Vie >.ar M. Périer, Ed. Br. p. 3i
encore. Elle consiste à choisir au hasard, parmi quantité d'autres, un billet pour une personne donnée. Sur le billet est écrit le nom d'un saint, qui sera le patron du mois, une sentence morale qu'on s'efforcera de pratiquer, et un mystère de la religion qu'on méditera tout particulièrement. Pascal, pas plus que M'"^ Perler, ne devait ignorer les réflexions que Jacqueline avait écrites à l'occasion d'un de ces billets mensuels, et il n'est pas invraisemblable que ce fait lui ait suggéré le dessein d'essayer à son tour ce qu'il pourrait écrire sur ce sujet. Mais d'autre part il y a tant de diff"érence entre l'écrit de Jacqueline et celui de Biaise pour le fond et la forme, qu'ils n'ont vraiment de commun que la cause qui les a occasionnés. Ainsi, Jacqueline ne fait pas un grand usage de l'Écriture-Sainte, Biaise, au contraire, a suivi de si près le texte sacré, qu'on pourrait se demander s'il ne consultait point, en écrivant, l'Évangile de saint Matthieu. Mais il avait une mémoire prodigieuse, il méditait constamment les Écritures; il n'est donc pas impossible, il est même vraisemblable qu'il a écrit la méditation sur l'agonie de Jésus sans livres et de tête, en traduisant littéralement certaines expressions de l'Évangile, et en suivant d'assez près le récit inspiré.
On a cru retrouver dans le Mystère de Jésus une méthode d'oraison analogue à celle de saint François de Sales et de saint Ignace, et il est vrai qu'il y a un certain ordre et une méthode dans celte méditation ; mais nous estimons que cet ordre n'est pas autre que l'ordre naturel. Ce qui caractérise la méthode de saint François de Sales, et surtout de saint Ignace, c'est l'importance attachée au travail de l'imagination. Saint Ignace conseille de voir, d'entendre, d'agir, déjouer un rôle dans la scène qu'on se représente. Au contraire, d'autres, sans méconnaître l'utilité de l'imagination, croient pouvoir se passer des représentations sensibles, imaginaires et pour ainsi dire théâtrales : constitution du lieu et de la scène. A Port-Royal, il ne semble pas qu'on ait suivi la méthode de saint Ignace. Quoiqu'il en soit, dans le Mystère de Jésus, qui n'est d'ailleurs qu'une méditation au sens large du mot, on rechercherait en vain l'usage spécial de l'imagination, la
constitution du lieu et de la scène. Sans doute Pascal avec sa vive imagination n'a pas pu ne pas songer que Jésus était dans un u jardin de supplices » dans « l'horreur de la nuit », mais il ne s'est pas représenté à dessein, dans la troisième partie de la préparation à la méditation*, le jardin, les oliviers, Jésus agonisant le visage coloré par une sueur de sang, les disciples couchés à un jet de pierre, etc.... Avec la plupart des esprits personnels, et des vrais mystiques, il n'employait pas dans l'oraison une méthode rigoureuse. Il suivait l'ordre naturel.
Comme nous disposons beaucoup plus de nos pensées que de nos sentiments, et que les réflexions précèdent naturellement les émotions, il s'ensuit que dans l'oraison l'esprit entre en exercice avant le cœur et la volonté, et parce que les résolutions succèdent naturellement aux bons sentiments, c'est par elles que la méditation sérieuse et sincère, qui n'est pas qu'une spéculation et un jeu de l'esprit, se termine toujours. Or tel est exactement l'ordre que nous remarquons dans le Mystère de Jésus. On peut, comme l'a fait M. Michaut, le diviser en trois parties : la méditation proprement dite ou le travail de l'esprit; l'oraison qui n'est, selon sainte Thérèse, qu'un entretien un colloque intime avec Dieu, et enfin les résolutions.
Un sentiment et une idée générale inspirent tout ce morceau, Pascal s'efîorce de se pénétrer profondément de l'indignité de Thomme et de la bonté infinie du Sauveur. Soit quil compare la conduite des Apôtres à celle de Jésus, soit qu'il s'entretienne avec le divin Maître, l'homme est toujours humilié et le Maître toujours exalté. Dans cette insistance sur la corruption de la nature humaine on reconnaît l'empreinte du jansénisme, et nous verrons qu'en effet il restera toujours
1 . Cf. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, II^ partie, Chap. IV : De la proposition du mystère^ troisième point de la préparation. Dans le chap. suivant on lit : « après l'action de l'imagination s'ensuit l'action de l'entendement » cette séparation entre le travail de l'imagination et de l'entendement qui est caractéristique de la méthode de saint Ignace et de saint François, on ne la trouve pas dans le Mystère de Jésus. Pascal ne parle pas de l'ange qui vient réconforter Jésus, il n'insiste pas sur la sueur de sang, ce qu'il aurait certainement fait si à l'aide de la mémoire et de l'imagination il s'était représenté la scène.
