‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 10 sur 118 · Loc. cit · texte numérisé non relu

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2. M. Strowski écrit : « Il ne faut pas céder à la tentation d'exagérer l'importance de cette période (de la vie mondaine).... Les dates mêmes auraient dû prévenir les biographes qu'ils faisaient fausse route.

« Précisons ces dates : M. Pascal le père est mort le 24 septembre 1651. Jacqueline est avec son frère jusqu'au mois de janvier 1652. De septembre 1651 à janvier 1652, c'est une période de deuil, la présence de Jacqueline nous garantit que la piété n'est pas encore bannie de la maison. Ce n'est pas encore la « période mondaine ». Jacqueline entre au couvent le 4 janvier. C'est le 4 mars qu'elle écrit à son frère pour l'inviter à sa prise de voile. Et sa lettre, nous l'avons vu, ne traite pas Pascal comme un mondain. Lo ton sera tout autre un an plus tard. Mais déjà

LA VIE MONDAINE DE PASCAL Z~j

Gefutaumois de mai de cette année que M. Pascal vint eu Auvergne avec sa famille. Les voyages, comme on sait, ne sont pas favorables à la sanctification. Les visites que Biaise

Pascal commence à être absorbé par son désir de gloire et de fortune, puisque c'est alors qu'il écrit à l'athée Bourdelet, médecin de Christine de Suède, pour le prier de présenter la machine arithmétique à la reine. Voilà, semble-t-il, le commencementde ce que Port-Royal appellera ses désordres. Vers le mois de février a du se produire un progrès de ce détachement insensible de la préoccupation religieuse, et la préoccupation dominante chez Pascal est devenue définitivement celle de son succès. Notons : février 1652.

Le succès — au moins d'admiratioa — est obtenu. Pascal est à Paris -.jusqu'à quand? Jusqu'au mois ù'oclohre 1652; cela fait, de mais inclus à octobre, 7 ou 8 mois de vie mondaine, — vie mondaine traversée sans doute par des occupations dont la moins absorbante n'était pas cette éternelle machine arithmétique, D'octobre 1652 à mai 1653 Pascal est en Auvergne, auprès de sa sœur Mn"» Périer : le voilà tout au plus mondain auvergnat et bel esprit de Clermont, et autant, pas plus, qu'il pouvait l'être dans l'austère famille Périer. Il retourne à Paris au mois de mat 1653. Il reprend ses relations et sa vie, et, si l'on veut, le goût des « vanités ». Et cela juste six mois. Car dès le mois de décembre 1653 il éprouve « un grand mépris du monde et un dégoût presque insupportable do toutes les personnes qui en sont «.

« Six mois a Paris, puis un séjour de six mois à Clermont dans un milieu austère, puis encore six mois à Paris, voilà, à quoi se réduit la « dissipation » de Pascal. (2« partie pp 231etsv.) — M. Faguet ne trouve rien à reprendre à ce calcul des dates MM. Gazier, Brunschvicg, Lanson ne font, eux aussi, commencer la période mondaine qu'après la mort de M, Pascal, en 1632. M. Strowski remarque que la lettre écrite par Jacqueline à son frère lors de sa prise d'habit ne fait pas allusion à la vie mondaine. Cela n'est pas tout à fait exact. Après avoir, dans un passage assez court, exhorté son frère à vaincre les sentiments naturels, Jacqueline insiste longuement pour qu'il n'écoute pas les suggestions du monde. D'ailleurs, ce n'était pas le moment de faire des remontrances.

