Strowski. Op. cit., p
secrets intimes, de se diffamer, pour satisfaire l'insatiable curiosité des érudits.
M. Jovy accuse encore les écrivains de Port-Royal : u de dire même que ces autres Messieurs étaient les jansénistes modérés, que c'était Pascal qui était le janséniste outrancier... que tandis qu'eux rendaient hommage à la puissance spirituelle, c'était Pascal qui refusait toute obéissance au Pape et marchait droit au schisme ». Si la thèse de M. Jovy était exacte, évidemment les témoignages jansénistes seraient mensongers; maison peut croire ici encore après Sainte-Beuve, Michaut, etc.. que Pascal fut avec les Périer, avec Domat, etc., l'un des chefs du parti janséniste intransigeant. Et lorsque les écrivains jansénistes nous présentent ainsi les faits, leurs écrits sont conformes à ce que nous savons de la vie de Pascal, et revêtus par le fait même d'une plus grande autorité.
Car, (et ainsi nous répondons à la dernière accusation de M. Jovy contre les jansénistes), tandis que les Mémoires du P. Beurrier contiennent de nombreuses inexactitudes, des contradictions même, tandis qu'il est impossible de les accorder avec les faits ; tous les témoignages jansénistes, et ils sont nombreux, s'accordent parfaitement entre eux et avec la réalité. En lisant les Mémoires du P. Beurrier, on n'entend plus rien à la vie de Pascal ; il faut la renverser de fond en comble si l'on veut la conformer à ses déclarations. Au contraire, lorsqu'on parcourt les écrits de M™^ Périer, de Marguerite et d'Etienne Périer, d'Arnauld et de Nicole... on se retrouve, comme après être sorti d'un labyrinthe, en pays connu. Tous ces récits sont, sauf dans quelques détails, parfaitement précis et exacts.
Il est une personne que M. Jovy n'a pas absolument épargnée dans son ouvrage, mais qu'il a un peu ménagée, c'est la sœur aînée de Pascal. M. Jovy a été contraint fréquemment de reconnaître sa sincérité. Gomment croire en effet que celle qui a servi de mère à Biaise et à Jacqueline, celle qu'ils nommaient leur u fidèle », ait été coupable, non pas d'une légère faute, mais des mensonges les plus nombreux, les plus effrontés? M'"® Périer a parfaitement connu son frère, elle l'a
soigné jusqu'au dernier moment *; dans le récit de sa vie, elle a prouvé qu'elle était entrée très avant dans ses Pensées, c'était évidemment un esprit au-dessus de l'ordinaire. Comment exiger un témoin plus autorisé ? Mais de quels mensonges,de quelles malhonnêtetés, n'allons-nous pas l'accuser, si tout ce qu'elle rapporte sur la prétendue rétraction de Pascal, sur la méprise du P. Beurrier est faux ! Elle écrit en i665 au P. Beurrier (Jovy, p. ^09) :
«... Je ne suis pas surprise, monsieur, de ce que mon frère vous ayant témoigné qu'il était mal satisfait de la conduite de MM. de P.-R., vous en ajez conclu qu'il n'approuvait pas leur doctrine ; tous cevx à qui il a faille vième discours qu'à vous, et qui ne savaient pas ce qui le portait à en parler de la sorte, en ont fait un pareil jugement.... »
Cela est exact et nous avons montré déjà comment on pouvait ^aisément se tromper et attribuer aux discussions entre jansénistes et molinistes ce que Pascal pouvait dire des dissentiments survenus entre jansénistes modérés et jansénistes absolus. La confusion était inévitable pour des personnes comme le P. Beurrier ignorant les disputes intimes de Port-Royal. « Tous ceux à qui Pascal a fait le même discours » qu'ai M. Beurrier s'y sont trompés, dit M"* Périer. Et nous voyons qu'aujourd'hui même des savants s'y trompent encore, tant la confusion est aisée à commettre.
