‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 15 sur 118 · Cf. Strowski, t, II. p · texte numérisé non relu

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sauraient vivre sans un but élevé et utile, sans espérances fermes, sans efforts généreux, sans luttes pour le bien, sans combats contre le mal. N'est-ce point parce qu'une vie oisive ne leur sutlisait pas que de célèbres convertis sont revenus au catholicisme ?

Ce fut une des causes du retour de Pascal à la ferveur : à une existence dont tous les actes sont impéréspar la religion. Biaise n'avait pas mis la religion de côté, il l'avait mise à part ; il accomplissait encore ses principaux devoirs de religion ; il priait sans doute le matin et le soir, il assistait le dimanche à loffice divin, il rendait à Dieu ce qui était à Dieu ; mais cela ne l'empêchait pas de rendre au monde ce qui était au monde. Sa vie était ainsi divisée en deux parts. Quantité de ses pensées et de ses actions étaient réglées par sa foi, car si. selon la parole de Renan, la foi continue d'agir même après qu'elle est morte, elle agit plus efficacement sans doute quand elle vit encore dans une âme. Comme il n'est pas douteux que Pascal n'a jamais perdu la foi, il est certain que sa pensée ne pouvait s'exercer que dans les limites que cette foi lui permettait. Ainsi que chez tous les chrétiens tièdes, la religion agissait en lui d'une façon plus négatiA-e que positive; il se contentait de ne point enfreindre les obligations graves du dogme catholique ; mais cela même suffisait pour imposer à sa pensée une certaine discipline et pour l'empêcher de tomber dans la licence de l'esprit, dans le libertinage intellectuel, dans le scepticisme absolu.

Nous savons que Pascal à cette époque était un fervent admirateur de Montaigne puisqu'il avait placé le buste de l'auteur des Essais sur sa cheminée ; il avait lu aussi Epictète ; ce furent ses deux écrivains préférés, il estimait que l'un K avait le mieux connûtes devoirs de Phomme » ; l'autre, <( qui se moque de toutes les assurances, » avait prouvé que hors la foi il n'y a point de certitude.

Ces lectures et les conversations qu'il soutenait avec Méré sur la morale de l'honnêteté, nous indiquent qu'il s'était mis en quête d'une morale personnelle, indépendante en partie du christianisme. Les conditions mêmes de la vie qu'il

avait embrassée nécessitaient cette recherche. Car, puisque toutes les actions de son existence n'étaient plus positivement commandées, dirigées et mesurées par le christianisme, auquel il ne faisait plus qu'une part, il fallait bien que toute une partie de sa vie fut réglée par une morale relativement indépendante ; à moins qu'il ne se résignât à agir au hasard, sans règles et sans approfondir les raisons et les principes de ses actions, ce qu'un esprit comme le sien ne pouvait faire.

Pascal dit dans ÏEntretien avec M. de Sacy : « Comme Montaigne a voulu chercher quelle morale la raison devrait dicter sans la lumière de la foi, il a pris ses principes dans cette supposition ». Pascal qui connaissait mieux que personne alors et depuis, son Montaigne, avait bien vu que l'auteur des Essais n'avait examiné la valeur de nos principes premiers, qu'en se plaçant au point de vue moral. C'est une vérité que M. Brunetière croyait bon, il n'y a que quelques années, de rappeler. Or, ce qui est vrai de Montaigne, l'est aussi de Pascal ; il ne s'est jamais proposé d'examiner purement et simplement la valeur des principes premiers de notre connaissance, ou plutôt, s'il l'a fait, c'est en se plaçant au point de vue moral ; c'est en scrutant les fondements d'une morale qui serait indépendante de la foi, qu'il en est arrivé à se pro noncer sur les preuves physiques et philosophiques de l'existence de Dieu, sur le bien-fondé des notions premières et communes.

Il examina donc la valeur de la morale stoïcienne, épicurienne, sceptique ; il voulut, pour endécouvrir les fondements, creuser la morale de l'honnêteté et de l'humanisme telle que Mérél'exposait, il en arriva ainsi, avec Montaigne pour guide, à critiquer les principes intellectuels et moraux, à les juger incertains, à ne considérer les lois sociales et même les lois naturelles que comme un produit de la coutume et du hasard :

