Bouix, p
sans effort de l'entendement, ils restent à lui parler, à jouir de sa compagnie ; qu'au lieu de se fatiguer à ordonner un discours, ils se contentent de représenter leurs besoins et les raisons qu'aurait Notre-Seigneur de ne pas les souffrir auprès de lui.... »
N'en doutons pas; dans l'intimité à laquelle Pascal sent que Jésus l'admet, ce seront ses inquiétudes qu'il déversera dans le cœur de son divin ami. Lorsque notre sensibilité n'est pas émue, lorsque nous sommes froids, nous ne sommes pas portés aux confidences ; mais lorsque le repentir, la douleur ont attendri notre cœur, nous sommes inclinés à confier nos tourments et nos difficultés à nos amis intimes.
Or la considération de la faiblesse humaine et de la sienne propre, mises en regard de la miséricordieuse toute-puissance de Jésus, a ému le cœur de Pascal, la prière l'a amené aux pieds du divin Maître, il est serein, calme, paisible ; un sentiment d'une douceur et d'une intensité infinies envahit tout son être ; il se sent si près du Christ, si intimement uni par le fond de son âme à Jésus, qu'il peut lui parler silencieusement sans presque s'entendre soi-même, sans troubler la paix ineffable dont il savoure toute la douceur. Que dirat-il à Jésus.** ses difficultés, ses inquiétudes, ses craintes, ses scrupules d'enfant, toutes choses qu'il n'aurait peut-être pas osé s'avouer à lui-même pour ne pas s'affaiblir, mais qu'il peut, sans danger aucun, confier au divin Rédempteur.
Mais d'abord celui dout il sent la présence auprès de lui esl-ce bien Jésus ? ne s'abuse-t-il pas lui-même ? C'est toujours par un léger mouvement de crainte que commencent les colloques divins. Le mystique chrétien est extrêmement prudent, il se défie toujours des illusions, des suggestions de l'amour propre ou de l'esprit mauvais. Gomment aussi Pascal n'éprouverait-il pas, en voyant Jésus venir à lui, ces sentiments dhumilité qui faisaient dire au centurion : a Domine, non siim digniis u tintres sub tectum nieuni. » La défiance de soi, l'humilité, la crainte, sont le partage de tous les hommes ici bas, même des meilleurs, car personne ne
sait s'il est digne d'amour ou de haine. iMais plus que tout autre Pascal, imbu des doctrines jansénistes sur la prédestination, la réprobation des âmes, et récemment converti, devait éprouver des sentiments d'humilité et de crainte filiales. Était-il du nombre infime des élus ? Il s'était déjà converti une première fois et il était retourné au « bourbier » du monde. Etait-il vraiment l'ami de Jésus? Question redoutable. Le divin Maître à qui cette défiance de soi ne déplaît pas, se hâte de dissiper le trouble léger qu'un excès de crainte causerait dans l'âme de son disciple. L'inquiétude religieuse, le désir immense de Dieu, de le connaître, de l'aimer, de le servir, est une preuve moralement certaine de l'état de grâce; les impies ne ressentent point cette faim, cette soif, cette avidité de perfection et de vertu, ils ne tremblent point d'être privés de Dieu, ils n'éprouvent point une anxiété troublante à la pensée qu'ils pourraient n'être pas du nombre des élus. Le désir passionné et par dessus toutes choses de Dieu suppose la charité, la grâce sanctifiante, la présence même de Dieu dans l'âme ; il est donc vrai que Pascal ne chercherait pas ainsi Dieu, s'il ne l'avait trouvé; qu'il se console donc.
« Console-toi : tu ne Me chercherais pas, si tu ne M'avais trouvé. »
« Je pensais à toi dans Mon agonie : J'ai versé telles gouttes de sang pour toi. »
« C'est me tenter plus que t'éprouver que de penser si tu ferais bien telle et telle chose absente : Je la ferai en toi si elle arrive. »
« Laisse-toi conduire à Mes règles : vois comme J'ai bien conduit la Vierge et les Saints qui m'ont laissé agir en eux. »
« Le Père aime tout ce que Je fais. »
« Veux-tu qu'il Me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes. »
« C'est mon affaire que ta conversion : ne crains point et prie avec confiance comme pour Moi. »
(( Je te suis présent par Ma parole dans l'Ecriture, par Mon esprit dans l'Église et par les inspirations ; par Ma puissance dans les prêtres, par ma prière dans les fidèles. »
« Les médecins ne te guériront pas; car tu mourras à la fin; mais c'est Moi qui guéris et rends le corps immortel. »
« Souffre les chaînes et la servitude corporelles ; Je ne te délivre que de la spirituelle à présent. »
« Je te suis plus ami que tel et tel ; car J'ai fait pour toi plus qu'eux, et ils ne souffriraient pas ce que J'ai souffert de toi, et ne mourraient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme J'ai fait, et comme Je suis prêt à faire et fais, dans mes élus et au Saint Sacrement. »
« Situ connaissais tes péchés, tu perdrais cœur. »
— Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur Votre assurence.