dans la piété de Pascal des tendances au jansénisme ; mais ces tendances n'étant pas trop accusées, elles demeurent parfaitement légitimes, et on pourrait les retrouver dans la mystique de beaucoup de saints, et de docteurs très catholiques. Pascal ne pouvait méditer ni faire oraison sans que ses pensées et ses sentiments n'aient été informés par les principes directeurs de sa théologie mystique qui étaient jansénistes, de là jusque dans ses effusions de joie religieuse, un cachet d'austérité qu'on ne constaterait pas, par exemple, dans les écrits de saint François de Sales. Mais encore une fois, cette forme austère, tempérée par la confiance et par l'amour, est parfaitement orthodoxe, et môme elle plaira davantage aux caractères virils qu'une certaine piété douce et fleurie laisse fort indifférents.
Nous ne nous sommes que trop attardés dans les préliminaires ; hâtons-nous d'en arriver au Mystère, de Jésus. La première partie de cette prière est, avons-nous dit, une méditation intellectuelle ; avant de s'émouvoir il fallait à Pascal quelques considérations préalables, ces considérations qui, selon le désir de Bossuet, se tournent à aimer, contiennent les dix-neuf premières réflexions.
« Jésus souffi-e dans Sa Passion les tourments que Lui font les hommes ; mais dans l'agonie II souffre les tourments qu'il se donne à Lui-même : « Turbare seineiipsiim ». C'est un supplice d'une main non humaine mais toute puissante, car il faut être tout puissant pour le soutenir^ ».
Les deux mots latin empruntés au récit de la résurrection de Lazare de saint Jean nous éclairent sur l'origine de cette réflexion ; une vérité, en effet, que les Evangélistes mettent soigneusement en relief c'est que Jésus n'a souffert et n'est mort, que parce qu'il l'a bien voulu. A Nazareth, quand ses
1 . Nous citons d'après l'édition des Pensées de Michaut, (p. 92.). Cette promiore réflexion est à rapproclier de la pensée 800 (éd. Br.) : « Qui a appris aux evangélistes les qualités d'une âme pariaitement héroïque, pour la peindre si parfaitement en Jésus-Christ? Pourquoi le font-ils faible dans son agonie?...
« iMais quand ils le font si troublé, c'est quand il se trouble lai-même.... » C'est la traduction littérale de « Turbare semetipsum ». Donc cette idée était vraiment vivante dans la conscience de Pascal. Elle lui revenait naturellement à la pensée.
8o LA VIE RELIGIEUSE DE PASCAL
compatriotes le veulent jeter dans le précipice profond, Jésus glisse comme par enchantemententre les mains de ses ennemis ; au temple de Jérusalem, poursuivi par les Juifs à coups de pierres, il échappe de même à la lapidation. C'est donc volontairement que Jésus a souffert. Mais nulle part cela n'est plus évident que dans son agonie. Il est bien vrai qu'alors « Il souffre les tourments qu'il se donne à lui-même. »
Cependant cette première considération pour être exacte et traditionnelle, n'en est pas moins assez spéculative. Pascal, on s'en rend bien compte, débute de sang-froid, c'est le savant, le philosophe qui prend d'abord la parole ; la lecture de cette unique première réflexion pourrait nous faire appréhender une suite interminable de considérations abstraites, analogues à celles de Jacqueline, ou h celles que nous avons lues autrefois dans la lettre de Biaise sur la mort de son père. Mais dès la seconde pensée notre appréhension se dissipe, car la méditation s'oriente de suite vers des considérations capables d'intéresser la sensibilité et d'émouvoir le cœur.
Nous avons accompagné Pascal jusqu'au seuil de sa méditation, mais il convient de le laisser pénétrer seul dans le sanctuaire de l'oraison, a Le Mystère de Jésus, a écrit M. Brunschvicg, défie tout commentaire ». Il vaut mille fois mieux se taire que de s'exposer à ternir par une exposition littérale la beauté de ce chef-d'œuvre. Bien qu'il ait été très souventcité, on nous permettra, pour sa valeur incomparable, de transcrire le Mystère de Jésus intégralement, sans l'interrompre qu'une ou deux fois. La première partie de ce morceau est la méditation proprement dite, elle comprend les dix-neuf premières réflexions.
i Jésus cherche quelque consolation au moins dans ses trois plus chers amis, et ils dorment. Il les prie de soutenir un peu avec Lui, et ils Le laissent avec une négligence entière, aj'ant si peu de compassion qu'elle ne pouvait seulement les empêcher de dormir un moment. Et ainsi Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu.
» Jésus est seul dans la terre, non seulement qui ressente et partage Sa peine, mais qui la sache : le ciel et Lui sont seuls dans cette connaissance.