« J'ai passé longtemps de ma vie en croyant qu'il y avait une justice, et en cela je ne me trompais pas ; car il y en a, selon que Dieu nous l'a voulu révéler. Mais je ne le prenais pas ainsi, et c'est en quoi je me trompais ; car je croyais que notrejustice était essentiellement juste et que j'avais de quoi

la connaître et en juger. Mais je me suis trouve tant de fois en faute de jugement droit, qu'enfin je suis entré en défiance de moi et puis des autres. Jai vu tous les pays et hommes changeants ; et ainsi, après bien des changements de jugement touchant la véritable justice, j'ai connu que notre nature n'était qu'un continuel changement, et je n'ai plus changé depuis, et si je changeais, je confirmerais mon opinion... » (375) 1

Nous croyons que Pascal fait allusion à Tépoque de son existence que nous étudions actuellement. Son examen de la morale sans religion l'avait convaincu que cette morale n'existait qu'en apparence, qu'elle consistait en affirmations et en croyances toutes gratuites, qu'elle n'avait point de fondements. La morale de l'honnêteté, dont la fin consiste à retirer de la vie pour soi et les autres le plus de joie possible, aboutit au néant et elle est fondée sur le doute ou la crédulité. La banqueroute de la morale indépendante et la nécessité de recourir à la révélation chrétienne pour imposer à l'homme des devoirs absolus, telle fut la conclusion de l'enquête de Pascal.

Ainsi l'impossibilité de régler une partie de la vie, même infime, en dehors de la révélation le ramenait au christianisme; il n'y avait de certitude philosophique et morale, il n'y avait de vrai bonheur, — car les plaisirs ne rendent point heureux — que dans la religion chrétienne pratiquée avec ferveur et aussi parfaitement que possible. Cette vérité se présentait à Pascal avec la certitude de l'évidence ; en cherchant la perfection et le bonheur dans le monde il avait fait fausse route, il s'était égaré, il fallait donc revenir en arrière. »

Si Pascal était amené à cette conclusion par la progression de ses pensées et le mouvement même de sa vie intérieure,

1. Cette pensée après quelques discussions avait été supprimée par Arnauld dans l'édition de Port-Royal. Arnauld écrivait à M. Périer : « ... L'endroit de la page 293 me paraît maintenant souffrir de grandes difficultés.... Il est faux et très dangereux de dire qu'il n'y ait rien j)armi les hommes d'essentiellement juste", et ce qu'en dit M. Pascal peut être venu d'une impression qui lui est restée d'une maximede Montaigne, queles lois ne sont point justes en elles-mêmes, mais seulement parce qu'elles sont lois.... » (Cf. Gde Ed. Brunschvicg, Pièces justificatives,

t. L, p. CLXIll.)

il était encore beaucoup plus impérieusement appolé à la vie chrétienne parfaite par la voix du sentiment religieux. Le jansénisme avait poussé dans son âme de trop profondes racines, illui avait fait éprouver des émotions surnaturelles trop hautes, il avait imprégné son intelligence de convictions trop fermes, pour ne point reparaître et agir fortement après le premier enivrement de ses succès de salons. Le premier effet du sentiment religieux, de la grâce, est de produire en l'âme un dégoût insupportable de son état. C'est le premier acte de la conversion. Le futur converti, travaillé intérieurement par le sentiment religieux, éprouve une inquiétude et un malaise indicibles, il est mécontent de lui-même et des autres et de tout ; avant qu'il ait le désir précis d'une vie nouvelle, il s'ennuie de la vie qu'il mène. Et cela est logique et nécessaire selon le cours ordinaire des choses ; il est urgent que l'âme soit vidée de ses affections terrestres avant d'être remplie par l'aiiour divin; il faut que les attachements au monde soient brisés avant que de nouvelles liaisons soient nouées avec Dieu. Il faut mourir au passé avant de naître à une vie nouvelle.

Or, ce travail de déblaiement, ce vide que le sentiment religieux opère d'abord dans le cœur de l'homme, cette aversion qu'il inspire pour les créatures et les plaisirs du monde, en môme temps que naissent des aspirations débiles vers un nouveau genre de vie ; tout cela constitue une lutte intime, une angoisse qui ne laisse pas de repos.

Plus tard, lorsque Pascal s'efforcera dans la première partie de son Apologie de porter l'incrédule au mépris de la philosophie, des sciences, des divertissements, il croira pouvoir le réduire à un état de désespoir tel, qu'il songerait au suicide. Cette opinion nous donne à penser que dans la dernière année de sa vie mondaine, il avait passé par des heures d'angoisse morale.

