacquo^ line lui écrit : « 11 n'est pas raisonnable que vous » ignoriez plus longtemps ce que Dieu opère » dans la personne qui nous est si chère; mais » je désire que ce soit lui-même qui vous l'ap- » prenne, afin que vous en puissiez moins dou- » ter. Tout ce que je vous puis dire, n'ayant pas » de temps, c'est qu'il est, par la miséricorde » de Dieu, dans un grand désir d'être tout à lui, » sans néanmoins qu'il ait encore déterminé dans » quel genre de vie; et qu'encore qu'il ait de- » puis plus d'un an un grand mépris du monde, » et un dégoût presque insupportable de toutes » les personnes qui en sont, ce qui le devrait » porter selon son humeur bouillante à de grands » excès , il use néanmoins en cela d'une modé- » ration qui me fait tout-à-fait bien espérer... Il » est tout rendu à la conduite de M. S. (Singlin), » et j'espère que ce sera dans une soumission » d'enfant, s'il veut de son côté le recevoir, car il » ne lui a pas encore accordé; j'espère néan- » moins qu'à la fin il ne nous refusera pas.

» Quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait » depuis longtemps, cela ne l'éloigné nulle-

» meut de son entreprise, ce qui montre (]uc » ses raisons d'autrefois n'étaient que des pré- » textes. Je remarque en lui une humilité et une » soumission, même envers moi, qui me sur- » prend. Enfin, je n'ai plus rien à \ous dire, » sinon qu'il paraît clairement que ce n'est plus » son esprit naturel qui agit en lui K »

Le Recueil d'Utrecht nous apprend l'occasion de cette lettre^. Au milieu de ses dissipations, Pascal venait néanmoins de temps en temps visiter sa sœur à Port-Royal. Jacqueline, s'inspirant de sa piété et de sa tendresse, faisait des clforts à la fois doux et énergiques pour toucher son âme et l'arracher à ses mondanités et à des engagements qu'elle regardait comme coupables. Mais, ainsi qu'elle vjent de nous le dire ellemême , Pascal prétextait sa santé , les ordonnances des médecins qui lui imposaient une vie facile , une vie de dissipation et de plaisir , et l'empêchaient de se livrer aux pratiques dures et sérieuses du christianisme. Vers la fin de septembre 1654, Jacqueline nous l'apprendra bientôt , les visites à Port-Royal commencèrent à devenir plus fréquentes. Le 8 décembre de cette année, jour de la Conception^, Pascal était au

' Lettres, Opusc, etc., p. 3.52.

'^ Jour de double triomphe pour Jacqueliac : en 1G40, elle

parloir avec sa sœur. Le sermon vint à sonner. Il la quitta et entra dans l'église. Le prédicateur montait en chaire, c'était Singlin. Le discours roulait sur le commencement de la vie chrétienne et l'importance de la sainteté. Singlin prouvait qu'un chrétien ne saurait s'engager dans une charge ou dans le mariage à la manière des gens du monde , qui n'agissent que par des raisons naturelles, mais après avoir consulté Dieu et s'être inspiré de sa grâce et de la pensée de l'éternité. Pascal avait la certitude que le prédicateur n'avait pu être prévenu de sa présence ; aussi crut-il que Dieu lui-même s'adressait à lui par la bouche de son ministre , et se fît-il l'application des vérités qu'il venait d'entendre. Sous cette impression toute nouvelle, il retourne auprès de sa sœur qui le confirme dans sa résolution et le jour même écrit à M"'* Perier la lettre que nous avons transcrite.

Mais c'est dans une autre lettre de Jacqueline, du 25 janvier 1655 *, adressée encore à M"'^ Perier, qu'il faut aller chercher tous les détails

avait gagné le prix de la Tour aux Palinods de Rouen, par ses Stances sur la Conception de la Vierge; en 1G54, elle gagnait son frère, (Voir ces Stances, Lettres, Opusc, p. 130, et sur les Palinods, ib.^ appendice u" vi, p. 48 1.)

' Cette lettre ne fdt achevée que le 8 février. -Voir Lettres, Opuftc, ctc , p. .3G2.

102 PASCAL. — Ire PARTIE.

de la conversion de Pascal. «Je ne sais, disait » Jacqueline , si j'ai eu moins d'impatience de » vous mander des nouvelles de la personne que » vous savez , que vous d'en recevoir ; et néan- » moins , il me semble que, n'ayant point de » temps à perdre , je n'ai pas dû vous écrire plus )) tôt , de crainte qu'il ne fallût dédire ce » que j'aurais trop tôt dit. Mais à présent les » choses sont en un point qu'il faut vous les faire » savoir, quelque succès qu'il plaise à Dieu d'y » donner.

)) Je croirais vous faire tort si je ne vous in- » struisais de l'histoire dès le commencement, » qui fut quelques jours devant que je vous en » mandasse la première nouvelle, c'est-à-dire » environ vers septembre dernier. Il me vint » voir, et à cette visite il s'ouvrit à moi d'une » manière qui me fît pitié , en m'avouant qu'au » milieu de ses occupations qui étaient grandes , » et parmi toutes les choses qui pouvaient contri- » buer à lui faire aimer le monde , et auxquelles » on avait raison de le croire fort attaché , il était » de telle sorte sollicité de quitter tout cela , et » par une aversion extrême qu'il avait des folies » et des amusements du monde , et par le re- » proche continuel que lui faisait sa conscience, » qu'il se trouvait détaché de toutes choses d'une » telle manière, qu'il ne l'avait jamais été de la

» sorte ni rien d'approchant; mais que d'ailleurs » il était dans un si grand abandonnement du » côté de Dieu, qu'il ne sentait aucun attrait de » ce côlé-là ; qu'il s'y portait néanmoins de tout » son pouvoir , mais qu'il sentait bien que c'était )) plus sa raison et son propre esprit qui l'ex- » citait à ce qu'il connaissait le meilleur, que » non pas le mouvement de celui de Dieu ; et » que, dans le détachement de toutes choses où » il se trouvait, s'il avait les mêmes sentiments » de Dieu qu'autrefois, il se croyait en état de » pouvoir tout entreprendre ; et qu'il fallait qu'il » eût en ces temps-là d'horribles attaches, pour » résister aux grâces que Dieu lui faisait et aux » mouvements qu'il lui donnait. Cette confession » me surprit autant qu'elle me donna de joie : » et dès lors je conçus des espérances que je n'a- » vais jamais eues, et je crus vous en devoir » mander quelque chose , afin de vous obliger à )) prier Dieu. Si je racontais toutes les autres vi- » sites aussi en particulier, il faudrait écrire un » volume, car depuis ce temps elles furent si )i fréquentes et si longues, que je pensais n'avoir )) plus d'autre ouvrage à faire ; je ne faisais que » le suivre sans user d'aucune sorte de persua- » sion , et je le voyais peu à peu croître de telle » sorte que je ne le connaissais plus , et je crois » que vous en ferez autant que moi si Dieu cou-

104 PASCAL. — U'i PARTIE.

» tinue son ouvrage , et particulièrement en » l'humilité, en la soumission, en la défiance et » au mépris de soi-même, et au désir d'être » anéanti dans l'estime et la mémoire des hom- ') mes. Voilà ce qu'il est à cette heure. Il n'y a » que Dieu qui sache ce qu'il sera un jour^ »

Résumons ces dépositions de Jacqueline dans le procès que nous instruisons en ce moment, et remarquons d'abord que ces lettres ne sont pas adressées à la postérité , mais à une sœur, dans ces confidences et ces épanchements de l'amitié qui ne trompent jamais. Dans le cours de ses visites si fréquentes , Pascal a dû tout dire à Jacquehne , lui ouvrir son âme tout entière, lui faire part de toutes ses impressions, lui communiquer et les mouvements intérieurs de la grâce et les événements extérieurs qui pouvaient influer sur ses déterminations. De son côté, Jacqueline n'avait rien à dissimuler avec jyjme Pei-iei-. S'adressant à sa sœur, elle n'était pas gênée par le besoin de ménager l'honneur de son frère , de couvrir ses faiblesses, d« taire les circonstances qui auraient dénoté une imagination exaltée jusqu'à la superstition et à la folie. D'autant plus que là où nos contemporains ne voient qu'hallucination et rêves d'un cerveau

' [.clfres, Opusc, etc., p. n.îO 3ô8.

VIE ET CARACÏÈHE. 105

malade, elle aurait \u action divine et miracle de la grâce.