Sainte-Beuve, MM. Michaut. Giraud, etc.. maintiennent l'opinion traditionnelle qui fait commencer le retachement de Pascal en 1649. Nous suivons cette dernière opinion, nous croyons qu'elle a pour elle les textes et la vraisemblance. Mme Périer, Marguerite et Etienne Périer (mais ce n'est qu'une môme source), nous disent formellement que la convalescence de Biaise fut l'occasion de son entrée dans le monde. « Les médecins crurent que pour se rétablir entièrement il fallait qu'il quittât toute sorte d'application, et qu'il cherchât tant qu'il pourrait les occasions de se divertir. » Le Recueil d'Utrecht : « L'apphcation prodigieuse qu'il avait donn;e aux sciences, lui avait causé diverses incommodités, qui engagèrent les médecins à lui ordonner de quitter toute étude ». M, Michaut fait observer que Marguerite Périer écrit : « La mort de mon père ne lui donna que plus de facilité et de moyens pour continuer ce train de vie. » Si Biaise après la mort de son père continue, c'est donc qu'il avait commencé avant cette mort. — Fléchier dans les Mémoires sur les grands jours d'Auvergne nous rapporte que Biaise faisait sa cour à la « Sapho du pays, » ce qui s'explique mieux aux débuts de la vie mondaine de Pascal et avant qu'il ait fréquenté Méré et Roannez. — Enfin Jacqueline elle-même dans une de ses lettres à Mme Périer lors de la seconde conversion de son frère écrit :

reçut et dut rendre en arrivant à Glermont, la multitude des amis et des parents de sa famille qui lui firent fête, les divertissements auxquels il prit part, achevèrent de dissiper son âme. Ce n'était pas encore la vie mondaine telle qu'il la connaîtra plus tard à Paris, mais enfin c'était déjà une vie assez dissipée, et la relation de Fléchierqui nous représente Pascal fréquentant le salon de la « Sapho du pays » n'a rien d'invraisemblable. Durant l'année qu'il demeura à Clermont, il dut, grâce à son tempérament de feu, à la distinction de son esprit, à sa réputation de savant, être très recherché. Combien il était déjà éloigné de la vie pieuse qu'il avait embrassée à Rouen, à laquelle il était demeuré fidèle à Paris*, et dont Jacqueline lui était un exemple vivant !

Biaise revint à Paris en juin i65o. Durant les quelques mois qu'il passa seul dans la capitale avant le retour do son père et de sa sœur, il dut commencera fréquenter les salons, à aller à la comédie, il s'adonna davantage aux divertissements.

« Quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis longtemps, cela ne l'éloigné nullement de son entreprise (sa conversion, ce qui montre que ses raisons d'autrefois n'étaient que des prétextes. » Donc autrefois Pascal s'excusait de ne pouvoir mener une vie fervente en alléguant ses infirmités, et Jacqueline s'efl'orçait de le croire, cela nous reporte, semble-t-il, en lb49.

Les textes semblent donc formels. Les vraisemblances tirées des circonstances ne sont pas moins probantes Nous avons montré que la convalescence, le voyage, le séjour à Clermont'parmi la multitude des amis et des connaissances étaient éminemment favorables à la dissipation au relâchement. Jacqueline craignait davantage le séjour à Clermont que le séjour à Paris. — La mort de son père devait porter Biaise à la dévotioji, et il n'est pas vraisemblable que trois ou quatre mois après il se soit adonné à la vie mondaine s'il n'y avait été déjà accoutumé. — Enfin il serait inexplicable que Pascal qui avait tant secondé sa sœur en 1648 dans son dessein d'entrer en religion, y ait mis opposition en i651 s'il n'y avait eu un changement profond dans ses dispositions intimes. Son isolement, son amour fraternel ne suffisent pas à expliquer entièrement l'opposition qu'il mit ù la prise d'habit de Jacqueline. S'il avait eu les mômes sentiments qu'autrefois, il aurait fait taire la nature Nous estimons donc que le relâchement date de 1649, tandis que la vie mondaine digne de ce nom, le grand train de Pascal, ne commence guère qu'après la mort de son père. (Cf. Giraud, op. c, p. 38. Michaux, op. c, p. 65 et 263.)

1 . Une lettre de Jacqueline nous apprend qu'à Paris un peu plus d'un an auparavant. Biaise discutait avec Roberval « de beaucoup de choses qui appartiennent autant à la théologie qu'à la physique » quand M Habert vint prévenir Pascal que Descartes désirerait l'entretenir, Biaise se trouve à l'Eglise. Cf. cousin Jacqueline Pascal, pp. 114 et sv.

