‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génieChapitre 5 sur 26 · QUESTION DU VIDE. — GALILÉE, TORICELLI ET DESCARTES. LE P, NOËL · texte numérisé non relu

QUESTION DU VIDE. — GALILÉE, TORICELLI ET DESCARTES. LE P, NOËL

La physique avait déjà enlevé Pascal aux malhémaiiques, en proposant à cet esprit curieux et inquiet, un des plus grands phénomènes de la nature, un problème auquel la science, depuis les Grecs, n'avait donné qu'une solution ignorante et fictive. En 1647 il avait publié ses Expériences sur le Vide '. Cet opuscule n'était qu'un abrégé donné par avance d'un plus grand traité sur le même sujet. Ce grand traité n'a sans doute jamais été composé ou, du moins, a été perdu. Cependant nous en avons la Préface, publiée par Bossut, en 1679, en tête de son édition des Pensées, sous ce titre arbitraire : De l'autorité en matière de philosophie ^, et restituée sous son vrai titre, et dans son vrai texte, sur les manuscrits du P. Guerrier, par M. Faugère. Bossut, comme le remarque M. Faugère, avait supprimé tous les passages qui ne s'accordaient pas avec le nouveau titre qu'il avait donné à ce fragment, et

* T. IV, p. 42.

^ Pensées, Fragm., etc. 1. 1, p. 91.

dissimulé, au moyen de quelques suppressions, les lacunes qui se rencontrent dans le manuscrit du P. Guerrier. A en croire Perier, dans l'avertissement qu'il mit en tète du rétit imprimé par lui en 1663 de l'expérience du Puy-de-Dôme', Pascal aurait vraiment composé son grand traité, car Perier s'exprime ainsi : « Le traité dont il » sera parlé en plusieurs endroits 'de cette rela- » tion, est un grand traité que M. Pascal avait » composé touchant le vide, qui s'est perdu et » dont on a seulement trouvé quelques fragments » (jue l'on a mis ci-devant. » Ces fragments ont été imprimés à la suite des Traités de l équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l'air ^. M. Faugère en a retrouvé un autre fragment très-court, dans le manuscrit autographe des Pensées ^. La préface sur le vide, les fragments trouvés après la mort de Pascal, que nous venons de mentionner, porteraient à croire qu'il avait réellement composé le grand traité qu'il projetait. D'un autre côté, les premiers éditeurs des Traités de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de l'air ^, qui furent publiés en 1 663 , un an après la mort de l'auteur, pensent que ces

» OEuires,t.l\,\t. 301.

* ï. IV, p. 282.

' Pensées, Fragm., etc., 1. 1, p. 101.

4 OI'Acvres, t. IV, p. 179 ; p. 212.

petits traités ne sont que le grand traite réduit à ces courtes dimensions, par suite de l'amour que Pascal avait pour la brièveté. Néanmoins la préface et les fragments prouvent suffisamment que Pascal travailla à son grand ouvragé ; puis, pressé par les besoins de la polémique que suscitèrent ses expériences, il aurait abandonné ce trop long travail et se serait contenté d'écrire, probablement en 1653, les deux petits traités que nous rappelions tout-à-l'heure, et qu'il ne publia pas lui-même.

On sait l'occasion des expériences de Pascal sur le vide. Les fontainiers de Côme-de-Médicis, grand duc de Florence, faisaient jouer un piston, dans une pompe aspirante, à plus de trente-deux pieds au-dessus du réservoir. Arrivée à cette hauteur, l'eau refusait de s'élever davantage et résistait à l'horreur du vide que lui avaient attribuée les anciens, et par laquelle ils expHquaient son ascension dans les pompes. Étonnés de ce refus bizarre et de l'apparente inconséquence du liquide, les fontainiers consultèrent Galilée. 11 est difficile, même aux plus grands hommes, de renoncer aux préjugés, et de faire un aveu d'ignorance. GaHlée aima mieux, il semble, paraître ridicule qu'ignorant, et il répondit qu'à la vérité la nature avait horreur du vide, mais que cette horreur avait des limites, et cessait à une hau-

CHAP. 1. — PASCAL SAVANT. i79

teur de Irente-deux pieds ! 11 avait trop de génie et de droiture, pour être content d'une réponse que lui avaient arrachée une brusque question et le désir de ne pas laisser voir la science en défaut. Aussi rougit-il en lui-même de son explication plus que singulière, et comme, fatigué par l'âge et les travaux, il était incapable d'approfondir ce mystère de la nature, il invita son disciple Toricelli à rechercher les causes du phénomène observé par les fontainiers de Florence. Dirigé par de profondes connaissances et une grande perspicacité dans les sciences physiques, Toricelli se mit à l'œuvre et ne tarda pas à soupçonner que la pesanteur de l'eau était un des éléments du problème. Ce soupçon se changea pour lui en certitude, par la comparaison qu'il fît de la hauteur de la colonne d'eau dans un corps de pompe, avec la hauteur de la colonne de mercure dans un tube. Les deux hauteurs étant en raison directe de la pesanteur spécifique du mercure et de l'eau, Toricelli en inféra avec raison, qu'une colonne d'eau de trente-deux pieds et une colonne de mercure de vingt-huit pouces, exerçaient des pressions égales sur leur base. Il devait alors exister dans la nature une force fixe et déterminée, presque toujours égale à elle-même, qui contre-balançàt ces pressions. Restait à découvrir cette force. Instruit

180 lU PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.

par Galilée de la pesanteur de l'air, ïoricelli crut que telle était la force qu'il cherchait, et dès 1645, il pubha que la suspension de l'eau dans les pompes, du mercure dans les tubes, quand il y a vide au-dessus de la colonne et que rien ne semble peser sur la surface intérieure du liquide, était causée par la pression de la masse de l'air sur le réservoir. Cette grande découverte n'était cependant pour Toricelli qu'à l'état de conjecture très-probable. La mort l'empêcha de poursuivre ses recherches et ses expériences, et il laissa à Pascal le soin de compléter la démonstration, de transformer son opinion en loi certaine de la nature, et de la faire adopter par le monde savant.

