‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 2 sur 118 · PREMIERE PARTIE CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE CHAPITRE PREMIER

La première conversion de Pascal.

I. L'éveil d'un sentiment religieux vraiment personnel ne se constats

pas en Pascal avant l'âge de vingt-quatre ans. — Ce qu'on appelle la première conversion de Pascal. Elle est avant tout, mais non exclusivement, intellectuelle. — Affaire du frère Saint-Ange, Con* version de sa famille.

II. Quelques-unes des raisons pour lesquelles cette première conversion

fut incomplète. — Différend avec M. de Rebours. — Le jansénisme n'utilise pas les basolas d'action de Pascal. — Sa passion pour les études elles recherches scientifiques.

La première conversion de Pascal, est surtout mais non exclusivement intellectuelle.

Dans la vie religieuse et mystique des âmes, l'on trouve quelquefois des faits extraordinaires, des conversions soudaines, des illuminations révélatrices, des extases exceptioi!nelles. Ces phénomènes sont rares et on ne les rencontre pas chez tous les mystiques. Mais ce qu'on rencontre toujours dans l'existence d'un chrétien qui a tendu de toutes ses forces à la perfection, ce qui fait le pain quotidien de la vie intérieure, c'est l'esprit de prière, le détachement des biens de ce monde,

Pascal, au moins une fois dans sa vie, plus d'une fois même, eut l'àme transportée par des mouvements extraordinaires et irrésistibles de la grâce, et incessamment, depuis sa conversion définitive, il travailla à développer en lui le sentiment religieux. La vie mystique et spirituelle de Pascal doit donc être étudiée sous ces deux aspects, dans ses événements extraordinaires et dans ses manifestations quotidiennes. Mais ces deux aspects ne sont pas séparables et il les faut examiner à la fois, et l'un dans l'autre.

b L.\ VIE RELIGIEUSE DE PASCAL

L'hagiographie nous met assez fréquemment en présence d'âmes prédestinées, qui dès l'âge le plus tendre ont éprouvé les impressions mystérieuses dun sentiment religieux déjà très développé. Faut-il s'étonner de rencontrer de la précocité en religion où l'affection joue un si grand rôle, lorsqu'on en trouve dans les arts, les sciences et la géométrie ? L'amour de Dieu, le mysticisme chez l'enfant est moins extraordinaire, que le talent artistique ne le fut par exemple en Mozart, ou qu3 le génie géométrique chez Biaise Pascal.

Or l'histoire, qui a noté soigneusement la précocité de Biaise en mathématiques, ne nous a rien dit sur sa piété, sans doute parce qu'elle n'avait rien de remarquable. D'ailleurs, la famille dans laquelle il noquit était loin d'être alors aussi religieuse qu'elle le sera plus tard. La religion n'était pas considérée comme le tout de la vie, on prétendait lui faire sa juste part. On récitait les prières du matin et du soir, on se signait avant les repas, on assistait aux offices le dimanche : en un mot, l'on s'acquittait ponctuellement des devoirs religieux, avec foi, avec dévotion même, mais sans ferveur grande, sans passion, à la manière des honnêtes familles de ce temps. On rendait à Dieu ce qui est à Dieu, au monde ce qui appartient au monde.

Biaise qui apprit sans doute le catéchisme de son père ou de sa sœur aînée, et fit sa première communion à Paris à un âge déjà avancé, ne fut un enfant et un adolescent ni moins ni plus pieux que les autres. On ne l'eût pas empêché de se livrer à la dévotion s'il avait eu l'esprit et le cœur curieux de vérités et d'émotions religieuses. Mais la raison, qui en lui s'était développée d'abord et prodigieusement, absorbait toute son attention. « Il refaisait Euclide avec des barres et des ronds, se géométrisant et géométrisant toutes les murailles et les planchers de la maison *. »

Nous ne croyons pas que Pascal ait été moins capable que sainte Thérèse enfant, de se perdre dans la méditation de l'éternité, d'être frappé « d'un étonnement extrême en lisant dans les livres que les tourments et la gloire devaient durer

1. Sainte-Beuve, Port royal, liv. III (Ed. Hachetle, tom. II, p. liâ-j).

LA PIIEMIÈRE CO:iA'ERSIO>î DE PASCAL Q

toujours' ». Mais tandis que la piété de la sainte, c'est ellemême qui ledit, s'était éveillée dès l'âge de six ou sept ans; chez Pascal il faut,â.ller jusqu'à la vingt-troisième année pour constater l'éveil d'un sentiment religieux personnel, exigeant, absorbant, assez fort pour mettre en échec la passion géométrique et conquérir une place à côté d'elle dans son existence-.