LA. AIE MONDAINE DE PASCAL Sq

Ce fut probablement à cette époque qu'il se lia avec le duc de Roannez. Ce jeune homme, — il n'avait que vingtquatre ans — s'attacha extrêmement à Biaise, qui en avait alors vingt-huit. L'un avait la supériorité de la naissance, l'autre celle de l'âge et du génie, tous deux étaient doués d'une égale curiosité pour les sciences. Leurs relations devinrent bientôt très suivies, ils furent inséparables. Ce n'était pas assez qu'ils demeurassent Tun près de l'autre : le jeune noble donna à son ami un appartement dans son hôtel. Par le duc de Roannez, Pascal fut introduit dans la plus haute société de ce temps. Depuis un an il avait commencé à mener une vie moins religieuse, moins réservée et plus relâchée, mais ce ne fut vraiment qu'à partir de sa liaison avec le jeune duc, que commença la période de sa vie proprement mondaine ^

Mort de M. Pascal. Retour momentané de Biaise à la ferveur.

Tel était le mode d'existence de Pascal, lorsque la mort de son père vint le rappeler pour quelque temps à un genre de vie plus sévère. Au xvii® siècle, les esprits les plus forts craignaient plus que nous peut-être la mort. La foi très vive, la croyance au petit nombre des élus, contribuaient à rendre le spectre de la mort redoutable. Le décès soudain de M'"'^ de Montbazon et bientôt après celui du duc d'Orléans décidèrent de la conversion du moine le plus austère de ce temps, de Rancé.

Biaise, ce jeune homme impressionnable, chaste, d'un esprit sérieux, profondément imbu des doctrinesjansénistes, ne pouvait demeurer dans une maison où reposait le cadavre de son père sans être remué jusqu'au fond de l'âme. Comment

1. M. Pascal avait déménagé en 1648 49 et s'était inslallé pi es de l'hôtel du duc, mais la liaison entre Biaise et le duc de Roannez ne dut commencer qu'après le retour de CIcrmont dans la seconde moitié de l'année I60O.

n'aurait-il pas songé aux fins dernières? comment n'aurait-il pas conçu des remords de sa vie présente ? et comment n'aurait-il pas pris de sincères résolutions pour l'avenir? Les enseignements de la mort sont religieux. La résignation avec laquelle son père qu'il vénérait, apprit l'annonce de sa fin, les exhortations chrétiennes qu'il ne manqua pas de faire à ses enfants, les sentiments de foi et de piété avec lesquels il reçut les derniers sacrements, l'agonie, la mort, le tête-à-tête avec le corps froid et inerte de cet homme qu'il avait comm plein de vie, dont il disait qu'il « lui aurait été encore nécessaire dix ans et utile toute sa vie », la mise au tombeau, ce dernier acte sanglant., toutes ces cérémonies funèbres durent lui inspirer de grands sentiments, des pensées profondes. Il serait vraiment étrange que dans ces conjonctures, le sentiment religieux, au moins pour quelque temps, ne se fut pas réveillé dans son àme.

Il y eut de fait à cette occasion chez Pascal un retour à la vie pieuse. Nous le constatons par la lettre qu'il écrivit à M. et M™^ Périer trois semaines après la mort de son père. Cette lettre est par sa longueur autant que par la manière dont elle a été composée un véritable opuscule. Pascal a renoué momentanément ses relations avec Port-Royal. « Puisque vous êtes maintenant informés l'un et l'autre de notre malheur commun, et que la lettre que nous avions commencée vous a donné quelques consolations ^ par le récit des circonstances heureuses qui ont accompagné le sujet de notre affliction, je ne puis vous refuser celles qui me restent dans l'esprit, et que je prie Dieu de me donner, et de nie renouveler de plusieurs que nous avons autrefois reçues de sa grâce, et qui nous ont été nouvellement données de nos amis en cette occasion. » Ces amis ne sont pas autres que les jansénistes. Pascal nous en avertit, il ne nous livrera pas ses propres réflexions, il ne se fera que l'interprète de ses amis : « Je n'entreprendrais pas de vous porter ce secours de mon propre, mais comme ce ne sont que des répétitions de ce que

1. Dans les éditions on lit : quelque consolation. Nous avons mis le pluriel. Sans cette correction la phrase est difficile à saisir.