— Non car Moi, par qui tu l'apprends, t'en peux guérir, et ce que Je te le dis est un signe que Je te veux guérir. A mesure que tu les expieras, tu les connaîtras, et il te sera dit : Vois les péchés qui te sont remis. Fais donc pénitence pour tes péchés cachés et pour la malice occulte de ceux que tu connais, »
— Seigneur, je vous donne tout.
— « Je t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures. « Ut immundus pro luto. »
« Qu'à Moi en soit la gloire, et non à toi, ver et terre. » « Interroge ton directeur, quand Mes propres paroles te sont occasion de mal, et de vanité ou curiosité. »
Ainsi finit par des paroles austères, par une sorte de reproche, et comme par une rupture, ce colloque d'intime tendresse. Pascal a-t-il été troublé par l'audacieuse confiance, par l'élan d'amour qui l'avait emporté à se dévouer corps et âme à Jésus ? Y a-t-il eu dans son esprit un retour d'amour propre, une tendance naissante à s'enorgueillir de la grandeur de ses réflexions et de l'élévation de ses sentiments ? Toujours est-il que Jésus s'est retiré sur un conseil sévère. Nous ne devons pas nous en étonner. A ceux qu'il aime le plus, le divin Maître n'épargne pas ses réprimandes, quoiqu'il les tempère de témoignages d'affection, u Souvent aussi, écrit sainte Thérèse, Noire-Seigneur m'adressait des réprimandes et il m'en adresse encore quand je commets des imperfections. Ces réprimandes anéantissent, mais en même temps elles portent avec elles l'amendement.... )) La marque de la bonne oraison c'est de se terminer par l'humiliation, par « une assurance du salut, mêlée toutefois d'humilité et de frayeur. * »
1. Autobiographie, Chap. xxvi. Traductions des Carmélites I p. 330 et 199. On lit dans la vie de sainte Catherine de Sienne qu'une légère distraction, (un religieux traversant l'Eglise avait attiré ses regards), lui fit perdre en un instant la présence de Jésus. La sainte pleura sa faute plusieurs heures dnrant. Cf. Vie par Drane, t. i, p. 14.5.
L'oraison est donc terminée, Jésus s'est éloigné, il reste à prendre de bonnes et saintes résolutions. Nons savons que Pascal avait un véritable culte pour la pauvreté, pour cette pauvreté matérielle d'abord qui consiste dans la privation des biens terrestres, et puis ensuite pour la pauvreté spirituelle. Mais qu'est-ce que la véritable pauvreté d'esprit? Elle consiste dans ce que saint François de Sales appelait la tressainte indifférence, dans le détachement non seulement des biens temporels, mais encore des consolations divines. Ne point trop se réjouir dans les joies spirituelles, ne point trop s'attrister dans les épreuves, est l'un des plus grands secrets de la vie spirituelle. C'était, nous y reviendrons, un des principes de la vie intérieure de Pascal, c'était aussi un des grands principes de sainte Thérèse : « Qu'on remarque bien ceci; je le dis, parce que je le sais par expérience : quand une âme entre avec courage dans le chemin de l'oraison mentale, et qu'elle gagne sur elle-même de n'avoir ni beaucoup de joie dans les consolations, ni beaucoup de peine dans les sécheresses, cette âme a déjà parcouru une grande partie de la carrière. Qu'elle ne craigne pas malgré tous ses faux pas de retourner en arrière ; l'édifice spirituel qu'elle élève repose sur un ferme fondement. » Or les réflexions par lesquelles se termine le Mystère de Jésus sont inspirées par cet esprit de détachement, d'humilité, de médiocrité. Pascal, au terme de son oraison, prend la résolution de ne plus pécher à l'avenir, d'unirla défiance de soi-même à la confiance en Dieu, de ne point juger souverainement et dogmatiquement de tout ce qui est le propre de la divinité, et de faire les petites choses comme grandes et les grandes comme petites.
