Strowski, t. II, p
des paroles douces et affectueuses ; cette concupiscence sensible, cette libido seniiendi, il la repousse loin de lui :
Oubli du monde et de tout hormis de Dieu.
Comme il regrette maintenant ce passé, ces années où il a méconnu Jésus Christ.
Je m'en suis séparé
Dereliquerunt mefonlem aquœ vivae
Jésus-Christ
Jésus- Christ
Je m'en suis séparé : je l'aifui, renoncé, crucifié.
Il a été infidèle à la grâce qu'il avait reçue. Il avait déjà entendu l'appel de Dieu. Après y avoir répondu il avait manqué de constance. C'est une raison grave de se défier de soi-même, de craindre pour l'avenir.
« Mon Dieu, me quitterez-vous ? » Que je n'en sois pas séparé éternellement » // ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Évangile. »
Quand on lit pour la première fois ce Mémorial, on est étrangement étonné. Mais quand on connaît un peu la vie et la formation intellectuelle de Pascal, cet écrit semble moins mystérieux. Ces phrases écourtées, laconiques, écrites presque sans ordre, comme les vers dune ode lyrique, ont une signification claire, et aujourd'hui tous les pascalisants les expliquent de même. Comment des écrivains distingués peuvent-ils parler encore du« mystique fitras que le sublime visionnaire gardait cousu dans la doublure de son pourpoint » ? Comment a-ton pu parler aussi « d'amulette ! » Non il n'y a ici ni amulette, ni fatras. Il ne faut pas même parler d'épouvante. C'est la joie au contraire, c'est une joie douce, une paix profonde qui est le sentiment dominant et fondamental du MemonV//. « Non stupor, sedamor».
Sans doute ce n'est pas cette joie expansive qui n'est qu'une gaieté sensible et superficielle et qui pare quelquefois
72 LA VIE HELiaiEUSE DE PASCAL
d'une mine souriante un visage le plus souvent désolé ; mais c'est la joie religieuse qui, sous des larmes de componction et des dehors tristes, renferme des consolations profondes, infiniment douces et affectives ; c'est la joie la plus pure, la plus délicate et la plus intense que l'homme puisse éprouver sur cette terre. Or le Mémorial est tout imprégné de cette joie religieuse, de ce sentiment complexe qui nait de la crainte, du repentir, de la componction, de l'amour et des larmes *.
Cerlitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Joie, joie, pleurs de joie.
Renonciation totale et douce.
Mais le Me'moriahie renferme pas seulement des sentiments de regrets pour le passé, d'espérance dans l'avenir, de confiance en Dieu, il contient aussi une pensée qui, par l'importance que Pascal y attache et le sens plus profond qu'il lui donne, est vraiment neuve. Jamais dans les écrits antérieurs à cette crise nous n'avions vu la nécessité de la Révélation et de la médiation de Jésus-Christ affirmée avec fautant d'insistance.
Dieu de Jésus-Christ,
Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je l'ai conuu. Il ne se trouve que par les voies enseignées par V Évangile. Il ne se conserve que par les voies enseignées par l'Évangile...
Avant sa conversion, Pascal croyait à la philosophie et à la science, il était cartésien, admettait la nécessité et l'utilité des preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, il estimait qu'on pouvait aller à Dieu par le raisonnement. Nous savons aussi, car il nous l'a dit lui-même, qu'il croyait à la valeur de la justice en soi. En un mot il pensait que, hors la foi, la raison humaine pouvait établir une philosophie et une morale . Les expériences, les lectures qu'il fit durant sa vie mondaine lui donnèrent des opinions contraires. Le scepticisme philo-
i . M. Vinet écriva" t très bien : « Il faut que la religion aboutisse au contentement et môme à la joie. On l'a nié de celle de Pascal. Cette négation aurait plus de poids si ceux qui l'ont proférée pouvaient être soupçonnés de savoir ce que c'est que la joie chrétienne, née du sein des larmes, et qui jusqu'à la fin en est toute trempée.... » (Etudes sur Pascal p. 229).
sophique et moral ayant gagné son esprit, il ne pensa plus qu'en dehors de la Révélation il y eût rien de certain et de fondé, et ainsi il fit reposer toute notre certitude et toute notre justice sur Jésus-Christ.
Mais d'autre part la vie mondaine lui avait fait apprécier l'importance du sentiment et du cœur. Dans l'année durant laquelle il était revenu peu à peu à la religion parfaite, il avait expérimenté que Ihomme n'est pas converti complètement aussitôt que sa raison l'est, et qu'il faut encore que son cœur le soit. 11 avait été ainsi amené à comprendre combien est nécessaire un Dieu sensible, un Dieu fait chair, un Dieu qui soit notre compagnon et notre ami. Autrefois il n'avait point parfaitement saisi combien le déisme est inutile à l'homme et contraire au christianisme, il le voyait aujourd'hui, ill'éprouvait, il le sentait.
Les pénitents sont portés par leur sentiments de repentir et de contrition à une dévotion plus tendre ; ils s'adressent avec plus de confiance à Dieu parl'intermédiaire de l'Humanité de Jésus, et il en est également ainsi de toutes les personnes qui reconnaissent que la religion pour être en nous vraiment réelle, vivante et joyeuse, doit s'adresser à notre cœur, à notre sentiment. Pascal, quand il revint du monde à la vie religieuse, s'adressa naturellement à Jésus-Christ ; il se sentait coupable, il avait besoin d'indulgence et il éprouvait que Jésus est un bon Maître. Dans le monde, il avait disserté sur les passions de l'amour, il avait appris à aimer. En arrivant à Port-Royal il apportait des besoins de tendresse qu'il n'avait pas autrefois, et dont Jésus était l'objet, u L'amour, disait saint Bernard, commence par la chair et finit par l'esprit. » Toute expérience de l'amour est utile pourvu qu'elle soit divinisée. Avant sa vie mondaine Pascal sans doute savait aimer, mais après sa conversion il le savait mieux faire. Et c'est là, croyons-nous, une des raisons de cette dévotion si tendre à Jésus-Christ, que nous n'avions pas autrement remarquée lors de sa première ferveur purement janséniste, que nous rencontrerons désormais un peu partout dans les Pensées, et dont a le Mystère de Jésus » est un document si sublime.