« Cela m'oblige, monsieur, de vous éclaircir de la vérité de toutes choses. Mon frère a toujours eu une estime très particulière pour ces messieurs; ...et il est toujours demeuré parfaitement uni avec eux jusqu'au mois de novembre de l'année 1661, que les religieuses ayant signé le second mandemert de MM. les grands vicaires avec une restriction, mon frère trouva qu'elle n'était pas assez claire, parce qu'elles n'y avaient pas mis en termes exprès qu'elles ne condamnaient pas le sens de Jansénius, ou la grâce eflBcace, ce qu'il voyait être la même chose, et ces messieurs soutenaient qu'il n'était pas nécessaire de faire cette exception. La diversité de leurs sentiments en cette rencontre
i . M. Jovy a émis quelque part cet hypothèse difficile à concéder que M. Beurrier avait porté l'Eucharistie à Pascal sans qu'on le sût. Au xviie siècle, on ne donnait pas ainsi clandestinement la communion à un malade. M. Jovy ne croit pas les Jansénistes lorsqu'ils critiquent le P. Beurrier, mais seulement lorsqu'ils en disent quelque bien. Pourquoi ne pas croire le P. Beurrier lorsqu'il appelle M™e Périer « cette vertueuse demoiselle »?
4o8 LA PUÉTENDUE RÉTKACTATiON DE PASCAL
produisit entre eux une coutestation qui alla si avant qu'il y eut des écrits de part et d'autre (suit un exposé des faits absolument exact).... Voilà, monsieur, le véritable sujet des plaintes que mon frère a faites contre ces messieurs. Vous savez que je n'ai plus en cela d'autre intérêt que eelui de la vérité... ; d'ailleurs, monsieur, je crois qu'ayant l'honneur d'être connue de vous autant que je le suis, vous me faites bien la justice de croire que je ne suis pas capable d'avancer un fait de cette importance contre la vérité. II y a cent personnes d'honneur, et de toutes les conditions, qui peuvent vous dire la même chose... Je puis vous assurer, monsieur, que mon frère ne les a jamais accusés (ces messieurs) d'aucune mauvaise doctrine, mais seulement d'un trop grand amour pour la paix et d'un excès de rabaissement dans l'approbation qu'ils ont donnée pour les signatures, et je dis que je puis vous en assurer, pai'ce que mon frère m'a toujours fait la grâce de vivre avec moi sans aucune réserve, et de me communiquer les plus secrets sentiments de son cœur. Ainsi, monsieur, je vous supplie très humblement d'avoir la bonté de repasser dans votre mémoire toutes les paroles que mon frère vous a dites, et vous verrez que, quoique la conséquence que vous en avez tirée que mon frère croyait que ces messieurs allaient trop avant dans les matières de la grâce, soit tout à fait juste à cause des expressions dont il se servait, néanmoins il avait dessein de vous faire entendre le contraire, et qu'il voulait dire qu'ils reculaient et qu'ils n'y allaient plus si avant qu'autrefois, ses paroles étant aussi capables d'un sens que de l'autre, quand ou sait ce qui s'était passé entre eux....»
Ces déclarations si exactes, si précises, sont d'un témoin honnête, parfaitement informé et absolument sûr de luimême. Les paroles de Pascal étaient susceptibles d'une double interprétation, tous ceux qui ne connaissaient pas la situation s'y méprenaient. Nous commençons en effet à bien savoir, pour l'avoir vu et revu, qu'au jugement de Pascal Arnauld etNicole allaient trop loin dans la distinction entre le droit et le fait qu'ils croyaient contenue dans la formule « Je souscris aux considérations touchant la foi. » Il les blâmait d'aller trop avant dans les concessions, dans l'abandon de saint Augustin, de Jansénius et de la grâce efficace. Pascal était outré de leurs compromissions ; alla-t-il jusqu'à se plaindre qu'on n'eut pas suivi ses conseils, lui qui avait vengé Port-Royal dans les Provinciales, alla-t-il jusqu'à affirmer que s'il avait prévu ces défections il ne les aurait pas écrites.^ Le fait est assez possible, mais alors il ne démontrerait que davan-
tage son attachement au jansénisme, sa (îdélité à l'esprit et à la doctrine de Saint-Gyran et de Jansénins. Ainsi de toute façon Pascal ne rétractait pas son jansénisme, et le P. Beurrier avait été victime d'une confusion presque inévitable.