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j'ai appris, je le fais avec assurance en priant Dieu de bénir ces semences, et de leur donner de l'accroissement, car sans lui nous ne pouvons rien faire et ses plus saintes paroles ne prennent point en nous, comme il la dit lui-même ». Mais quels sont ces amis? Dans la lettre il est question d'un saint homme et d'un grand homme. Le saint homme, selon V. Cousin, serait M. Singlin, et le grand homme pourrait bien être le grand Arnauld. Puisque Biaise ne se fait que l'écho de leurs pensées, attendons-nous à des réflexions tirées de la prédestination, de la souveraine impuissance de notre nature corrompue.

« Considérons-la donc (la mort) en la sorte, et pratiquons cet enseignement que j'ai appris d'un grand homme dans le temps de notre plus grande affliction, qu'il n'y a de consolation qu'en la vérité seulement. Il est sans doute que Socrate et Sénèque ^ n'ont rien de persuasif en cette occasion. Ils ont été sous l'erreur qui a aveuglé tous les hommes dans le premier : ils ont tous pris la mort comme naturelle à l'homme ; et tous les discours qu'ils ont fondés sur ce faux principe sont si futiles, qu'il ne servent qu'à montrer par leur inutilité combien l'homme en général est faible, puisque les plus hautes productions des plus grands d'entre les hommes sont si basses et si puériles. 11 n'en est pas de même de Jésus- Christ, il n'en est pas ainsi des livres canoniques : la vérité y est découverte, et la consolation y est jointe aussi infailliblement qu'elle est infailliblement séparée de l'erreur. »

Il est manifeste que Pascal s'est remis aux lectures pieuses il fait un usage incroyable de l'Écriture Sainte. Les textes sacrés viennent se ranger sous sa plume comme sous celle d'un docteur. D'ailleurs cette lettre est vraiment d'un théoloerien

1 . M. Strowski se demande : « Pourquoi Socrate ? Parce qu'il était le personnage représentatif du Stoïcisme, peut-être. Lisez « Socrate » et entendez « Epictète ». Nous ne croyons pas l'explication solide. Dans le Phédon nous lisons de belles considérations de Socrate sur l'immortalité de l'âme ; dans les Anna les, Tacite nous rapporte les réflexions de Sénèque au moment de la mort. Le grand homme qui connaît ses classiques a entretenu Pascal de l'inutilité des consolations philosophiques données par Socrate et Sénèque. D'où la réflexion. « Il est sans doute que Socrate et Sénèque n'ont rien de persuasif en cette occasion » (Cf. Strowski, op. c, p. 222.)

janséniste, et quoiqu'elle soit précieuse pour la connaissance de la pensée de Pascal, elle est peu originale, il semble qu'il prenne pour modèle les œuvres d'Arnauld, le style y compris; il sacrifie au bel esprit théologique.

« Que si nous suivons ce précepte, et que nous envisagions cet événement, non pas comme un effet du hasard, non pas comme une nécessité fatale de la nature, non pas comme le jouet des éléments et des parties qui composent l'homme (car Dieu n'a pas abandonné ses élus au caprice et au hasard), mais comme une suite indispensable, inévitable, juste, sainte, utile au bien de l'Kglise et à l'exaltation du nom et de la grandeur de Dieu, d'un arrêt de sa providence conçu de toute éternité pour être exécuté dans la plénitude de son temps, en telle année, en tel jour, en telle heure, en tel lieu, en telle manière ; et enfin que tout ce qui est arrivé a été de tout temps présu et préordonné en Dieu ; si, dis-je, par un transport de grâce, nous considérons cet accident, non pas dans lui-même et hors de Dieu, mais hors de lui-même et dans l'intime de la volonté de Dieu, dans la justice de son arrêt, dans l'ordre de sa providence, qui en est la véritable cause, sans qui il ne fût pas arrivé, par qui seul il est arrivé, et de la manière dont il est arrivé ; nous adorerons dans un humble silence la hauteur impénétrable de ses secrets; nous vénérerons la sainteté de ses arrêts, nous bénirons la conduite de sa providence ; et unissant notre volonté à celle de Dieu même, nous voudrons avec lui, en lui, et pour lui, la ^hose qu'il a voulue en nous et pour nous de toute éternité.... »

Dans quelques passages de cet écrit cependant, le génie se révèle, alors nous lisons des réflexions dignes des Pensées:

