‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 45 sur 118 · CHAPITRE PREMIER JL'ordre dans l'Apologie · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER JL'ordre dans l'Apologie

L'apologétique est avant tout une méthode. — Chez Pascal la question de l'ordre est antérieure à celle du dessein et du plan. — L'ordre géométrique. — Pourquoi Pascal ne l'adopte pas. — L'ordre du cœur. — La part de l'esprit géométrique. — L'Apologie de Pascal eût été une œuvre éminemment humaine.

Sainte-Beuve estime avec raison que Pascal dans la Préface de l'Apologie aurait parlé longuement de l'ordre de l'esprit et de l'ordre du cœur. Nous lisons en effet dans les Pensées : c( Préface de la première partie. Parler de ceux qui ont traité de la connaissance de soi-même ; des divisions de Charron qui attristent et ennuient, de la confusion de Montaigne... » C'est donc pour nous conformer aux intentions de l'auteur même et non par fantaisie, que nous traitons d'abord de l'ordre et du style de Pascal, en prenant ces mots dans un sens très spécial, analogue à celui qu'on attache en architecture à l'ordre et au style. Les définitions de nom étant libres ou arbitraires selon Pascal, nous userons de la permission, mais avec réserve, car la chose et le principe sont contestés.

Ainsi que nous venons de le dire, nous prenons le mot ordre dans le sens très large que Pascal lui donne quand il parle par exemple de l'ordre de la géométrie, de l'ordre du cœur. Nous entendons donc parordre, l'esprit danslequel un ou^Tage est composé, soit l'esprit géométrique, soit l'esprit de finesse, soit l'esprit naturel.

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Par le dessein de l'Apologie, nous comprenons surtout l'intention de l'œuvre, ce qui entraîne une idée assez vague de l'ensemble.

Par la méthode de l'Apologie, nous signifions la tactique, la marche générale, le progrès de l'argumentation, la manière selon laquelle Pascal procède avec l'indifTérent.

Par plan, nous entendons l'exposé détai//é et successif des preuves.

Nous traiterons successivement et dans des chapitre différents : i» de l'ordre, 2° du dessein, 3° de la méthode 4° du plan de l'Apologie de Pascal. Nous essaierons ensuite d'apprécier l'apologétique pascalienne.

Nousavons donc tout d'abord à examiner quel ordre Pascal aurait suivi dans la composition de son Apologie. jVurait-il suivi l'ordre géométrique, l'ordre du cœur, ou l'un et l'autre à la fois ? En apologétique la question de l'ordre est très importante, essentielle ; car qu'est-ce que l'apologétique sinon la méthode et la doctrine selon lesquelles on s'efforce de convertir les indifférents à la religion.^

N'y a-t-il pas l'essentiel d'une méthode dans cette déclaration de principe de saint François de Sales .^ « Je ne me suis jamais laissé aller à une invective ou à un reproche sans avoir à m'en repentir; si j*ai eu le bonheur de ramener quelques hérétiques, c'estladouceur qui en a fait la conquête. L'amour a plus d'empire sur les âmes, je ne dis pas que la rigueur, mais que la force même des raisons *. »

C'est de l'apostolat dont il est ici question, et ce n'est pas tout à fait la même chose que l'apologétique. L'apôtre agit par sa parole, par son dévoûment, par sa vertu exemplaire et quelquefois par des prodiges et des miracles ; l'apologiste agit surtout parla plume, par la pensée écrite, et c'est pourquoi, dès les premiers siècles et ensuite, les apologistes furent toujours des philosophes et des écrivains •.

l . Cf. Saint François de Sales, par A. de Margerie, Collection « Les Saint» » p. 31.

2 Les premiers apologistes se défendaient mais en attaquant. L'apologétique <le Pascal est nettement offensive.

l'okdre dans l'apologie iSg

L'on s'accorde aussi en général à reconnaître que l'apologétique doit s'adresser principalement à des athées, à des hérétiques, à des indillerents dans le dessein de les convertir au christianisme ; les apôtres ne sont pas considérés comme des apologistes, car leurs écrits sont surtout adressés aux fidèles K

Enfin les raisons historiques, morales ou philosophiques, par lesquelles les incrédules sont combattus, ne constituent pas une apologétique, si elles ne sont systématisées, exposées selon un certain ordre.

Le choix des arguments constitue la matière d'une apologie ; l'ordre, le dessein, la méthode, le plan en constituent la forme ; et ainsi c'est surtout le système et la méthode qu'on entend par apologétique. Par l'apologétique de Pascal il faut donccomprendre surtout et précisément sa méthode dans lapologie.

<( Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume, c'est une même balle dont joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux.

u J'aimerais autant qu'on me dît que je me suis servi des mots anciens. Et comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours, par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées par leur différente disposition ! » [22]

Quelle est donc la méthode apologétique de Pascal ? comment procède-tH contre les incrédules et les indifférents, quel ordre suit-il? Cette question domine celle de savoir quel pouvait être le plan ou le dessein de son Apologie, car il y a d'abord différents ordres, et dans un même ordre il y a ensuite des plans différents. Toutes les sommes du xiii* siècle étaient conçues selon l'ordre analytique et déductif, et cependant les auteurs, quoique adoptant un même ordre, pouvaient écrire leur théologie selon des plans divers. Il

1 . « Le rôle de l'apologétique est de s'adresser à ceux qui ne croient pas pour les amener à croire. L'apologétique vise donc ceux du dehors >. Laberthonniére. L'apologétique et la méthode de Pascal. (Essais de pliiiosopliie religieuse, p. 193 .