Or, que nous apprend Jacqueline ? Dans sa lettre du 8 décembre 1654, elle nous dit que Pascal était (lepiiis plus d'un an dans un grand mépris du monde et im dégoût presque ùisupportable de toutes les personnes qui en sont. Puis, dans sa lettre du 25 janvier 1655, elle fixe la vraie date de sa conversion : Vers la fin de septembre dernier, il me vint voir, etc., et, à partir de ce jour, les visites deviennent si fréquentes que Jacqueline n'a plus d'autre occupation. Or, l'accident de Neuilly serait, à en croire Bossut, du mois d'octobre; Pascal a fixé lui-même au 23 novembre la date de la vision ; l'abîme imaginaire n'aurait été que l'enfantement de son cerveau ébranlé par la vision et l'accident de Neuilly : trois faits connexes, nous a-t-on dit, qui ont déterminé la grande conversion, et sont néanmoins postérieurs d'une année à ses invincibles dégoûts du monde , d'un mois ou deux à la confession faite à Jacqueline en septembre 1654 , à l'aversion qu'il lui témoigne pour les folies et les amusements du siècle , aux sollicitations de la grâce qu'il ressent alors, aux remords de sa conscience, à un tel détachement de toutes choses qu'il ne l'avait jamais semblablement éprouvé, aux efforts qu'il fait, malgié l'abandon-

nement du côté de Dieu , pour se porter à la piété et aux sacrifices de la vie chrétienne ! Notons encore que la conversion commencée dès 1653, si fortement résolue en septembre 1654, n'est pas encore achevée au 8 décembre de la même année, malgré Neuilly, la vision, les frayeurs de Pascal en présence de la mort qui l'auraient rejeté vaincu , anéanti, dans toutes les pratiques d'une dévotion exagérée et superstitieuse ! Que sont donc ces faits dans la vie de Pascal ? S'ils sont authentiques, ils ne paraissent pas y tenir grande place et avoir entraîné des conséquences bien graves. Pourquoi donc tant insister sur ces faits? Nous l'avons dit : pour diminuer et anéantir l'autorité d'un des plus grands apologistes du christianisme, il faut prouver qu'il était malade et fou. Le mot d'ordre a été donné par le général de la philosophie antichrétienne : capitaines et simples combattants ne se lassent pas de répéter qu'à partir de l'accident de Neuilly, le cerveau de Pascal était dérangé! Tel était, dans les riches dépouilles de Pascal, le seul legs qu'eussent trouvé à transmettre à leurs fils Voltaire et Condorcet !

Au sortir du sermon de Singlin et de l'entretien avec sa sœur, lesrô3olutions de Pascal étaient devenues plus fixes et plus arrêtées. La difficulté était de choisir un guide. Il était déjà trouvé dans

la pensée de Jacqueline, mais, par un reste d'indépendance, Pascal hésitait encore. Il se rend enfin aux observations pressantes de sa sœur, et choisit Singlin. Tout n'était pas fait pourtant. Pascal était pour le pauvre Singlin un pénitent fort embarrassant, aussi ne pouvait-on le déterminer à se charger de sa conduite. On lui donne de si bonnes raisons, qu'il consent d'abord, puis il s'enfuit et va se cacher à Port-Royal-des- Champs. Pascal veut l'y suivre. Singlin s'y oppose, car il a retiré sa première parole et n'est pas encore résolu à se charger de lui. Il a besoin de consulter Dieu et, en attendant, il constitue Jacqueline directrice de son frère. Il surmonte enfin ses hésitations, revient à Paris décharger Jacqueline d'une dignité bien lourde pour elle, et reçoit l'illustre pénitent. Pour l'arracher aux séductions du duc de Roannez que Pascal devait bientôt convertir, il l'envoie d'abord dans une des maisons du duc de Luynes, le protecteur et le maître d'hôtel du parti janséniste. C'était une sorte de succursale de Port -Royal -des- Champs. Là Pascal obtient une cellule parmi les solitaires dont il mène la vie; et comme Singlin était obligé de rester à Paris, il pourvoit son pénitent d'un directeur, homme incomparable, dont il fut tout ravi, aussi était-il de bonne

108 PASCAL. - l'« PAnTIK.

race '. Ce directeur était Sacy, avec qui Pascal aura bientôt la fameuse conversation sur Epiclète et sur Montaigne.

Les affaires de Pascal l'obligeant à revenir à Paris, il demanda et obtint une chambre à Port- Royal, ne voulant pas qu'on connût son retour. On s'en douta néanmoins un peu, mais par pure conjecture. Les uns disaient qu'il s'était fait moine, d'autres ermite, d'autres qu'il était à Port- Royal : il le savait et ne s'en souciait guère *.

C'est au commencement surtout que la conversion de Pascal aurait dû être sombre et mélancolique, comme on se plaît à nous la peindre. Car alors il était dans toute l'ardeur de son zèle, dans toute l'énergie de ses premiers efforts ; du premier bond le bouillant néophyte aurait dû arriver à l'extrême limite. Il n'en était rien cependant. Sa conduite était simple et unie, pleine de modération et de gaîté. Jacqueline, en effet, lui écrivait le 19 janvier 1655 : « J'ai autant de » joie de vous trouver gai dans la solitude, que » j'avais de douleur quand je voyais que vous » l'étiez dans le monde. Je ne sais néanmoins

' Kxpression de Jacqueline. Voir IMtres, Opmc, etc., p. 302.— Pour tout ce récit, voir toute la suite de la lettre, p. 3âS-3fi:5.

- Lffh:, Optisc, p. 3f)2

» comment M. de Sacy s'accommode d'un pé- » nitent si réjoui, et qui prétend satisfaire aux » vaines joies et aux divertissements du monde, » par des joies un peu plus raisonnables et par » des jeux d'esprit plus permis, au lieu de les » expier par des larmes continuelles. Pour moi » je trouve que c'est une pénitence bien douce, » et il n'y a guère de gens qui n'en voulussent )> faire autant K »

Et néanmoins il avait été impatient d'abandonner tout ce qui avait encore quelque apparence de grandeur, et Jacqueline s'étonnait qu'il eût sitôt reçu cette grâce et cessé déjà d'être importuné de la senteur du bourbier qu'il avait embrassé avec tant d'empressement ^. Elle lui faisait admirer en cela la miséricorde divine, puis elle ajoutait en langage magnifique : « 11 en faut dire » de même de la cuiller de bois et de la vais- » selle de terre : c'est l'or et les pierres précieu- » ses du christianisme; il n'y a que les princes » (jui en doivent avoir à leur table ; il faut être » vraiment pauvre, pour mériter cet honneur » qui doit être absolument dénié à ceux qui » sont roturiers... Mais ce qui me console est que » cette sorte de principauté n'est pas héréditaire, » et que comme on la peut perdre après l'avoir

* Lelfj:, Opiisc, p. 353.

' Lettres, Ojmsc, p. 354.

» possédée, on peut aussi l'acquérir après l'avoir » longtemps méprisée; et une des meilleures » voies, à mon sens, est de faire comme si on l'a- » vait déjà, non pas par usurpation ou par hypo- » crisie, mais pour passer de l'appauvrissement à » la pauvreté, comme on va de l'humiliation à » l'humilité : Dieu nous en fasse la grâce ' ! »

Il est vrai que Pascal poussa un peu trop loin le mépris du luxe, et qu'il alla jusqu'à la malpropreté. L'aimable Jacqueline, dans une lettre charmante, crut devoir le rappeler au soin de sa personne et lui adresser une recommandation en faveur du balai. « On m'a congratulée pour la » grande ferveur qui vous élève si fort au-dessus » de toutes les manières communes, que vous » mettez les balais au rang des meubles super- » tlus... 11 est nécessaire que vous soyez, au » moins durant quelques mois, aussi propre que » vous êtes sale, afin qu'on voie que vous réus- » sissez aussi bien dans l'humble diligence et » vigilance sur la personne qui vous sert, que » dans l'humble négligence de ce qui vous tou- » che; et, après cela, il vous sera glorieux, et » édifiant aux autres, de vous voir dans l'or- » dure; s'il est vrai toutefois que ce soit le plus » parfait, dont je doute beaucoup, parce que

» saint Bernard n'était pas de ce sentiment ^. » La santé de Pascal s'était un peu améliorée depuis sa conversion. 11 avait éprouvé avec sa sœur, que la santé dépend plus de Jésus-Clirisl que d'JIippoerate, et que le régime de l'âme ijuéril le corps ^.

Un des premiers usages que Pascal fit de sa santé, fut d'amener aux mêmes sentiments que lui deux hommes qu'il s'était attachés par la beauté de son génie, Domat et le duc de Roannez. Domat était compatriote de Pascal, et plus jeune que lui de deux ans. Il est connu dans les sciences par son ouvrage des Lois civiles dans leur ordre naturel, et dans nos histoires, par sa liaison intime avec Pascal, qui lui légua en mourant ses papiers les plus secrets, et par ses nombreuses relations avec toute la société de Port- Royal, qui recourait souvent à ses lumières et le consultait môme sur des matières de théologie. Dès sa jeunesse il avait uni l'étude de la religion à celle du droit, ce qui ne l'empêchait pas de s'occuper en môme temps de sciences mathématiques. Ce fut sur ce terrain de la science, que commença entre Pascal et lui une amitié que resserra bientôt la communauté des sentiments

' Lettre du 1" décembre 1655. — Lettres, Opusc, etc., p. 374.

* Lettres, Opusc, p. 355.

112 PASCAL. -Ir' PARTIR.

religieux et qui demeura fidèle jusqu'à la mort : Domat reçut le dernier soupir de son ami '.

Le duc de Roannez ayant perdu son père dès l'âge de huit ou neuf ans, passa entre les mains de son grand-père qui le confia à un gouverneur avec mission de lui donner l'ah' de la cour et de lui apprendre à jurer, manière que devait prendre un jeune seigneur. Le grand-père mourut bientôt, et le duc de Roannez fut abandonne à lui-même dès l'âge de treize ans. Quelques années plus tard, il fit connaissance avec Pascal qui était son voisin. Il était encore bien jeune, quoique Marguerite Perier ne puisse préciser l'âge, puisque Nicole parle de lui comme d'un enfant ^, en rapportant, dans son Traité de l' éducation d'un prince, les trois Discours que Pascal lui aurait adressés sur la condition des grands ^.

Dans ses entretiens avec son jeune ami, Pascal s'élevait contre les défauts trop naturels à ceux

* Voir une lettre et des Pensées, par Domat; Pensées, Fragments et Lettres, t. II, p. 405 et suiv.

