‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 4 sur 118 · Edit. Br., p. 8,j · texte numérisé non relu

Edit. Br., p. 8,j

Son erreur' fut d'attribuer cette présompliou à une estime excessive du raisonnement. Biaise était convaincu autant que personne de la nécessité d'exclure le rationalisme de la théologie. Il lui était donc évident que son directeur se trompait, et avec la meilleure bonne volonté du monde il ne pouvait admettre le bien-fondé de ses remontrances.

Savait-il bien lui-même ce qu'il voulait ? Avait-il une parfaite conscience de ses désirs .►^ Avait-il un projet déterminé et défini.^ Non sans doute, il était travaillé par des ambitions vagues. 11 brûlait du désir de mettre son génie et sa plume au service du jansénisme. Peut-être ne s'avouait-il pas ce désir? Au fond, c'était bien cela qu'il voulait.

Rappelons-nous ses paroles à M. Rebours : c( Je lui dis avec ma franchise ordinaire que nous avions vu leurs livres et ceux de leurs adversaires, que c'était assez pour lui faire entendre que nous étions de leurs sentiments. »

Que Biaise ait lu les livres des jansénistes, c'est la chose la plus naturelle du monde, mais qu'il ait pris la peine de se procurer et d"étudierles écrits des adversaires du jansénisme, cela déjà donne à penser. Ce fait dénote une certaine curiosité d'esprit, mais surtout le désir de prendre les ennemis de Port-Royal en défaut. Il était trop prévenu en faveur des jansénistes pour croire sérieusement qu'ils pussent avoir tort. Il ne doutait pas, il ne cherchait pas à s'éclairet". Il avait lu les livres de leurs adversaires en ennemi, pour y rechercher les points faibles, pour découvrir dans la suite de leur raisonnement les fissures, y introduire comme un levier la fine pointe de son esprit et démolir ainsi preuves par preuves, tout l'édifice de leur argumentation.

En lisant ces écrits, Pascal se sentait plus fort que leurs auteurs. Les tempéraments vigoureux aiment la lutte, les esprits forts et audacieux aiment la controverse. Les uns et les autres ne doutent guère de la victoire, et ils sont sûrs au moins de se battre admirablement. Pascal était jeune, il aimait la bataille. Pour peu qu'on l'en eût prié, il se fût mis à l'œuvre, il eût saisi sa plume terrible, il eût attaqué au bon endroit avec les forces réunies de son génie logique et de son éloquence, les livres des adversaires de Port-Royal.

On s'est demandé ce que Pascal aurait pu donner à cette époque, quels eussent pu être la nature et le caractère extérieur de l'œuvre qu'il eût écrite si les circonstances l'avaient favorisé. Il est presque certain qu'il ne songeait pas à composer une Apologie de la religion chrétienne. Tout son dessein ne semble avoir été que de réfuter les œuvres dirigées contre les jansénistes.

Peut-être Pascal n'avait-il pas encore lu le livre d'Arnauld sur la Théologie morale des jésuites. Mais ce qu'il n'ignorait pas, c'était l'accusation de relâchement portée par les jansénistes contre les Pères de la Compagnie. 11 avait lu sans doute les écrits qui avaient suscité et entretenu la célèbre controverse sur la communion fréquente. Outre le livre d'Arnauld sur ce sujet, il avait donc dû parcourir l'ouvrage du Père Petau, De la pénitence publique, les Lettres cVEusèbe à Polémarque du Père Lombard. Il avait probablement aussi pris connaissance du petit écrit que les Pères de Sesmaisons, Bauni et Rabardeau avaient composé pour M'"*^ de Sablé, et qui avait été la cause de la guerre.

L'on peut donc vraisemblablement conclure des lectures de Pascal, que s'il eût écrit quelque ouvrage à cette époque, il se fût plus occupé de morale que de dogme. Il aurait soutenu la nécessité de revenir à la sévérité de mœurs des premiers chrétiens, il aurait accusé les Pères jésuites de relâchement, il aurait fulminé contre la tiédeur des chrétiens de son siècle. Par le fond, son œuvre eût été assez semblable aux Provinciales, mais elle en eût été fort différente par la forme.

Pascal, en effet, n'avait pas encore fréquenté de très près le grand monde, il n'avait pas entendu les théories de Méré, il n'avait pas lu avec attention Montaigne, il était encore malgré quelques dissidences assez cartésien, il n'avait pas appris à mettre l'esprit de finesse au-dessus de l'esprit géométrique. Il eût donc écrit avec plus de force que de grâce. Son ouvrage eût été substantiel, solidement organisé, logiquement ordonné, un peu massif peut-être.

