‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 17 sur 118 · Sainte-Beuve, Port Royal, t. ii, p. 381 et 504 et sv · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Port Royal, t. ii, p. 381 et 504 et sv

2. Recueil d'Utrecht. — Sur la valeur de ce recueil, voir V. Giraud, Pascal^ p. 266. Quand l'accident du pont de Xeuiilj' serait autre cliobc qu'une légende, il n'en

faudrait pas tenir grand compte dans la conversion de Pascal. (Cf. V Giraud, op. c une Légende de la vie de Pascal.) L'influence décisive attribuée au sermon de M. Singlin par Marguerite Périer se réduit à assez peu de chose. Ce sermon aurait eu lieu le 8 décembre, le jour de la Conception, et Jacqueline nous dit que Biaise l'avait prise pour directrice en septembre de la même année ; l'on peut admettre que ce sermon encouragea Pascal dans son dessein et précipita le dénoûment de la crise. Nous ne voyons pas de raison suffisante pour changer la date de ce sermon. La conversion de Pascal a été plus lente qu'on ne le croît ordinairement : elle ne s'est pas faite tout d'un coup, ni même terminée dans la nuit du 23 novembre.

Comment par pure conjecture les amis de Pascal avaient-ils pu deviner si juste? N'est-ce pas qu'ils avaient été moins étonnés, qu'on ne pourrait le croire, de la conversion de ce jeune homme qui n'avait jamais été complètement satisfait par la vie du monde. Ceux qui avaient surpris sur le visage de Pascal des retours de mélancolie profonde au milieu des plaisirs les plus bruyants, avaient pressenti son retour au jansénisme, et dès sa disparition ils avaient deviné qu'il devait être à Port-Royal. Quant à Pascal lui même, il se sentait sauvé ; après bien des combats, bien des hésitations et des incertitudes, il avait trouvé un asile sûr, son âme jouissait de la présence de Dieu, son esprit était en possession de la certitude et son cœur paisible ;en un mot, selon l'expression de Jacqueline, c'était un « pénitent joyeux ».

Le Méiaorial

Au plus fort de la crise religieuse qu'il venait de traverser, Pascal, le 23 novembre, dans la nuit, avait connu quelques heures d'une ferveur exceptionnelle. Cette nuit fit époque dans sa vie, il en voulut conserver toujours la mémoire, et pour cela, il écrivit sur un parchemin ^ qu'il portait sur la poitrine dans la doublure de son vêtement les pensées principales et les sentiments qui avaient agité son ame. Pascal

1, {( Peu de jours après la mort de M. Pascal dit le Père Guerrier, un domestique de la maison s'aperçut par hasard que dans la doublure du pourpoint de cet illustre défunt il y avait quelque chose qui paraissait plus cpais que le reste, et ayant décousu cet endro't pour voir ce que c'était, il y trouva un petit parchemin plié et écrit de la main de M. Pascal, et dans ce parchemin un papier écrit de la même main : l'un était une copie fidèle de l'autre. Ces deux pièces furent aussitôt mises entre les mains de Mme Périer, qui les fit voir à plusieurs de ses amis particuhers. Tous convinrent qu'on ne pouvait pas douter que ce parchemin, écrit avec tant de soin et avec des caractères si remarquables, ne fut une espèce de Mémorial qu'il gardait très soigneusement pour conserver le souvenir d'une chose qu'il voulait avoir toujours présente à ses yeux et à son esprit, puisque depuis huit ans il prenait soin de le coudre et découdre à mesure qu'il changeait

LA CO>"VEHSIO:( DÉFi:(iriVE DE PASCAL 67

aifachaitdonc à ce souvenir une importance extraordinaire. Cependant il faut résister à la tentation de dramatiser cet événement. Cette nuit obscure durant laquelle Biaise, est

d'habits. » Il nous reste le papier écrit par Pascal, le parchemin a disparu, mais nous en avons une copie. Or les dernières lignes :

Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.

Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.