* Le duc de Roannez devait avoir alors une vingtaine d'années. C'est sans doute peu de temps après la mort de Pascal, arrivée en 1G62, qu'on écrivit les Discours sur la cmidition des Grands. Or, ISicole nous apprend qu'ils ont été rédigés neuf ou dix ans après qu'ils avaient été prononcés. Ils seraient donc de 1G.>2 ou 1053, et en 1G55 le duc de Roannez avait environ vingt-quatre ans.

2 Pensées, Lettres, Fragments^ 1. 1, p. 339 et suiv.

qui sout nés au sein des grandeurs et de la fortune. Ils se méconnaissent eux-mêmes, et s'imaginent que tous les biens dont ils jouissent, leur sont dus et font comme partie de leur être, de sorte qu'ils ne se considèrentjamais dans l'égalité naturelle avec les autres hommes. Tout remplis des avantages extérieurs dont ils se trouvent en possession, ils n'ont aucun égard aux qualités plus réelles et plus estimables, ne font aucun effort pour les acquérir, persuadés que leur seul titre de grand doit leur attirer tous les respects, sans être soutenu par la science et la vertu. Trouvant dans leur condition les moyens de satisfaire leurs inclinations vicieuses, l'orgueil et la débauche, ils ne mettent jamais leur grandeur à servir les hommes, mais à les traiter avec outrage et à s'abandonner à toute sorte d'excès.

Tels sont les défauts auxquels veut remédier Pascal dans les trois discours que nous a conservés Nicole. Ce sont ses pensées et ses sentiments , c'est bien aussi son style , quoiqu'à dix ans de distance , Nicole ne puisse nous garantir l'exactitude des expressions ; mais , comme il l'ajoute , tout ce que disait Pascal faisait une impression si vive sur l'esprit, qu'il n'était pas possible de l'oublier. Pascal adressait au jeune duc et pair ce fier et superbe langage : « 11 n'est » pas nécessaire parce que vous êtes duc que je

ni PASCAL. — I" PARTIE.

» VOUS estime , mais il est nécessaire que je vous » salue. Si vous êtes duc et honnête homme , je » rendrai ce que je dois à l'une et à l'autre de » ces qualités. Je ne ' vous refuserai point les » cérémonies que mérite votre qualité de duc , » ni l'estime que mérite celle d'honnête homme. » Mais, si vous étiez duc sans être honnête » homme, je vous ferais encore justice, car en » vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre » des hommes a attachés à votre naissance , je » ne manquerais pas d'avoir pour vous le mépris » intérieur que mériterait la bassesse de votre j) esprits »

Nicole nous apprend qinme des choses sur lesquelles Pascal avait plus de vues était l'instruction d'un prince que l'on tâcherait d'élever de la manière la plus proportionnée à l'état où Dieu l'appelle , et la plus propre pour le rendre capable d'en remplir tous les devoirs et den éviter tous les dangers. Il ny avait rien à quoi il aurait désiré plus de contribuer s'il y avait été engagé , et il aurait sacrifié volontiers sa vie pour tme chose si importante. A en juger par les discours au duc de Roannez , avait-il tort de vouloir être précepteur de roi ?

Le duc s'attacha tellement à son illustre ami ,

qu'il ne pouvait se passer de le voir. Aussi , quoiqu'il eût une maison à Paris , Pascal avait encore un appartement à l'hôtel de Roannez. Tous deux menaient alors une vie de luxe et de dissipation, et Roannez , comme Pascal , songeait à prendre un engagement dans le monde. Il avait jeté les yeux sur la plus riche héritière du royaume , M"* de Menus , qui devint plus tard duchesse de Vivonne , lorsque tout à coup , à l'âge de vingtquatre ans , sur le conseil de Pascal converti , il se mit sous la conduite de Singlin. Mais cette conquête pensa coûter cher à Pascal. Un jour le comte d'Harcourt, oncle de Roannez, vient proposer précisément à son neveu la main de M"' de Menus. Pour éviter une explication à laquelle il n'était pas préparé , le duc de Roannez demande du temps pour réfléchir. D'Harcourt s'étonne ; mais quelques jours après il entre en fureur lorsque Roannez vient lui déclarer qu'il ne veut pas se marier , et il accuse Pascal d'avoir donné ce conseil à son ami. Il communiqua sans doute sa passion et son ressentiment aux gens de sa maison , car un matin , la concierge de l'hôtel monta dans la chambre de Pascal avec un poignard pour le tuer. A partir de ce jour, Pascal cessa d'habiter l'hôtel de Roannez '*

' Voir dans le Recueil d'Utrecht, p. 273, tout ce récit que

Quelques auteurs modernes ont épousé les colères du comte d'Harcourt contre Pascal et ont accusé son prosélytisme. Et pourtant en quoi sa conduite à l'égard du duc de Roannez serait-elle blâmable? Pourquoi n'aurait-il pas conseillé à son ami ce qu'il trouvait bon pour lui-même? D'ailleurs Roannez avait alors vingt-quatre ans : il pouvait donc se déterminer en pleine connaissance de cause, en pleine liberté de conscience. D'un autre côté, nous savons qu'il ne renonçait au mariage qu'afm de payer les dettes énormes de son grand-père : motif honorable entre tous, digne de Pascal et de lui, digne de cette magnifique influence que le frère de Jacqueline avait conquise sur le duc enfant ! Sa famille ne fut pas si délicate. Après avoir consenti au mariage de sa sœur avec le duc de la Feuillade , Roannez lui avait transféré son duché et sa fortune à la condition de payer les dettes. Mais la condition ne fut jamais remplie, et les créanciers revinrent à lui : aussi passa-t-il le reste de sa vie fatigué de dettes et d'affaires ^ .

L'accusation prend un caractère plus grave lorsqu'il s'agit de M"" de Roannez , la prétendue

ne font que reproduire les historiens de Pascal et de Port- Royal. Le Recueil ne parle lui-même que d'après ïNIarguerite Perier. Voir Pensées, Lettres, etc., appendice u-l, p. 381. ' Recueil d'Utrecht. — }farg. Perier, loc. cit.

VIE ET CARACTÈHE- 117

amante do Pascal. «Noble et aimable personne, » s'écrie M. Cousin, qu'un zèle farouche disputa » si longtemps aux liens les plus légitimes de la » nature et du monde , et qui , divisée avec ellei) même dans ce terrible combat , finit par mou- » rir misérablement, chargée des anathèmes » de Port-Royal, malheureuse et désespérée » d'avoir été une fille soumise et uneépouse irréi) prochable'. »

M"' de Roannez , avant la conversion de son frère, était fort du monde. Elle aussi songeait à se marier, et plusieurs personnes jetaient les yeux sur elle ; mais comme elle était peu riche, parce que son frère n'avait pas encore renoncé à sa fortune, ceux qui pensaient à elle, dit Marguerite Perier, n'étaient pas de fort grands seigneurs. Un homme de qualité la voyait cependant, lorsque, en 1656, pour obtenir guérison d'un mal d'yeux , elle eut la pensée de faire une neuvaine h la Sainte-Epine de Port-Royal. Le dernier jour de la neuvaine , elle fut si touchée qu'elle conçut le dessein d'être religieuse. D'abord elle ne parla pas de sa résolution , mais un parti s'étant présenté, elle s'ouvrit à son frère qui lui conseilla de temporiser et l'emmena avec lui dans son gouvernement de Poitou. C'est là que Pascal

* Des Pensées de Pascal, p. 58.

118 PASCAL. - lr« PARTIE.

lui adressa les lettres qui ont été publiées pour la première fois de nos jours", etdont les éditeurs de Port-Royal n'avaient imprimé que quelques fragments sans en indiquer l'origine^. Ces lettres, au nombre de neuf, sont de 1656, sauf les dernières qui sont peut-être du commencement de 1657. Car il est évidemment question dans la première de la condamnation d'Arnauld en Sorbonne, qui eut Heu au commencement de 1656, et la date de la seconde est fixée avec certitude par la mention de la sentence qui approuvait la guérison miraculeuse opérée sur Marguerite Perier , sentence rendue le 22 octobre 1656. Ces lettres ont donc été écrites, comme l'a remarqué M. Faugère , en pleines Provinciales. Or, on n'y trouve pas un mot relatif am dessein qu'avait M"* de Roannez d'entrer à Port-Royal. Car nous ne saurions tirer, comme Ta fait M. Faugère , aucune induction certaine de cette phrase : « Je suis ravi de ce que vous goûtez le livre de M. de Laval et les Méditations sur la grâce ; j'en tire de grandes conséquences pour ce que je souhaite^. »

* Le Reaieil d'Vtrecht avait cependant publié celle qui fut écrite à l'occasion du miracle de la Sainte-Épine, p. 301 ; puis il ajoutait en note : « On a plusieurs lettres de M. Pascal à M"* de Roannez, » précieuse indication qui a jnis sur la voie des découvertes.

^ Voir Pensées, Lettres, Fragments, 1. 1, p. 35 et suiv.