(( Considérons donc la mort en Jésus-Christ et non pas sans Jésus-Christ. Sans Jésus-Christ elle est horrible, elle est détestable et Ihorreur de la nature. En Jésus-Christ elle est tout autre; elle est aimable, sainte, et la joie du fidèle. Tout est doux en Jésus-Christ, jusqu'à la mort. »

jN'étant plus accoutumés aux méditations abstraites, il nous semble étrange qu'une âaie cherche en elles un remède à la souffrance. Nous n'apprécions plus guère que les consolations sensibles, nous voulons qu'on nous plaigne, qu'on pleure avec nous. Les jansénistes avaient suggéré à Biaise, pour le consoler dans sa douleur, de hautes et profondes réflexions sur la Providence, la nature de la mort, le rôle du Rédempteur. De fait, ces considérations théologiques si élevées avaient réconforté Pascal ; lui-même nous l'airirme et nous devons l'en croire.

« Je ne sais plus par où finissait la preaiière lettre.. . Il me semble seulement qu'elle contenait en substance quelques particularités de la conduite de Dieu sur la vie et sur la maladie, que je voudrais vous répéter ici, tant je les ai gravées dans le cœur et tant elles portent de consolation solide.... Je vous commencerai ce que j'ai à dire par un discours bien consolatif à ceux qui ont assez de liberté d'esprit pour le concevoir au fort de la douleur. »

Ce n'est pas seulement une grande liberté, mais une grande force d'esprit qui est nécessaire pour chercher dans la rjflexionune « consolation solide o. Remarquons que ce n'est point dans la méditation des souffrances de Jésus, de son agonie, de sa mort, que Pascal puise la résignation chrétienne ; il la recherche surtout dans l'exercice de la raison pure, dans des considérations métaphysiques et théologiques, qu'il s'est gravées dans le cœur.

L'influence du jansénisme se reconnaît encore dans celte exclusion systématique de la sensibilité. Les solitaires de Port-Royal imposaient à leurs adeptes une résignation stoïque aux décrets de la Providence. Lorsque le grand Arnauld demanda la permission de voir une dernière fois sa mère mourante, alors religieuse à Port-Royal, M. Singlin lui répondit que « ce serait trop donner à la nature ». L'obéissance d'Arnauld fut admirable, mais le précepte de M. Singlin était cruel. Qus nous aimons mieux saint François de Sales, pleurant toutes los larmes de ses yeux, après avoir héroïquement rendu à son père les derniers devoirs !

Ne croyons pas que Pascal ait jamais pensé à demander des actes de vertu qui, en devenant excessifs, deviennent par Il même inhumains. Il avait déjà remarqué que l'homme ne doit point prétendre franchir les bornes de la nature, qu'il ne doit pas faire l'ange. Déjà il énonce dans cette lettre ce qu'il répétera plus tard dans une formule célèbre :

« Ce n'est pas que je souhaite que vous soyez sans ressentiment : le coup est trop sensible, il serait même insupportable sans un secours surnaturel. Il n'est donc pas juste que nous soyons sans douleur comme des anges qui n'ont aucun sentiment de la nature.... »

h^ LA VIE RELIGIEUSE DE PASCAL

De ces sentiments humains qu'il permet, il nous donne une preuve en terminant.

« — Si je l'eusse perdu il y a six ans je me serais perdu, et quoique je croie en avoir à présent une nécessité moins absolue, je sais qu'il m'aurait été encore nécessaire dix ans, et utile toute ma vie. Mais nous devons espérer que Dieu l'ayant ordonné en tel temps, en tel lieu, en elle manière, sans doute c'est le plus expédient pour sa gloire et pour notre salut. »

Malgré ce souvenir personnel et touchant, la lettre dans son ensemble est froide et abstraite. Néanmoins elle rend témoignage de la piété sincère et sérieuse de Biaise. Évidemment il y a eu dans son âme un retour à la dévotion, une reprise du dessein de vie religieuse et parfaite qu'il avait délaissée.

Cependant ce retour à la ferveur ne devait pas durer ; quelques mois plus tard il rentrait dans la vie mondaine, il s'y engageait même plus avant que jamais. Cedéfautde constance est assez étonnant dans un caractère aussi opiniâtre que celui de Pascal. Mais les causes qui avaient, il y a plus d'un an, amené le relâchement de son âme, subsistaient; elles expliquent son défaut de persévérance.

