Sainte-Tsuve, Port-Royal, Livre lll. chap. IV
et par conséquent la nécessité d'une vie extrêmement sévère et ascétique, ii est aisé à saisir, il forme un système lié que Pascal s'assimila assez promptement.
Alors seulement, il comprit jusqu'à quel point les questions théologiques et morales sont des questions vitales ; alors seulement il devint un mystique et un moraliste. C'était, en résumé, toute une théologie dogmatique et mystique, toute une conception de la vie, qu'il avait trouvée dans le jansénisme et qu'il faisait sienne.
Les quelques écrits de Pascal antérieurs à cette invasion du jansétiisme dans sa famille et son existence, ne nous montrent pas un esprit ahsorbé par les questions religieuses. Au contraire, les lettres ou les traités contemporains ou postérieurs à cette première conversion, indiquent des préoccupations religieuses constantes.
La méthode théologique janséniste était, par réaction contre le néo-thomisme, avant tout historique et positive. L'argument traditionnel et d'autorité était considéré comme ayant seul une valeur décisive. Saint Augustin était regardé dans la question de la grâce comme le docteur infaillible, c'était dans ses livres qu'il fallait chercher les solutions aux doutes et aux discussions qui pouvaient s'élever en la matière. S'en rapporter à l'antiquité et à l'autorité en théologie était un principe d'autant plus cher au jansénisme que c'était un moyen unique de confondre le Molinisme, de date relativement récente. Jansénius du moins le croyait.
Dans le Fragment du Traité du Vide, Pascal se fait l'apologiste de la méthode d'autoiité en théologie. 11 malmène même assez cruellement ceux qui « pervertissent » l'ordre des sciences, introduisent le raisonnement dans l'étude de la religion et l'argument d'autorité dans la physique. Déjà il lançait d'un ton belliqueux comme un mot dordre et de ralliement : u II faut relever le courage de ces gens timides qui nosent rien inventer en physique, et confondre l'insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie. »
« L'éclaircissement de cette différence doit nous faire plaindre l'aveuglement de ceux qui apportent la seule auto-
rilé pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences ; et nous donner de l'horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie au lieu de l'autorité de l'Écriture et des Pères.... Cependant le malheur du siècle est tel, qu'on voit beaucoup d'opinions nouvelles en théologie, inconnues à toute l'antiquité, soutenues avec obstination et reçues avec applaudissement....'. »
La conviction dont Pascal était animé, l'horreur qu'il avait de l'abus de la raison en théologie, allait s'afïîrmer dans la pratique. Avec ses convictions entières et son intransigeance religieuse, il avait vraiment un tempérament d'inquisiteur. Sa conduite énergique dans l'affaire du frère Saint-Ange, en est une preuve. Écoutons M'"*^ Périer.
« Mon frère, écrit-elle, était alors à Rouen, où mon père était employé pour le service du roi, et il y avait aussi en ce même temps un homme qui enseignait une nouvelle philosophie qui attirait tous les curieux. Mon frère, ayant été pressé d'y aller par deux jeunes hommes de ses amis, y fut avec eux ; mais ils furent bien surpris, dans l'entretien qu'ils eurent avec cet homme, qu'en leur débitant les principes de sa philosophie, il en tirait des conséquences sur des points de foi, contraires aux décisions de l'Eglise. Il prouvait par ses raisonnements que le corps de Jésus-Christ n'était pas formé du sang de la sainte Vierge, mais d'une autre matière créée expi-ès, et plusieurs autres choses semblables. Ils voulurent le contredire; mais il demeura ferme dans ce sentiment. De sorte qu'ayant considéré entre eux le danger qu'il y avait de laisser la liberté d'instruire la jeunesse à un homme qui avait des sentiments erronés, ils résolurent de l'avertir premièrement, et puis de le dénoncer s'il résistait à l'avis qu'on lui donnait. La chose arriva ainsi, car il méprisa cet avis : de sorte qu'ils crurent qu'il était de leur devoir de le dénoncer à M. de Belley, qui faisait pour lors les fonctions épiscopales dans le diocèse de Rouen, par commission de M. l'Archevêque. M. de Belley envoya quérir cet homme, et, l'ayant interrogé, il fut trompé par une confession de foi équivoque qu'il lui écrivit et signa de sa main, faisant d'ailleurs peu de cas d'un avis de cette importance qui lui était donné par trois jeunes hommes.