Les idées de ToricelH , en effet, n'ayant pas été conduites à leur état de maturité, ne franchirent guère d'abord les limites de l'Italie, ou du moins, si elles entrèrent dans le domaine de la science , elles n'en bannirent pas les anciens préjugés ni le système de l'horreur du vide. L'ennemi cependant était dans la place, et les combattants des vieilles idées se défendirent de toutes armes. Il fallait exphquer comment la nature semblait, à certaine hauteur, renoncer à son horreur pour le vide. Alors on prétendit que des esprits aériens pénétraient à travers le tube ou le corps de pompe au-dessus de la colonne

liquide, s'y mêlaient à une matière subtile, à des vapeurs dégagées du liquide lui-même, contrebalançaient l'horreur du vide ou plutôt rétablissaient le plein.

Le P. Mersenne*, au retour d'un voyage d'Italie , communiqua à Pascal , qui était alors à Rouen, les expériences de Toricelli. Conjointement avec Petit, intendant des fortifications, Pascal les renouvela dans le cours de l'année 1646. Connaissait-il alors l'explication de Toricelli ? Ses apologistes , sur sa déclaration expresse et bien des fois répétée , ont soutenu qu'il fut conduit lui-même par ses expériences à soupçonner l'erreur du principe de l'horreur du vide. Nous reviendrons bientôt sur cette question importante. Quoi qu'il en soit, il recourut à des expériences nouvelles pour démontrer rigoureusement la fausseté de l'opinion uni-

* Savaut religieux de l'ordre des Minimet, né dans le Maine en 1588 , mort à Paris en 1648. Il avait connu Descartes au collège de La Flèche et s'était lié avec lui d'une amitié qui ne se démentit jamais. La gloire du P. Mersenne est moins dans ses découvertes et ses propres travaux, si immenses pourtant, que dans le rôle de correspondant et d'intermédiaire qu'il joua auprès de tous les savants de l'Europe. Ses voyages en France, en Hollande, en Italie, lui avaient fait connaître tout ce que la science comptait alors d'hommes illustres. Dès-lors il souleva une foule de problèmes, proposa des questions, provoqua les recherches, et devint comme le centre et le ressort du mouvement scientifique du xvii» siècle.

verselleraent adoptée. Il employa des tuyaux de cinquante pieds "de hauteur. L'eau ne s'y éleva pas davantage et ne montra pas plus d'horreur pour un grand vide que pour un petit. Il multiplia ses observations et se convainquit bientôt que la partie supérieure du tuyau était vide de toutes les matières qui peuvent tomber sous les sens ^

C'est alors qu'il consigna dans l'opuscule de 1647, dont nous avons donné le titre, ses expériences multipliées et les conséquences qui en résultaient à ses yeux. 11 y expose les motifs qui le poussèrent à publier cet opuscule avant le grand ouvrage qu'il projetait alors : « Ayant fait, » dit-il, ces expériences avec beaucoup de frais, » de peine et de temps, j'ai craint qu'un autre, » qui n'y aurait employé le temps, l'argent, ni » la peine , me prévenant , ne donnât au public » des choses qu'il n'aurait pas vues , et les- » tp.ielles , par conséquent , il ne pourrait pas » rapporter avec l'exactitude et l'ordre néces- » saires pour les déduire comme il faut : n'y » ayant personne qui ait eu des tuyaux et des » siphons de la longueur des miens , et peu qui » voulussent se donner la peine nécessaire pour » en avoir.

' Sur tout cela, voir Bossut, Discours prélim.^ p. x et suit.

» Et comme les honnêtes gens joignent à l'in- » clination générale qu'ont tous les hommes » de se maintenir dans leurs justes possessions, » celle de refuser l'honneur qui ne leur est pas » dû; vous approuverez sans doute que je me dé- » fende également, et de ceux qui voudraient » m'ôter quelques-unes des expériences que je » vous donne ici, et que je vous promets dans » le traité entier, puisqu'elles sont de mon in- » vention ; et de ceux (jui m'attribueraient celle » d'Italie dont je vous ai parlé , puisqu'elle » n'en est pas. Car encore que je l'aie faite en » plus de façons qu'aucun autre , et avec des » tuyaux de douze et même de quinze pieds de » long , néanmoins je n'en parlerai pas seule- » ment dans ces écrits, parce que je n'en suis » pas l'inventeur ; n'ayant dessein de donner » que celles qui me sont particulières et de mon » propre génie ' »

On voit sans doute dans ce passage combien Pascal tenait à ses propres découvertes , mais en même temps combien il aurait été éloigné *de s'attribuer les inventions des autres. Cette page est une pièce importante du procès longtemps instruit et non encore jugé touchant la priorité de Pascal dans ses expériences et ses explications.

' OEuvres, t. IV, p. 47.

L'opuscule, Nouvelles expériences touchant le Vide, souleva bien des contradicteurs et fut attaqué surtout par le P. Noël, Jésuite, recteur du collège de Paris. 11 y eut, à ce sujet, entre Pascal et lui correspondance et vive polémique. Dans une première lettre adressée à Pascal, en 1647 ', le P. Noël soutenait qu'un corps, une substance matérielle quelconque occupait le vide barométrique, puis il recherchait quel pouvait être ce corps qu'il appelait une sorte d'air épuré. 11 mettait au secours de ses opinions une très-mauvaise physique, mais dont on ne saurait sans injustice le rendre exclusivement responsable , car elle était celle de son temps. Ce qui lui appartenait en propre , disons-le pour être juste envers tout le monde, c'était le ridicule de quelquesunes de ses assertions et définitions. 11 définissait la lumière « un mouvement luminaire de rayons composés de corps lucides, c'est-à-dire lumineux. M Pascal ne manqua pas de relever de telles bizarreries, mais non avec l'ironie mordante des Provinciales. Nous n'y sommes pas encore. 11 en était alors aux compliments avec les Jésuites , même les Jésuites] contradicteurs et qui prêtaient ilanc à ses traits les plus acérés. « Je » trouve, écrivait-il au P. Noël, r[ue votre lettre

1 T. IV, p. 59.

CHAP. 1. — PASCAL SAVANT. fgS

» n'est pas moins une marque de la faiblesse de » l'opinion que vous défendez, que de la vigueur » de votre esprit. Et certainement l'adresse avec » laquelle vous avez défendu l'impossibilité du » vide dans le peu de force qui lui reste , fait ai- » sèment juger qu'avec un pareil effort, vous » auriez invinciblement établi le sentiment con- » traire dans les avantages que les expériences . » lui donnent. »

Pascal était malade. Il avait été obligé d'écrire au P. Noël au lieu de l'aller voir, et même d'emprunter pour sa lettre le secours d'une main étrangère. Aussi prie-t-il le Jésuite d'excuser les fautes qui s'tj rencontrent, surtout à l'orthographe. Voilà bien des précautions pour ne pas donner prise sur lui à son adversaire. Le P. Noël, incommodé d'ime jambe, écrivit de son côté; la dispute s'envenima par lettres. Il est à regretter que ces deux hommes, dignes sans doute de s'entendre, n'aient pas pu s'aboucher et échanger entr'eux des explications qui les auraient amenés au même sentiment ou, du moins, malgré quelques contradictions, les auraient empêchés de sortir l'un et l'autre des bornes de la charité et des convenances, et de se refuser une réciproque estime. Qui peut dire l'influence que cet accord

' OEvires, t. IV, p. 78.

avec un Jésuite, dans une première discussion, aurait exercée sur Pascal? Se serait-il jeté plus tard à corps perdu dans la lutte à mort des Provinciales? N'est-ce pas alors qu'il commença à remplir son cœur de ce fiel et de cette passion qui déborderont un jour et couvriront les pages des Petites Lettres?

