LE JANSÉNISME DE PASCAL, SA VIE RELIGIEUSE, SA MOUT I
une voie moyenne, qui est abominable devant Dieu, méprisable devant les hommes, et entièrement inutile à ceux qu'on veut perdre personnellement ». Nicole en réfutant Pascal s'efforçait de montrer comment en combattant non des infidèles, mais le Pape et les Évoques, il était louable « de couvrir la générosité d'une apparence de timidité, » il reconnaissait donc en réalité qu'on était timide. Jacqueline avait fort bien senti, elle aussi, qu'on se relâchait, qu'on dérivait vers la signature pure et simple du Formulaire, elle était morte d'avoir adhéré aux premiers relâchements. Si Arnauld de son côté réfutait Pascal en s'aidant de la dix-huitième Provinciale, c'est peut-être que dans le feu de la controverse l'on exagérait des deux parts et qu'on ne voyait plus distinctement, comme cela arrive toujours, la position exacte de l'adversaire.
Quiconque voudra étudier de très près celte question embrouillée, devra poser d'abord, comme deux points de repère assurés : i° qu'Arnauld, Nicole et Pascal étaient d'accord pour refuser la signature pure et simple du -Formulaire. Ce qui le prouve, c'est que personne à Port-Royal, solitaires et religieuses y compris, ne voulurent signer, quand le Conseil d'État après avoir refusé la seconde formule demanda la signature du Formulaire sans queue. Et cependant tous, Arnauld en tête, n'en maintenaient pas moins la distinction du droit et du fait ; 2° qu'Arnauld, Nicole et Pascal auraient signé des deux mains une formule où le fait aurait été formellement séparé du droit, ce qui suppose que Pascal estimait la distinction bonne.
Sur le fond des choses tous étaient d'accord ; la discussion ne commençait que sur la question de forme, sur la manière dont il fallait exprimer ses pensées. Pascal voulait une formule claire, significative, qui ne dise pas les choses à demi ou d'une manière voilée. 11 fallait s'exprimer aussi catégoriquement qu'on l'avait fait dans les Provinciales ou les écrits antérieurs à l'affaire du Formulaire et aux sommations du Conseil d'Etat. On s'était relâché, il fallait revenir à la fermeté et à l'intransigeance des premiers moments. Arnauld et Nicole au contraire admettaient des tempéraments, ils s'efforçaient de sauver la distinction entre le fait et le droit
en la déguisant sous une forme ténébreuse, subtile, peu nette et timide*.
L'on peut dire que depuis la mort de Jacqueline, Pascal avait varié, qu'il se contredisait même, puisqu'il soutenait qu'on ne pouvait signer une foramle timide, ce qu'il avait fait cependant, en adhérant au Mandement. S'emporta-t-il dans la discusion jusqu'à affirmer que la distinction entre le droit et le fait qu'il avait lui-même défendue dans les Provinciales, était un expédient qui n'avait jamais rien valu, cela n'est pas absolument invraisemblable, mais il semble qu'il ne soit pas allé jusque-là.
« Un jour, dit Sainte-Beuve, après plusieurs petits écrits pour ou contre, les principaux de ces Messieurs, Arnauld, Nicole, Sainte-Marthe et d'autres encore, se réunirent chez Pascal pour vider le différend. M. de Roannez, M. Donat, M. Périer fils, c'est-à-dire le petit monde de Pascal et ses fidèles assistaient au débat. Chacun expliqua son sentiment; Pascal soutint fortement et avec feu qu'on ne pouvait en coascience signer ces paroles : « N'ayant rien de si précieux que la Foi, nous embrassons sincèrement et de cœur tout ce que les Papas en ont décidé. » Car c'était, disait-il, condamner tacitement la grâce efficace au vrai sens de Jansénius, ainsi que les Papes ne l'avaient que trop réellement décidé. Après une longue discussion, presque tous les assistants, tous ceux du bord du Port-Royal, soit conviction, soit déférence, se rangèrent au sentiment de MM. Arnauld et Nicole, qui étaient les deux auteurs de la restriction proposée. C'est alors, dit la Relation de Marguerite Périer,
1. La formule présentée par Arnauld et Nicole était : « N'ayant rien de si précieux que la Foi, nous embrassons sincèrement et de cœur tout ce que les Papes en ont décidé. » La distinction entre le droit et le fait et la restriction pour la question de fait sont insinuées, mais, combien déguisées.
Les lettres que Pascal avait écrites en 1661 n'avaient pas d'autre but que de prouver que l'on s'était relâché depuis les Bulles, c'est-à-dire depuis 1657. Nicole en le réfutant écrivait: « Les Extraits qu'ils ont donnés à M. Pascal pour faire voir qu'on a parlé plus faiblement depuis les Bulles, sont tirés la plupart des Ecrits qui se trouvent faits avant les Bulles; et ceux où ils ont trouvé cette fermeté dans laquelle ils voulaient qu'on demeurât, sont pris des Ecrits faits depuis les Bulles » n'est-il pas évident que Pascal ne s'en prend pas à la distinction môme entre le droit et le fait, mais à l'expression de cette distinction?