1. Toutes nos citations, sauf avis contraire, sont empruntées à la petite édition Brunschvicg Peisées et Opuscules. Nous renvoyons à la page ou à la pensée par un simple chiffre.
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Cependant, aussitôt qu'ils virent cette confession de foi, ils connurent ce défaut : ce qui les obligea d'aller trouver à Gaillon M. l'archevêque de Rouen, qui, aj'ant examiné toutes ces choses, les trouva si importantes, qu'il écrivit une patente à son conseil, et donna un ordre exprès à M. de Belley de faire rétracter cet homme sur tous les points dont il était accusé, et de ne recevoir rien de lui que par la communication de ceux qui l'avaient dénoncé. La chose fut exécutée ainsi, et il comparut dans le conseil de M. l'archevêque, et renonça à tous ses sentiments.... » (r/eparM"""^ Périer).
V. Cousin estimait cette intransigeance de Pascal insupportable. L'indifférent en matière de foi est fort large, cela est naturel, et il est disposé à laisser beaucoup dire et beaucoup faire. Il en est de même du chrétien tiède. Mais il ett impossible qu'un chrétien, vraiment et inébranlablement convaincu, supporte qu'un membre de sa religion soutienne des opinions évidemment pernicieuses. Que Pascal ait persécuté Jacques Forton c'est une preuve de l'intégrité de sa foi. Le caractère de Pascal est entier, tout d'une pièce et par conséquent solide ; à l'inverse de tant de nos contemporains, il n'y a pas chez lui l'homme des principes et l'homme de la pratique. Sa pensée influe immédiatement sur ses actions. Sa conduite est l'expression adéquate, la traduction sensible de ses principes.
Cette considération seule suffirait à la rigueur à nous persuader que la première conversion de Pascal n'a pas été seulement intellectuelle. Comment cet homme si ardent, si énergique, si sincère avec lui-même, aurait-il pu admettre la dogmatique du jansénisme sans en pratiquer la morale ? >i 'est-ce pas au contraire l'attrait de la vertu et de l'austérité qui l'inclina au jansénisme, et n'est-ce pas en s'essayant à la pratique de la sainteté qu'il fut amené à étudier les œuvres de Jansénius et de Saint-Cyran ? Le jansénisme, en effet, tel qu'il venait d'être rétabli à Rouville par le chanoine Guillebert, tel qu'il était pratiqué par les deux gentilshommes qui demeurèrent trois mois dans la famille Pascal, se présentait comme une vie plus encore que comme une doctrine. C'était une sorte de restauration du christianisme primitif, une réforme des mœurs chrétiennes, et cette réforme à Rouville
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et dans les alentours sévissait comme une véritable révolution religieuse.
Or, les mouvements religieux se propigent comme des incendies. MM. de la Bouteillerie et Des Landes étaient des apôtres exemplaires et enthousiastes de cette sorte do renaissance du christianisme. Ils co nmuniquèrent le feu de leurs convictions et de leurs espérances à la famille Pascal. Biaise entrevit un idéal sublime de vertu et d'action religieuse qu'il n'avait rencontré nulle part et dont il se sentait cap:\ble. 11 fut conquis et sa conversion fut morale avant d'être intellectuelle.