Pascal n'a pas inspiré la vocation religieuse de M"* de Roannez. Du moins, est-il impossible de prouver que ce soit lui qui Tait poussée dans le cloître, et les anathèmes de M. Cousin , quand même ils seraient mérités, ne retomberaient pas sur sa tcte. Dira-t-on que quelques-unes de ces lettres sont perdues, celles où il aurait parlé de la vie religieuse ? bypothèse gratuite ! Cette perte serait d'ailleurs inexplicable. L'histoire deM'^^de Roannez a été fidèlement conservée et retracée parles écrivains de Port-Royal. Si Pascal avait joué dans cette affaire le principal rôle , ils n'auraient pas passé sous silence son imposante autorité. Ces lettres , comme on peut s'en convaincre par la lecture, ne renferment que des allusions aux affaires du temps , des pensées sur les miracles, des conseils de haute piété exprimés quelquefois en langage magnifique. Pascal y continue la direction religieuse qu'il exerçait probablement sur M'ie de Roannez depuis 1654. Sans doute, dans cet intervalle, M^'^ de Roannez s'ouvrit à Pascal de son projet, comme elle en avait fait part à son frère, qui, du reste, à son défaut, ne l'aurait pu cacher à son ami. Sans doute encore, Pascal fut loin de l'en détourner. C'eût été chez lui une inconséquence, puisqu'il avait fortifié sa propre sœur dans sa vocation, et

qu'il verra avec plaisir échouer le mariage de sa nièce. D'ailleurs, à cette époque de foi, alors que le cloître et le monde s'ouvraient continuellement l'un vers l'autre et vivaient en perpétuel commerce, personne, en dehors de la famille, ne songeait à dissuader une jeune fdle d'embrasser la vie religieuse. M'^e de Roannez conçut d'elle-même sa résolution, d'elle-même l'exécuta malgré sa mère. Pascal se contenta de l'aider de ses conseils, de lui inspirer des sentiments dignes de l'état qu'elle voulait suivre; mais il ne l'arracha pas violemment à sa famille pour la donner à Dieu ; mais surtout il ne la jeta pas dans le cloître, par une sorte de dépit d'amour, pour qu'elle ne fût pas au pouvoir d'un rival. On a donc singulièrement exagéré la part qui revient à Pascal dans l'histoire de M"^ de Roannez.

Après sept mois de séjour en Poitou, M"^ de Roannez retourne à Paris, et croit devoir déclarer son dessein à sa mère. Elle trouve grande résistance et soutient bien des assauts. Mais quelques jours après, elle s'échappe un matin et va frappera la porte de Port-Royal. Singlin et l'abbesse jugent à propos de lui ouvrir, et elle devient novice fervente, sous le nom de Charlotte de la Passion. Sa mère vient se j)laindre à Port-

VIK ET CARACTfclli:. 121

Royal, et ne peut en tirer sa fille qui persiste à suivre sa vocation et consent seulement à différer (l'un an sa prise d'habit. Mais, quelque temps après, on revient à la charge. Cette fois on est en force, car on a obtenu de Mazarin et de la reine mère une lettre de cachet. La résistance est devenue impossible. M"^ de Roannez sort donc de Port-Royal après avoir renouvelé ses vœux, ce qu'elle fait encore à toutes ses communions, et vit chez elle en rehgieuse, entretenant toujours des relations avec le monastère aimé. Ceci dura jusqu'en 1663. Mais Pascal était mort l'année précédente; Singlin mourut en 1664; M"'" Perier fut obligée de retourner en province : privée de ses guides, M"* de Roannez abandonne sa première ferveur, se remet à revoir le monde, se fait relever de ses vœux, consent à recevoir le seigneur qu'elle avait vue autrefois, et en 1667, elle épouse le duc de la Feuillade. Ce mariage fut malheureux. Le premier enfant ne reçut point le baptême. Le second vint au monde tout contrefait. Le troisième fut une fille naine, qui mourut subitement à l'âge de dix -neuf ans. Le quatrième a été M. de la Feuillade qui est mort en 1725 sans postérité. La duchesse de la Feuillade elle-même eut après ses secondes couches des maladies extraordinaires qui donnèrent lieu à des opérations très-cruelles, au mi-

lieu (lesquelles elle mourut le 19 février 1683 '. Telle est l'histoire de cette noble et aimable personne qu'un zèle farouche disputa, non pas aux liens légitimes de la nature et du monde, mais à ce cloître chéri où elle eût trouvé repos pour son caractère mobile, fixité dans ses affections, joie et bonheur pour son cœur ardent ; qui, divisée avec elle-même dans ce terrible combat, finit par mourir misérablement, chargée des bénédictions et non des anathèmes de Port Royal, qui la plaignit seulement et l'aima toujours; mal'heureuse et désespérée, non d'avoir été une fille soumise et une épouse irréprochable, mais d'être sortie de cette retraite où elle s'était crue appelée par la grâce, où elle fonda une pension de trois mille livres pour une religieuse destinée à tenir la place qu'elle aurait voulu n'avoir jamais quittée.

DERNIÈRES ANNÉES DE PASCAL. — SA PIÉTÉ ET SES VERTUS. — JUGEMENTS ET CONCLUSION.

Au moment de sa seconde conversion, Pascal avait trente et un ans. « C'est depuis ce temps-

* Jlecneil d'Utrecht, p. 301.— :Mémoires de Marg. Perier, Pensées, Lettres, etc., 1. 1, p. S8S.

là qu'il a embrassé la manière de vivre où il a été jusqu'à la mort ' . »

Pascal est, eu effet, désormais tout d'une pièce. Plus d'incertitude, plus d'hésitation, pas la moindre solution de continuité dans sa vie. Il n'aime que J.-C, la pauvreté et la souffrance.

Mais nous sommes encore porté à croire qu'ainsi peut-être a-t-il été toujours, du moins depuis sa première conversion en 1646. Il nous reste peu d'écrits de ces huit années, 1646 à 1654 ; mais ceux qui nous ont été conservés sont plus que suflisants pour démontrer ce qui a été dit plus haut, que Pascal a toujours été semblable à lui-même. Pas de difficulté, il nous semble, pour les trois années de la première conversion, 1646-1649. C'est le même zèle pour la perfection, la même humilité, la même défiance des forces naturelles, le même abandon à la grâce de Jésus-Christ, la même horreur de la terre « où nous devons nous considérer comme des criminels dans une prison toute remplie des images de leur libérateur et des instructions nécessaires pour sortir de la servitude ^, » le môme détachement des créatures dont l'amour est regardé comme une abominable idolâtrie, le même mépris pour les occupations du monde, mépris qui va jusqu'à

' Lettres, Opusc, etc., p. 16.

' Pensées, etc., t. I,p. 9.

condamner Perier pour Ja constrnclion qu'il avait entreprise d'une maison de campagne, au lieu de songer au bâtiment de cette tour mystique dont parle saint Augustin ^ .

Ceci nous conduit en 1649 , époque de dissipation , pendant laquelle Pascal se serait remis passionnément au monde. Or, des cinq longues années qui nous séparent de 1654, il faut d'abord retrancher les deux années que vécut encore son père , car la lettre qu'il écrivit à l'occasion de la mort d'Etienne Pascal , le 17 octobre 1651 , à sa sœur et à son beau-frère, prouve qu'il n'avait pas alors changé de sentiments , en même temps qu'elle exprime les idées qui présideront plus tard à sa conduite. Cette lettre est un de ses plus beaux morceaux. Il y cherche consolation à son malheur, non dans Socrate et Sénèque , qui n'ont rien de persuasif en cette occasion , mais dans la soumission à la volonté de Dieu , dans Jésus-Christ et les livres canoniques. La mort n'est pas naturelle à l'homme , mais la peine du péché, et de plus le seul moyen de l'expier et de délivrer l'àme de la concupiscence

* Voir les lettres déjà citées, Pensées, Lcttr., Fraxjm., etc., t. I, p. 1-17. — Deux de ces lettres sont écrites de la main de Jacqueline; mais M. Faugère a remarqué qu'une de ses principales occupations, quand elle était avec son frère à Paris, était d'écrire pour lui. Style et pensées sont évidemment de Pascal.

des membres. La vie de J.-C. n'a été qu'un sacrifice offert dès son entrée dans le monde, poursuivi par la souffrance, terminé par sa mort, consommé par l'acceptation de son père. C'est ainsi que nous sommes offerts et sanctifiés par le baptême ; notre sacrifice doit se poursuivre toute la vie, pour se consommer à la mort. « Sans Jésus-Christ , la mort est horrible, elle » est détestable et l'horreur de la nature. En » Jésus-Christ , elle est toute autre ; elle est » aimable, sainte et la joie du fidèle.... L'hor- » reur de la mort est naturelle , mais c'est en » l'état d'innocence. La mort, à la vérité, est » horrible, mais c'est quand elle finit une vie » toute pure. 11 était juste de la haïr, quand elle » séparait une âme sainte d'un corps saint ; mais » il est juste de l'aimer, quand elle sépare une » âme sainte d'un corps impur. »

Cette doctrine sévère est tempérée par une admirable tendresse. « Faisons-le revivre en » nous de tout notre pouvoir , et consolons-nous » en l'union de nos cœurs dans laquelle il me » semble qu'il vit encore et que notre réunion » nous rend, en quelque sorte, sa présence , » comme Jésus-Christ se rend présent en l'as- » semblée de ses fidèles.

» Je prie Dieu de former et maintenir en » nous ces sentiments, et de continuer ceux

» qu'il me semble qu'il me donne d'avoir pour » vous et pour ma sœur plus de tendresse que » jamais ; car il me semble que l'amour que nous » avions pour mon père ne doit pas être perdu , » et que nous en devons faire une réfusion sur » nous-mêmes , et que nous devons principalc- » ment hériter de l'affection qu'il nous portait , » pour nous aimer encore plus cordialement s'il » est possible.»