Il avait été autrefois fervent et pieux et il se sentait tiède et indifférent. Il avait connu la certitude de l'esprit, la paix du cœur, les joies austères du sacrifice et de la solitude, et maintenant son âme était envahie par l'incertitude, par la tristesse, par les remords de conscience ; la morale janséniste,

6o LA VIE RELIGIEUSE DE PASCAL

la doctrine de la prédestination et de la grâce qu'il connaissait parfaitement, devaient lui inspirer des craintes pour son salut éternel. D'ailleurs, quand il songeait qu'il était déchu d'un état plus parfait, qu'il se trouvait beaucoup inférieur dans Tordre de la vertu et de la charité à ce qu'il aA ait été autrefois, il se sentait étreint par un serrement de cœur d'autant plus douloureux qu'il n'était que le retentissement physique de son agonie morale.

Le déchirement intime du cœur et de l'ame est constitué chez l'homme qui passe du monde à la religion par des sollicitations inverses et contraires ; quand la vie mondaine et la vie religieuse entraînent avec une force tour à tour prépondérante le libre arbitre, quand un grand esprit est irrésolu, quand il passe d'un désir à un autre, qu'il se contredit luimême dans un même moment, quand une âme se trouve attirée violemment par deux formes de vie contradictoires entre lesquelles elle oscille sans s'attacher à l'une plutôt qu'à l'autre, il est vrai qu'elle souffre d'une angoisse intime très douloureuse.

Pascal commençait à se déprendre d'une dissipation, dont il ne sentait que trop le vide ; mais quand il songeait à quitter le monde, il se représentait vivement ce qu'il dcA^ait perdre : des plaisirs tour à tour délicats ou enivrants. Il avait songé au mariage ; il nourrissait des ambitions sinon politiques ^ du moins scientifiques, car il continuait à s'adonner plus que jamais à l'étude ; or il faudrait quitter tout cela, car la conversion qu'il envisageait était entière, irrévocable et sans réserves aucunes. Quel genre de Aie embrasserait-il.^ cette existence janséniste austère, dépourvue d'agréments, froide et décolorée ? elle lui apparaissait comme une mort anticipée. Quel contraste avec l'existence si chaude, si actiAC, si rapide, qui emporte le mondain dans un tourbillon vertigineux !

1. L'hypothèse de Pascal «. liomme politique » a été proposée par M. Derôme dans son Introduction aux Œuvres de Pascal. Il est certain — on le voit par la réflexion de Nicole : « Une des choses sur lesquelles feu M. Pascal avait plus de vues» c'était l'instruction d'un prince... » — que Pascal avait dû songer indirectement à tout ce qui relève du gouvernement du royaume. Mais le point de vue moral non politique dominait dans son goût pour l'éducation d'un jeune prince.

LA CO'VERSION DÉFI?(ITIVE DE PASCAL Gl

Au moment de quitter le monde, Pascal songeait avec regret aux jouissances qu'il ne retrouverait point dans la vie ascétique. Il n'ignorait pas cependant qu'il y gagnerait plus quïl n'y perdrait, mais si son esprit était persuadé de la supériorité de la vie chrétienne parfaite, son cœur n'était pas encore assez ému par l'attrait des joies austères, pures et profondes de la religion.

Ainsi il était partagé ; cependant le sentiment religieux se fortifiait de jour en jour en son âme, le dégoût du monde allait croissant, le temps des opérations décisives approchait. La trentième année fut vraiment pour Pascal une époque de luttes, d'ébranlements et d'orages intérieurs.

En mai i653, une année après sa vèture, Jacqueline avait prononcé ses vœux. Des difficultés pécuniaires que nous n'avons pas à rapporter ici, faillirent amener une véritable brouille entre le frère et la sœur. Jacqueline voulait doter Port Royal de sa part d'héritage, M"i* Périer et Biaise l'en empêchaient en lui reprochant de favoriser des étrangers à leurs dépens. Pascal était alors à Glermont, il vint à Paris, vit Jacqueline au parloir du couvent et, touché de sa peine, lui permit de disposer de sa dot. I! est naturel qu'après ce désaccord passager, et le premier mouvement d'humeur apaisé, Pascal ait ressenti plus d'affection que jamais pour sa sœur; elle était absente, il l'en aimait davantage; de son côté Jacqueline, par son entrée en religion, acquit sur son frère une influence, une autorité qu'elle n'avait pas eue autrefois. C'est un fait constant, que le membre d'une famille qui embrasse la vie religieuse devient le confident de tous les siens. Quand Jacqueline eut fait profession, il fut plus aisé à Biaise de l'entretenir au parloir ; il vint donc de temps à autre lui rendre visite. Or. nous savons par une lettre de Jacqueline même à Mm' Périer que le grand dégoût que Biaise éprouva du monde, ne fut postérieur que de quelques mois à sa profession. Il est donc vraisemblable que cet événement avait eu quelque iaflucnce sur l'esprit de Pascal *.