Ce qui nous prouve comjjien la ferveur de Blaire fut réelle, c'est l'influence qu'elle exerça dans la famille.... u Mon frère continuant de chercher de plus en plus le moyen de plaire à Dieu, cet amour de la p 'rfection chrétienne s'enflamma de telle sorte dès lâgc de vingt-quatre ans, qu'il se répandait sur toute la maison. Mon père même, n'ayant pas honte de se rendre aux enseignements de son fils, embrassa pour lors une manière de vie plus exacte par la pratique continuelle des vertus jusqu'à sa mort, qui a été tout à fait chrétienne ; et ma sœur, qui avait des talents d'esprit tout extraordinaires, et qui «tait dès son enfance dans une réputation où peu de filles parviennent, fut tellement touchée des discours de mon frère, qu'elle se résolut de renoncer à tous les avantages qu'elle avait tant aimés jusqu'alors, pour se consacrer à Dieu tout entière^. »
1. M^e PÉRiER, Vie de Biais; Pascal, éd. Br. p. 14. L'opinion traditionnelle attribue à Biaise Pascal la conversion de toute la famille. M. Sirowski croit au contraire que le père se convertit d'abord et puis ensuite Biaise et Jacqueline. II se fonde sur un passage assez obscur d'une lettre de Jacqueline que nous citons plus loin. M. Stiowski est sévère pour M'"^ Périer qu'il accuse « de faire volontairement du roman » et il est vrai qu'elle se trompe trop souvent ainsi que sa fille Marguerite que M. Strowski appelle quelque part la « mal informée ». M. Giraud {Revue des deux Mondes, 15 avril 1909) fait des réserves et n'accepte pas l'opinion de M. Strowski.
Voici comment M. Strowski explique la conversion de M. Pascal le Père. « 11 n'était plus très jeune, M. Pascal le père. Après avoir songé à sa fortune et assuré celle de ses enfants, il était temps qu'il songeât à Dieu. Il était homme d'orgueil aussi, ou plutôt homme aimant à se distinguer, il devait comme son fils aimer sa propre excellence. La religion qui s'offrit à lui au moment opportun n'était pas
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Cette manière de vie plus exacte, cette pratique continuelle des vertus, que Pascal fait e:nbrass2r à so:i pjre, croira-t-on qu'il n'en ait pas donné le premier l'exemple ? Aurait il prêché par la parole et non par l'action ? S'il pousse Jacqueline au mépris du monde, s'il la persuade de refuser un brillant mariage, c'est peut-être par un certain amour-propre de frère, c'est surtout par conviction religieuse ; et le mépris du monde qu'il conseille était premièrement dans son cœur.
La ferveur contagieuse de Biaise ne gagna pas seulement son père et Jacqueline avec qui il vivait. La sœur aînée de Pascal, M"'* Périer, et son mari étant venus à Rouen furent aussi convertis au jansénisme. Leur propre fille, Marguerite Périer, nous l'assure : « M. etM'"^ Périer, peu de temps après, allèrent à Rouen voir mon grand-père ; et, trouvant toute la famille à Dieu et dans les sentiments dune vraie et solide piété, ils s'y adonnèrent aussi et se conduisirent de mime par les avis de ce saint curé qui avait fait tant de bien aux autres.
celle de tout le monde : elle supposait un haut degré de lumière et un plus noble effort, elle était la vérité inconnue. J'ajoute enfin qu"Etienne Pascal avait un fonds d'indépendance qui allait parfois jusqu'à l'esprit séditieux •, or déjà en 1646 le jansénisme de Saint-Cyran a presque une apparence de sédition » (2® partie p. 202;. A côté de CCS raisons si humaines, l'âge, l'amour-propre, l'esprit séditieux, il y en eut peut-être d'autres plus surnatuturelles et le père de Pascal s'est sans doute aussi converti, parce qu'il crut que c'était son devoir et la volonté de Dieu.