La dispute n'arriva pas néanmoins immédiatement à son dernier degré d'aigreur et de passion. On resta quelque temps encore, pour nous servir des expressions du P. Noël, aux lettres doctes et courtoises. « J'ai lu votre lettre avec admiration, » écrivait-il à Pascal, qu'en si peu de temps et » incommodé de votre santé, vous ayez répondu » de point en point à la mienne; et avec un sin- » gulier contentement, que vous procédiez à la » recherche de la vérité si généreusement et si » méthodiquement, et m'ayez, avec tant de civi- » lité, fait part de vos pensées touchant le vide ; je » vous remercie très-humblement et de tout mon » cœur; j'aime la vérité, et la recherche sans » préoccupation, dans vos sentiments, de la fa- » çon dont on traite les sciences dans les écoles, » et de celle qui est en usage parmi les personnes » qui veulent voir, et non pas croire ce qui peut » se savoir. »

» OE'iwres, t. IV, p. 79.

CHAP. I. - PASCAL SAVANT. t87

11 discute alors de nouveau les expériences et les explications de Pascal, reculant un peu, abandonnant quelques-unes de ses idées, mais gardant toujours les principales. Du reste, il lui semblait que ses opinions s'ajusteraient bien à celles de son adversaire, excepté le vide, qu'il ne pouvait encore goûter '. C'était naïf, car en cela consistait toute la difficulté ; tel était le nœud de toute la discussion. Or, ce vide, qu'il ne pouvait admettre, il le combattait par des subtilités qu'il trouvait sans doute fort ingénieuses, mais qui n'étaient ni scientifiques ni péremptoires. Il ne pouvait comprendre « |un espace qui n'est, ni » Dieu, ni créature, ni corps, ni esprit, ni sub- » stance, ni accident, qui transmet la lumière » sans être transparent, qui résiste sans rési- » stance, qui est immobile et se transporte avec » le tube, qui est partout et nulle part, qui fait » tout et ne fait rien. Ce sont les admirables » qualités de l'espace vide en tant qu'espace : il » est et fait merveille en tant que vide ; il est et w ne fait rien en tant qu'espace ; il est long, large » et profond en tant que vide ; il exclut la lon- » gueur, la largeur et la profondeur en tant qu'es- » pace... etc. ^. » Il y a loin de ces antitlièses

subtiles, obscures', misérables au style si clair, si plein et si riche de Pascal.

Pendant ce temps, dit-on, le P. Noël, qui avait appris l'état de souffrance de Pascal, lui fit dire par un de ses amis de ne pas prendre la peine de lui répondre, qu'il le verrait lui-même, et qu'ils tacheraient de s'entendre sur les points en litige. A quelque temps de là, le P. Noël, renonçant aux procédés honnêtes qui avaient pré sidé jusqu'alors à la dispute, se sentant vaincu par les armes d'une discussion savante et courtoise, aurait essayé de la mauvaise foi et de la déloyauté. Il publia, en effet, sous un titre ridicule, le Plein du Vide, un long pamphlet contre les théories de Pascal, précédé d'une dédicace plus ridicule encore au prince de Conti. Citons cette pièce curieuse, chef-d'œuvre accompli de mauvais goût. « Monseigneur, la nature est » aujourd'hui accusée de vide, et j'entreprends » de la justifier en la présence de votre Altesse : » elle en avait bien été auparavant soupçonnée ; » mais personne n'avait encore eu la hardiesse » de mettre des soupçons en fait, et de lui con- » fronter les sens et l'expérience. Je fais voir ici » son intégrité, et montre la fausseté des faits » dont elle est chargée, et les impostures des » témoins qu'on lui oppose. Si elle était connue » de chacun comme elle est de votre Altesse, à

CIIAP. 1. — PASCAL SAVANT. i89

» qui elle a découvert tous ses secrets, elle n'au- » rait été accusée de personne, et on se serait » bien gardé de lui faire un procès sur de faus- » ses dépositions , et sur des expériences mal » reconnues et encore plus mal avérées. Elle » espère. Monseigneur, que vous lui ferez jus- » tice de toutes ces calomnies. Et si, pour une » plus entière justification, il est nécessaire » qu'elle paie d'expérience, et qu'elle rende té- » moin pour témoin, alléguant l'esprit de votre » Altesse, qui remplit toutes ses parties, et qui » pénètre les choses du monde les plus obscures » et les plus cachées, il no se trouvera personne, » Monseigneur, qui ose assurer qu'au moins, à » l'égard de votre Altesse, il y ait du vide dans » la nature. Cette raison ne laisse rien à faire à » toutes les expériences produites et à produire : » et je ne doute point que nos adversaires n'en » demeurent d'accord avec moi , qui en suis » aussi persuadé que personne, et qui, par cette » persuasion universelle, ajoutée à mes devoirs » particuliers, suis, etc. ' »

Le P. Noël exposait ensuite sa théorie de l'air subtil, et cherchait à expliquer par là toutes les expériences de Pascal touchant le vide.