Cette lettre nous aide à bien comprendre les dispositions morales de Pascal pendant ses dernières années. Là se montrent déjà cette horreur de la vie , ces aspirations vers la mort qui se traduiront bientôt en pauvreté , en humilité , en mortification effrayante. A la fin de 1651 , Pascal n'était donc pas infidèle aux inspirations de Port-Royal. Etait -il dans l'état de doute et de désordre qu'on a voulu nous peindre , celui qui disait en parlant de son père : « Si je l'eusse perdu il y a six ans (avant la première conversion), je me serais perdu , et quoique je croie en avoir à présent une nécessilé moins absolue , je sais qu'il m'aurait été encore nécessaire dix ans , et utile toute ma vie ! » Nous avons déjà dit comment il était peu probable pour nous que Pascal eût beaucoup changé de 1652 à 1654.

Nous avons encore de la première partie de sa vie la Prière pour demander à Dieu le bon usage

des maladies • . Cette prière, suivant la remarque de M. Faugère , doit être de 1647 ou 1648, car Tavertissement placé en tète de la première édition des Pensées, nous apprend qu'il l'avait composée étant encore jeune, pendant une maladie. Elle se rapporterait donc à l'époque où Pascal , malade par excès de travail , était venu consulter les médecins à Paris. D'ailleurs le style suffît pour fixer la date de cet écrit. Il n'est pas encore de sa grande manière , les phrases y sont longues, quelquefois un peu lourdes et embarrassées.

Là Pascal bénit Dieu de ses maux et de ses douleurs ; c'est une mort anticipée qui le détache déjà du monde et de ses plaisirs et le met dans l'heureuse impossibilité de jouir de ces biens dont il avait fait un usage profane. Il lui demande sa grâce et les consolations spirituelles, l'amour des afflictions, lui présentant ses douleurs comme un trait de ressemblance avec J.-C. et un titre aux yeux de sa miséricorde. Cet homme avait le génie de la douleur et de la souffrance, comme d'autres ont le génie de la joie et du plaisir : c'était là , dès ses plus jeunes années , le fond de son âme et de sa nature. Ainsi le verrons-nous toujours. Les pages que nous venons

' Pemées, Lettr., Fragm., etc., 1. 1, p. 65.

128 PASCAL.— l'« PARTIK.

d'analyser et de parcourir le révèlent d(\jà tout eiilicr. Il ne sera jamais plus grand au milieu de ses plus atroces douleurs, de ses plus effrayantes mortifications. Ces pages sont une sorte d'introduction à riiistoire de sa longue agonie , telle que nous la raconte sa sœur, M"" Perier. Rien qui puisse nous étonner désormais dans la description de ses hautes vertus , de sa dure pénitence, de sa charité, de son détachement absolu, de sa simplicité d'esprit et de cœur, surtout dans les détails de ses dernières souffrances et de sa mort cruelle. Le jeune homme nous a déya. montré ce qu'il serait un jour ; il a, en quelque sorte, écrit à l'avance les mémoires de sa vie crucifiée : car si des indications extérieures ne fixaient la date de ces écrits , nous ne saurions à quelle époque de sa vie il faudrait les rapporter. Nulle différence , en effet, entre les sentiments exprimés dans la prière que nous venons de lire et ceux qui, au milieu de ses dernières douleurs, lui faisaient craindre sa guérison, parce qu'i/ connaissait les dangers de la santé et les avantages de la maladie, et le portaient à adresser à ceux qui entouraient son lit de mort ces mémorables paroles : « Ne me plaignez point; » la maladie est l'état naturel des chrétiens, » parce qu'on est par là, comme on devrait tou- » jours être , dans la souffrance des maux, dans

» la privation de tous les biens et de tous les » plaisirs des sens , exempt de toutes les passions » qui travaillent pendant tout le cours de la » vie, sans ambition, sans avarice, dans l'at- » tente continuelle de la mort. N'est-ce pas » ainsi que les chrétiens devraient passer la vie? » Et n'est-ce pas un grand bonheur quand on » se trouve par nécessilé dans l'état où l'on est » obligé d'être, et qu'on n'a autre chose à faire » qu'à se soumettre humblement et paisible- » ment? C'est pourquoi je ne demande autre » chose que de prier Dieu qu'il me fasse cette » grâce ' . »

Nous ne chercherons pas à suppléer au récit (pie fait M"" Perier des dernières années de son frère ; nous ne reproduirons même pas par l'analyse ces pages si simples , si naïves et si grandes où elle nous fait le tableau de ses hautes vertus. Nous aimons mieux y renvoyer le lecteur 2. Qu'il nous suffise de rappeler que tout le règlement de la vie de Pascal, pendant la retraite de plusieurs années qui précéda sa mort , était établi sur deux maximes principales : renoncement à tout plaisir, renoncement à toutes superfluités. 11 se passait du service de ses domestiques , faisait son lit lui-même , allait chercher et rappor-

' Fie, par M'»" Perier; Lettres, Opusc, p. 42. ' Lettr., Optcsc, p. 16-45.

130 l'ASCAL. — l'« PAUTIL.

tait son dîner, n'employait son monde que pour les clioses qu'il ne pouvait absolument faire, retranchait avec soin toutes les inutilités , enlevait les tapisseries de sa chambre, se contentait des meubles et des vêtements les plus simples, fuyait toutes ses commodités et se condamnait à la vie la plus pauvre et la plus dénuée. Pour briser avec tout plaisir, il évitait avec un soin égal les satisfactions de l'esprit et les satisfactions des sens. Craignant ces joies de l'orgueil que pouvaient lui procurer si souvent son beau génie et son éloquence naturelle , il mettait à nu , sur sa chair, une ceinture de fer armée de pointes, et se donnait des coups de coude afin de redoubler la violence des piqûres et d'émousser ainsi l'aiguillon de la vanité. Il se vengeait de son tempérament qui lui imposait la nécessité d'une nourriture délicate, en ne goûtant jamais les viandes agréables que lui préparait sa sœur et les productions nouvelles qu'on lui servait suivant les saisons. Il triomphait de son plus vif appétit en ne lui accordant qu'une quantité uniforme et mesurée de nourriture , qu'il imposait de force à ses plus violents dégoûts. Il prenait en riant les potions les plus rebutantes, ne comprenant la répugnance que dans le cas de violence et de surprise et non dans un remède volontairement accepté. Contre les plus atroces dou-

VIE ET C/VRACTÈRE. 131

leure, il se fortifiait par la résignation chrétienne , la prière continuelle , la lecture et la méditation des saintes lettres, une piété simple et touchante ((ui se traduisait en fidélité d'enfant aux pratiques les plus ordinaires de la religion.

Pendant les quatre dernières années de sa vie, son principal divertissement était d'aller visiter les églises où il y avait quelque solennité , se dirigeant dans ses pieuses courses à travers Paris, d'après un almanach spirituel qui l'instruisait des lieux qui devaient être le théâtre de dévotions particulières. On s'est moqué de cette simplicité merveilleuse ; on ne se moque pas des hommes qui, toujours à la recherche des spectacles et des fêtes, semblent n'avoir, comme les anciens Romains, qu'un seul cri, pancm et circenses; qui, tout le jour, lisent ou composent le programme de l'orgie qui remplira leur nuit! Dès le temps de Pascal, une persoime très-ver tueuse et très-éclairée , dit M'"" Perier, a répondu par avance à ces sarcasmes et à ces moqueries par cette parole profonde : La grâce de Dieu ( la force de l'àme, aurait-elle pu dire encore) se fait connaître dans les grands esprits par les petites choses , comme dans les esprits communs par les grandes.

Ainsi a vécu Pascal pendant huit ans, dans l'exercice de cette foi, de cette piété malheureuse

que M. Cousin ne souhaite à aucun de ses semblables ' , au milieu de ces pratiques superstitieuses qui seules pouvaient dompter son âme ^, engagé dans les sublimes petitesses de Port-Royal, s enfonçant chaque jour davantage et précipitant les autres dans les extrémités d'une dévotion exagérée ^.

Il est assez curieux de rapprocher de ces paroles de nos contemporains le jugement qu'a porté de la vie de Pascal un homme du xvn' siècle, non suspect de flatterie en fait de dévotion et de piété, un protestant converti, retourné au protestantisme pour retomber ensuite dans l'irréligion et le scepticisme, un précurseur de Voltaire, Bayle enfin !

« Cent volumes de sermons, dit-il *, ne valent » pas une vie telle que celle-là, et sont beaucoup » moins capables de désarmer les impies. Ils ne » peuvent plus nous dire, qu'il n'y a que les pe- » tits esprits qui aient de la piété : car on leur en » fait voir de la mieux poussée dans l'un. des plus » grands géomètres, des plus subtils métaphy- » siciens, et des plus pénétrants esprits qui aient » jamais été au monde. La piété d'un tel philo-

* Des Pensées de Pascal, avant-propos, p. v.

' ]M, I.ibri, Reoue des Deux-Mondes, 15 août I8'12, ' Des Pensées de Pascal, p. 01.

* .\oui)elles de la République des Lettres, décembre 1684.

VIE ET CAUACTÈRE. 133

» sophe devrait faire dire aux indévots et aux li- » bertins ce que dit un jour un certain Dioclès •» en voyant Épicure dans un temple : Quelle fêle, » s'écria-t-il, quel spectacle pour moi, de voir » Épicure dam un temple! Tous mes soupçons » s'évanouissent : la piété reprend sa place; et je » ne vis jamais mieux la grandeur de Jupiter^ » que depuis que je vois Épicure à cjenoux... On » fait bien de publier l'exemple d'une si grande » vertu, pour empêcher la prescription de l'es- » prit du monde contre l'esprit de l'Évangile. »

Ces derniers mots de Bayle renferment un sens admirable, une intelligence plus profonde du christianisme qu'on ne l'attendrait d'un tel homme.