La conversion de la famille Pascal en 1 646 dut se passer ainsi. M. Pascal le père le premier eut le dessein d'embrasser le jansénisme et une vie plus parfaitement chrétienne. MM. de la Bouteillerie et Des Landes entretinrent Biaise de leurs convictions religieuses. Etienne Pascal causa également avec son fils de son dessein. C'est pourquoi Biaise en 16ol lors de la mort de son père pouvait écrire : « Si je l'eusse perdu il y a six ans, je me serais perdu. » Mais dès que Biaise fut gagné par la nouvelle doctrine, il « s'enflamma », il réagit sur son père, il le détermina définitivement à embrasser un mode de vie plus sévère, il convertit Jacqueline, la détourna du mariage et la poussa à la vie religieuse; de sorte que, si c'est le père qui a eu l'initiative de tout ce mouvement religieux c'est le fils qui en a été le véritable promoteur. Jacqueline peut donc écrire « (Dieu) ne nous a pas seulement fait frères les uns des autres, mais encore enfants d'un même père, car tu sais que mon père nous a tous prévenus et comme conçus par le dessein » Mme Périer peut écrire elle aussi dans les termes que nous citons ci-dessus : » <> mon frère continuant de chercher, etc. » Seule Marguerite Périer exagère ; elle avait entendu conter le fait par sa mère qui insistait justement sur le rôle principal que Biaise avait en cette affaire, elle simplifia et reconstitua le tout en esprit, s'imaginant que Biaise, d'abord converti avait gagné sa sœur et que tous deux avaient converti leur père après sa maladie.
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Et ma mère ayant absolument quitté le monde et tous les ajustements et les parures du monde, elle y renonça aussi pour ses enfants, qu'elle habilla modestement * et à qui elle n'épargna rien pour leur procurer une bonne et sainte éducation. »
Pourquoi la conversion de Pascal est incomplète.
Bientôt la famille Périer retourna à Glermont. Quelques lettres de la correspondance qui s'engagea alors entre ]\Im« Périer d'un côté, Biaise et Jacqueline de l'autre, nous ont été heureusement conservées. Ces lettres témoignent de l'intensité de la vie intérieure de Pascal. Elles nous le montrent s'entretenant avec Jacqueline des choses de la vie spirituelle et luttant de perfection avec elle. Elles nous indiquent également quelques-unes des raisons pour lesquelles apparemment Pascal se relâcha.
Pascal avait d'impérieux besoins d'action, or Port-Royal tenta tout d'abord de comprimer ces exigences. Ne pouvant dépenser l'activité débordante de son intelligence et de sa volonté en défendant la cause janséniste, Biaise, à qui une vie tout intérieure ne pouvait sufïïre, n'était pas heureux. La contention d'esprit et les scrupules dans lesquels sa ferveur de néophyte et son inexpérience des états spirituels le précipitèrent, augmentèrent encore sa tristesse. Enfin sa passion pour des expériences scientifiques et les distractions que sa maladie nécessita, achevèrent de le détourner de son des sein de vie parfaite.
C'est un des épisodes les plus suggestifs de la vie de Pascal que ce désaccord qui s'éleva tout d'abord entre lui et M. de Rebours, son directeur. On n'y a vu qu'un malentendu. Nous estimons qu'il faut lui donner une importance un peu plus grande. Le génie militant de Pascal avait besoin d'expansion. Il était né moraliste, apôtre, apologiste; sans peut-être s'en rendre parfaitement compte, il désirait prendre la plume et
1 . On conçoit que ce souvenir soii resté gravé dans la mémoire de l'une de ces enfants, qui était Marguciite Péiicr e'ie-môme, l'auteur du récit.
écrire contre les adversaires du jansénisme. 11 osa même se proposerquoique indirectement, mais M. de Rebours, effrayé delà présomption et du rationalisme apparent de ce jeune homme, s'efforça de réfréner ces ardeurs indiscrètes. Biaise écrit à M'"* Périer.
Le 26 janvier 1648.
Ma chère sœur.