C'est Pascal qui nous apprend lui-même les

• Œuvres, t. IV, p. 89.

faits relatifs à la déloyauté prétendue du Jésuite, dans une lettre adressée à Le Pailleur en 1647 •. La plus grande partie de cette lettre, qui est toute une réfutation de la deuxième du P. Noël, avait été écrite avant l'apparition du pamphlet dédié au prince de Gonti : aussi n'en est-il question que vers la fin. Pascal raconte que le P. Talon vint un jour le trouver de la part du P. Noël, pour lui dire que celui-ci compatissait à son indisposition, qu'il craignait qu'une première lettre n'eût déjà nui à sa santé, et le priait de n'en pas hasarder une seconde, qu'ils pourraient s'éclaircir de bouche des difficultés qui leur restaient. On recommandait encore à Pascal de ne montrer à personne la lettre du P. Noël, comme n'ayant été écrite que pour lui. Pascal ajoute ces réflexions, où se montre déjà le sarcasme des Provinciales : « J'avoue que si cette proposition » me fût venue d'une autre part que de celle de » ces bons pères, elle m'aurait été suspecte, et » j'eusse craint que celui qui me l'eût faite n'eût » voulu se prévaloir d'un silence où il m'aurait » engagé par une prière captieuse. Mais je doutai » si peu de leur sincérité, que je leur prorais » tout sans réserve et sans crainte, avec un soin » très-particulier. C'est de là que plusieurs per-

* OEmres, t. IV, p. 114.

» sonnes, et même de ces pères, qui n'étaient » pas bien informées de l'intention du P. Noël, » ont pris sujet de dire, qu'ayant trouvé dans sa » lettre la ruine de mes sentiments, j'en ai dis- » simulé les beautés, de peur de découvrir ma » honte ; et que ma seule faiblesse m'a empêché » de lui repartir. »

Rappelons-nous que cette lettre est de 1 647, que Pascal, par conséquent, n'avait encore que vingtquatre ans : et pourtant il apparaît déjà tout entier. Quelle fine ironie sur les antithèses du P. Noël ! Il vient de citer le passage que nous avons transcrit plus haut, sur les. qualités de l'espace vide; puis il ajoute : « Comme une grande suite de » belles choses devient enfin ennuyeuse par sa » propre longueur, je crois que le P. Noël s'est ici » lassé d'en avoir tant produit ; et que prévoyant » un pareil ennui à ceux qui les auraient vues, » il a voulu descendre d'un style plus grave dans » un moins sérieux, pour les délasser par cette » raillerie, afin qu'après leur avoir fourni tant » de choses qui exigeaient une admiration péni- » ble, il leur donnât, par charité, un sujet de » divertissement. J'ai senti le premier l'effet de » cette bonté ; et ceux qui verront sa lettre en- » suite, l'éprouveront de même; car il n'y a

192 II» PARTIE.— KCUITS ET GKME.

» personne qui, après avoir lu ce que je lui avais » écrit, ne rie des conséquences qu'il en tire, et » de ces antithèses opposées avec tant de justesse, » qu'il est aisé de voir qu'il s'est bien plus étudié » à rendre ses termes contraires les uns aux au- » très, que conformes à la raison et à la vé- » rite ^ »

Vers la fin de sa lettre, Pascal nous apprend que le P. Noël lui envoya son pamphlet, le Plein du Vide , en chargeant celui qui l'apportait de lui assurer qu'il n'y avait rien contre lui , et que toutes les paroles qui paraissaient aigres ne s'adressaient pas à lui , mais au Révérend Père Valerianus Magnus , capucin polonais. Était-ce vrai? était-ce un pas en arrière, une réparation à l'honneur blessé de Pascal? Il est difficile de bien connaître la vérité dans toute cette affaire, parce que nous n'avons que le témoignage de Pascal, partie intéressée, esprit fier et entier, surtout alors, qu'irritait toute contradiction. Dans le désir de faire triompher ses idées , ne prétait-il pas déjà des ridicules à ses adversaires, assez riches dans l'espèce , il faut bien le dire, de leur propre fonds? Ne mettait-il pas tout l'odieux de leur côté? N'obéissait-il pas, dès-lors, à sa passion contre un Ordre célèbre, à

' OEuwes, t. IV, p. 123.

CflAP. I.— PASCAL SAVANT. 183

ce besoin de sarcasme et d'ironie qui est un côté de son génie? Ce ne sont pas là des conjectures vaines et téméraires. Toute sa conduite postérieure , non-seulement dans la lutte des Provinciales , mais encore dans ses discussions scientiii(jues avec des Jésuites , nous Talions voir bientôt, nous donne le droit de formuler quel- ((ues soupçons. Et en cela, accusons-nous sa loyauté? non, mais sa passion : la passion est de bonne foi. Cette passion était excitée encore par le bon droit qu'il avait alors et le succès évident (juil obtenait. Il ne pouvait se dissimuler à luimême sa supériorité. Un esprit plus humble que le sien n'aurait pu résister à la satisfaction méchante que devait lui faire éprouver la comparaison de ses écrits et de ceux du P.- Noël. Toutes ces lettres de Pascal, en effet, sont un modèle de fine et lucide discussion. Rien encore n'avait été écrit en prose de ce style.

Pascal était déjà le plus fort, et cependant son père vint se jeter dans la dispute. Sur le récit que lui fit son fils de la conduite du P. Noël, il adressa au Jésuite, en 1648, une lettre virulente '. Là, il relève avec amertume le procédé du P. Noël, qu'il taxe de déloyal, et lui explique comment son fils, apprenant qu'il avait manque

• Œuvres, t. IV, p. 144.

lui-même à sa parole, en livrant au public le secret de leur discussion par l'impression de son pamphlet, s'était cru obligé, pour défendre son honneur, d'écrire à un de ses amis et de publier sa lettre. C'est la lettre à Le Pailleur dont nous parlions tout-à-l' heure. A la prière de son fils, il écrivait lui-même au P. Noël, pour lui faire comprendre le peu de dignité et de franchise de sa conduite. Un passage est remarquable; c'est, suivant l'expression de M. Sainte-Beuve \ une sorte de prophétie des Provinciales. « Certaine- » ment, mon Père, disait Etienne Pascal, quoi- » que je ne sois pas assez heureux pour avoir le » bien de votre connaissance, je ne puis vous » dissimuler que vous l'avez été beaucoup d'a- » voir entrepris, à si bon marché, de vous com- » mettre en style d'injures contre un jeune » homme, qui, se voyant provoqué sans sujet, » je dis sans aucun sujet, pouvait, par l'amer- » tume de l'injure et par la témérité de l'âge, se » porter à repousser vos invectives, de soi très- » mal établies, en termes capables de vous causer » un éternel repentir. Vous me direz peut-être » que vous n'eussiez pas demeuré sans repartie. » Mais estimez-vous qu'il fût de sa part demeuré » dans le silence ? Et ainsi où eût été le bout de

» Port-n&yal, t. II, p. 468.

» ce beau combat ' ? » Le combat n'était que différé, et le jeune* homme aiguise ses armes.