« Ao/i oblivisciir sermones luos. Amen. » ne se trouvent pas dans le papier original, mais seulement dans la copie. M. Michaut en conclut : « Il faudrait donc admettre que le parchemin, qui a disparu, était plus complet que la copie et que c'est sur ce parchemin que la copie a été prise. Le P. Guerrier dit le contraire (Rdit. Fau, tome i. p. 241-242), mais par une erreur évidente. .. L'erreur n'est peut-être pas si certaine. Entre deux textes, toutes choses égales d'ailleurs, le plus court doit être considéré comme le plus ancien. Voici comment probablement les choses se sont passées. Après la nuit du 23 novembre, peu de temps après la crise, Pascal écrivit d'une main fébrile et d'une écriture presque illisible le petit papier enfermé dans le parchemin. A ce moment il n'avait pas encore de directeur, car M. Singlin, on le sait par la lettre de Jacqueline, n'avait pas encore accepté de le diriger. Plus lard, à Port-Royal peut-être, ou même avant, Pascal, estimant que lepapiei auquel il avait confié les i.npressions de cette nuit mémorable était peu solide et trop mal écrit, le recopia avec le plus grand soin sur du parchemin. Cependant il tenait au petit écrit qui avait été rédigé dans les circonstances dont il voulait garder le souvenir, il le plaça au milieu da parchemin. Comme M. Singlin avait fini par répondre à son désir de le prendre pour directeur, il ajouta à la copie d'une écriture rapide les deux lignes qu'on a cru pouvoir interpréter « Soumission totale à Jésus- Christ et à mon directeur.... » M. Strowski suppose que Pascal, dans cette nuit, méditait le chap. xvii de saint Jean, et que l'édition dont il se servait était sans doute une de ces traductions d-e la Bible imprimée à Louvain, qui conservaient en grande partie le français archaïque de Lefèvre d'Etaples. Il remarque que : « les citations en français qu* fait le Mémorial sont en effet empruntées à une telle traduction. Pascal ne cite pas de mémoire; il aurait corrigé l'archaïsme des tournures ». Ce n'est pas une preuve. Il n'y a qu'une seule tournure archaïque. D'ailleurs le respect qu'on a pour l'Ecriture Sainte en certains milieux fait qu'on change le moins possible aux traductions courantes. Pascal avait assez bonne mémoire pour citer de tête les quelques versets très simples qu'on trouve dans le Mémorial. Il a pu, surtout en écrivant après la crise, se servir en effet de la traduction de Lefèvre d'Etaples. il faut remarquer que dans cet écrit, Pascal s'inspire de nombreux textes dont deux seulement sont empruntés au chap. xvii de saint Jean, un autre au chap. xx. D'autres sont tirés de Ruth ,de Jérémie, de saint Matthieu, du Ps. cxviu qu'il savait par cœur. Pascal, enfin, tantôt cite en latin et tantôt en français. Le début du Mémorial donne clairement à entendre qu'il l'a rédigé après coup pour en conserver le souvemir ; « L'an de grâce 1634.

Lundi 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au mar tyrologe. Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres. Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi. »

illuminé par le feu divin, Ton peut en faire aisément et non sans quelque vérité, quelque chose de fantastique, l'on peut parler d'épouvante, de déferlements d'ombre et de lumière, de ce face-à-face avec Dieu dont Pascal aurait fixé les traits. Mais il se pourrait que la réalité ait été plus simple ; vraisemblablement il n'est pas ici question d'une vision où Pascal comme autrefois saint Paul aurait vu par les yeux de chair ou les yeux de l'esprit, des mystères ineifables. Non ; il n'y a ici ni extase, ni vision, ni révélation. *

Il ne semble pas que Pascal se soit autrement occupé de saint Clément et de saint Clirysogone. Dans le martyrologe on rappelle que saint Clément fut le troisième Pape après saint Pierre, qu'il fut relégué dans l'île de Chersonèse, qu'on lui attacha une ancre ail cou et qu'on le précipita dans la mer. De même saint Glirysogone sous Diociétien fut conduit à Aquilée où, après avoir eu la tête tranchée, il fut jeté à la mer. — M. Barrés à ce propos écrit : « Il n'est pas indifférent que cette soirée soit du mois de novembre si grave. Les mystiques attachent beaucoup d'importance aux dates, à mille nuances, aux influences de la nature ». Gela peut être vrai quelquefois, mais Pascal dit de lui-même îe contraire. (( Le temps et mon humeur ont peu de liaison; j'ai mes brouillards et mon beau temps au dedans de moi... etc.... » Beaucoup de mystiques sont dans e même cas.