Repassons mentalement et aussi rapidement que possible la vie et l'état d'âme de Pascal à cette époque. Pascal avait une nature double, si l'on peut ainsi s'exprimer; nous voulons dire que chez lui les besoins du cœur étaient aussi exigents que ceux de l'esprit. Or, depuis sa plus tendre enfance et jusqu'à l'âge de vingt-six ans qu'il a actuellement, nous ne voyons pas que ces besoins du cœur aient été assouvis comme l'ont été ceux de l'esprit.

Nous n'entendons sans doute pas soutenir que Pascal avantcetemps n'ait jamais été dans le monde. Nous le savons, il y fut quelquefois. Cependant il y a bien de la différence entre être conduit dans la société mondaine, y aller passivement sans beaucoup d'entrain comme le pourrait faire un savant dont les préoccupations sont ailleurs, et s'y jeter spontanément et de tout cœur. Autrefois Pascal n'allait dans le monde que comme dans un pays étranger, maintenant

il y entrera comme dans sa propre demeure, el d'ailleurs, nous l'avons vu, il a déjà commencé de se familiariser avec la vie mondaine.

Nous ne voulons pas dire non plus que Biaise dans sa jeunesse n'ait été qu'un intellectuel qui n'a pas connu le moindre mouvement d'affection. Il aimait tendrement Jacqueline, il en était tendrement aimé ; or, voici que cette sœur dont l'amour suppléait l'affection d'une mère et d'une épouse, se cloître dans le désert de sa chambre et ne lui donne plus les mêmes marques extérieures de tendresse qu'autrefois.

Mais, dira-t-on peut-être, Pascal s'intéressait aux questions scientifiques, il aimait l'étude, ne lui pouvait-elle suffire ? Non, elle ne le pouvait plus. Son âme, saturée d'études arides et desséchantes, commençait à se dégoûter des sciences abstraites. Ceci n'est pas une conjecture, nous le tenons de la bouche même de Pascal. « J'avais passé longtemps dans l'étude des sciences abstraites ; et le peu de communication qu'on en peut avoirm'en avait dégoûté*. » (i4^)

L'étude ne pouvant plus assouvir u cet esprit si vif et si agissant qui ne pouvait demeurer oisif», la piété du moins aurait dû le calmer et satisfaire à la fois son intelligence et son cœur. Oui, la piété l'aurait pu sans doute. Mais la dévotion de Pascal était incomplète, elle était même mal entendue. Nous avons fait remarquer en analysant la première conversion et en critiquant la Lettre sur la mort de M. Pascal, combien elle était intellectuelle et abstraite, combien peu sentimentale; c'était une faute capitale. La religion, en effet, s'adresse au moins autant au cœur qu'à l'esprit, et son but n'est pas tant de nous inspirer de hautes et sublimes considérations sur la prédestination et la réprobation des âmes, que de nous faire sentir Dieu.

Une considération s'impose à qui étudiera la vie religieuse de Pascal avant et après si seconde conversion : il suffît en effet d'y être attentif pour remarquer le peu de part que 1 humanité de Jésus tient dans sa dévotion avant cette conver-

^. C'est-à-diie, comme l'écrit or. note. M. Brunschvicg, le trop petit nombre de personnes avec 1 jsquelles Ijs savants peuvent commun! |uer.

ZjG LA VIE RELIGIEUSE DE PASCAL

sion, et la grande place qu'elle y occupe ensuite. C'est un signe. Un directeur habile, un saint François de Sales, eut dès l'abord remarqué que la religion chrétienne était conçue à cette époque par Pascal beaucoup trop selon l'esprit géométrique, et trop peu selon le cœur. Sainte Thérèse, en particulier, eût aussitôt dénoncé le défaut de cette piété. Dans un des chapitres les plus célèbres de sa vie, la sainte nous rapporte « en quel péril elle s'était vue », comment « elle s'égarait entièrement » en pratiquant une dévotion trop abstraite. Abstraire de la sainte humanité de Jésus, écrit-elle : u c'est marcher en l'air, comme l'on dit. Et de fait, si remplie de Dieu que puisse se croire une âme, elle manque d'un point d'appui : étant hommes, il nous est très avantageux, tant que nous sommes en cette vie, de considérer Dieu fait homme, » et la sainte ajoute dans une pensée qui ressemble beaucoup à telle autre de Pascal : « Nous ne sommes pas des anges, nous avons un corps. Vouloir faire de nous des anges tandis que nous sommes sur la terre... c'est absurde.... Au milieu des affaires, des persécutions, des épreuves, alors que la tranquillité parfaite est impossible, ou bien encore dans les temjDs de sécheresse, c'est un excellent ami que Jésus-Christ. Nous le voyons homme comme nous, nous le contemplons dans l'infirmité, dans la souffrance : c'est pour nous une compagnie, et quand l'habitude en est prise, il est très facile de le trouver auprès de soi » ^