C'est surtout à la préface au prince de Conti qu'en veut Etienne Pascal, et au subterfuge employé par le P. Noël, qu'il n'avait pas voulu insulter son jeune adversaire, mais que les paroles un peu aigres de son pamphlet s'adressaient au P. Valerianus. A propos du titre, le Plein duVide, et de l'allégorie de l'épître dédicatoire, il lance au P. Noël des paroles bien dures, quoique délayées dans des longueurs un peu subtiles. C'est tout un traité de l'antithèse et de la métaphore, tendant à prouver que celles du Père Noël n'étaient que ridicules. Somme toute, cette lettre est rude et vigoureuse, écrite en style d'Alceste, mais d'Alceste père et en colère. Il traite vraiment l'épître dédicatoire en sonnet d'Oronte. 11 faut bien dire que les deux pièces sont de même force. Pascal était bien vengé déjà, quoiqu'il se soit chargé personnellement depuis de sa vengeance.

On n'entend plus parler du P. Noël dans la vie de Pascal ; il fut sans doute écrasé par l'épître du père. Mais la guerre avec les Jésuites n'en resta pas là, même sur le terrain de la science, avant de recommencer plus grave sur celui de la reli-^ gion et de la morale. En 1651, des thèses furent

' OEuvres, t. IV, p. 147.

i9C 1I« PARTIE. - ÉCRITS ET GÉNIE.

soutenues au collège de Clermonl-Ferrand, dirigé par les Jésuites. Dans le prologue, suivant Pascal, il aurait été dit en substance : « Il y a de » certaines personnes aimant la nouveauté, qui » veulent se dire les inventeurs d'une certaine » expérience dont Toricelli est l'auteur, qui a » été faite en Pologne ; et nonobstant cela, ces » personnes voulant se l'attribuer, après l'avoir » faite en Normandie, sont venues la publier en » Auvergne ^ »

Si ces paroles avaient été prononcées, elles désignaient clairement Pascal. Il fut irrité et écrivit immédiatement à Ribeyre, premier président à la Cour des Aides de Clermont. L'accusation prétendue dont on lui avait envoyé les termes, renfermait deux points principaux qu'il s'attache à discuter dans sa lettre : il s'était dit l'auteur de l'expérience de Toricelli, et il ne l'avait renouvelée en Normandie qu'après qu'elle avait été faite en Pologne. Il n'a pas de peine à se défendre de l'accusation d'un plagiat commis sur Toricelli. Il lui suffit de raconter l'histoire des expériences sur le vide et de citer les termes mêmes de l'avis au lecteur placé en tète de son opuscule de 1647. Or, ce petit ouvrage avait été répandu à Paris, remis aux Jésuites eux-mêmes,

< OEuvres, t. lY,^. 157.

envoyé dans diverses villes de France, notamment à Clermont, et le P. Mersenne en avait fait passer des exemplaires à l'étranger. « De sorte » que, ajoute Pascal (on pressent toujours l'ironie » des Provinciales), je crois que le bon père de 1) Montferrand est le seul entre tous les curieux de » l'Europe qui n'en ait point eu connaissance, je » ne sais par quel malheur, si ce n'est qu'il fuit » le commerce et la communication des savants, » pour des raisons que je ne pénètre pas ' . »

Nous avons cité plus haut la déclaration expresse de Pascal au sujet des expériences d'Italie. A l'en croire , il n'aurait eu d'abord à leur égard que des renseignements peu précis et en aurait ignoré le véritable auteur. Il se contenta, en conséquence, de déclarer qu'il n'en était pas l'inventeur, et qu'elles avaient été faites en Italie quatre ans avant ses Nouvelles expériences touchant le Vide. Ce n'est qu'après l'impression de cet écrit qu'il aurait appris que les premières étaient de ïoricelli, ce qu'il se hâta de publier ^.

Quant au second chef d'accusation, c'est-àdire à la priorité des expériences du P. Valérien Magni (en latin Valerianus Magnus), Pascal soutient que le capucin polonais n'avait fait que

' Œuvres, t. IV, p. 164. » Voir p. 165, 166.

répéter les expériences de Toricelli sans y rien ajouter de nouveau, et cela encore longtemps après les expériences qu'il avait faites lui-même en France, et même après l'impression de son ouvrage. Pascal va jusqu'à accuser le bon capucin de s'être bonnement attribué l'expérience de Toricelli, prétention singulière qui fut repoussée par tous ceux qui avaient pris part aux travaux de Pascal, et en particulier par Roberval *, qui en écrivit au religieux polonais, et lui prouva par la date des pièces imprimées qu'il ne pouvait décemment se dire l'auteur des expériences d'Italie. Valerianus ne répondit pas à la lettre de Roberval et se désista de ses prétentions.

Pour ce qui est de Pascal, il aurait d'abord appris par le P. Mersenne les expériences d'Italie, un peu après le nom de leur auteur Toricelli, et enfin l'explication qu'en avait donnée le disciple de Galilée. Cette explication, ajoute Pascal dont nous suivons toujours le témoignage, n'était dans le principe qu'à l'état de simple conjecture, conjecture à laquelle, par ses pro-

* Né en 1602, mort en 1675, professeur de mathématiques au Collège Royal où il avait obtenu au concours la chaire fondée par Ramus. Il était doué de talent et même de génie ; mais sa jalousie contre Descartes lui fit malheureusement dépenser en vaines disputes et en recherches superflues une partie de ses forces.

CHAP. 1. — PASCAL SAVANT. i»8

près expériences, il avait donne un grand caractère de probabilité. Restait à la changer en complète certitude, ce qu'il fit plus tard par l'expérienc edécisive du Puy-de-Dôme.

