‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 26 sur 118 · LA VIE MYSTIQUE DE PASCAL APRÈS SA CO:\VERSION · texte numérisé non relu

LA VIE MYSTIQUE DE PASCAL APRÈS SA CO:\VERSION

dont ils s'abreuvent, d'être intimement joyeux. Pascal est de ces derniers. Il exige de tous les chrétiens des efforts sérieux vers la sainteté, telle est la conception qu'il se fait de la vie. Mais il y a sainteté et sainteté, et il ne la conçoit pas absolument sous le même aspect que saint François de Sales.

Pascal, qui, en quoi que ce soit, ne fut jamais pour la manière tempérée, se classe, en matière de sainteté, parmi ces violents qui ravissent le ciel. Il ne suit pas, avec la caravane mystique, le chemin qui tourne la montagne ; il monte à pic, avec les plus hardis, par les raccourcis. Comme l'on sait, ce ne sont pas toujours ceux-là qui arrivent sains et saufs et les premiers. Saint François de Sales, qui avait charge d'âmes, et qui, comme le bon pasteur, devait marcher par la grand'route en tête de ses ouailles, avait aplani le chemin de la dévotion. Mais en mettant la vie dévote à la portée de tous, il avait su, chose difficile entre toutes, se maintenir toujours dans de justes mesures. C'est que le saint, sous sa douceur exquise, cachait une énergie indomptable. L'un des premiers actes de son apostolat avait été la conversion d'un diocèse. Enfin, l'évêque de Genève était un homme de fer sous ses habits de velours.

Malheureusement ce saint, comme tout novateur heureux, comme tout écrivain qui réussit, eut des imitateurs maladroits et compromettants. On écrivit des livres sur la dévotion aisée, tandis que, d'un autre côté, on s'ingéniait à desserrer les liens de la morale par une casuistique aussi subtile qu'indulgente. C'est alors que des chrétiens intransigeants, rigides et froidement passionnés, comme le sont quelquefois les réformateurs, s'efforcèrent de dresser une barrière devant le laxisme qui envahissait la religion et la morale catholiques. Pascal, dès qu'il rencontra ces hommes audacieux, les admira ; il se reconnut en eux, il se mit librement à leur école, il embrassa leur doctrine, il combattit dans leurs rangs et bientôt à leur tête.

Tandis que saint François de Sales, les circonstances l'exigeant, avait dû travailler à humaniser la dévotion,

Pascal avec les jansénistes travailla au contraire à la rendre plus austère.

« 11 est un point de la doctrine et de la vie de Pascal, écrit M. Boutroux*, qui provoque parfois l'étonnement ou le blâme, c'est son culte pour l'ascétisme, ce culte n'est pas séparable de sa personne et de ses croyances : il en est une pièce. » L'étonnement avec lequel la plupart des auteurs du siècle dernier avaient lu ce qui concerne l'ascétisme de Pascal fut une des causes pour lesquelles ils le crurent dépourvu de joie et de consolation. Mais les pénitences, les mortifications spirituelles, les humiliations auxquelles il se soumit ne sont pas, comme ceux qui n'ont aucune expérience de ces choses l'estiment, une raison de s'imaginer que l'auteur des Pensées fut profondément triste. Faisons-nous une conception plus juste de la joie. Le mondain qui mène, croit-on, une existence fort gaie n'est souvent gai que superficiellement, et le chrétien fervent qui se voue à une vie que le monde trouve affreuse et noire, est toujours profondément joyeux. Et il en a été ainsi pour Pascal.

Beaucoup d'esprits distingués, il faut bien le dire, jugent aussi de Pascal très promptement. On a lu sa vie par jyjine périer, on se souvient de quelques-unes des Pensées : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie, » « Quelle chimère est-ce donc que l'homme. » « Humiliez-vous, nature impuissante : taisez-vous nature imbécile. » Et l'on porte aussitôt sur Pascal un jugement absolu et définitif. Cependant l'auteur des Pensées ne se laisse pas ainsi saisir. Ce n'est point qu'un auteur ne puisse comprendre Pascal s'il a lu attentivement sa vie et les Pensées, et si d'ailleurs il a le sens des choses religieuses, mais celui qui n'a point de telles aptitudes ne saurait prononcer un jugement équitable sur la vie religieuse et mystique de Pascal. C'est à des jugements de ce genre, précipités et superficiels, qu'est due la légende encore actuellement si courante du Pascal épouvanté. « Depuis Pascal peut-être, écrivait Barbey d'Auré-

l. Cf. Pascal, p. 204.

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