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LE JANSÉNISME DE PASCAL, SA VIE RELIGIEUSE, SA MORT I I

des Provinciales. L'un des textes sur lesquels on a le plus discuté est celui de Lessius sur l'homicide dont il est question au début de la treizième Provinciale*. Lessius, lorsqu'il argumente avec sa raison pure, conclut selon ses principes qu'en théorie il est permis, en certaines circonstances, de tuer pour venger un soufflet ou pour prévenir l'infamie causée par des médisances ; mais lorsqu'il consulte son sentiment, lorsqu'il recherche la vérité non pas seulement avec la raison raisonnante, mais avec le cœur, comme aurait dit Pascal, il a l'intuition de l'erreur qu'il enseigne et il se corrige en disant: « haec sententia est spéculative probabilis, tamen inpraxi non videlur facile permitlenda ». Chez les moralistes et les philosophes il faut souvent distinguer l'homme du théoricien ; le sophiste pourra prouver l'impossibilité d'avancer, l'homme n'en marchera pas moins bien, le théoricien enseignera le scepticisme, l'homme sera très dogmatique, le casuiste pourra être probabiliste avec excès, et le directeur très sévère. Ainsi Pascal a pu être janséniste dans la théologie dogmatique et morale qu'il avait empruntée, et purement catholique dans sa mystique. Pascal a été janséniste ; il ne l'a été que trop en théorie et même en pratique, mais il le fut moins dans sa vie privée, intérieure et personnelle, que dans sa doctrine, moins par le cœur que par la tête.

Tout d'abord définissons nettement ce qui constitue le jansénisme d'un auteur, d'un écrit, ou d'un esprit. Il ne faut pas confondre austérité et jansénisme, Ce n'est pas parce qu'il fut austère pour lui-même et ses proches, parce qu'il fut très mortifié, ou parce que sentant sa force et aimant le combat, il travaillai réformer l'Église età convertirle monde, que Pascal fut janséniste ; avec tout cela et rien qu'avec cela, il eût pu être un saint. S'il suffisait d'être très sévère et d'avoir l'esprit de réforme pour être janséniste, il y aurait

1. Lessius. De Jiistilia et jure. Lib. 2. cap. 9. Dub. 12. N» 79 et sv.

On a reproché à Pascal d'avoir « traduit trop légèrement falsi$ criminalionibus par médisances, un candidat au baccalauréat, dit-on, verrait dans cette traduction un contresens. » Evidemment falsis criminalionibus devrait se traduire par calomnies. Mais Lessius ajoute « Eamdem {sentenliam) tamquam probabiliorem défendit Bannes addens idem dicendum etiamsi crimen sit verum si tamen est occuUum. » C'est la médisance.

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eu bien des jansénistes avant Jansénius, il y en eût eu beaucoup parmi les premiers chrétiens, il yen eût eu beaucoup parmi les Pères du désert : saint Basile, saint Jérôme ; les premiers Cisterciens , les premiers Carmes déchaussés, saint Bernard, sainte Catherine de Sienne, l'eussent été. Aujourd'hui cependant, il suffit qu'un chrétien professe une doctrine austère, pour que le monde crie au jansénisme, ce qui est injuste. On n'est même pas janséniste pour croire au petit nombre des élus. Saint Thomas en ce cas le serait, car il enseigne le moins grand nombre des élus. « Pandores sunt qui salvantur^ ». Ce qui constitue surtout le jansénisme, ce sont les erreurs doctrinales sur la grâce, sur le péché originel, sur la liberté. Sans doute la conséquence pratique de ces principes est une sévérité excessive dans la conduite de la vie. Mais un chrétien peut être très sévère et même trop sévère pour lui-même et les autres sans être janséniste, s'il l'est en suivant d'autres principes que ceuxdu jansénisme. Les stoïciens condamnaient toute passion, tout attachement sensible, et cependant le stoïcisme qui par certains côtés de sa morale ressemble tant au jansénisme, en est formellement le contraire, car d'un côté, la volonté est déclarée toute puissante, et de l'autre, impuissante ; d'un côté, tout le système est fondé sur l'intégrité et la noblesse de la nature humaine, de l'autre, toute la doctrine découle delà corruption et de la bassesse de notre nature "^.

Ce n'est point précisément parce qu'il a été austère, parce que nous lisons dans le récit de sa Me par M*"* Périer qu'il s'imposait des mortifications cruelles, que Pascal est 'janséniste. Dans sa vie mystique vraiment personnelle, il

1. Cf. Summa th. Impars, q. xxiii, art. vu. « Adtertiamdicendum quod bonum pru' portionatum commuai statut naturae accidit ut in pluribus,et déficit ab hoc bono ut in paucioribus : sed bonum quod excedit communem statum naturae invenilur ut in paucioribus et déficit ab hoc bono ut in plaribus.... Cum igiiur beatitudo aeterna in visione Dei consistens excédât communem statum naturae, et praecipue secundum quod estgratia destitula per corruplionem originalis peccati, pauciores sunt qui salvantur.... »

2. Souvent on compare le jansénisme au stoïcisme. Et il est vrai qu'ils se rencontrent par une certaine austérité de vie, une certaine insensibilité, mais le jansénisme pour tout le reste n'en est pas moins l'opposé du stoïcisme.

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