‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 44 sur 118 · Br.,p · texte numérisé non relu

Br.,p

l3a LA VIE UELIGIEISE DE PASCAL

dissement avec une grande douleur de tête ; et quoique les médecins ne s'étounassent pas de cela, et qu'ils assurassent que ce n'était que la vapeur des eaux, il ne laissa pas de se confesser, et il demanda avec des instances incroyables qu'on le fit communier, et qu'au nom de Dieu on trouva moyen de remédier à tous les inconvénients qu'on lui avait allégués jusqu'alors; et il pressa tant pour cela, qu'une personne qui se trouva présente lui reprocha qu'il avait de l'inquiétude, et qu'il devait se rendre au sentiment de ses amis : qu'il se portait mieux, et qu'il n'avait presque plus de colique ; et que, ne lui restant plus qu'une vapeur d'eau, il n'était pas juste qu'il se fit apporter le saint Sacrement ; qu'il valait mieux diiférer. pour faire cette action à l'église. Il répondit à cela : « On ne sent pas mon mal, et on y sera trompé ; ma douleur de tête a quelque chose de fort extraordinaire.... »

« Cependant cette douleur de tête augmentant, il la souffrait toujours comme tous les autres maux, c'est-à-dire sans se plaindre ; et une fois, dans le plus fort de sa douleur, le dix-septième d'août, il me pria de faire faire une consultation ; mais il entra en même temps en scrupule et me dit : « Je crains qu'il n'y ait trop de recherche dans cette demande. » Je ne laissai pourtant pas de la faire ; et les médecins lui ordonnèrent de boire du petit-lait, lui assurant toujours qu'il n'y avait nul danger, et que ce n'était que la migraine mêlée avec la vapeur des eaux. Néanmoins, quoi qu'ils puissent dire, il ne les crut jamais, et me demanda d'avoir un ecclésiastique pour passer la nuit auprès de lui, et moi-même je le trouvai si mal, que je donnai ordre, sans en rien dire, d'apporter des cierges et tout ce qu'il fallait pour le faire communier le lendemain matin.

Les apprêts ne furent pas inutiles, mais ils servirent plus tôt que nous n'avions pensé ; car environ minuit, il lui prit une convulsion si violente que, quand elle fut passée, nous crûmes qu'il était mort, et nous avions cet extrême déplaisir, avec tous les autres, de le voir mourir sans le saint Sacrement, après l'avoir demandé si souvent avec tant d'instance. Mais Dieu, qui voulait récompenser un désir si fervent et si juste, suspendit comme par miracle cette convulsion et lui rendit son jugement entier, comme dans sa parfaite santé; en sorte que M. le curé, entrant dans sa chambre avec le saint Sacrement, lui cria : « Voici Celui que vous avez tant désiré, » Ces paroles achevèrent de le réveiller; et comme M. le curé approcha pour lui donner la communion, il fit un effort, et il se leva seul à moitié pour le recevoir avec plus de respect; et M. le curé l'aj'ant interrogé, suivant la coutume, sur les principaux mystères de la foi, il répondit distinctement : « Oui, Monsieur, je crois tout cela de tout mon cœur. » Ensuite il reçut le saint viatique et l'extrêtne-onction avec des sentiments si tendres, qu'il en versait des larmes. Il répondit à tout, remercia M. le curé ; et lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit : « Que Dieu ne m'abandonne jamais ! » Ce qui fut comme ses dernières paroles : car.

LE JANSÉNISME DE PASCAL, SA VIE RELIGIEUSE. SA MORT l33

après avoir fait son action de grâces, un moment après, ses convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus et qui ne lui laissèrent pas un instant de liberté d'esprit : elles durèrent jusqu'à sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le dix-neuvième d'août 1662 à une heure du matin, âgé de trente-neuf ans deux mois. »

Les sentiments si sublimes et si touchants de Pascal sur son lit de mort doivent être placés en regard de son obstination dans l'affaire du Formulaire. L'auteur des Pensées avait bien raison de mettre l'ordre du cœur et de la charité infiniment au-dessus de celui de l'esprit : <( Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d'un ordre infiniment plus élevé » (Br., p. 697). Nous avons vu précédemment jusqu'à quel point chez Pascal l'esprit et la tète étaient jansénistes, nous voyons maintenant dans le récit de sa mort combien son cœur était chrétien. Ce sont souvent les derniers moments d'un grand homme qui nous le font mieux comprendre. 11 semble qu'alors il soit plus lui-même. Il n'est plus exalté par l'ambition, il n'est plus irrité par l'ardeur de la lutte, il n'est plus démonté comme une mer houleuse par le souffle des passions. Au plus fort de l'action les hommes sont presque toujours au-dessus ou au-dessous d'eux-mêmes. « Ce que peut la vertu d'un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts, mais par son ordinaire. » Il est arrivé fréquemment que des hommes célèbres sur leur lit de mort ont laissé échapper des paroles qui nous ont livré la clef de leur vie. Voyons donc Pascal sur son lit de mort. Pas un seul instant cet homme qu'on avait représenté comme épouvanté par la crainte de l'enfer n'est effrayé au moment d'entrer dans la vie éternelle. Même de ses inimitiés, il semble qu'il ne reste plus rien ; il en est qui meurent en maudissant leurs ennemis, Pascal oublie tout cela. Toute son âme est préoccupée par un seul sentiment, le désir de Jésus, l'amour de son Rédempteur. Il le reçoit avec une ferveur extraordinaire, et il le prie tendrement dans ses dernières paroles de ne le point abandonner. Non ! ce n'est point là la mort d'un hérétique, d'un réprouvé, c'est bien plutôt la mort d'un saint.