Ribeyre répondit à Pascal que pour lui il avait expliqué bénignement le préambule des thèses de Clermont, auquel d'ailleurs il n'avait rien remarqué d'offensant ; qu'il lavait attribué à une émulation pardonnable entre savants, plutôt qu'à aucun dessein d'invectiver contre l'auteur des expériences de Normandie ^ Il paraît qu'en effet le Jésuite de Clermont était bien moins coupable que Pascal ne l'en avait accusé. Dans la visite que lui fit Ribeyre à cette occasion, il affirma qu'il n'avait point eu intention d'attaquer Pascal ni de lui ravir la gloire de ses inventions, et pour preuve il montra sur-le-champ un cahier qu'il dictait à ses élèves, dans lequel on lisait ces mots : Quam rem multum aiujdt et illustravit cum suis amicis dominus Pascalius claramontanus, ut patet ex libellis hanc in rem ah eo editis, etc. Ribeyre, du reste, n'avait pas remarqué l'attaque, non plus que ceux qui étaient présents à la discussion des thèses. Aussi priaitil, en terminant, Pascal de permettre qu'on suspendit la publication de la lettre qu'il lui

* Œuvres, t. IV, p. 178.

avait adressée. Mais Perier, qui avait, les ordres exprès de son beau -frère, ne voulut pas se rendre aux prières de Ribeyre, et elle était dèyd imprimée lorsque le désir de ce dernier parvint à Pascal. On voit, par ce fait, combien Pascal était prompt à accuser ses adversaires, surtout quand ils étaient jésuites, de mauvaise foi, de déloyauté, d'attaques injustes à son sujet : ce qui nous donne le droit légitime de n'accepter que sous toutes réserves ses déclarations, bien que souvent l'absence de pièces du côté de la partie adverse nous mette dans l'impossibilité de prouver, ou du moins de préciser, ses erreurs et ses exagérations. .

ïoricelli avait soupçonné que la pesanteur de l'air était la force qui contrebalançait la pression de l'eau et du mercure sur leurs bases. Par ses nouvelles expériences, Pascal était arrivé sur ce point à une conviction personnelle. Il résolut alors de pousser la démonstration jusqu'au dernier degré d'évidence. Si la pesanteur de l'air, se dit-il, est la cause de l'ascension du mercure dans les tubes, la hauteur du mercure doit diminuer à mesure qu'on s'élève, parce qu'alors on rend moins forte la pression atmosphérique. Cette expérience était décisive. Pascal chargea Perier son beau-frère, le 15 novembre 1G47, de l'exécuter sur la montagne du Puy-de-Dôme. Mais

elle fut retardée par diverses circonstances, et n'eut lieu que le 19 septembre 1G48. Elle eut un plein succès. Pascal la répéta avec des résultais identiques à la tour de Saint-Jacques-la-Boucherie et dans une maison particulière. Telle fut donc, comme l'observe Bossut', la progression de l'esprit humain dans l'explication de ce grand phénomène de la nature : Galilée prouve la pesanteur de l'air; Toricelli conjecture qu'elle est la cause de l'ascension de l'eau dans les pompes, du mercure dans les tubes, et Pascal a la gloire de convertir la conjecture en certitude.

Mais il s'en faut que cette gloire ne lui soit pas contestée. Descartes écrivait à Carcavi ^, le \ \ juin 1649 : « Je me promets que vous n'aurez » pas désagréable que je vous prie de m'appren- » dre le succès d'une expérience qu'on m'a dit « que M. Pascal avait faite ou fait faire sur les

* Discours prélbn., p. xv.

^ Carcavi avait d'abord été conseiller à Toulouse, et avait puisé dans sa liaison avec Fermât le goût des sciences. Il vint ensuite à Paris, où il acheta une charge de conseiller au grand Conseil, qu'il quitta bientôt pour se livrer à l'étude de la bibliographie, science dans laquelle il devint l'honnne le plus habile de son temps. Aussi fut-il successivement bibliothécaire de Colbert et conservateur de la bibliothèque royale. Il l'ut aussi un des premiers membres, pour les mathématiques, de l'Académie des Sciences qui venait d'être créée. Après la mort du P. Mersenne, c'est lui qui devint le correspondant de Descarles. Il ujourut lui-iucme eu 1G84.

» montagnes d'Auvergne, pour savoir si le vif- » argent monte plus haut dans le tuyau étant au » pied de la montagne, et de combien il monte » plus haut qu'au-dessus ; j'aurais droit d'atten- » dre cela de lui plutôt que de vous, parce que » c'est moi qui l'ai avisé, il y a deux ans, de faire » cette expérience, et qui l'ai assuré que, bien » que je ne l'eusse pas faite, je ne doutais point » du succès. Mais parce qu'il est ami de M. Ro- » berval, qui semble faire profession de n'être » pas le mien..., j'ai sujet de croire qu'il en suit » les passions, et qu'il n'est point de la prudence » de m'adresser à lui pour ce que je souhaite, m

Carcavi, lié avec Pascal, lui communiqua la lettre de Descartes. Pascal, ditBossut, la méprisa et n'y fit aucune réponse. Comment méprisait-il Descartes, lui qui prenait souci des futilités du P. Noël et des thèses obscures d'un Jésuite inconnu de Clermont? Il y répondit cependant dans la lettre à Ribeyre que nous avons déjà mentionnée. « Il est véritable. Monsieur, soutint-il » alors, et je vous le dis hardiment, que cette » expérience est de mon invention ; et partant, » je puis dire que la nouvelle connaissance qu'elle » nous a découverte est entièrement de moi ' . »

A l'appui de ce témoignage personnel , Bossut

* OEuvres,t.ïV,p. ITl.

invoque la candeur de Pascal, son impartialité, la haute justice qu'il rendit à Toricelli. Mais ne peut-on pas en dire autant de Descartes *? N'était-il pas assez riche d'inventions pour ne pas envier ni ravir à un autre la gloire de ses découvertes? Pour justifier son héros, Bossut va jusqu'à mettre en doute la date d'une lettre de Descartes. « Si l'une de ses lettres, dit-il, qui porte la date M de l'année 1631, a été en effet écrite dans ce » temps-là, on voit qu'il avait alors, relativement » à la pesanteur de l'air, à peu près les mêmes

* Pas tout-à-fait cependant. A en croire Leibniz et Huygens , il était un peu jaloux des découvertes de ses rivaux, et très-lent, de l'aveu de Baillet lui-même, à leur accorder les éloges et l'admiration qu'ils méritaient. Plusieurs sont d'avis que la noblesse et la grandeur de son âme n'étaient pas en rapport avec les puissantes facultés de son génie. « Il avait coutume, dit Leibniz, de défigurer d'une étrange façon ceux qui lui faisaient ombrage, » quoiqu'il ne se gênât pas de leur faire de nombreux emprunts. Huygens l'accusait d'avoir dérobé à Kepler sa théorie de l'arc-en-ciel, et Leibniz promettait à lluet une liste de ses pilleries. (Voir la correspondance de Leibniz et de Nicaise, chanoine de Dijon, publiée par M. Cousin, Fragments philos., t. II, p. 211 et suiv., et les notes de lluygens sur la vie de Descartes, par Baillet. Ibid.^ p. 160.) Dans la fameuse querelle qu'il eut avec Fermât (il en eut avec presque tous les savants de son temps), au sujet des Maxima et des Minima, la raison et la modération se trouvèrent t xclusivement du côté du savant conseiller de Toulouse. Le P. Mersenne épuisa tous ses efforts pour amener entre eux une réconciliation qui, de la part de Descartes, ne fut jamais sincc :e ni complète.