1. « Il allait, dès septembre 1654, visiter plus fréquemment sa sœur au parloir de Port-Royal de Paris. Evidemment, par les entrevues du mois de mai de l'autre année, elle avait rej^agné sur lui de l'influence, et réveillé les bonnes pensées. » (Cf. P.-R ,1 II, p. oOi.)

Il ne faudrait pas cependant exagérer cette influence, car nous possédons une lettre de Pascal à M . Périer , où il manifeste un certain dépit de cette profession de sa sœur, et lorsque en septembre i654 il parle à Jacqueline de son aversion pour la vie mondaine et de son dessein de rompre avec le monde, celle-ci fut très étonnée. Peut-être n'a-t on pas assez remarqué que lorsqu'il se confia ainsi à sa sœur, sa conversion était à demi accomplie? Le premier pas, celui qui, comme on sait, coûte le plus, était franchi, et c'était donc par le seul développement de sa vie intérieure que Pascal en était arrivé à concevoir pour le monde un mépris insupportable et à commencer de se convertir. Mais il est vrai que si Biaise fit seul les premiers pas vers la vie religieuse, Jacqueline l'aida beaucoup à faire les seconds et les derniers et à entrer à Port-Royal.

Il y avait plus d'un an que durait ce travail intérieur du sentiment religieux qui détachait Biaise du monde pour l'attirer à la vie chrétienne parfaite. L'aversion pour la vie mondaine s'étant accrue dans la mesure où l'attraction pour la vie religieuse se fortifiait, la rupture avec le monde était fatale, elle était imminente.

Dans une des visites qu'il faisait à Jacqueline, alors qu'il était plus saturé de dégoûts et plus désolé que jamais, n'y tenant, plus il dévoila à sa sœur avec quelque retenue tout d'abord, et puis sans réserve, l'état de son âme. Toutes ses amertumes, tous les mépris du monde, tous les remords de conscience qui s'étaient amoncelés dans son cœur en débordaient comme la lave d'un volcan. Ce jeune savant, si fier, si indépendant, étaitaccablé, tourmenté, emporté par l'Esprit qui soufflait sur lui. L'orage qui se préparait depuis plus d'un an se déchaînait en tempête. Et cette crise était nécessaire pour dom]}ier son humeur bouillante , pour amener ce caractère dominateur, à une humilité à une soumission d'enfant.

« Quelques jours devant que je vous en mandasse la première nouvelle, écrivait Jacqueline à M™"^ Périer, c'est-à-dire environ vers la fin de septembre dernier, il me vint voir; et, à cette visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié, en avouant qu'au milieu de ses occupations qui étaient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avait raison

de le croire fort attaché, il était de telle sorte sollicité à quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel que lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait détaché de toutes sortes d'une telle manière qu'il ne l'avait jamais été de la sorte ni rien d'approchant ; mais que d'ailleurs il était dans un si grand abandonnement du côté de Dieu qu'il ne sentait aucun attrait de ce côté-là, qu'il s'y portait néanmoins de tout son pouvoir mais qu'il sentait bien que c'était plus sa raison et son propre esprit qui l'excitait à ce qu'il connaissait le meilleur, que non pas le mouvement de celui de Dieu, et que, dans le détachement de toutes choses où il se trouvait, s'il avait les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croyait en état de pouvoir tout entreprendre, et qu'il fallait qu'il eût en ces temps-là d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisait et aux mouvements qu'il lui donnait.... n^

La pitié, l'étomiement et la joie de Jacqueline devant ce débordement de confidences nous montre que Biaise jusqu'alors lui avait celé le fond de son cœur. Elle sut consoler et encourager son frère, elle sut même le diriger, — le génie de la direction était dans cette famille ; — elle connaissait son frère mieux que personne, elle savait avec quelle légèreté de main et quelle extrême délicatesse il fallait conduire ce caractère sensible et ombrageux. D'ailleurs Biaise ne faisait rien à demi ni lentement ; son parti une fois pris, il marchait à pas de géant dans toutes ses entreprises. Il avait pu hésiter longtemps avant d'en venir à l'exécution; mais la conversion une fois commencée avançait rapidement.

« Cette confession me surprit autant qu'elle me donna de joie, et dès lors je conçus des espérances que je n'avais jamais eues, et je

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