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Le jansénisme n'a atteint que la doctrine théologique de Pascal, il n'a affecté que très superficiellement sa vie intérieure. Que Pascal, au lieu de soutenir les doctrines de la grâce selon Jansénius, ait suivi la doctrine de saint Thomas, de saint Augustin, de saint Paul, n'est-il pas évident que son mysticisme n'en eût pas été substantiellement changé ; à peine eût-on pu constater dans sa vie spirituelle quelque légère modification.

C'est que la vie intérieure de Pascal ne dépend pas en effet essentiellement de ses doctrines théologiques jansénistes. Le souci poussé jusqu'au scrupule de la perfection morale, de la sainteté, son penchant pour l'austérité, son amour de la mortification, sa passion d'apostolat et de réforme religieuse, tout cela résulte de son tempérament physique et moral et de son amour pour Jésus. Qu'un homme doué de facultés incomparables, d'une raison exceptionnellement puissante, d'une intelligence très intuitive, et en même temps de passions irascibles, qui cherche d'instinct des difficultés à surmonter, des obstacles à renverser, des découvertes à faire, des adversaires à combattre, que cet homme, après avoir cherché en vain dans la philosophie, la science et le monde une certitude, un idéal et une occupation qui satisfassent son désir de perfection et d'absolu, se convertisse au christianisme ; il est fort probable qu'il ne sera pas chrétien à demi, que dans la vie spirituelle il ne choisira pas les méthodes tempérées, qu'il sera en même temps contemplatif et homme d'action, et que dans sa ferveur de converti il sera enclin, comme saint Paul ou saint Augustin, à juger sévèrement la nature humaine, à ne rien attendre de bon d'elle, à tout demander à la grâce de Dieu. Une âme qui aime Dieu de toute son énergie, comme c'est le cas pour Pascal, et qui préférerait mourir mille fois de la mort la plus douloureuse que de Lui déplaire volontairement dans la moindre des choses, poussera toujours le souci de la perfection jusqu'au scrupule.

C'est dans l'excellence particulière de leur nature et dans leur amour pour Jésus qu'il faut chercher, dans les Pères du désert, dans saint Basile, saint Jérôme, saint Bernard, les

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causes premières de leur mysticisme. Ainsi en est-il pour Pascal. Le jansénisme n'a pas compromis sa vie intérieure autant qu'on l'a cru. Le chrétien ne peut pas adopter toute la doctrine théologique de Pascal, mais il peut méditer sans crainte le mystère de Jésus, s'inspirer de ses principes spirituels, se convaincre profondément que notre nature nous porte au mal, que nous ne serons toujours que trop orgueilleux, que nous ne devons rien attendre de nous-mêmes et tout de Dieu, qu'il faut ù la fois maintenir notre âme dans la crainte et la joie, qu'il est bon de ne point trop penser à l'avenir ni au passé, qu'il n'y a rien de meilleur que la méditation de la Passion et de l'Ecriture Sainte, que le chrétien pieux doit consulter et se soumettre en tout à son directeur, qu'il doit être uni au Pape comme les membres à la tête, qu'il ne doit point perdre son temps à des occupations vaines, et que la chose la plus importante de la vie présente est la préparation à la vie future selon les voies enseignées par l'Evangile et l'Eglise catholique.

Si l'on excepte les pensées fausses ou injustes écrites à propos du probabilisme et du jansénisme, et quelques excès de sévérité dans la morale et l'ascétisme, la doctrine spirituelle de Pascal est saine ; à notre époque de relâchement moral, de dissipation, la méditation des Pensées est un des remèdes les plus efficaces que l'on puisse conseiller non seulement aux personne du monde mais même aux religieux ; l'Eglise a toujours considéré l'apologie inachevée de Pascal comme un bon livre, et à peine rencontre-ton quelques scories dans le trésor des Pensées.

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