t Je vois mon abîme d'orgueil, de curiosité, de concupiscence. Il n'y a nul rapport de moi à Dieu, ni à Jésus-Christ Juste. Mais II a été fait péché par moi ; tous vos fléaux sont tombés sur Lui. Il est plus abominable que moi, et loin de m'abhorrer, Il se tient honoré que j'aille à Lui et Le secoure. Mais il s'est guéri Lui même et me guérira à plus forte raison. Il faut ajouter mes plaies aux Siennes, et me joindre à Lui, et II me sauvera, en Se sauvant. Mais il n'en faut pas ajouter à l'avenir. »
« Eritis sicut dii scientes bonum et malum » Tout le monde fait le
Dieu, en jugeant : « Cela est bon ou mauvais », et s'affligeant ou se réjouissant trop des événements. »
« Faire les petites choses comme les grandes, à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous, et qui vit notre vie; et les grandes comme petites et aisées, à cause de Sa toute puissance. >
Insensiblement Pascal revient au travail habituel de son esprit. Le mystique fait place à l'apologiste. Ainsi, dans son existence, la méditation, l'oraison et la réflexion se succèdent tour à tour.
« La fausse justice de Pilate ne sert qu'à faire souffrir Jésus-Christ; car il Le fait fouetter pour sa fausse justice, et puis Le tue. Il vaudrait mieux L'avoir tué d'abord. .Ainsi, les faux justes : ils font de bonnes œuvres et de méchantes pour plaire au monde et montrer qu'ils ne sont pas tout à fait à Jésus-Christ ; car ils en ont honte. Et enfin, dans les graudes tentations et occasions, ils Le tuent. »
iSous avons divisé le Mystère de Jésus ; il faudrait maintenant le relire en entier, ou plutôt le méditer à loisir. Car certaines dispositions d'esprit sont absolument requises pour goûter cette divine méditation. Ce n'est point dans la dissipation, dans la fièvre des plaisirs, dans le tourbillon des aO'aires, dans le tumulte des passions, dans la lutte quotidienne pour la richesse et les honneurs, qu'une âme pourra se sentir entourée, envahie et pénétrée par le charme religieux qui s'exhale de celte oraison. Mais qu'il sera bon de la méditer dans les heures de recueillement, de paix profonde, d'abandon et de tristesse ! C'est dans la solitude qu'il faudrait se retirer pour goûter cette page, dans la campagne déserte de Port-Royal, dans le silence du cloître, dans laustère et sombre chapelle d'un monastère, ou mieux encore dans la grotte obscure du jardin de Gethsémani. C'est là qu'il faudrait aller et répéter lentement et paisiblement dans le fond de l'âme :
(I Console toi, tu ne Me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. »
(( Je pensais à toi dans Mon agonie ; j'ai versé telles gouttes de sang pour toi. »
Alors on comiiiencerait peut-être à entrevoir la profondeur
insondable des pensées, la véhémence et la douceur infinie des sentiments, qui constituent le Mystère de Jésus.
Cependant cette poésie religieuse est telle, que ceux-là mêmes qui sont dans le bruit et l'agitation du monde, et qui ne partagent point les convictions de l'auteur, ne laissent pas d'être touchés et émus par la beauté de cette œuvre . D'où vient donc cette admiration étonnante par son unanimité ?
Le Mystère de Jésus frappe d'abord les esprits cultivés par des qualités littéraires tout extraordinaires. La simplicité et la grandeur du style atteignent plusieurs fois le sublime. Pascal parle la langue de Jésus. C'est dans l'Ecriture, dans l'Evangile, dans les livres des prophètes qu'il s'est formé à ce langage presque divin. La concision étrange des formules produit des effets inattendus et projette un éclat soudain.
« Jésus dans l'ennui »
« Jésus est dans un jardin non de délices.... mais dans
un de supplices. i)
u II souffre cette peine et cet abandon dans l'horreur de
la nuit. »
« Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde : il ne
faut pas dormir pendant ce temps là. »
Mais la simplicité unie à la grandeur, l'élévation du langage n'est que l'effet et l'expression de sentiments plus élevés encore, et c'est cela surtout qui nous émeut dans le Mystère de Jésus.
