‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 20 sur 118 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Date de sa composition. — C'est une méditation personnelle. — Occasion qui a pu porter Pascal à l'écrire. — La méthode d'oraison de Pascal. — Idée générale qui a présidé à cette méditation. — Le Mystère de Jésus peut-être divisé en trois parties. ^ Lecture du Mystère. — Pourquoi ce morceau est si admiré. — Comment il nous fait pénétrer dans l'àme de Pascal. — Sa portée apologétique.

Nous ne sommes pas assm*és de Tépoque à laquelle le Mystère de Jésus a été compose. Il est fort possible que Pascal l'ait écrit peu de temps après le Mémorial, peut-être même avant sa retraite à Port-Royal. En effet, il fait allusion à sa conversion qu'il ne semble pas considérer encore comme achevée. Et par conversion il semble bien qu'il faille entendre non pas un simple progrès dans la ferveur, mais ce qu'on appelle la seconde conversion. Nous savons qu'à cette époque il était malade et le Mystère contient aussi des allusions à ses souffrances ; enfin il éprouve des inquiétudes pour l'avenir, qui s'expliquent bien à cette période de son existence.

Ce morceau précieux a une valeur apologétique incontestable, car il nous montre comment Pascal, après avoir demandé le bonheur à l'étude et au monde et ne l'y avoir pas trouvé, commence à goûter dans la religion une paix profonde. Cependant cet écrit, selon toute apparence, n'était point destiné à l'Apologie*. C'est plutôt une méditation personnelle dont Pascal aurait voulu conserver le souvenir en la confiant au papier.

l. Le Myslère ds Jésus a été publié pour a première fois par M. Faugère, il ne figurait pas dans rédition de P. R.

LE MYSTÈaE DE JÉSUS yS

Chez les mystiques, en effet, la méditation par écrit n'est point chose inouïe. Le P. Gratry la conseillait; et il est tout naturel qu'un jour Pascal se soit senti le désir de faire oraison, de méditer sur Tagonie de Jésus au jardin des Oliviers, en écrivant doucement au fur et à mesure qu'il les avait conçus ses pensées et ses sentiments*.

Ceux qui sont nés écrivains éprouvent le besoin d'écrire, •comme les orateurs de parler et les poètes de chanter ; c'est leur vocation. Nicole rapporte que Pascal avait « accoutumé d'écrire les pensées qui lui venaient sur les sujets dont il avait l'esprit occupé ». Pourquoi Pascal se mit-il un jour à confier au papier sa méditation .^ quel était son dessein en agissant ainsi ? Il n'en avait pas d'autre, croyons nous, que celui de satisfaire le besoin d'expansion de son sentiment religieux et de sa vocation littéraire. Peut-être aussi avait- il l'intuition secrète, l'espérance implicite que ses réflexions édifiantes, seraient un jour goûtées et utilisées par les âmes chrétiennes. C'est à des désirs ou à des besoins analogues que nous devons les Élévations de sainte Thérèse. « A certains jours, ne pouvant concentrer les sentiments qui la dominaient après la communion, elle rentrait dans sa cellule, prenait la plume et répandait librement son âme devant Dieu. Chacune de ces effusions forme un tout complet-». Le Mystère de Jésus a pour cause une inspiration de ce genre, c'est un épanchement par écrit du sentiment religieux.

1. V. Giraud remarque : « Il n'est pas jusqu'au manuscrit qui ne soit ici bien éloquent, bien émouvant d'aspect et de vision. Les phrases sont séparées les unes dos autres par des traits horizontaux, comme pour mieux marquer les divers moments de la mystique méditation, et, si l'on peut ainsi dire, l'intime succession

des strophes lyriques. Les lignes montent et s'élancent comme une prière, etc »

{Opuscules choisis). Mous n'avons pas remarqué que dans le Mystère de Jésus l'Ecriture montait beaucoup plus que dans d'autres feuilles manuscrites, mais ce qui nous a frappé, c'est l'absence presque absolue de ratures, fait peu ordinaire chez Pascal. Cela ne s'explique-t-ilpas par l'état d'âme paisible dans lequel il se trouvait alors? Les penséees se formaient lentement dans son âme, sans secousses, sans reprises, ce n'est plus un torrent d'idées qui se précipitent en se heurtant, c'est un fleuve qui coule avec douceur. Les âmes religieuses quand elles confient au papier leurs impressions intimes écrivent de même sans reprises, sans ratures. Cependant on peut croire aussi que Pascal dans ce morceau, n'a fait que rédiger une méditation qu'il avait souvent faite, sa méditation de prédilection.

2. Cf. Bouix, Le livre des fondations de sainte Thérèse, p. 5i5.

"jG LA VIE RELIGIEUSE DE PASCAL

Mais pourquoi rechercher des exemples dans le passé ? Nous avons vu que Jacqueline elle-même avait composé sur le mystère de la mort de Jésus toute une longue suite de réflexions, d'ailleurs assez ternes. Or nous savons dans quelles circonstances ces réflexions pieuses, très admirées, semble-t-il, par la Mère Agnès, par M. Rebours, et par conséquent par toutes les religieuses de Port-Royal, ont été écrites. M™* Périer nous l'a rapporté dans sa relation sur la vie de Jacqueline : « La Mère Agnès, écrit-elle, lui envoya à la fêle de l'Ascension, l'année i65i, son billet qui était le mystère de la mort de Notre-Seigneur. Elle médita ce mystère avec tant de soin, que Dieu lui donna des pensées admirables sur ce sujet, qu'elle mit par écrit. Je les eus par M. de Rebours qui me les donna, mais avec tant de secret que ma sœur n'a jamais su que je les eusse seulement vues *. . . «

Tous les critiques assignent au Mystère de Jésus une origine analogue. Pascal, « lorsqu'on lui envoyait des billets tous les mois, comme on fait en beaucoup de lieux, les recevait avec un respect admirable : il en récitait tous les jours la sentence ^.... » Et c'est pourquoi M. StroAvski nous conseille de lire, au lieu de Mystère de Jésus, Premier mystère, l'Agonie de Jésus, en faisant remarquer que la lecture du manuscrit confirme cette hypothèse. Il semble, en effet, que dans l'intitulé du manuscrit un terme manque, soit qu'il ait disparu, soit que Pascal l'ait omis pour abréger ; mais comme nous n'avons pas de raison de croire qu'il s'agisse ici des mystères du rosaire, nous lirons : « Mystère de l'Agonie de Jésus, » de même que nous lisons en tête des réflexions pieuses de Jacqueline : « Pensées édifiantes sur le Mystère de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ. » C'est là d'ailleurs une question de peu d'importance, et il n'est pas non plus certain que les réflexions de Pascal aient été occasionnées par un billet mensuel.

On sait ce qu'il faut entendre par ces billets du mois. Dans certaines communautés religieuses, cette coutume existe

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