‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 33 sur 118 · LA VIE MYSTIQUE DE PASCAL APRÈS SA CONVERSION IO · texte numérisé non relu

LA VIE MYSTIQUE DE PASCAL APRÈS SA CONVERSION IO

ils sont rapprochés de ces saintes exagérations, nous semblent beaucoup moins immodérés.

Mais, objectera-t-on, les saints n'avaient point cette appréhension des peines éternellesque le jansénisme avait inculquée à Pascal. Cela est-il bien sûr ? Est-il certain que Pascal dans sa vie intérieure ait été aussi janséniste qu'on se l'imagine.'' N'a-t-il pas au contraire suivi les principes traditionnels de la mystique chrétienne ? Nous le croyons, et l'examen de ses lettres de direction à M"""^ de Roannez en donne des preuves.

Tous les auteurs mystiques ont insisté sur la nécessité de la crainte. On lit dans l'Imitation : « La confiance des saints a toujours été pleine de crainte de Dieu : quel que fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que fussent leurs grâces, ils n'en étaient ni moins humbles ni moins vigilants.» Et l'auteur ajoutait que c'était une sainte pratique que de songer à la désolation future quand l'on est dans la consolation. Sainte Thérèse professait la même doctrine. « Le moyen de vivre sans trop d'alarmes au milieu d'une guerre si périlleuse, c'est l'amour et la crainte. L'amour nous fera hâter le pas ; la crainte nous fera regarder avec soin où nous posons le pied, afin de ne pas tomber en heurtant contre tant de pierres d'achoppement que nous rencontrons tous dans le chemin de la vie. Avec cela, mes filles, nous n'aurons pas ù craindre

d'être trompées Cet amour et cette crainte de Dieu sont

deux places fortes, d'où l'on fait la guerre au monde et aux démons... Que si vous sentez en vous cet amour de Dieu dont je viens de parler et qu'il soit accompagné de la crainte dont je vais bientôt vous entretenir, réjouissez-vous et entrez dans un parfait reposa.. »

C'est exactement la doctrine de Pascal : u Une personne me disait un jour qu'il avait une grande joie et confiance en sortant de confession. L'autre me disait qu'il restait en crainte. Je pensai, sur cela, que de ces deux on en ferait un bon, et que chacun manquait en ce qu'il n'avait pas le sentiment de l'autre. Cela arrive de même souvent en d'autres choses » (53o),

i. Chemin de la perfection, chap. xli. Pascal avait certainement lu la Vie de sainte Thérèse par elle-même dans la traduction d Arnauid.

Pour qui connait le « système de contradictions* » de Pascal, il n'est pas étonnant que l'auteur des Pensées qui n'admirait pas « l'excès d'une vertu sans l'excès de la vertu opposée, » ait élabli sa morale mystique sur un juste équilibre de vertus en apparence contraires.

Dans les lettres à M'^'^*^ de Roannez ce principe se rencontre assez fréquemment ; par contre la crainte de la mort, des peines éternelles, y tient une place relativement restreinte, et cette crainte est toujours tempérée par la joie et la confiance-. (( Il est certain, écrivait-il, que les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure de la gloire qu'il prépare en l'autre. Aussi, quand je prévois la fin et le couronnement de son ouvrage par les commencements qui en paraissent dans les personnes de piété, j'entre en une vénération qui me transit de respect envers ceux qu'il semble avoir choisis pour ses élus. Je vous avoue qu'il me semble que je les vois déjà dans un de ces trônes où ceux qui auront tout quitté jugeront le monde avec Jésus-Christ, selon la promesse qu'il en a faite. Mais quand je viens à penser que ces mêmes personnes peuvent tomber, et être au contraire au nombre malheureux des jugés, et qu'il y en aura tant qui tomberont de la gloire, et qui laisseront prendre à d'autres par leur négligence la couronne que Dieu leur avait offerte, je ne puis souffrir cette pensée; et l'effroi que j'aurais de les voir en cet état éternel de misère, après les avoir imaginées avec tant de raison dans l'autre état, me fait détourner l'esprit de de cette idée, et revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner les faibles créatures qu'il s'est acquises, et à lui dire pour les deux personnes que vous savez ce que l'Eglise dit aujourd'lîuiavec saint Paul: a Seigneur, achevez vous-même

1. L'expression est de M. Droz qui en a fait l'intitulé d'un de ses chapitres. Elle a été reprise depuis par plusieurs pascalisants.

2. V. Cousin écrivait : « Dans les Pensi-es de Pascal il en est une rarement exprimée, mais qui domine et se sent partout : l'idée fixe de la mort. Pascal un jour, a vu de près la mort sans y être préparé, et il en a eu peur. Il a peur de mourir il ne veut pas mourir; et, ce parti pris en quelque sorte, il s'adresse à tout ce qui pourra lui garantir le plus sûrement l'immortalité de son âme. » Remarquons que Cousin soutient que cette crainte de la mort « se sent partout • et en même temps « qu'elle est rarement exprimée ))

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l'ouvrage que vous-même avez commencé. » Saint Paul se considérait souvent en ces deux étals^, et c'est ce qui lui fait dire ailleurs : « Je châtie mon corps, de peur que moimême, qui convertis tant de peuples, je ne devienne réprouvé. » Je finis donc par ces paroles de Job : u J'ai toujours craint le Seigneur comme les flots d'une mer furieuse et enflée pour m'engloutir. » Et ailleurs : « Bienheureux est l'homme qui est toujours en crainte "^. »

Est-ce là une terreur des tourments éternels excessive et insuffisamment compensée ? Mais une crainte toute semblable est conseillée par les mystiques calholiques les plus autorisés. « Au milieu des alarmes de cet exil, disait sainte Thérèse, quel plaisir peuvent goûter les âmes qui n'en cherchent point d'autre que de pouvoir plaire à leur Dieu.^ N'a-t-on pas vu quelques saints, qui possédaient cet esprit du Seigneur à un plus haut degré que vous, tomber dans de grands péchés? Qui nous assure, si nous tombions, que Dieu nous tendrait la main pour nous relever de nos chutes et qu'il nous donnerait comme à ces saints le temps de faire pénitence.^ A cette seule pensée qui souvent se présente à mon esprit, de quel effroi je suis saisie.^ // est tel en ce moment, que je ne sais ni comment je puis tracer ces lignes, ni comment je puis vivre.... Que rien ne vous inspire jamais une sécurité entière, ni votre retraite, ni l'austérité de votre vie, ni vos communications avec Dieu, ni vos continuels exercices d'oraison, ni votre séparation du monde, ni l'horreur qu'il vous semble avoir des choses dans le monde. Tout cela est bon, mais ne suffit pas, comme je l'ai dit, pour vous ôter tout sujet de craindre. Aussi, mes Tdles, gravez bien ce verset dans votre mémoire et méditez-le souvent : Beatus vir qui timei Dominum 5. »

Ce sont exactement les mêmes sentiments appelant les mêmes réminiscences de la Sainte Ecriture. Et il e.'i est

1. C'est toujours le grand principe dos contradictions. Pascal l'applique à la mystique; unir les états contraires celui de joie et de crainte : après s'être considéré comme faisant partie des élus, se considérer comme pouvant être du nombre des damnés.

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