Nous n'entendons jamais des accents profondément humains sans nous sentir remués. Or le sentiment religieux estle plus intime de nos sentiments. L'homme n'est pas né pour autre chose que pour aimer Dieu, cela est le fond même de son être. Quand il voit à découvert ce besoin, ce désir intense de Dieu dans l'âme de son prochain, ce lui est une révélation de sa nature et de sa destinée. Rien ne nous émeut autant que l'expression parfaite du sentiment religieux. Nous savons bien que rien n'est meilleur, ni plus pur, ni plus fort.
Or le Mystère de Jésus, il n'est point téméraire de l'affirmer, est le morceau le plus achevé de poésie religieuse que le sentiment chrétien ait jamais inspiré. On l'a dit et prouvé.
l'amour divin résume et élève à leur suprême puissance toutes les émotions, tous les amours humains. Pascal, dans le Mystère de Jésus, éprouve à la fois les sentiments les plus intenses, de crainte et d'espérance, de défiance de soi-même et de confiance en Dieu, de tristesse et de joie, de haine du mal et d'amour du bien; mais toutes ces émotions se fondent, se tempèrent réciproquement et s'harmonisent dans une synthèse supérieure. Il est impossible en effet ù l'âme chrétienne qui a l'intuition de la présence de Jésus, de ne pas se sentir pénétrée de respect, de crainte, de confusion, de repentir devant la grandeur, la majesté, la divinité du Verbe incarné, et il lui est également et en même temps impossible de ne pas se sentir infiniment joyeuse, reconnaissante et heureuse, lorsqu'elle se voit unie à Dieu, en possession du souverain bien. Qu'y a-t-il de meilleur que Dieu •} C'est cet accord harmonieux des émotions les plus opposées qui charme dans le Mystère de Jésus; il émane de cette prière un sentiment religieux si pur, si doux, si triste, et en même temps si puissant, si pénétrant, si profondément joyeux, qu'il est impossible de n'en être pas touché.
L'usage que Pascal fait de l'Ecriture est incroyable. Les réminiscenses abondent sous sa plume, non pas comme des paroles étrangères qu'il citerait à tout propos, mais comme les expressions de sa pensée même. Il pensait réellement avec les phrases, les termes, et les idées de l'Écriture : or cela suppose une méditation quotidienne du Livre sacré, et si M'"'^Périer ne nous l'avait pas dit, nous le saurions. Il n'est presque pas de prêtres et même de docteurs qui possèdent à ce point l'Écriture, qui se la soient ainsi convertie en chair et en sang. Que de fois en écrivant, Pascal, sans que nous puissions nous en douter, pense à tel verset de l'Ancien ou du Nouveau Testament. Lorsque par exemple il écrit : « Jésus dans l'agonie souffre des tourments qu'il se donne à lui-même » qui aurait pu savoir qu'il s'appuyait sur le verset XI du chap. 23 de saint Jean s'il n'avait écrit : turbare seipsum. Des citations seraient superflues, la plupart, presque toutes, sont indiquées dans les
éditions des Pensées. Le psalmiste disait : « Ab occaltis numda me Domine et ab alienis parce servo tiio ». Pascal s'inspire de ce passage lorsqu'il écrit u Fais donc pénitence pour tes péchés cachés et pour la malice occulte de ceuxque tu connais »
Si le Mystère de Jésus est en grande partie inspiré par l'Évangile il l'est également par la tradition chrétienne. Toutes ces pensées ont été mille fois méditées par les docteurs et les saints du christianisme, et ainsi, la piété de Pascal — car cette méditation n'est que l'une de ses oraisons quotidienne — est vraiment chrétienne et catholique. Il n'y a que le catholicisme pour inspirer cette dévotion tendre et sensible à l'humanité du Sauveur. D'ailleurs la piété de Pascal est complète, elle s'étend — on le voit par quelques légères allusions contenues dans cette méditation même et on le sait par ailleurs — aux saints, à la Vierge dont le nom semble prononcé ici avec tant de piété filiale, au Saint-Sacrement. Et parla encore elle est exclusivement catholique.
