LA VIE MYSTIQUE DE PASCAL APRÈS SA CONVEUSION QO
villy, il n'y eut jamais de génie plus épouvanté, plus livré aux affres de l'effroi et à ses mortelles agonies, que le génie panique d'Edgar Poë ! »
Eu réalité nous ne constatons rien de tel. Allons-nous, par un excès contraire, opposer à ce portrait, poussé au noir, un caractère toujours gai, souriant et pour un peu « folâtre » ? Non assurément ; ce serait créer un Pascal de fantaisie trop peu ressemblant. Sous un aspect grave, austère, ordinairement triste, et malgré ses pénitences et ses appréhensions quelquefois excessives, Pascal fut, en somme, un chrétien, sinon superficiellement et extérieurement, du moins profondément et intérieurement heureux. Ses mortifications, ses privations, demeurèrent toujours bien inférieures à celles de la plupart des ascètes et des saints ; il tempéra à dessein et par suite de principes arrêtés sa défiance et ses craintes par la confiance en Dieu. Enfin l'amour passionné de Jésus-Christ fut sa véritable consolation.
En janvier i655, Jacqueline, dans la lettre que nous avons citée plus haut, nous présentait Biaise sous les dehors d'un « pénitent réjoui ». Mais si réjoui qu'il pût être, Pascal n'en demeurait pas moins, dans toute la rigueur de l'expression, un pénitent. Durant toute Tannée qui précéda la composition des Provinciales, il s'exerça presque exclusivement aux pratiques de la vie monastique, méditant jour et nuit l'Ecriture-Sainte et assistant le plus souvent aux offices religieux. Absolu dans ses principes et incapable de rien faire à demi, il poussait la mortification et le dénûment jusqu'à se priver des objets les plus nécessaires. Un an après sa conversion définitive, en décembre de cette même année i655, Jacqueline lui conseillait dans sa lettre un peu plus de discrétion. Elle lui disait : « On m'a fort congratulée pour la grande ferveur qui vous élève si fort au-dessus de toutes les manières communes, que vous mettez les balais au rang des meubles superflus — Il est nécessaire que vous soyez, au moins durant quelques mois, aussi propre que vous êtes sale, afin qu'on voie que vous réussissez aussi bien dans l'humble diligence et viligance sur la personne qui vous sert que dans l'humble négligence de ce qui vous touche ; et après cela, il vous sera
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glorieux et édifiant aux autres de vous voir dans l'ordure, s'il est vrai toutefois que ce soit le plus glorieux, dont je doute beaucoup, parce que saint Bernard n'était pas de ce sentiment*. »
Que Pascal n'ait pas eu un souci suffisant delà propreté, et que Jacqueline, en véritable femme qu'elle était, l'en ait critiqué, c'est chose bien naturelle. Saint Jean de la Croix, si nous en croyons sa biographie, était sous ce rapport d'une négligence extrême, tandis qu'au contraire sainte Thérèse était scrupuleusement propre. Saint Basile, « rude aux autres comme à lui-même, veut que ses religieux aient les yeux habituellement baissés, la chevelure négligée, le vêtement sordide, l'aspect humilié et triste des pénitents 2. »
Soyons bien persuadés que, dans la multitude des religieux et des saints, Pascal ne fut pas le seul à « mettre les balais au rang des meubles superflus » et ne nous empressons pas d'en inférer avec V. Cousin ; « Qu'après quelques mois d'une piété vive, mais raisonnable, Pascal avait succombé à son humeur bouillante, et que sa première modération avait fait place à une dévotion extrême 3. >> La dévotion de Pascal n'était pas aussi déraisonnable que V. Cousin l'insinue malignement, elle était au contraire très raisonnée. Et les documents nous permettent de déterminer les principes sur lesquels elle était fondée.
« Il établit, écrit M'"® Périer, le règlement de sa vie dans cette retraite (du monde) sur deux maximes principales qui furent de renoncer à tout plaisir et à toutes superfluités, et c'est dans cette pratique qu'il a passé le reste de sa vie. Pour y réussir, il commença dès lors, comme il fit toujours depuis, à se passer du service de ses domestiques autant qu'il le pouvait. Il faisait son lit lui-même, il allait prendre
1. In veslibus ei paupertas semper plaçait ^ sordcs nunqiiam. Bern. Vita. lib. m, cap. Il, n» o.
2. Cf. Paul Allard, sainl Basile. Collection (( Les Saints ». On pourrait constater des analogies intéressantes entre les solitaires de Port- Royal et ceux de saint Basile. Importance égale attribuée à l'ascétisme, au travail manuel, à réducation des enfants. Comparer au règlement de .Jacqueline pour les jeunes élèves de Port- Royal, celui de saint Basile pour les enfants admis dans ses monastères.