» Jésus est dans un jardin, non de délices comme le premier Adam,
I,E MYSTi:UE DE JESUS 01
OÙ il se perdit et tout le genre humain, mais dans un de supplices où Il S'est sauvé et tout le genre humain.
» Il souffre cette peine et cet abandon dans l'horreur de la nuit.
» Je crois que Jésus ne s'est plaint que cette seule fois ; mais alors Il se plaint comme s'il n'eût plus pu contenir Sa douleur excessive : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. »
)) Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble. Mais II n'en reçoit point, car Ses disciples dorment.
» Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.
» Jésus au milieu de ce délaissement universel et de Ses amis choisis pour veiller avec Lui, les trouvant dormant, s'en fâche à cause du péril où ils exposent non Lui, mais eux-mêmes, et les avertit de leur propre salut et de leur bien avec une tendresse cordiale pour eux pendant leur ingratitude ; et les avertit que l'esprit est prompt et la chair infirme.
» Jésus les trouvant encore dormant, sans que ni Sa considération ni la leur les en eût retenus. Il a la bonté de ne pas les éveiller et les laisse dans leur repos.
» Jésus prie dans l'incertitude de la volonté du Père, et craint la mort; mais, l'ayant connue, Il va au devant S'offrir à elle : « Eamus. Processit. »
» Jésus a prié les hommes, et n'en a pas été exaucé.
» Jésus, pendant que les disciples dormaient, a opéré leur salut. Il l'a fait à chacun des justes pendant qu'ils dormaient, et dans le néant avant leur naissance, et dans les péchés depuis leur naissance.
» Il ne prie qu'une fois que le calice passe, et encore avec soumission ; et deux fois qu'il vienne, s'il le faut.
» Jésus dans l'ennui.
i Jésus, voyant tous Ses amis endormiset tous Ses ennemis vigilants, Se remet tout entier à Son Père.
» Jésus ne regai-de pas dans Judas son inimitié, mais l'ordre de Dieu qu'il aime, et l'avoue, puisqu'IU'appelle ami.
» Jésus s'arrache d'avec Ses disciples pour entrer dans l'agonie : il faut s'arracher de ses plus proches et des plus intimes pour L'imiter.
» Jésus étant dans l'agonie et les plus grandes peines, prions plus longtemps.... »
Avant de passer à l'oraison proprement dite, Pascal prie. Deux versets nous indiquent le sujet de sa prière. Il est malade, il souffre, Jésus ne le délivre pas de la douleur corporelle, mais de la spirituelle seulement. Le divin Maître dans son agonie acceptait généreusement les douleurs auxquelles son
Père jugeait bonde le soumettre, il les acceptait comme des messagers célestes de la volonté divine. L'exemple de Jésus nous est un modèle, il nous enseigne à accepter les circonstances dans lesquelles Dieu nous a placés, comme des itvt- cations de sa volonté, comme une direction providentielle. Tel est le sens de la prière de Pascal.
«< Nous implorons la miséricorde de Dieu, non afin qu'il nous laisse en paix dans nos vices, mais afin qu'il nous en délivre.
» Si Dieu nous donnait des maîtres de sa main, ô qu'il leur faudrait obéir de bon cœur! La nécessité elles événements en sont infailliblement. » *
Pascal prie ; il ferme les yeux, il se recueille, il s'unit à Jésus, par cette paisible prière il se dispose à l'oraison. {( L'oraison écrit sainte Thérèse-, est un commerce d'amitié, où l'âme s'entretient seul à seul avec Celui dont elle sait qu'elle est aimée », C'est donc un colloque intime entre Pascal et Jésus auquel nous allons assister. Jusqu'ici en effet Pascal avait a discouru » ; l'entendement aidé et même gouverné par le sentiment, — car ce travail de la pensée n'avait point d'autre but que d'émouvoir la sensibilité, — avait beaucoup agi. Maintenant c'est le cœur qui agira surtout ; et parce que le cœur ne discourt pas, mais parle, et que le langage des émotions est toujours direct, ce ne sont plus des réflexions que nous allons entendre, ce sera tantôt un dialogue, et tantôt un soliloque.
Mais que dit l'âme mystique à Jésus dans l'oraison.^ Sainte Thérèse, qui est l'autorité en la matière, nous l'apprend en maints passages de sa biographie ^ : a Revenant à ceux qui discourent, je leur dis de ne pas employer à cet exercice, si méritoire qu'il soit d'ailleurs, tout le temps de
l'oraison Que de la façon indiquée plus haut, ils se
mettent intérieurement en présence de Jésus-Christ; que là,
1. Ces deux versets ont été supprimés dans certaines éditions sans raisons suffisantes. « La vue du manuscrit, écrit M. Michaut, prouve absolument que le Mystère a été écrit tout d'un trait et que ces deux paragraphes en font bien partie, (op. c. p. 93 note).