Il n'y a que deux lois morales dans l'Évangile, la loi d'humiliation et la loi de souffrance, parce que l'Évangile n'est que le code de réparation de l'humanité déchue par l'orgueil et la volupté. Aussi, à toutes ses pages, l'Évangile recommande l'anéantissement du moi, de l'amour-propre , l'abnégation de la volonté, le crucifiement de la chair ; il déplace les idées de vertu et de bonheur, unies autrefois aux idées de gloire et de jouissance, désormais inséparables des idées de souffrance et d'humilité. Qu'on fasse les délicats tant qu'on voudra, on n'effacera pas de l'Évangile ces mots qui ont changé toutes nos théories

morales, comme ils ont renouvelé la face du monde : Heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui souffrent la pauvreté, la faim, la persé% cution; heureux ceux qu'on bafoue et qu'on mau' dit ! Ne cherchons pas à voiler cette face hideuse de l'Évangile, comme dirait Bossuet; songeons plutôt qu'ici hideur est beauté, foUe est sagesse, faiblesse est force. Pour guérir le monde de cette idolâtrie de la gloire qui se nourrissait autrefois de conquêtes sanglantes, de domination tyrannique, d'esclavage monstrueux et universel, il fallait proclamer, en quelque sorte, l'idolâtrie de la pauvreté, de l'humilité et de la petitesse;" comme pour le guérir de l'idolâtrie de la volupté et des sens qui dévorait tant de vertus et de générations, proclamer l'idolâtrie de la souffrance. Pascal, a-t-on dit, voulait convertir le monde en Thébaide et en Calvaire. Mais que serait-il devenu ce monde, si autrefois le Calvaire ne s'était dressé au milieu de l'empire romain, si la Thébaide n'eût expié les infâmes délices de Rome?

Remarquons seulement, qu'il y a deux degrés de perfection dans l'Évangile : la perfection de précepte imposée à tous, la perfection de conseil inspirée à quelques âmes d'élite. A tous est infligée la loi de l'humiliation et de la soulfrance, nonseulement acceptées avec résignation, mais volon-

tairement cherchées, parce qu'il est impossible à l'homme d'accepter les privations et les peines qui accompagnent l'accomplissement de la loi du devoir, s'il ne s'en impose de volontaires. Mais, pour entretenir sur la terre ces vertus suffisantes, pour empêcher, comme dit Bayle, la prescription de l'esprit du monde contre l'esprit de ÏÉvanfjile, pour maintenir ici-bas l'esprit d'humilité, l'esprit de mortification, l'esprit de pureté et d'innocence, l'esprit de pauvreté, le détachement du moi, du monde et de la vie, sans lesquels nous retournerions aux turpitudes païennes, quelques hommes privilégiés pousseront l'humilité jusqu'au mépris et à la haine d'eux-mêmes, la mortification jusqu'à la malédiction et au crucifiement de la chair, l'innocence jusqu'à la virginité, jusqu'au renoncement aux afîections les plus légitimes du cœur, la pauvreté jusqu'au dépouillement absolu, le détachement des plaisirs et de la vie jusqu'à l'amour, jusqu'à l'enthousiasme de la souffrance et de la mort. Voilà pourquoi le christianisme a toujours eu ses solitaires et ses anachorètes, ses vierges et ses martyrs ; voilà pourquoi il tient du fond de ses entrailles à ses congrégations religieuses où se réalise l'idéal de l'Évangile , où s'entretient le foyer sacré qui rayonne ensuite sur le monde.

Tel est l'ordre d'idées où nous devons nous transporter pour bien juger la vie, le caractère et les principes de Pascal. 11 ne proclame pas, en général, tout mariage comme 2in homicide et un déicide, mais au mariage il préfère la virginité. M"" Perier le consulte sur l'établissement de sa fdle aînée, Jacqueline, et il lui répond : « En » gros leur avis (de Singlin, Sacy et Rebours) » fut que vous ne pouvez, en aucune manière, n sans blesser la charité et votre conscience mor- » tellement et vous rendre coupable d'un des » plus grands crimes, engager un enfant de son » âge et de son innocence et même de sa piété » à la plus périlleuse et à la plus basse des con- » ditions du christianisme ; qu'à la vérité, sui- » \ant le monde, l'affaire n'aurait nulle difficulté » et qu'elle était à conclure sans hésiter, mais » que, selon Dieu, elle avait plus de difficulté et » qu'elle était à rejeter sans hésiter, parce que » la condition d'un mariage avantageux est aussi » souhaitable selon le monde qu'elle est vile et » préjudiciable selon Dieu; que, ne sachant à » quoi elle devait être appelée, ni si son tempé- » rament ne sera pas si tranquillisé, qu'elle puisse » supporter avec piété la virginité, c'était bien » peu en connaître le prix, que de l'engager à » perdre ce bien si souhaitable aux pères et aux » mères pour leurs enfants, parce qu'ils ne peuvent

VIK KT CAUACTKUK. 137

» plus le désirer pour eux ; que c'est en eux qu'ils » doivent essayer de rendre à Dieu ce qu'ils ont » perdu d'ordinaire pour d'autres causes que pour )) Dieu; de plus, que les maris, quoique riches et » sages suivant le monde, sont en vérité de francs » païens devant Dieu : de sorte que les dernières » paroles de ces messieurs, sont que d'engager » un enfant à un homme du commun, c'est » comme une espèce d'homicide et de déicide » en leurs personnes '. »

Notons d'abord que Pascal ne fait que transcrire ici l'avis de Singlin, Sacy et Rebours. Sans doute il le partage, mais il serait injuste d'en faire peser sur lui seul toute la responsabilité. 11 est possible que cette lettre renferme quelque exagération janséniste; nous reviendrons bientôt sur cette pensée. Mais mérite-t-elle les anathèmes de nos auteurs contemporains? De quoi s'agissait-il? De marier à un homme du commun, c'est-à-dire sans doute à un homme peu chrétien, la jeune Jacqueline, alors âgée seulement de quinze ans, incapable, par conséquent, d'avoir une volonté et de prendre par elle-même une détermination. Le mariage était avantageux aux

* Le P. Guerrier nous apprend que Jacqueline Pericr avait alors quinze ans. Or, elle était née en 1644 : M. Faugère a donc raison de placer celle lettre à la date de 1059. Voir Peuséps, Lettres, Fragments, t. I. p. .55.

138 PASCAL. ~ Ir« PARTIE.

yeux du monde, et, sous ce rapport, on pouvait conclure au nom de Jacqueline. Mais l'était-il également aux yeux de la religion, et avait-on le droit d'enchaîner, par un engagement de cette nature, la volonté d'un enfant de quinze ans, sans savoir si elle le ratifierait un jour, si elle n'était pas appelée à une vocation plus haute, la virginité? Etouffer en son cœur ces germes d'innocence virginale qu'elle y portait peut-être, c'est ce que Pascal et ses amis appellent une es-pèce d'homicide et de déicide.

Pour Pascal , l'innocence chrétienne consistait donc surtout dans la virginité. Aussi était-il d'une pureté de mœurs admirable. Plein de respect pour cette vertu, il faisait sans cesse autour de lui et des autres la garde la plus vigilante, trouvant à redire aux discours les plus innocents en apparence , condamnant même les caresses que M"'" Perier recevait de ses enfants , dans la crainte que leur cœur n'en fût amolli , mettant à l'abri des séductions du monde et des dangers de la corruption cette fille de quinze ans qui lui avait un jour demandé l'aumône dans la rue, et que sa jeunesse et sa beauté exposaient à une perte certaine.

Il allait même jusqu'à dissimuler les affections les plus légitimes de la nature. A la nouvelle de la mort de sa sœur Jacqueline qu'il avait tant

aimée , il se contenta de répondre : Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir ! M'"" Perier , qui ignorait alors le principe de sa conduite, s'affligeait quelquefois des froideurs et des rebuts affectés par lesquels il répondait à ses soins et à ses empressements pendant ses longues souffrances ; elle croyait qu'il ne l'aimait pas et avait peine à se consoler sur l'assurance que lui donnait Jacqueline de la profonde affection qu'il avait pour elle. S'il mortitiait lui-même son cœur dans ses plus chères affections, il ne souffrait pas que d'autres s'attachassent trop vivement à lui. Il ne s'agit pas ici d'attaches criminelles et grossières , mais des plus imiocentes amitiés. C'était, à ses yeux, occuper un cœur qui ne devait être qu'à Dieu seul , faire à Dieu le larcin de la chose du monde dont il est le plus jaloux.

Et pourtant quelle âme aimante! quelle tendre charité ! Nous l'avons vue éclater déjà dans la lettre sur la mort de son père. On connaît encore ce beau passage , tout pénétré de la douceur et de l'onction évangélique : « Si ce » discours vous plait , sachez qu'il est fait par » un homme qui s'est mis à genoux auparavant » et après , pour prier cet être infini et sans » parties, auquel il soumet tout le sien, de se

l'iO PASG.VL. — I« PAUTIE.

