LA VIE MYSTIQUE DE PASCAL APRÈS SA CONVERSION" I
de la tendresse à leurs enfants, car lui-même ajoutait : (i Qu'on leur pouvait témoigner de la tendresse en mille autres manières ». Cette dernière affirmation atténue beaucoup, croyons-nous, ce que le précepte pouvait avoir de dur. Et il serait injuste de n'en pas tenir compte. Lorsque des jugements sont déjà excessifs, si Ion enlève les restrictions qui les tempèrent, ils deviennent intolérables.
Si l'on ne se souvient que des préceptes sévères de Pascal sans se souvenir des paroles qui les tempèrent, il ne sera que trop facile de rendre sa doctrine inacceptable ; mais si l'on tient compte de toutes ses paroles, on ne songera pas à écrire de Pascal : « Que l'amour même de ses proches lui parât un crime. » La lecture attentive de tel fragment des Pensées qui doit être considéré comme sa profession de foi, suffirait à prouver que c'est le contraire qui est vrai.
(( J'aime la pauvreté, parce qu'il l'a aimée. J'aime les biens, parce qu'ils donnent le moyen d'en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde, je ne rends pas le mal à ceux qui m'en font ; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où Ton ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des hommes. J'essaye d'être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes ; et j'ai une tendresse de cœur pour ceux à qui Dieu m'a uni plus étroitement.... » [ôbo)
N'est-il pas évident que Pascal ne condamne pas l'amour, ni la tendresse, mais seulement les manifestations trop sensibles et presque charnelles de l'amitié ? N'est-ce pas ce que confirment ces paroles de M™® Périer : a II avait aussi une extrême tendresse pour nous ; mais cette affection n'allait pas jusqu'à l'attachement ? » Il est donc certain que Pascal a aimé les siens, qu'il les a aimés avec tendresse, encore qu'il ait retranché avec trop de rigueur des marques sensibles d'affection qui sont permises en famille et même très propres à accroître l'affection mutuelle. Et il n'est pas juste de dire avec M. Vinet que « Pascal se reprochait sa tendresse pour ses proches, s'interdisait avec eux les moindres caresses, et cherchait à leur substituer dans son cœur la grande famille du genre humain. . . »
De même, le peu d'estime que Pascal a manifesté pour le
mariage a été souvent critiqué. M°" Périer, sur le point d'engager sa fille Marguerite âgée de quinze ans, dans les liens du mariage, consulta son frère. Pascalàson tourprit conseil des directeurs de Port-Royal et écrivit la lettre suivante ^ : « En gros leur avis fut que vous ne pouvez en aucune manière, sans blesser la charité et votre conscience mortellement et vous rendre coupable d'un des plus grands crimes, engager un enfant de son âge, et de son innocence, et même de sa piété, à la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme. Qu'à la vérité suivant le monde l'afraire n'avait nulle difficulté et qu'elle était à conclure sans hésiter ; mais que selon Dieu, elle en avait moins de dilTiculté et qu'elle était àrejeter sans hésiter, parceque la condition d'un mariage avantageux est aussi souhaitable suivant le monde, qu'elle est vile et préjudiciable selon Dieu. Que ne sachant à quoi elle devait être appelée, ni si son tempérament ne sera pas si tranquillisé qu'elle puisse supporter avec piété sa virginité, etc. » Il est possible, et aux yeux du chrétien il en est ainsi, que l'état de mariage ne soit pas la plus élevée des conditions du christianisme, mais assurément elle n'est pas « vile et préjudiciable devant Dieu » . La conduite que tint Pascal en cette occasion doit donc être jugée assez sévèrement. Cependant il faut remarquer tout d'abord, qu'il ne fait que rapporter la décision de MM. Singlin, de Sacy et de Rebours, et ensuite, que dans cette occasion tout dépendait des dispositions de la jeune fille. Marguerite Périer, guérie miraculeusement par la sainte Épine, semblait bien avoir la vocation religieuse, et c'était probablement sans elle, ou même malgré elle, qu'on prétendait la fiancer, comme cela se pratiquait souvent au xvii^ siècle '^. Or il n'est pas douteux que c'est une faute d'engager dans le mariage une jeune fille qui ne semble pas avoir de vocation pour cet état. D'ailleurs Pascal ne condamne pas le mariage; il admet qu'une personne « dont le tempérament ne serait pas si tranquillisé qu'elle puisse supporter