Le témoignage de M'"*' Périer, qu'on n'a aucune raison solide de contester, est confirmé par d'antres documents qu'on peut lire dans le livre de M. Jovy (p. 4i3 et suiv. *). Il semble que le P. Beurrier si franchement mis en cause, aurait dû répondre immédiatement à M'"® Périer : Je me suis remémoré les paroles de M. Pascal, il m'a affirmé qu'il tenait le jansénisme pour une doctrine erronée, et qu'il se soumettait aux déclarations d'Innocent X et d'Alexandre VII. Mais il n'en fit rien, et pour cause. Au contraire, sur les instances des jansénistes il reconnut qu'il avait pu se tromper, qu'il s'était même trompé. La lettre suivante le démontre :
«.... Quand j'en parlai à M. de Paris, je crus de très bonne foi qu'il m'avait fait entendre ce que j'ai rais dans ma déclaration, ayant pris en ce sens ce qu'il m'avait dit dans une conversation farticulièrc , qu'il avait eu quelque différend avec ces Messieurs sur le sujet des matières du temps et qu'il n'était pas entièrement de leur sentiment. Mais sur ce que j'ai appris des dispositions de M. votre frère par ceux qui l'ont connu très particulièrement et par quelques écrits du sujet de la dispute qu'il avait eue quelque temps avant sa mort, j'ai Lien reconnu que ces paroles pouvaient avoir un autre sens que celui que je leur avais donné (comme aussi je crois qu'elles l'avaient, puisque le sujet de leur contestation était tout différent que celui que je m'étais imaginé 2) »
1 . Le style épistolaire était, comme on sait, fort cérémonieux au xviie siècle. Racine reprochait ces cérémonies à son fils. M. Périer écrivait à Mgr Hardouïn, archevêque de Paris. « Je vous étais infiniment obligé de la manière avantageuse dont votre Grandeur avait parlé de M. Pascal.... Cette obligation est si grande que je ne sais comment voxis en faire mes remerciments... je vous supplie néanmoins, Monseigneur, de les recevoir et de les avoir pour agréables, vous les faisant tels que je les puis faire, pénétré de sentiments de reconnaissance, prosterné à vos pieds comme je m'y mets d'esprit, et avec toute Thumilité et le respect qui me sont possibles. » M. Jovy estime que c'est « pousser la platitr.de hypocrite jusqu'à ses dernières limites »; ce sont là des formules plus ou moins oCficielles que beaucoup adoptaient sans pour cela se croire hypocrites.
2. M. Jovy écrit en note : « Ce qui est entre [] pourrait bien avoir été glissé ici nd Majoreni Poilus regii gloriam. » Ces parenthèses ne sont pas dans le texte, elles y sont intruujites par M. Jovy. Op. cit., p. 454.
4lO i.X l'KÉl'ENDUE UK filACTATION DE PASCAL
» Voilà, Madame, tout ceque je vous dirai de cette déclaration que je souhaiterais de bon cœur n'avoir jamais donnée, puisqu'elle ne parait pas conforme à la vérité de ses sentiments et qu'on en abuse contre moii intention et contre la parole qu'on m'avait donnée pour décrier des personnes pour qui j'ai beaucoup d'estime, aussi bien que de votre chèz'e famille de laquelle... »
M. Jovy ne voit en cette lettre qu'une pure adhésion de politesse. Nous n'avons aucun motif sérieux de croire que le P. Beurrier ait été faible à ce point. Il semble au contraire qu'après explication il a sincèreineut reconnu qu'il avait été trompé. S'il avait entendu des lèvres de Pascal une rétractation non équivoque, ce religieux « d'une assez grande considération dans le monde et dans son ordre pour être cru » n'aurait pas hésité à le dire manifestement. Un prêtre ne doit pas laisser croire qu'un homme est mort dans des sentiments douteux de soumission à l'Église, lorsque cet homme, deux ans avant de mourir, a rétracté ses erreurs. Mais comment veut-on que Pascal ait eu ces sentiments orthodoxes, sans qu'il les ait professés ouvertement, sans que M™® Périer et toute sa famille les aient connus et partagés .^ Si Pascal s'était durant ses deux dernières années soumis au Pape, il aurait certainement fait tout le possible pour convertir sa sœur, ses neveux et nièce, ses amisDomat et Roennez. Mais on ne voit rien de semblable. Le P. Beurrier n'a pas compris Pascal qui « avait beaucoup de peine à parler » *.
« Jamais je n'ai annoncé ni dit que feu M. Pascal se soit rétracté....
Tout ce que j'ai dit, c'est qu'il est mort très bon catholique après avoir reçu tous les sacrements et qu'il avait une patience consommée et une très grande soumission à l'Eglise et à Notre Saint-Père le Pape, et que depuis deux ans devant sa mort il avait voulu se retirer pour songer à s)n salut et à travailler contre les athées.... » (p. 462.)
Et ces déclarations du P. Beurrier sont confirmées par cette autre lettre de M'"^ Périer dont on ne peut pas contester la vérité sans calomnier injurieusement l'auteur.
« Mon frère ne s'est jamais rétracté et n'a jamais eu besoin de le
faire, n'ayant eu toute sa vie que des sentiments très purs et très