Cette méditation cependantn'est-elle point janséniste? Lorsque Pascal écrit : « Jésus est dans un jardin, non de délices comme le premier Adam, où il se perdit et tout le genre humain... » et encore « Eritis sicut dii scienies bonum et malum... » tout le monde fait le Dieu, en jugeant: « Cela est bon ou mauvais »... Ne fait-il pas allusion à la science du bien et du mal, ne semble-t-il pas poursuivi par le souvenir de la faute originelle? Quand il montre que dans sonagonie Jésus opère le salut des justes durant leur sommeil, « et dans le néant avant leur naissance, et dans les péchés depuis leur naissance », n'insiste-t-il pas intentionnellement sur la gratuité absolue de la rédemption, ne veut-il pas prouver que la grâce ne dépend ni de nos prières ni de nos mérites, qu'elle est donnée au juste ante previsa mérita ? Quand il demande pardon à Dieu « pour ses péchés cachés et pour la malice occulte de ceux qu'il connait » cela ne nous fait-il songer à la quatrième provinciale sur « la grâce actuelle toujours présente et les péchés d'ignorance » ?
Que dans le Mystère de Jésus des traces de jansénisme soient aisément reconnaissables, c'est une vérité qu'on ne saurait contester. Il ne faut plus cependant répéter ce qu'on
lit encore dans les manuels de littérature que le jansénisme a empoisonné la piété de Pascal. 11 ne faut pas accepter sans réserves cette note insidieuse de M. Havet, que l'oraison de Pascal est « pareille à celle de Jésus, inquiète et tourmentée » *. Que le jansénisme ait donné à la dévotion de Biaise un aspect austère, qu il ait plutôt incliné sa piété vers la crainte et la terreur, cela est incontestable. Cependant quand cette crainte est dominée par la joie, l'espérance et l'abandon à la volonté de Dieu, quand le jansénisme est tempéré par la tendresse, par l'amitié la plus confiante en Jésus, il n'est plus le jansénisme : il devient une forme très orthodoxe, très traditionnelle de la piété chrétienne. Or la crainte chez Pascal est réellement vaincue par l'amour; ses principes, ses notions jansénistes peuvent lui inspirer des doutes et des scrupules, mais quand il recourt dans l'oraison à Jésus, le divin Maître le console, il l'encourage à souffrir la servitude corporelle, il le « délivre de la spirituelle » : Qu'on relise donc une seule fois, sans parti pris, le Mystère de Jésus, et qu'on avoue que la dévotion à l'humanité du Christ a pacifié son âme, qu'il a trouvé en Jésus le bonheur qu'il avait vainement demandé à la science et au monde. Longtemps ce fait presque évident n'a pas été reconnu ; mais c'est qu'on craignait d'être forcément amené à reconnaître dans l'existence de Pascal un grand exemple à suivre, une preuve plausible de cette vérité : que seul le christianisme satisfait les besoins de l'homme en lui offrant dans « le Dieu de consolation et d'amour » la béatitude vers laquelle il aspire. Pour ne pas admettre que l'un des plus grands esprits ait été profondément et paisiblement chrétien, on a préféré affirmer que Pascal avait été un dément, un sceptique, une victime de la superstition. Aujourd'hui le Pascal aliéné, sceptique, épouvanté, est relégué pour jamais au rang des fantômes créés par la légende. Les contradictions des philosophes, les vanités du monde avaient réellement tourmenté ce génie épris d'idéal et de sainteté, mais la religion chrétienne lui valut, avec la certitude, des heures de paix profonde,
1. Cf. Havet, Pensics de Pascal. Le Mystère de Jésus, p. 5i4 note 5.
Bayle, au terme du xvii^ siècle, écrivait : a Cent volumes de sermons ne valent pas cette vie là et sont beaucoup moins capables de désarmer les impies. L'humilité et la dévotion extraordinaires de M. Pascal mortifient plus les libertins que si on lâchait sur eux une douzaine de missionnaires. Ils ne peuvent plus nous dire qu'il n'y a plus que de petits esprits qui aient de la piété ; car on leur en fait voir de la mieux poussée dans l'un des plus grands géomètres, des plus subtils métaphysiciens et des plus pénétrants esprits qui aient jamais été au monde ». Cette réflexion fréquemment citée n'a pas cessé d'être vraie ; le grand exemple de Pascal a contribué à amener les esprits à la foi catholique et il a confirmé les chrétiens dans leurs croyances.