La première conversion de Pascal, on appelle ainsi la crise religieuse qui se produisit dans sa vie lors de son adhésion au jansénisme, est un fait capital, et ce serait une faute que d'en méconnaître l'importance. Jusqu'alors Biaise s'était désintéressé des questions religieuses. Désormais les grands problèmes de notre origine, de la nécessité de la grâce, de notre destinée, ne cesseront plus de le préoccuper. Il n'avait point, avant d'avoir rencontré le jansénisme, compris et senti l'importance et l'excellence du sentiment religieux. Maintenant il s'adonne entièrement et avec passion à l'étude et à la pratique de la vie spirituelle. La religion n'avait été pour lui dans toute son adolescence qu'une institution pour ainsi dire extérieure, à laquelle il s'était soumis comme aux lois de son pays ; mais voici qu'il l'embrasse spontanément et librement, dès lors elle devient pour lui une vie surnaturelle et intérieure.

Pascal, il est vrai, se relâchera; sa passion pour la science ne sera pas vaincue, ni même diminuée. Durant quelques années, l'attachement aux divertissements, les liens délicats et multiples de la vie mondaine, retiendront son âme captive. Mais le sentiment religieux implanté dans cette âme ne cessera plus de réclamer sourdement les émotions pures, tendres et fortes dont son cœur demeurera avide. Le riche dépouillé de ses biens souffre plus que le pauvre, l'âme privée des consolations divines expérimentées autrefois

1. Sainte Thérèse, Autobiographie, ch. i, p. ^7. (Traduction des Canucliles de Paris. Libr. Retaux, Paris).

2. Dans toute la période de la vie de Pascal que nous allons décrire on ne doit pas oublier un instant que Pascal est préoccupé d'études scientifiques. Très jeune, à douze ans, il avait composé un Tra'té sur Ls sons. A seize ans, il avait écrit le Traité sur les coniques. A vingt ans, il avait inventé la machine arithmétique qu'il faisait exécuter et il s'o:cupait d'expériences physiques peu après sa conversion au jansénisme.

lO LA VIE KELIGIEUSE DE PASCAL

n'éprouve que plus impitoyablement les exigences du sentiment religieux. Quand Biaise durant plusieurs années se sera adonné, jusqu'au scrupule, à la pratique d'une vie religieuse et sainte, il pourra sans doute revenir à une existence plus indifférente, plus facile, mais jamais plus il n'en sera satisfait'.

Voyons toutd'abord les circonstances qui avaient occasionné cette première conversion 1. En janvier i646, son père, s'étant démis ou plus probablement cassé la cuisse dans une chute, se confia pour sa guérison aux mains de deux gentilshommes du pays qui étaient renommes en ces sortes de cures. C'étaient MM. De La Bouleillerie et Des Landes, amis de M. Guillebert, curé de Rouville. M. Des Landes et son ami en traitant M. Pascal à Rouen, et en demeurant chez lui trois mois de suite, l'entretinrent de la renaissance religieuse dont ils étaient de vivants exemples ; ils lui prêtèrent, à lui et à sa famille, les livres de Saint-Cyran ; la Fréquente Communion, surtout un petit Discours de Jansénius intitulé : De la BéformaCion de l'homme intérieur le premier ébranlement de Pascal vient de là.

L'influence que ces écrits exercèrent sur l'esprit de Pascal n'est contestée par personne. On peut même, sans crainte d'erreur, alFiriner que la conversion de Pascal fut avant tout, intellectuelle. Dans ces écrits, et dans les autres livres de piété qui lui avaient été procurés par MM. De La Bouteillerie et Des Landes, Biaise rencontra les idées principales qui constituaient essentiellement le jansénisme.

Les systèmes en apparence les plus complexes se réduisent la plupart des temps à quelques idées fondamentales. Et lorsqu'un esprit très pénétrant les aborde, il en a bientôt distingué les principes, deviné les conséquences. Le jansénisme, si on le considère en théologien, n'est pas toujours aisé à définir. Mais dans ses thèses principales : la corruption de notre nature par le péché originel, l'infirmité du libre arbitre, la rigueur absolue de la prédestination, le petit nombre des élus, l-i perversité foncière de la concupiscence

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