» idées que Toricelli mit dans la suite au jour. » Mais il ajoute : « Par malheur pour le philoso- » plie français, la plupart de ses idées en physi- » que n'étaient que des systèmes hasardés sans » preuves, et souvent contredits parla nature '. » Il cherche à prouver alors que l'explication du phénomène n'était pas une suite des principes de Descartes, puisque le P. Noël luttait contre Pascal armé de ces mêmes principes. La vraisemblance n'est donc pas pour lui ; tandis que toute la suite des expériences et des travaux de Pascal le conduisait comme nécessairement à l'expérience du Puy-de-Dôme. Bossut conclut en ces termes : « Contre un homme tel que Pascal, qui » a réellement fait exécuter l'expérience du Puy- » de-Dôme , Descartes ne doit pas se contenter » de dire froidement, un an après : fen ai donné » l'idée; il doit le prouver, et le simple témoi- » gnage qu'il rend lui-même dans sa propre » cause ne peut être d'aucun poids ^. » N'est-ce pas de même qu'agit Pascal un an après la mort de Descartes? 11 semble se taire tant qu'il peut craindre la contradiction, et ne soutient son droit de priorité que lorsque son compétiteur n'est plus là pour le lui contester.

* Discours prélim., p. xvii.

8 Ibid. p. XI \.

CIIAP. I. - PASCAL SAVANT. 205

Sans doute, en matière semblable, Jacqueline n'est pas une grande autorité. Il est cependant curieux de voir ce qu'elle dit des explications de Descartes dans une lettre du 25 septembre 1647, où elle rend compte à sa sœur d'une visite que Descartes avait faite à son frère ; «Ensuite on se mit sur » le vide, et M. Descartes avec un grand sérieux, » comme on lui contait une expérience et qu'on » lui demanda ce qu'il croyait qui fût entré dans » la seringue, dit que c'était de sa matière sub- » tile. » Et plus bas : « Mon frère écrivit au Père » Mersenne l'autre jour pour savoir de lui quelles » raisons M. Descartes apportait contre la co- » lonne d'air, lequel fit réponse assez mal écrite » (à cause qu'il a eu l'artère du bras droit coupé » en le saignant, dont il sera peut-être estropié). » Je lus pourtant que ce n'était pas M. Descartes » (car au contraire il la croit fort, mais par une » raison que mon frère n'approuve pas), mais » M. Roberval qui était contre '. »

Ces deux passages semblent contradictoires, et on ne peut en tirer aucune conclusion. Ainsi peut-on dire des différents témoignages que nous avons allégués dans la suite de cette discussion. Il ne nous pai'aît pas que jamais le procès puisse être entièrement jugé. Ce n'est pas nous, du

* Lettres, Opusc, etc., p. 310, 311.

moins, qui pouvons avoir la prétention de le vider, après avoir lu ces paroles du savant Montucla : «Nous ne pouvons porter aucun jugement » bien assuré sur la justice des plaintes de Des- » cartes, et sur le droit qu'il prétend à l'expé- » rience dont il s'agit ; mais ce que nous venons » de rapporter d'après ses lettres, pourra paraître » favorable à ses prétentions ' . » Que dire en effet? Nous sommes entre deux affirmations graves, toutes deux en matière personnelle, parties de deux hommes également recommandables par leur science et leur génie. De quel côté pencherions-nous? Pourrions-nous choisir sans laisser peser un soupçon de plagiat, de déloyauté ou de basse jalousie sur une grande mémoire? Peutêtre cependant pourrait-on dire que Descartes eut le premier sur la pesanteur de l'air les mêmes idées qu'eut plus tard Toricelli (la lettre de 1631 en fait foi); qu'il ne leur donna pas suite d'à-» bord, parce que ces questions n'étaient pas alors débattues dans le monde de la science ; que les expériences d'Itahe et leur répétition en France, réveillèrent ses anciens soupçons sur la cause de ces grands phénomènes physiques; que dans les conversations que nous savons avoir eu lieu à ce sujet entre lui et Pascal, il parla vraiment au

< Histoire des Mathém., t. II, p. 206.

jeune savant d'une expérience décisive, mais en termes vagues et peu précis qui ne laissèrent aucune trace dans son esprit, de sorte que plus tard Pascal put dire avec candeur et franchise, lorsqu'il eut fait exécuter l'expérience du Puyde-Dôme, quelle était de son invention. On peut induire du récit de Baillet lui-même, si prévenu pourtant en faveur de son héros, que Descartes n'avait entretenu Pascal qu'en termes généraux d'expériences à faire sur la masse de l'air, quoique dès-lors il attribuât à l'action atmosphérique ce que d'autres expliquaient par l'horreur du vide *. Il ne nous semble pas impossible que les choses se soient ainsi passées. En tout cas, nous préférons encore cette conjecture, si peu fondée qu'elle puisse paraître, à une opinion arrêtée et tout aussi peu démontrée, qui nous forcerait à renvoyer de Descartes à Pascal ou de Pascal à Descartes , l'odieuse accusation de larcin et de mensonge.

Nous ne suivrons donc dans cette affaire ni Baillet, qui dans sa Vie de Descartes accuse Pas-* cal de plagiat et d'ingratitude, ni Bossut, qui revendique tout l'honneur de la découverte au nom de Pascal. Bossut est mieux inspiré lorsqu'il fait

' Fie de Descartes, liv. VII, ch. xii, p. 330 de la première partie.

remarquer la marche de l'esprit de Pascal dans toutes ses découvertes. Pascal n'est pas un génie aventureux et passionné pour les systèmes comme Descartes, Il avait commencé par admettre le principe de l'horreur du vide : il n'y renonce ensuite que devant l'expérience; il n'avance qu'appuyé sur de nouveaux faits, et n'abandonne les anciens que forcé par l'évidence et lorsqu'il peut mettre la certitude à la place de la conjecture et de l'autorité. Telle a été la méthode de New ton : ainsi a-t-il pu enrichir la science de ses nombreuses et magnifiques découvertes.