Et cependant son œuvre eût été originale, elle aurait tranché avec la plupart des traités de ce temps. Deux choses

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lui auraient assuré le succès : le bon sens et l'éclat du style.

Biaise en effet savait écrire, non peut-être avec agrément mais avec force et avec éloquence. Les lettres qu'il envoyait à cette époque à M"»*^ Périer contiennent des traits de feu et des images étonnantes. « On ne peut, écrit-il, conserver la grâce ancienne que par l'acquisition d'une nouvelle grâce, et autrement on perdra celle qu'on pourra retenir, comme ceux qui, voulant renfermer la lumière, n'enferment que les ténèbres. »

« Nous devons nous considérer comme des criminels dans une prison toute remplie des images de leur libérateur et des instructions nécessaires pour sortir delà servitude... »

Cela rappelle la caverne de Platon et fait pressentir le début du premier Discours sur la condition des grands : « Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue... etc. » ou encore la célèbre pensée : « En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme. . . . j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable. »

11 n'y a pas seulement dans les écrits de Biaise à celte époque des images admirables : l'on y retrouve aussi quelques-uns des arguments qu'il aurait sans doute opposés aux adversaires des jansénistes et qu'il reprendra plus tard dans les Pensées. « Au lieu que les créatures qui composent le monde s'acquittent de leur obligation en se tenant dans une perfection bornée parce que la perfection du monde est aussi bornée, les enfants de Dieu ne doivent pas mettre de limites à leur pureté et à leur perfection, parce qu'ils font partie d'un corps tout divin et infiniment parfait ; comme on voit que Jésus-Christ ne limite point le commandement de la perfection, et qu'il nous en propose un modèle où elle se trouve infinie quand il dit : a Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait » Aussi c'est une erreur bien préjudiciable et bien ordinaire parmi les chrétiens et parmi ceux-là mêmes qui font profession de piété, de se persuader qu'il y ait un certain degré de perfection dans lequel on soit en assurance et qu'il ne soit pas nécessaire de passer, puisqu'il n'y en a point qui ne soit mauvais si on

s'y arrête, et dont on puisse éviter de tomber qu'en montant plus haut*. »

Cependant la rigueur dans la logique et l'éclat du style de Pascal auraient peut-être moins contribué au succès de son œuvre que l'intention qu'il manifestait de s'appuyer sur le sens commun. « Je lui dis ensuite (à M. Rebours) beaucoup de choses que les adversaires disent lui être contraires et que le raisonnement bien conduit portait à les croire, quoiqu'il les faille croire sans l'aide du raisonnement. » On peut, sans forcer leur sens, rapprocher ces paroles de la pensée où Pascal affirme que « ceux-là honorent bien la nature qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie. »

L'une des prérogatives les plus précieuses des hommes supérieurs, c'est cette intuition, cette divination qui leur indique presque infailliblement ce qu'il faut dire et comment il le faut dire, pour se faire écouter de leurs contemporains. Ils comprennent leur temps, ils savent frapper les esprits et toucher les cœurs au bon endroit. Pascal avait au plus haut point ce don. Il comprit son temps parce qu'il avait le pressentiment de l'avenir. Arnauld, le grand Arnauld, ne sachant plus se faire entendre, eut un jour recours à Pascal; ce fut l'origine des Provinciales et leur succès fut extraordinaire. Huit ans plus tôt, Biaise aurait su, quoique avec moins de succès, se faire écouter. Les in-folios remplis de textes des Pères n'intéressaient guère que les docteurs de la Sorbonne. Le succès était assuré à celui qui parlerait au nom du sens commun et voilà ce que Pascal brûlait d'entreprendre. Mais le moment n'était pas venu.

Port-Royal, en effet, n'admettait pas que des nouveaux convertis, de tout jeunes hommes fissent les docteurs. Quatre mois après la lettre que nous avons citée. Biaise écrivait encore à sa sœur : « Nous avons plusieurs fois commencé à l'écrire, mais j'en ai été retenu par l'exemple et par les discours ou, si tu veux, par les rebuffades que tu sais ^.. »S'agit-

1 . Eviter de tomber en montant. La même antliithèse se trouve dans les Pensées. « Ce n'est pas monter c'est tomber ». (Br. 353}.

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