» soumettre aussi le vôtre pour votre propre » bien et pour sa gloire ^ . »

Cette tendresse qu'il renfermait et cachait soigneusement dans son cœur était pourtant active , mais elle se révélait par des œuvres de charité et non par des protestations et des caresses. «Se présentait-il, ditM'"" Perier, quelque » occasion où j'avais besoin du secours de mon » frère , il l'embrassait avec tant de soin et de » témoignages d'affection , que je n'avais pas » lieu de douter qu'il ne m'aimât beaucoup^. » C'était dans l'intérêt des personnes aimées , qu'il ne leur témoignait pas directement son affection et ne souffrait pas leur attachement. Après sa mort , on eut le mot de cette énigme mystérieuse , car on trouva écrites de sa main , sur un papier, ces remarquables paroles : « Il est » injuste qu'on s'attache à moi , quoiqu'on le » fasse avec plaisir et volontairement. Je trom- )» perais ceux en qui je ferais naître ce désir, car » je ne suis la fm de personne et je n'ai pas de » quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mou- » rir? Et ainsi l'objet de leur attachement » mourra donc. Comme je serais coupable de » faire croire une fausseté, quoique je la per-

* Pensées, Lettres, etc., t. H, p. IG9.

* Lettres, Ojmsc, etc., p. 32.

» suadasse doucement et qu'on la crût avec » plaisir, et qu'en cela on me fit plaisir : de » même , je suis coupable si je me fais aimer. Et » si j'attire les gens à s'attacher à moi , je dois M avertir ceux qui seraient prêts à consentir au » mensonge , qu'ils ne le doivent pas croire, » quelque avantage qu'il m'en revînt ; et de » même qu'ils ne doivent pas s'attacher à moi, » car il faut qu'ils passent leur vie et leurs » soins à plaire à Dieu ou à le chercher K »

Ces paroles sont une traduction et un commentaire magnifiques de ce mot de l'auteur de V Imitation, qui n'a jamais exagéré TÉvangile : Ncc vclis qiiod aliquis tcciim in corde siio occupetur, neque tu in alicujus occiipcris amorey sed sil Jésus in te^. Au jugement de Pascal, le cœur ne devait s'attacher qu'à un objet dont les qualités fussent immuables et immortelles. Or, l'homme, soit dans son corps soit dans son âme, ' ne présente pas ce double caractère. Laissons-le parler lui-même : « Celui qui aime une personne à cause de sa beauté, l'aime-t-il ? Non, car la petite vérole , qui tuera la beauté sans tuer la personne , fera qu'il ne l'aimera plus. Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on, moi? Non, car je puis

' Pensées, etc., 1. 1, p. 198.

* Lib. H, cap. viii, y. 4.

Ii2 PASCAL. -l'e PARTIE.

perdre ces qualités sans me perdre, moi. Où est donc ce moi s'il n'est ni dans le corps ni dans lame? Et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables? Car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement , et quelques qualités qui y fussent? Cela ne se peut, cela serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. » T. I, p. 196.

Pascal, on le voit, n'était pas livré à un sombre ascétisme qui étouffât en lui les nobles affections du cœur, mais animé d'une piété sérieuse qui en dirigeait tous les mouvements. Quelle que fût sa mélancolie, sa vue profonde de notre déchéance , son dédain même pour nos orgueilleuses misères , Pascal n'était pas un misanthrope, le satan de Milton * qui ferme les •yeux sur les beautés de l'homme , ne les ouvre que sur ses faiblesses, et redoute un attendrissement qui l'empêcherait de maudire et de perdre l'humanité, mais plutôt cet ange compatissant qui n'étudie nos maux et nos souffrances qu'afin de s'exciter à les soulager et à les guérir.

Chez Pascal , les vertus les plus sombres sont traversées par des rayons de charité, les durs

1 Voyez Génie et Ècrils de Pascal, trad. de i'Edimburg- Review, p. 43.

ML liT CAUACIÉHE. 143

sacrifices qu'il s'impose se résolvent en bienfaits pour ses frèi'es. Tel est le but de ses anéantissements, de ses pauvretés, de ses macérations, des privations si dures qu'il fait soutîrir à ses sens. Et c'est bien là encore le vrai christianisme. Pourquoi, en effet, riiumilité, la pauvreté, la pénitence que recommande l'Évangile ? A l'exemple du Dieu anéanti , du Dieu pauvre et crucifié, les grands, s'ils s'abaissent, relèvent les petits et les humbles; par leurs dépouillements volontaires, les riches ennoblissent et enrichissent les pauvres , et Bossuet pourra faire son sermon de la dignité des pampres dans le christianisme. Le sacrifice catholique n'est pas quelque chose d'individuel et d'isolé , mais d'éminemment sympathique et social ; les privalions qu'il s'inflige ne sont pas perdues, mais tournent au bénéfice de la société tout entière. Deux conditions , en effet , pour le soulagement de l'humanité , le trésor qui contient la richesse et la main qui la distribue : le trésor , c'est la privation volontaire qui le remplit et l'ahmente; la charité est la main qui le verse dans le sein de la misère. Il faut souffrir pour aimer; la jouis- sance et le plaisir sont essentiellement égoïstes. Dans tous les âges chrétiens , les hommes les plus durs à eux-mêmes ont été les plus aimants et les plus charitables ; les hommes de plaisir

144 PASCAL.— I-e PARTI K.

n'ont jamais su que dévorer la richesse dans l'isoiement de leurs passions. Aussi rKvangile , le code de la charité , est éminemment un code de souiîrance. C'est que la charité est fdle du sacrifice; sacrifice et amour sont deux idées désormais corrélatives et unies ensemble par un lien indissoluble.

La pauvi'eté volontaire, la vie dure de Pascal, ont produit les actions de charité sublime qui signalèrent ses derniers jours. Au plus fort de sa maladie , il abandonne sa maison et va demeurer chez sa sœur , plutôt que de faire sortir de chez lui une pauvre famille dont le lils était atteint de la petite vérole. Humilié et confus des soins qui lui étaient prodigués, de l'abondance de toutes choses où il vivait, il songea faire venir un pauvre malade auquel on rendrait les mêmes services qu'à lui-même ; au moins aura-t-il la consolation de savoir qu'il y a un pauvre aussi bien traité que lui ; car la pensée de cette infinité de pauvres , plus malades qu'il ne l'est , et qui manquent des choses les plus nécessaires, lui devient une peine qu'il ne peut supporter. Ne pouvant satisfaire son pieux désir, [ il prie sa sœur de le faire porter aux hicurables, j afin de mourir au moins dans la compagnie des ! i)auvres. L'amour des pauvres est le sujet de tous ses entretiens. Il exhorte sa sœur à se cou-

VIE ET CARACTLRE. 1,6

sacrer à leur service et à y porter ses enfants ; il regrette d'avoir fait si peu pour eux , malgré l'amour qu'ils lui inspiraient , et de n'avoir pas suppléé par un service personnel aux aumônes trop peu abondantes que lui avait permises la modicité de sa fortune : aussi prend-il la résolution , s'il vient à guérir, de n'avoir plus d'autre emploi ni d'autre occupation que le service des pauvres. Et pourtant, pendant le cours de sa vie, il n'avait refusé l'aumône à personne , quoique souvent il la fît de son nécessaire, son revenu ne suffisant pas aux dépenses que lui imposaient ses infirmités. Mais il s'inquiétait peu de l'avenir, car, disait-il, « j'ai remarqué une chose, que , quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant. » Sa charité compromit plus d'une fois sa fortune, et il y eut toujours embarras et gêne dans ses affaires. Alors il recourait aux emprunts et même aux entreprises industrielles. Il fut inventeur des Carrosses à cinq sols ou Omnibus du dix-septième siècle , dont l'établissement fut autorisé par lettres patentes de Louis XIV, du mois de janvier 1G62, en faveur du duc de Roannez, du marquis de Sourches, grand prévôt , et du marquis de Crenan , grand échanson de France ^ A

> Voir une leUre curieuse de M'"« Perier à Arnauld de l'omponne, du 21 mars 1662, Lettres, Opusc, etc., p. 80 ; et I. 10

146 PASCAL. -Ir« PARTIE.

peine l'aiïaire fut-elle établie et en voie de succès , qu'il voulut demander mille francs à l'avance aux fermiers, pour envoyer aux pauvres de Blois. N'ayant pu obtenir cette somme , au moins légua t-il par son testament* lapins grande partie de ses droits sur les carrosses aux hôpitaux et aux pauvres , qui ne furent point oubliés dans ses autres dispositions testamentaires : « 11 se fît même violence, dit M'"' Perier, pour ne pas donner davantage, car il me dit que si M. Perier eût été à Paris, et qu'il y eût consenti, il aurait disposé de tout son bien en faveur des pauvres^. »

Sa charité, les dispositions saintes de ses derniers jours lui inspirèrent cette sublime profession de foi : « J'aime la pauvreté, parce que Jésus- » Christ l'a aimée. J'aime les biens, parce qu'ils » donnent le moyen d'en assister les misérables. » Je garde fidélité à tout le monde. Je ne rends M pas le mal à ceux qui m'en font ; mais je leur » souhaite une condition pareille à la mienne, » où l'on ne reçoit pas de mal ni de bien de la

surtout l'intéressante brochure publiée en 1828, par M. Monmerqué, sous ce titre : Les Carrosses à cinq sols, ou les Omnibus au xrn" siècle.

* Voir le Testament de Pascal , retrouvé par M. Faugère, à la suite de V Abrégé de la Vie de Jésus-Christ^ par Pascal, publié en 1846, p. G7.

* Fie de Pascal^ Lettres., Opusc., etc., p. 40.

» part des hommes. J'essaie d'être juste, véri- » table, sincère et fidèle à tous les hommes ; et » j'ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu » m'a unis plus étroitement; et soit que je sois » seul, ou à la vue des hommes, j'ai en toutes » mes actions la vue de Dieu qui doit les juger » et à qui je les ai toutes consacrées.