Pascal consigna toutes ses expériences dans son Traité de la pesanteur de ïair^. 11 y prouve la pesanteur de l'air , qu'elle produit vraiment tous les effets attribués à l'horreur du vide , qu'elle est limitée ainsi que les effets qu'elle produit, qu'elle varie, et ses effets en proportion, suivant les vapeurs que renferme l'air et la hauteur de l'atmosphère, et que tous ces effets cesseraient d'avoir lieu si l'on se transportait audessus de la masse atmosphérique ou dans un lieu vide d'air.

Avant la publication de ce traité , qui paraît être de 1653, et dès 1648, Pascal avait imprimé le récit de la grande expérience du Puy-de-

» OEuvres, t. IV, p. 212.

Dôme ^ On voit dans cette relation le plan de l'expérience qu'il avait tracé à son beau-frère cl tous les détails de l'exécution racontés par Perier. Nous croyons devoir citer ces paroles de la conclusion , qui témoignent du respect profond que Pascal avait pour les anciens et de la circonspection prudente avec laquelle il se dirigeait lorsqu'il croyait devoir abandonner leurs traces. Il vient de parler de la croyance universelle à l'horreur de la nature pour le vide , puis il ajoute : « Ce n'est pas sans regret que je me » dépars de ces opinions si généralement reçues ; » je ne le fais qu'en cédant à la force de la vérité » qui m'y contraint. J'ai résisté à ces sentiments » nouveaux , tant que j'ai eu quelque prétexte » pour suivre les anciens ; les maximes que j'ai » employées en mon Abrégé le témoignent assez. » Mais enfin l'évidence des expériences me force » de quitter les opinions où le respect de l'anti- » quité m'avait retenu. Aussi je ne les ai quittées » que peu à peu , et je ne m'en suis éloigné que » par degrés , car du premier de ces trois prin- » cipes, que la nature a pour le vide une horreur » invincible , j'ai passé à ce second , qu'elle en a » de l'horreur, mais non pas invincible, et de là » je suis enfin arrivé à la croyance du troisième,

• OEuvres, t. IV, p. 301.

210 II« PARTIE. — ÉCRITS ET (iÉNlE.

» que la nature n'a aucune horreur pour le » vide^ »

Pascal ne s'en tint pas à l'expérience du Puyde-Dôme et aux quelques applications qu'il en avait faites lui-même. Pendant les années 1649 , 1650 et 1651 , Perier continua pour lui, jour par jour, à Clermont, ses observations sur la diversité des élévations du mercure. Un de ses amis en faisait en même temps à Paris , pendant qu'à Stockholm, Chanut, ambassadeur de France, et Descartes travaillaient de leur côté sur la prière de Perier. Telle fut l'origine des baromètres. Mais on ne savait trop encore alors à quoi attribuer les variations de la colonne barométrique. Ces observations auxquelles Descartes prit part sont un peu postérieures à sa lettre à Carcavi. Peut-être pourrait-on tirer de là une induction favorable à Pascal. Comment, en effet, Descartes se serait-il prêté de si bonne grâce à confirmer des observations entreprises au profit de Pascal, s'il eût donné la première idée de l'expérience du Puy-de-Dôme? C'eût été un désintéressement bien généreux , et les savants ne sont guère capables d'un sic vos non vobis de cette force. C'était donc reconnaître au moins la large part que Pascal pouvait revendiquer dans

» Œuvres, t. IV, p. 816.

la gloire de la découverte. Nous ne prétendons pas pourtant revenir ici sur notre premier jugement ni dépouiller Descartes de ce qui peut lui appartenir dans toutes ces inventions. De toute manière, il montrait en cette occasion une générosité et une grandeur d'âme qui l'honorent*.

A peu près dans le même temps, Boyle^, gentilhomme anglais, fit des expériences très-curieuses sur le même sujet. Pascal en a laissé le récit et n'a pas manqué de les tourner au profit des principes établis dans ses traités ^.

Les expériences de Pascal sur la pesanteur de l'air le conduisaient nécessairement à la recherche des lois de l'équilibre des liqueurs. Cependant le traité qu'il nous a laissé sous ce

* On peut voir le récit que fait Perier de toutes ces observations, t. IV, p. 317 et suiv.

* Robert Boyle, né en Irlande en 1626, année où mourut Fr. Bacon, mort à Londres en 1691, devint le plus illustre disciple du fameux chancelier, dont il propagea en Angleterre la méthode expérimentale qu'il appliqua principalement à l'étude des phénomènes de l'air. Doué, comme Pascal, d'une vive imagination, quoique avec infiniment moins de génie, homme d'une piété sincère, il unit lui aussi la science religieuse aux sciences physiques, et composa plusieurs ouvrages pour la défense du christianisme. Par son caractère mélancolique, son imagination mobile et impressionnable, les doutes religieux qui l'assaillirent et contre lesquels il lutta énergiquement toute sa vie , il ressemble assez au Pascal de nos contemporains.

« T. IV, p. 322.

titre * fut composé avant celui de la pesanteur de l'air, car, dans ce dernier, Pascal renvoie souvent au précédent. Il est fait mention dans le traité de l'équilibre d'un petit traité de mécanique, sans doute perdu.

Les recherches de Pascal sur l'équilibre des liqueurs sont une des parties les plus incontestées de sa gloire de savant. Cependant , là encore , il ne fut pas entièrement inventeur. Archimède avait déterminé la perte de poids , les conditions d'équilibre des corps plongés , leur position dans le fluide relativement à leur masse et à leur figure. Un mathématicien flamand, Stevin^, avait calculé que la pression d'un fluide sur sa base était égale à cette base multipliée par la hauteur 3. On savait encore que les parois des vases sont également pressées par les fluides. Mais on n'avait pas mesuré cette pression, et de là dépendait cependant la fixation des conditions générales de l'équilibre des liqueurs. C'est à quoi s'attacha Pascal dans une foule d'expériences ingénieuses, et il acheva la création de l'hydro-

• T. IV, p. 179.

' Né vers le milieu du xvr siècle , il enrichit la statique et l'hydrostatique d'un grand nombre de vérités nouvelles. On a voulu, dans ces derniers temps, lui faire honneur de la découverte de la pesanteur de l'air.

3 Montucla, Ilist. des Mal/n'maiifjues, t. II, p. 180.

CHAP. I.— PASCAL SAVANT. 2l3

statique qui lui est redevable[de la plupart de ses principes. Ses recherches n'ont rien perdu par le temps et sont encore la règle de la science.

Page 1