CHAPITRE V
Lia vie mystique de Pascal après sa conversion.
Joie de Pascal à Port-Royal. — Opinions de Sainte-Beuve et de Vinet sur ce sujet. — D'où vient l'imagination d'un Pascal angoissé. — Pascal et saint François de Sales. — Ascétisme de Pascal. — Comparées à celles des mystiques ses pénitences sont modérées. — Pascal et la famille, et le mariage. — La crainte de la mort ne tient pas^ dans son existence la place qu'on a dit. — Témoignage des lettres à M*"* de Roannez. — Principes de sa direction.
Lorsque Pascal écrivit le Mystère de Jésus, il demeurait ou il était sur le point de se retirer à Port-Royal. Dans cette solitude il se donna une forme de vie qu'il ne devait plus modifier essentiellement jusqu'à sa mort. C'est donc à une existence littéralement religieuse qu'avait abouti l'évolution intime de son âme. Et ce qui l'avait amené à ce terme était le besoin de bonheur, de perfection morale, de sainteté.
Le Mystère de Jésus nous a fait constater déjà que Pascal commençait à trouver dans l'amour de Dieu et du Christ la consolation parmi les épreuves et l'apaisement de ses inquiétudes. Ce commencement, cetavant-goùtde paix et de félicité ne fut-il qu'un moment de joie passagère suivie d'années de tristesses, une espérance d'un jour cruellement déçue le lendemain.^ Ou bien, au contraire, malgré des tristesses intimes et des douleurs physiques cruelles, ne puisa-t-il pas dans la ferveur de sa piété une joie profonde et durable ? Cette question importante, divers documents, la Vie de Pascal par M™® Périer, les lettres de Biaise lui-même et celles de Jacqueline, nous permettront de la résoudre. Nous ferons à ces documents de constants et assez longs emprunts ; en ce sujet ne faut-il pas avant tout laisser parler les textes? Nous nous proposons, malgré l'aridité d'une discussion fort ennuyeuse et par sa longueur et par sa monotonie, d'exa-
miner si l'ascétisme de Pascal, son détachement des créatures, sa crainte des peines éternelles et sa vie mystique sont d'une inspiration vraiment chrétienne. Cette étude était à faire. Nous ne prétendons pas d'ailleurs tout dire, nous laisserons assurément des lacunes à combler, et sans doute beaucoup d'inexactitudes à rectifier.
Quelque temps après la conversion définitive de son frère, Jacqueline écrivait à M"'^ Périer : « Il ( Biaise ) a obtenu une chambre ou cellule parmi les solitaires de Port-Royal, d'où il m'a écrit avec une extrême joie de se voir logé et traité en prince, mais en prince au jugement de saint Bernard, dans un lieu solitaire où l'on fait profession de pratiquer la pauvreté en tout où la discrétion le peut permettre. 11 assiste à tout l'office depuis primes jusqu'à compiles, sans qu'il sente la moindre incommodité de se lever à cinq heures du matin ; et comme si Dieu voulait qu'il joignît le jeûne à la veille pour braver toutes les règles de la médecine qui lui ont tant défendu l'un et l'autre, le souper commence à lui faire mal à l'estomac ; de sorte que je crois qu'il le quittera. Il n'a rien perdu à sa directrice, car M. Singlin, qui a demeuré en cette ville pendant tout ce temps, lui a pourvu d'un directeurdont il est tout ravi K... »
Ceux qui nous ont accoutumé à l'image d'un Pascal tourmenté par la crainte des peines éternelles, nous avaientils donc trompé.^ Nous nous serions imaginé que Pascal dans la solitude de Port-Royal, dans sa cellule froide et nue, alors que du matin au soir il se plongeait dans la méditation des vérités éternelles, eût été un solitaire morose, sombre, triste. Et c'est le contraire qui est vrai, si du moins nous en devons croire Jacqueline : "^ « Jai autant de joie, écrit-elle à Biaise, de vous trouver gai dans la solitude que j'avais de douleur quand je voyais que vous l'étiez dans le monde. Je ne sais néanmoins comment M. de Sacy s'accommode d'un pénitent si réjoui, et qui prétend satisfaire aux vaines joies et aux divertissements du monde par des joies un peu plus