Le Dieu de Pascal à cette époque n'était pas cet ami, ce n'était pas ce Dieu de consolation et d'amour, que les vrais chrétiens aiment comme leur père et avec plus de tendresse même. Le Dieu de Pascal à cette époque n'était pas éloigné d'être ce Dieu des philosophes et des savants auquel il renoncera dans une nuit lumineuse.

Ainsi donc le besoin de consolations sensibles, que ni la science abstraite ni sa piété transcendantale ne pouvaient assouvir, fut la principale cause de son essai de vie mondaine.

Cependant ce ne fut pas la seule. Sa curiosité naturelle l'attirait aussi vers les salons où se rencontraient les esprits les plus

1. C(. SAifiTE'lHéKKàE Autobiographie, chap. xxii. (Traduction Carmélites. T. i, p. 280).

LA VIE MO:SDAINE DE PASCAL l\J

nobles elles plus distingués de ce temps. La mode était aux analyses psychologiques et morales. Jusqu'alors Pascal n'avait guère exploré que le domaine des sciences exactes, il devait donc être fortement tenté d'étudier les ressorts secrets qui retiennent et poussent le cœur de l'homme. C'était tout un nouveau monde à découvrir; or Biaise avait un tempérament d'inventeur et d'explorateur, et rien ne pouvait l'attirer davantage que ces expériences, ces observations opérées non plus sur la matière inerte, mais sur ce qu'il y a de plus actif et de plus vivant : sur la pensée et le cœur même de l'homme ^ Ainsi donc des besoins d'expansion, de sympathie, de « communication » , et une certaine curiosité, sollicitaient vivement Pascal vers la vie mondaine. Le départ de Jacqueline l'y précipita^. Biaise lui avait demandé un peu trop impérieusement peut-être, de différer d'un an son entrée en religion, Jacqueline n'y consentit point :

« Mon frère, écrit M"'® Perler, qui recevait beaucoup de consolation de ma sœur, s'Imagina que sa charité la porterait à demeurer avec lui au moins un an, pour lui aider à se résoudre. Il lui en parla, mais d'une manière qui faisait tellement voir qu'il s'en tenait assuré, qu'elle n'osa le contredire de crainte de redoubler sa douleur, de sorte que cela l'obligea de dissimuler jusques à notre arrivée. Alors elle médit que son intention était d'entrer en religion, aussitôt que nos partages seraient faits, mais qu'elle épargnerait mon frère, en lui faisant accroire qu'elle y allait faire seulement une retraite. Elle disposa toutes choses pour cela en ma présence ; nos partages furent signés le dernier jour le décembre, et elle prit jour pour entrer le 4 janvier. La veille de ce jour-là, elle me pria d'en dire quelque chose à mon frère le soir, afin qu'il ne fût pas si surpris. Je le fis avec le plus de précaution que je pus ; mais quoique je lui dise que ce n'était qu'une retraite pour connaître un peu cette sorte de vie, il ne laissa pas d'en être fort touché. Il se retira donc foi't triste dans sa chambre, sans voir ma sœur qui était lors dans un petit cabinet où elle avait accoutumé de faire sa prière.... )>^

1 . En ce sens seulement il est vrai de dire « qu'un secret instinct avertissait Pascal que son expérience n'était pas complète » Giraud, op c, p. 41.

2. Nous estimons comme nous l'avons déjà dit que la vie vraiment mondaine de Pascal ne commença qu'après le départ de Jacqueline, nous considérons l'année qui avait précédé la mort du père de Biaise comme uue période de relâchement,. de vie facile.

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