Nous avons reçu tes lettres. J'avais dessein de te faire réponse sur la première que tu m'écrivis il y a plus de quatre mois ; mais mou indisposition et quelques autres affaires m'empêchèrent de l'achever... J'essayerai néanmoins d'achever celle-ci sans me forcer; je ne sais si elle sera longue ou courte. Mon principal dessein est de t'y faire entendre le fait des visites que tu sais, où j'espérais d'avoir de quoi te satisfaire et répondre à tes dernières lettres... Je te prie de croire qu'encore que je ne t'aie point écrit, il n'y a point eu d'heure que tu ne m'aies été présente, où je n'aie fait des souhaits pour la continuation du grand dessein que Pieu t'a inspiré. J'ai ressenti de nouveaux accès de joie à toutes les lettres qui en portaient quelque témoignage, et j'ai été ravi d'en voir la continuation sans que tu eusses aucunes nouvelles de notre part. Cela m'a fait juger qu'il avait un appui plus qu'humain, puisqu'il n'avait pas jjesoin des moj-ens humains poù^ se maintenir. Je souhaiterais néanmoins d'y contribuer quelque chose, mais je n'ai aucune des parties qui sont nécessaires pour cet effet. Ma faiblesse est si grande que, si je l'entreprenais, je ferais plutôt une action de témérité que de charité et j'aurais droit de craindre pour nous deux le malheur qui menace un aveugle conduit par un autre aveugle. J'en ai ressenti mon incapacité sans comparaison davantage depuis les visites dont il est question, et bien loin d'en avoir rempoi'té assez de lumières pour d'autres, je n'en ai rapporté que de la confusion et du trouble pour moi, que Dieu seul peut calmer et où je travaillerai avec soin, mais sans empressement et sans inquiétude ^, sachant bien que l'un et l'autre m'en éloigneraient. Je te dis que Dieu seul le peut calmer et que j'y travaillerai, parce que je ne trouve que des occasions de le faire naître et de l'augmenter dans ceux dont j'en avais attendu la dissipation : de sorte que me voyant réduit à moi seul, il ne me
l. Pascal a sans doute !u l'Introduction à la vie dévoie. Travailler avee soin, sans empressement et sans inquiétude, c'est un des préceptes qui reviennent le le plus fréquemment sous la plume de saint François de Sales. « Quand donc vous serés pressée du désir d'estre délivrée de quelque mal, tout bellement potirchassés l'issue de vostre désir.... Et quand je dis tout bellement, je ne veux pas dire négWjemment, mais sansempressement, trouble et inquiétude... (Chap. xi et Ghap. x.) Qu'il faut traiter des affaires avec soin et sans empressement m soucy.
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reste qu'à prier Dieu qu'il en bénisse le succès. J'aurais pour cela besoin de la communication de personnes savantes et de personnes désintéressées : les premiers sont ceux qui ne le feront pas : je ne cherche plus que les autres, et pour cela je souhaite infiniment de te voir, car les lettres sont longues, incommodes et presque inutiles en ces occasions. Cependant je t'en écrirai peu de chose....
Il n'est peut-être pas inutile d'interrompre un instant cette longue lettre pour faire remarquer jusqu'à quel point Biaise est affecté. Il y a quatre mois qu'il doit répondre à sa sœur ; s'il ne l'a pas point fait, c'est sans doute parce qu'il a été indisposé et très occupé, mais c'est aussi parce qu'il se trouve dans un état voisin de celui que les mystiques appellent l'état de désolation. L'une des causes en est le malentendu entre Pascal et M. Rebours, auquel nous avons fait allusion.