1. 11 est difficile d'admettre avec M. Michaut t qu'après une méditation intense et une oraison passionnée, il se sentit en présence de Dieu »... que ce fut « une première entrevue, oii il se serait directement entretenu avec le Dieu vivant » {op. cit., p. 109-110). M Vinet a été plus heureux lorsqu'il a écrit que : « c'est de toutes les joies à la fois (de l'intelligence et du cœur) que se compose le ravissement sublime que Pascal fait éclater dans le fragment singulier dont on a tant parlé.... » M. V. Giraud (Cf. Pascal, p. 54) ne semble pas non plus partisan d'une vision, mais d'un ravissement intime, il cite ces paroles de Sainte-Beuve : « Ce qu'on a appelé Yanmlette n'implique pas nécessairement une vision, et, du vivant de Pascal, personne n'a jamais ouï parler de cette vision qu'il aurait eue. » La raison principale pour laquelle il semble qu'il n'y ait pas eu de vision, c'est que nous ne voyons dans le Mémorial qu'une exaltation et comme une explosion désordonnée des pensées et des sentiments qui couvaient et fermentaient depuis longtemps dans l'âme de Pascal. De plus une vision du Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob (intellectuelle), qui dura deux heures, et durant laquelle Pascal aurait conservé assez de liberté d'esprit pour penser à tout ce qu'il a écrit dans le Mémorial, est presque inadmissible. Saint Paul après sa vision ne savait qu'une chose : c'est qu'il avait vu des beautés ineffables. M. Barrés écrit : « Nul doute qu'ici, avec Pascal, nous ne soyons montés sur le sommet de l'extase. Ici, Pascal se parle à luimême. 11 ne se met pas à notre portée, à la portée des esprits inférieurs. Il parle à son génie, à son âme : il lui parle de ce qui est le plus important. Une telle page, cette vision lyrique, cette vision ù'nine, la vision par excellence... etc. » On ne saurait trouver mauvais qu'un écrivain fasse un peu de littérature à propos de l'extase de Pascal, c'est un beau thème. Il est souhaitable même que d'illustres écrivains comme M. Barrés traitent ce sujet ; nous ne pouvons cependant admettre que l'enthonsiasme qu'éprouva Pascal durant cette nuit célèbre soit la « vision par excellence », « le sommet de l'extase, » et que cela ne soit nullement douteux.

Nous avons vu que depuis plus d'un an l'âme de Pascal était travaillée par le désir d'une vie parfaite. Ni Épictète, ni Montaigne, ni Méré, ni la science, ni le monde, n'avaient pu réaliser son idéal de perfection. La conception chrétienne de la vie parfaite telle qu'il l'avait autrefois comprise et pratiquée, correspondait seule à ses désirs de vertu et de sainteté. Il fallait revenir en arrière, reprendre le chemin qu'il avait commencé de suivre autrefois, et ne pas continuer de s'égarer. Mais on ne renonce pas au monde sans de grandes peines. Après avoir longtemps lutté, Pascal enfin l'emportait, il entrevoyait l'achèvement de la conversion depuis longtemps désirée.

Il s'était ouvert à Jacqueline, sa résolution était prise, il quitterait le monde, il se soumettrait à un directeur, il emhrasserait la vie parfaite, la vie sainte, paisible, divine qu'il entrevoyait *. Dans les moments où l'âme entend l'appel de Dieu, quand une vocation à un état de vie supérieur se présente à l'esprit, le cœur s'échauffe, l'imagination s'enflamme, tout l'homme est saisi par un véritable enthousiasme. Pascal n'avait pas encore fait les pas décisifs, mais il allait les faire; il reconnaissait la nécessité de recourir à un directeur, mais son choix n'était pas encore fixé. Un soir après avoir médité les Écritures avec plus de ferveur que de coutume, il s'était mis au lit ; cependant le travail de sa méditation et l'ardeur de ses désirs le tenaient éveillé. La vie sainte qu'il était sur le point d'embrasser lui apparaissait pleine d'espérances et de joies ineffables ; il trouverait en elle le bonheur et la perfection, la certitude et la paix qu'il n'avait jamais cessé de rechercher. Avant de s'endormir il éprouva d'intenses sentiments de ferveur, d'exaltation mystique et d'enthousiasme.

« Inmeditationemeaexardescet ignis, » disait le psalmiste, C'est le même feu divin qui brûle le cœur et qui enflamme

1. C'est un fait sur lequel on n'a pas assez insisté qne la prétendue vision de Pascal a du être antérieure au choix d'un directeur, et que même après la nuit du 23 novembre il eut encore des lichilations et des combats à soutenir contr« lui-même pour se déterminer à accepter la direction de M. Singlin.

l'imagination de Pascal '. Le lendemain voulant conserver par quelques simples mots le souvenir de cet accès de ferveur, ilécrit :

Depuis environ dix heures et demie du soir

jusques environ minuit et demi

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