‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 13 sur 118 · Lettre Vir. Br. p · texte numérisé non relu

Lettre Vir. Br. p

LA VIE M0>DA1>E DE PASCAL 5l

les autres; il lallait être galant, jouer gros jeu, rouler carrosse, ou se retirer de la bonne compagnie.

Il n'en demeure pas moins qu'un relâchement regrettable dans la foi et la vertu chrétiennes s'introduisit dans son existence. Cependant la vie mondaine ne laissa pas de le perfectionner dans la culture de l'esprit et du sentiment. Il se familiarisa avec les doctrines et l'esprit de l'humanisme le plus honnête et le plus distingué. Or l'art, avec les connaissances, les habitudes, l'état d'âme qu'il exige ou qu'il crée, est essentiel à l'humanisme. La conversation, le savoir-vivre, la délicatesse dans la manifestation des sentiments, la sociabilité parfaite, relèvent de l'art, et ceux-là seuls qui ont le sens exquis de la mesure, de la justesse, du naturel, en un mot qui sont artistes, y excellent. Le chevalier de Méré, « l'arbitre des élégances* » de ce temps, fut un artiste supérieur. Sa morale de l'honnêteté n'était qu'un art de bien vivre, qui d'ailleurs rie manquait pas d'atticisme. L'honneur, le naturel, l'amour de la sociabilité, en étaient les fondements. Ce fut donc dans ce milieu que Pascal apprit à connaître l'honnête homme, celui-là même à qui il s'adressera plus tard dans son Apologie. Ce fut dans cette société mondaine qu'il devint artiste parfait, qu'il se forma sa langue. Il n'est besoin pour s"en convaincre que de lire la Section I des Pensées dans l'édition Brunschvicg.

« Ceux qui jugent d'un ouvrage sans règle sont, à l'égard des autres, comme ceux qui [n'ont pas de) montre à l'égard des autres. L'un dit : u II y a deux heures » ; l'autre dit : u II n'y a que trois quarts d'heure ». Je regarde ma montre, et je dis à l'un : « Vous vous ennuyez » ; et à l'autre : « Le temps ne vous dure guère » ; car il y une heure et demie, et je me moque de ceux qui me disent que le temps me dure à moi, et que j'en juge par fantaisie : ils ne savent pas que je juge par ma montre. » (5)

On a demandé quelle pouvait être cette règle de Pascal ; mais sans aller chercher bien loin, nous le savons par celte autre pensée.

1. Le mot est de M. Michaut. Sur Méré voir. Strowski, op. c. 2« partie c'.>a\>. VII.

« On ne consulte que l'oreille, parce qu'on manque de cœur.

» La règle est l'honnêteté... » (3o)

Ce principe de l'honnêteté est donc beaucoup plus large qu'on ne s'y attendrait dès l'abord. Au fond l'hoanêleté est une manière d'être et de se comporter, elle implique un état d'âme auquel toutes choses sont rapportées et par là même jugées. Car le jugement lui-même, le sentiment i, dépend de l'état de notre âme ; si nous sommes violents ou doux, notre jugement condamnera ou justifiera les violences.

« Il y a un certain modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous plait.

» Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : soit maison, chanson, discours, vers, prose, femme, oiseaux,

rivières, arbres, chambres, habits, etc Tout ce qui n'est

point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le goût bon.... 1) (Sa).

C'est donc l'honnêteté qui est juge de tout, mais l'honnêteté elle-même est réglée par notre nature, nous ne sommes pas des bêtes et nous ne devons donc pas nous livrer à nos appétits carnassiers et lubriques. Nous ne sommes pas des anges et nous ne devons pas condamner tous les plaisirs et les consolations sensibles ; nous sommes nés sociables et nous devons accepter les institutions et les mœurs de la société et du pays qui nous ont vu naître.

C'est en vertu de ces principes que dans les Trois discours sur la condition des grands, Pascal conseille au jeune duc auquel il s'adresse, de ne considérer les titres de noblesse et la fortune que comme des biens et des institutions arbitraires fondées sur le hasard, et ne constituant pas des grandeurs naturelles, mais seulement des grandeurs d'établissement. C'est en vertu de cette morale de l'honnêteté qu'il l'exhorte à ne point s'adonner à l'avarice, à la brutalité, aux débauches, à la violence, aux emportements, et à ne point traiter ses serviteurs et ses sujets par la force et la dureté.

i. « Le jugement est celui à qui appartient le sentiment» (4).

Ainsi, cette morale de l'honnêteté, en partie empruntée au platonisme, au stoïcisme, au scepticisme, à l'humanisme, et d'ailleurs plus imbue qu'elle ne prétendait l'être de christianisme, était fondée sur la nature même de l'homme, à la fois sensible, intellectuelle et politique. Selon cette morale, la perfection pour l'indiAidu consiste à réaliser le mieux possible l'humaine nature ; l'honnête homme accompli est parfaitement humain, le malhonnête homme est moins humain. De là le mot d'humanisme ; de là aussi les mois nature, naturel, si souvent employés dans les œuvres deMéré et de Pascal. Etre naturel, c'est-à-dire conforme à la nature, est la perfection même dans l'art et la morale. }.Iais c'est par l'intuition, parle cœur, non par le raisonnement, que nous jugeons si une œuvre est naturelle ou non, si une action ou un discours sont parfaitement humains ; et voilà pourquoi dans l'art et rhoiinôleté c'est l'esprit de finesse qu'il faut consulter, non l'esprit géométrique.

Ces principes que nous avons déjà rencontrés, que nous rencontrerons encore souvent, parce qu'ils sont essentiels à la pensée de Pascai, lui viennent en grande partie de sa vie mondaine. Dans cette société il se forma surtout le goût, il apprit à juger des œuvres d'art, de la beauté et du style d'un ouvrage, il se rendit plus capable d'écrire les Provinciales et les Pensées. Il y fit aussi maintes remarques psychologiques, il discuta de morale et même de philosophie, il lut Épictète et Montaigne. En un mot, il s'humanisa et ainsi cette traversée qu'il accomplit au milieu des écueils du monde sans y sombrer jamais complètement, lui fut souverainement utile.

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