« La première fois que je vis M. Rebours, je me fis connaître à lui et j'en fus reçu avec autant de civilités que j'eusse pu souhaiter : elles appartenaient toutes à monsieur mon père, puisque je les reçus à sa considération. Ensuite des premiers compliments, je lui demandai la permission de le revoir de temps en temps; il me l'accorda. Ainsi je fus en liberté de le voir, de sorte que je ne compte pas cette première vue pour visite, puisqu'elle n'en fut que la permission. J'y fus à quelque temps de là, et entre autres discours je lui dis avec ma franchise et ma naïveté ordinaires que nous avions vu leurs livres et ceux de leurs adversaires ; que c'était assez pour lui faire entendre que nous étions de leurs sentiments. Il m'en témoigna quelque joie. Je lui dis ensuite que je pensais que l'on pouvait, suivant les principes du sens commun, démontrer beaucoup de choses que les adversaires disent lui être contraires et que le raisonnement bien conduit portait à les croire, quoiqu'il les faille croire sans l'aide du raisonnement.
Ce furent mes propres termes où je ne crois pas qu'il y ait de quoi blesser la plus sévère modestie. Mais, comme tu sais que toutes les actions peuvent avoir deux sources, et que ce discours pouvait procéder d'un princif)e de vanité et de confiance dans le raisonnement, ce soupçon, qui fut augmenté par la connaissance qu'il avait de mon étude de la géométrie, suffit pour lui faire trouver ce discours étrange, et il me le témoigna par une repartie si pleine d'humilité et de modestie, qu'elle eut sans doute confondu lorgueil qu'il voulait réfuter. J'essayai néanmoins de lui faire connaître mon motif; mais ma justification accrut son doute et il prit mes excuses pour de l'obstination. J'avoue que son discours était si beau ^, que, si j'eusse cru être en l'état
1. N'y a-t-il point une légère tentation d'ironie dans ces paroles?
qu'il se figurait, il m'en eut retiré : mais, comme je ne pensais pas être dans cette maladie, je m'opposai au remède qu'il me présentait. Mais il le fortifiait d'autant plus que je semblais le fuir, parce qu'il prenait mon refus pour endurcissement ; et plus il s'efforçait de continuer, plus mes remerciements lui témoignaient que je ne le tenais pas nécessaire. De sorte que toute cette entrevue se passa dans cette équivoque et dans un embarras qui a continué dans toutes les autres et qui ne s'est pu débrouiller.... » '.
Les paroles de Pascal au point de vue de leur sens propre, n'avaient évidemment rien de répréhensible. Mais les jansénistes, nous savons pour quelle raison, craignaient comme le feu l'usage du raisonnement en matière de religion. Le moindre soupçon de rationalisme les épouvantait. Ils demandaient la foi nue, fondée sur l'autorité, sur la révélation, la tradition et les Pères. On conçoit donc que la proposition de Pascal ait inquiété M. Rebours.
D'ailleurs le directeur janséniste, lorsqu'il craignait que le discours de Pascal ne provînt d'un principe de vanité, n'avait peut-être pas absolument tort. Biaise pouvait paraître présomptueux. L'orgueil ne fut-il pas son écueil ? Ne lui a-ton pas reproché son style autoritaire, même despotique? Cette confiance excessive, absolue, qu'il avait en lui-même, devait transpirer dans ses paroles. Elle devait se manifester dans son maintien, ses gestes, la flamme de ses yeux, le ton décisif de sa Aoix. Ce jeune homme parlait comme un maître, non comme un disciple.
M. Rebours était un directeur d'âmes. Il avait été choisi par Saint-Cyran qui se connaissait en hommes. Il était l'un des confesseurs de Port-Royal. Ce n'était donc pas un esprit médiocre. Hâtons-nous d'ajouter qu'il n'était pas non plus un esprit supérieur. Il ne comprit pas parfaitement Biaise, il n'entrevit pas toute la supériorité de ce jeune homme. Pour découvrir le génie de Pascal, il eût fallu que M. Rebours fût lui-même un homme de génie.
Ce qu'il sentit fort bien, c'est l'extrême confiance que son dirigé avait en lui-même. Il ne se trompait pas entièrement.