LE JANSÉNISME DE PASCAL, SA VIE RELIGIEUSE, SA MORT
compris la nature de la grâce suffisante ^ cela se conçoit aisément. Mais ce qui est condamnable, c'est qu'il ait admis trop aisément les répugnantes doctrines du jansénisme sur la prédestination et la réprobation, sur la notion du péché commis sans la liberté d'indifférence et dans l'ignorance. La quatrième Provinciale a été fréquemment citée, et M. Brunetière à ce propos, condamnait Pascal. Peut-être n'est-il pas aussi aisé de prendre l'auteur des Petites Lettres en flagrant délit d'erreur que le grand critique l'estimait ; mais c'est précisément pour avoir embrouillé la question et ne l'avoir pas posée avec toute la lucidité dont il était capable, que Pascal est répréhensible. Quoi de plus simple que la théorie du péché d'ignorance ; lorsque cette ignorance est excusable, il n'y a point péché, lorsqu'elle est elle-même coupable, il y a péché. Les jansénistes ne voulaient point accepter cette solution ; leur pensée de derrière la tête, était que ceux qui sont dans l'ignorance pèchent sans le savoir et qu'ils seront damnés, ce qui est insupportable. Mais ils ne pouvaient point affirmer cette opinion cruelle ouvertement. Il fallait donc l'envelopper, et c'est une des raisons pour lesquelles Pascal n'a point parlé très clairement. Il n'a pas, comme on l'a dit, falsifié les textes, ni menti effrontément, mais il n'a point toujours été non plus aussi franc, aussi lucide, aussi absolument sincère qu'il aurait dû l'être. La violence de la controverse dans laquelle il était engagé a fait taire quelquefois ses scrupules.
Il n'est pas très difficile de rencontrer dans les Provinciales des propositions qui ne sont point orthodoxes. Un chrétien ne saurait admettre « que la prière est toujours l'effet d'une grâce efficace ; que ceux qui ont cette grâce prient, que ceux qui ne l'ont pas ne prient pas, et qu'ils n'ont pas le pouvoir de prier». Dans les Pensées même, quelques réflexions sentent un peu trop l'hétérodoxie. « Nos prières et nos vertus sont
1. Pascal a toujours considéré la grâce suffisante comme une entité inerte, ce qui est une erreur trop commune. Lemos dans la congrégation De Auxiliis avait réfuté d'avance 'objection de Pascal sur la grâce suffisante qui ne suffit pas. Mais Arnauld lui-même n'était pas très exactement informé de la doctrine thomiste, surtout à l'époque des premières Provinciales.
abominables devant Dieu, si elles ne sont les prières et vertus de Jésus-Christ... » En général il faut se défier des exagérations de Pascal sur les effets du péché originel, de ses réflexions sur la prédestination, la réprobation, la grâce. Mais il lui arrive très rarement, surtout dans les Pensées, de franchir les bornes de la plus sévère orthodoxie.
L'affaire du Formulaire.
Le fait le plus inquiétant de la vie de Pascal et celui qui en même temps nous montre le mieux quel était son jansénisme, est le refus de signer le formulaire. Le pape Alexandre VII en i656 avait condamné dans sa Bulle les cinq propositions de Jansénius, déclarant qu'elles se trouvaient dans l'^ug'as^mus*. En 1 66 1 la cour voulant en finir exigea de l'Assemblée du clergé qu'elle fit signer la Bulle par tous les ecclésiastiques. Les Vicaires généraux du diocèse de Paris's'ingénièrent à tourner la difficulté. L'échappatoire choisie consistait à distinguer assez la question de fait de la question de droit pour permettre à tous de signer en faisant des réserves tacites sur la question de fait c'est-à-dire, sur le fait que les cinq propositions fussent de Jansénius. Les jansénistes signèrent, Pascal signa, les religieuses de Port-Royal non sans répugnance signèrent aussi ; Jacqueline signa en protestant et mourut de douleur et de remords.
Cette concession ne servit de rien. Un Arrêt du Conseil d'Etat du 9 juillet i66i révoqua le Mandement. Les grands Vicaires durent rendre une ordonnance pure et simple pour la signature etla question se posa par oui ou par non. L'affaire du second Mandement s'engagea, et Pascal s'y montra tout à fait selon l'esprit de sa sœur. C'est à ce moment que semar-
1 . « Quinque illas proposUiones ex libro praememorati Cornelii Jansenii episcopî Yprensis, cui tilulus est : Auçjustinus, excerptas, ac in sensu ab eodem Cornelio Jansenio inlenlo damnatas fuiss^j defi.iimus et declaramas « Cf. Euchiridion n° 971.