» Voilà quels sont mes sentiments ; et je bénis » tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui » les a mis en moi, et qui, d'un homme plein de » faiblesse, de misère, de concupiscence, d'or- » gueil et d'ambition, a fait un homme exempt » de tous ces maux par la force de sa grâce à X) laquelle toute gloire en est due, n'ayant de » moi que la misère et l'erreur *. »

Tel a été Pascal, non moins grand par la vertu que par le génie. Puissent ces vertus si hautes avoir trouvé grâce devant Dieu, et n'avoir pas été blessées au cœur par l'hérésie! Puisse Pascal n'avoir pas tracé lui-même sa condamnation, lorsqu'il a dit : « Toutes les vertus, le martyre, » les austérités et toutes les bonnes œuvres sont » inutiles hors de l'Église et de la communion » du chef de TÉghsc, qui est le pape ^ ! » Repous-

» Pensées, Fragments, etc., 1. 1, p. 248. Cette page n'a aucun titre dans le manuscrit. M. Faugère l'a intitulée : Pro' fession de Foi.

» Pensées^ etc., 1. 1, p. 8G.

148 PASCAL.— l>e PARTIE.

sons ces tristes pensées qui reviendront assez tôt ! Tandis que nous le pouvons encore, soyons tout entiers à l'admiration. Ne nous laissons pas illusionner par le paganisme de la gloire humaine, et quoique la vertu morale excite chez nous moins d'enthousiasme que la puissance et le génie, comprenons la grandeur des hommes qui cultivent la vertu à l'égal de leur intelligence. Et nous ne parlons pas seulement ici des vertus d'éclat et d'héroïsme, mais aussi des vertus obscures et cachées dont la recommandation est un des côtés originaux du christianisme, et la pratique, le caractère de ses saints. Pascal ne faisait point parade de ce qu'on appelle ses sublimes petitesses. Ce n'est qu'après sa mort qu'on les a connues, et que l'affection et la vanité de famille, le zèle de parti, ou même de la religion, les ont divulguées. Plein de l'esprit de l'Évangile qui exalte surtout les vertus humbles et communes, parce qu'elles sont à la portée des petits et des pauvres, et qu'elles forment le tissu ordinaire de la vie chez la plupart des hommes, Pascal aimait et estimait surtout les actions cachées. «Les belles » actions cachées, disait-il, sont les plus estima- » blés. Quand j'en vois quelques-unes dans » l'histoire... elles me plaisent fort. Mais enlin » elles n'ont pas été tout à fait cachées, puis- » qu'elles ont été sues : et quoiqu'on ait fait ce

» qu'on a pu pour les cacher, ce peu par où elles » ont paru gâte tout; car c'est là le plus beau, » de les avoir voulu cacher '. » Comme on est allé contre ses sentiments et ses habitudes, en publiant ses actions les plus secrètes! C'était là le plus beau de les avoir voulu cacher.

N 'apporterons-nous aucune restriction à nos éloges du caractère et de la vie de Pascal ? Nous n'accuserons pas sa tristesse et sa mélancolie, qu'il ne faudrait pas lui reprocher si elles étaient une conséquence de son état valétudinaire, moins encore si elles provenaient de son génie et de sa vaste intelligence de la religion. Or, c'est une chose remarquable, que presque tous les grands génies, et surtout les génies chrétiens, ont été profondément mélancoliques. A la double lumière de l'esprit et de la religion, ils découvraient les bornes et les misères de la nature humaine, son impuissance à atteindre l'idéal du génie et de la vertu, et alors ils retombaient sur eux-mêmes tristes et découragés, ou se répandaient en plaintes et en gémissements. En un sens cependant, la constitution et les souffrances physiques de Pascal ont pu contribuer à imprégner encore son caractère de tristesse et de mélancolie. Cette réponse de mort qui retentissait à chaque instant

' Pensées, Fragments, etc., 1. 1, p. 205.

au fond de son organisme débile, l'impuissance où il se trouvait souvent de poursuivre dans un corps malade ses méditations philosophiques et les recherches de la science, l'avertissaient sans cesse de la brièveté de la vie, de la faiblesse de l'homme, des misères du génie lui-même, de la vanité de tout ce qui n'a pas trait au salut.

Nous ne dissimulerons pas l'influence fatale que le Jansénisme exerça sur son caractère et ses idées, l'exagération manifeste qu'il communiqua souvent à ses actes et à ses vertus. A nos yeux néanmoins, le Jansénisme est moins coupable d'avoir exagéré le christianisme que de l'avoir présenté d'une manière incomplète ou exclusive. Chute et rédemption, voilà tout le christianisme, les deux pivots sur lesquels roulent son dogme et sa morale. Sans doute le Jansénisme a exagéré les conséquences de la chute et y a trop vu la ruine totale de la nature humaine, intelligence et volonté; mais il a surtout rétréci et dissimulé la rédemption qu'il refusait d'étendre à tous les hommes, et qu'il ne regardait pas assez dans ses désespoirs. Les dures doctrines de Pascal, son mélancolique ascétisme, cette Thébaïde où il vivait tous les jours, ce Calvaire où il se clouait corps et âme, ce dégoût de la terre, ces aspirations vers la mort, ce suicide, cet anéantissement de la nature, cette vie unique de la grâce à la-

quelle appartiennent toutes nos œuvres surnaturelles, l'homme n'ayant vraiment en propre que le néant et le péché, tout cela est chrétien, tout cela est l'histoire des grands saints du christianisme. Mais Pascal et les siens avaient tort de ne pas comprendre autrement la vie chrétienne, de condamner comme coupables tous les actes que n'inspiraient pas ces sombres principes, d'effacer dans l'Évangile la distinction entre les préceptes et les conseils, de déchirer toutes les pages qui respirent mansuétude, amour, espérance, miséricorde, pour ne conserver que celles qui renferment anathème au monde et à la nature, crainte, souffrance et mort continuelle. Pascal conclut ainsi une de ses lettres à M"e de Roannez : « Je finis par ces paroles de Job : fai toujours craint le Seigneur comme les flots d'ime mer furieuse et enflée pour m' engloutir. Et ailleurs : Bienheureux est l'homme qui est toujours en crainte '. » Telle était aussi la conclusion du Jansénisme. « Monsieur, disait Singlin à Lemaître, vivons de la foi et tremblons toujours devant Dieu ^ ! » Sacy faisait des recueils de tous les passages de la Bible et de saint Augustin qui pouvaient lui inspirer de pareils sentiments.

* Pensées, Fragments, etc., 1. 1, p. 42. ' Mémoires de Fontaine, t. I, p. 251.

Aussi « élait-il dans un continuel tremblement en présence de Dieu ^ » Fidèles aux leçons et aux erxemples de leurs directeurs, les solitaires aspiraient à ces frayeurs judaïques. « Je ne voyais dans eux, dit Fontaine, que des âmes toujours abattues devant Dieu, toujours tremblantes de crainte, toujours dans une sainte inquiétude pour leur salut ^. »

Ainsi, pour les Jansénistes, le précepte qui 'résume toute la loi n'est pas celui de l'amour, mais celui de la souffrance et de la crainte; à leur tribunal, il sera pardonné beaucoup à celui qui aura beaucoup tremblé et beaucoup souffert, non à celui qui aura beaucoup aimé; ce n'est pas sur la montagne de la gloire et de la transfiguration qu'ils auraient fixé leur séjour, mais sur la montagne du Calvaire; et encore le Calvaire n'apparaît-il à leurs yeux qu'enveloppé de ténèbres et d'anatlièmcs, à travers lesquels ils entendent le terrible vœ vœ des Prophètes, plutôt que le touchant ignosce du Sauveur mourant. Leur calvaire est un Sinai, le mont de la terreur; leur évangile, un joug qui a perdu sa douceur et sa légèreté, leur croix est sans onction et sansfieurs.

Pascal n'a pas su toujours se préserver de tout

* Mémoires de Fontaine, 1. 1, p. 339.

excès et garder cet enire-deux où habite la vraie vertu. Et pourtant il avait dit : « Je n'admire » point l'excès d'une vertu, comme de lu valeur, » si je ne vois en même temps l'excès de la vertu » opposée, comme en Epaminondas, qui avait » l'extrême valeur et l'extrême bénignité; car » autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. » On ne montre pas sa grandeur pour être à une » extrémité, mais bien en touchant les deux à la » fois, et remplissant tout l'entre-deux *. »

Malgré tout, nous regardons comme injustes ou du moins plus exagérées encore, les inculpations intentées de nos jours à sa mémoire. Dans l'étude que nous venons de faire de son caractère et de sa vie, il nous a été impossible de rencontrer cette superstition, ce fanatisme, ce scepticisme dont on a fait si grand bruit. Et pourtant nous n'avons rien dissimulé. Il ne nous resterait plus à parler que des faits qui se rapportent à la composition des Provinciales et des Pensées. Mais nous en renvoyons le récit aux chapitres où il sera question de sa polémique et de sa philosophie. Notons ici seulement que les Provinciales ne supposent guère le doute dans son esprit, puisqu'elles sont, en grande partie, dirigées contre le probabilisme qu'il regardait, trompé

• Pensées, Fragments, etc., t. I, p. 193.

par ses amis et sa passion, comme un scepticisme moral.

Cette conclusion, du reste, que nous venons de tirer en terminant la première partie de notre travail, s'est reproduite déjà et se reproduira encore bien souvent sous notre plume. Passons à l'étude de Pascal dans ses écrits et son génie, et voyons si ses accusateurs seront plus forts sur ce terrain. Ils n'ont pu légitimement conclure de l'auteur au livre : peuvent-ils conclure du livre à l'auteur?

ir PARTIE.

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