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que sa dissidence intestine avec Messieurs de Port-Royal, dissidence très réelle, que les amis firent tout pour dissimuler, et les adversaires pour grossir. Les docteurs et les confesseurs de Port-Royal tinrent conseil, et furent d'avis que les religieuses pourraient signer, moyennant quelques lignes de considérant dont ils réglèrent les termes, en les diminuant le plus possible ; c'est sur les termes de cette restriction que Pascal se sépara d'eux, il jugea qu'on faiblissait, ou plutôt qu'on reniait ^.
Il nous a été conservé un petit écrit assez obscur de Pascal sur celte question de la signature du second mandement. Cet écrit n'a pas été, semble-t-il, assez littéralement compris par plusieurs critiques. On a accusé en effet Pascal d'avoir condamné la distinction entre le fait et le droit qu'il avait si éloquemment soutenue dans les deux dernières Provinciales. Ainsi il serait tombé dans une des contradictions les plus flagrantes qu'on eut jamais vues dans un auteur, et cela sans qu'il s'en soit excusé, sans qu'il ait même semblé s'en rendre compte. Et sans doute, on ne peut pas dire que Pascal n'ait pas varié, qu'après la mort de Jacqueline il ne se soit pas montré plus intransigeant qu'il ne l'avait été lors de la signature du premiei formulaire ; mais il y a quelque distance d'une certaine variation dans l'attitude à la contradiction formelle. Dans l'écrit en question, Pascal ne soutient pas que la distinction entre le fait et le droit est fausse et nulle, il dit au contraire textuellement qu'elle est fondée ; elle est « véritable dans le fond », mais ce qu'il soutient c'est qu'elle n'eet pas exprimée et qu'on n'a pas le droit de signer simplement une formule d'adhésion à la condamnation d'Alexandre VII sans dire formellement ou faire entendre très clairement qu'on ne se soumet que pour la question de droit. Il est tout décidé à signer une formule qui réserve assez clairement la question de fait, mais il se refuse à signer purement et simplement le formulaire, car le monde pourrait
1 . Cf. Purt-Royal, Livre III, p. 332. Nous empruntons tout le récit de cette scène à Sainte-Beuve.
conclure que l'on condamne en fait Jansénius et non pas seulement en droit les cinq propositions.
II arrive fréquemment dans les discussions théologiques qu'on ne peut concéder une proposition purement et simplement, simpliciler, selon l'expression consacrée dans l'Ecole, mais en distinguant. Tout Port-Royal était d'accord pour affirmer qu'on ne pouvait signer le formulaire sans faire de restrictions ; dans le premier mandement on avait réservé timidement et subtilement la question de fait par ces mots qui ne pouvaient point d'ailleurs abuser des adversaires avertis : c Nous ordonnons que la signature du formulaire soit un témoignage par lequel ils s'engagent, comme de leur croyance pour la décision de foi » Pascal avait pensé et avec raison que cette proposition signifiait assez clairement qu'on n'admettait pas le fait. L'événement lui donna raison, le Conseil d'Etat comprit si bien, qu'il exigea une nouvelle signature. Port-Royal s'ingénia à trouver une formule plus obscure, plus ambiguë, plus timide encore que la précédente; c'est alors que Pascal refusa de signer, disant que la distinction n'était plus suffisante et que la question de fait n'étant plus réservée, c'était condamner purement et simplement Jansénius. Qu'on lise l'écrit de Pascal et l'on verra que non seulement il ne condamne pas en principe la distinction entre le droit et le fait mais qu'il la suppose constamment.
« S'il était dit dans le Mandement, ou dans les Constitutions, ou dans les Formulaires, qu'il faut non seulement croire à la foi, mais aussi le fait ; ou que le fait et le droit fussent proposés également à souscrire ; et qu'enfin ces deux mots de fait et de droit y fussent bien formellement marqués : on pourrait peut-être dire qu'en mettant simplement que l'on se soumet au droit, on marque assez qu'on ne se soumet point au fait. Mais comme ces deux mots ne se regardent que dans nos entretiens ^ et dans quelques écrits tout a fait séparés des Constitutions, lesquels peuvent périr et la signature subsister; et
1. Cela suppose donc qu'on demeurait d'accord sur la valeur de la distinction du droit et du fait telle qu'elle se trouvait enseignée soit dans les Provinciales, soit dans les écrits d'Aniauld. Loin de se contredire, Pascal ne fait que confirmer C3 qu'il a écrit dans la 17« et la 18e Provinciales, de môme lorsqu'il parle des petits Ecrits volants. Sainte-Beuve s'est laissé abuser par l'abbé Dumas. (Cf. P. R , Livre IM, p. 81).