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n'y a guère qu'en géométrie, en effet, où l'ordre et le plan s'imposent absolument. François Bacon, comme on sait, avait mis en honneur l'ordre inductif, et il en avait donné les règles dans ses fameuses tables. Pascal ne nous a parlé ni d'induction, ni de déduction : cependant il excellait dans l'une et l'autre, il était passé maître en géométrie où l'ordre suivi est essentiellement déductif, et ses expériences sur le vide ont été menées selon les règles les plus strictes de l'induction. Or, que l'on suive la méthode inductive, ou déductive, si l'on avance rigoureusement et pas à pas en n'affirmant rien que l'on ne prouve, l'on construit ainsi une chaîne de raisonnements démontrant infailliblement les vérités auxquelles l'on aboutit. Pascal ne faisait pas de distinction entre les expériences physiques et les mathématiques, et il concevait le procédé soit inductif, soit surtout déductif, pourvu qu'il fût rigoureusement didactique, comme appartenant à l'esprit géométrique. Cette méthode qui est la méthode cartésienne et que Port-Royal estimait tant, n'était pas celle que Pascal avait adoptée en écrivant les Pensées, et dans son Apologie il n'aurait pas suivi l'ordre géométrique, l'ordre de l'esprit.

C'est que Pascal croyait à l'existence d'un ordre supérieur, ordre beaucoup plus complexe en ce qu'il ne s'adresse pas seulement à la raison raisonnante, mais encore au cœur, et par conséquent à l'homme tout entier. L'auteur des Pensées, ' qui nous a si nettement défini et expliqué le procédé géométrique, qui nous a laissé sur ce sujet un véritable traité, ne nous a pas exposé aussi clairement ce qu'était cet ordre éminent qu'il entrevoyait ; peut-être n'avait-il pas encore suffisamment réfléchi sur ce sujet difficile, peut-être se sentait-il plus capable de le pratiquer que d'en donner une théorie complète et définitive. Il n'est pas douteux cependant que si Pascal s'en fût proposé le dessein, il n'eût pu nous en donner en quelques pages une exposition lucide. Ce qu'il savait parfaitement bien, c'était en quoi le véritable ordre ne consistait pas. Qu'y a-t-il de plus logiquement ordonné que la Somme de saint Thomas d'Aquin ? tous les philosophes ne sont-ils pas d'accord pour reconnaître dans

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cet ouvrage un véritable chef-d'œuvre de synthèse, de déduction et d'ordonnance ? D'ailleurs l'ordre suivi dans la Somme est traditionnel ; cet ordre est inspiré d'Aristote ; à l'époque de saint Thomas, il était pratiqué par tous les docteurs, et après lexiii^ siècle, quantité de théologiens l'ont adopté dans leurs œuvres. Pascal cependant, estime que ce n'est point là le véritable ordre.

« J'aurais bien pris ce discours d'ordre comme celui-ci : pour montrer la vanité de toutes sortes de conditions, montrer la vanité des vies communes, et puis la vanité des vies philosophiques pyrrhoniennes, stoïques ; mais l'ordre ne serait pas gardé. Je sais un peu ce que c'est, et combien peu de gens l'entendent. Nulle science humaine ne le peut garder. Saint Thomas ne l'a pas gardé. La mathématique le gardo, mais elle est inutile en sa profondeur. » [6i]*

Pourquoi la mathématique est-elle donc inutile en sa profondeur ? Parce qu'elle ne s'adresse qu'à l'esprit, et que si elle peut démontrer des théorèmes, elle ne saurait convaincre «ne âme irréligieuse des vérités de foi et par conséquent la convertir. Le cardinal du Perron disait, qu'il se faisait fort à la vérité de convaincre les hérétiques, mais qu'il n'appartenait qu'à M. de Genève de les convertir. Pascal savait lui aussi quelle distance il y a entre prouver et convertir. 11 savait qu'on peut par une argumentation pressante réduire un adversaire au silence sans le persuader. Il savait qu'il ne suffit pas toujours pour convaincre, de poser d'abord des définitions claires, d'en déduire une série de conclusions logiquement enchaînées, de telle sorte que l'interlocuteur ne sache plus que dire. Il savait que le sentiment, qui a ses raisons que la raison ne connaît pas toujours, et qui est un fruit de l'éducation et de toutes les expériences acquises, peut nous persuader, malgré toutes les raisons apportées.

1 . Ce qui dans la Somme déplaisait sans doute à Pascal, c'était le nombre des divisions « qui attristent et ennuient. L'auteur des Provinciales et des Pensées estimait que cet ordre analytique, tout de raison, ne faisait plus une part suffisante à l'ordre du cœur. Evidemment saint Thomas parle de la théologie en théologien et non en homme du monde ou (ce qui, pour Pascal, revient au môme) en honnête homme.

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que l'opinion qu'on prétend nous démontrer n'est pas sûre^ et nous inspirer une défiance insurmontable de ce procédé logique par lequel on nous abuse peut-être. Pascal savait encore par expérience, que ceux-là même qui argumentent avec le plus de force ont quelquefois d'autant moins confiance en leur démonstration qu'elle est plus abstraite, plus métaphysique et plus subtile. Tant de grands esprits se sont si souvent grossièrement trompés en argumentant cependant merveilleusement, qu'on peut à bon droit se défier. L'homme est sujet à l'erreur, et il n'y a rien de plus malaisé que de ne pas s'égarer en suivant des raisonnements abstraits. Les philosophes, quand ils n'ont pas la foi, ne sont pas aussi sûrs de leurs arguments métaphysiques ; ils ont plus fréquemment des tentations de doute philosophique, de scepticisme, ils se défient davantage de la raison raisonnante, ils regardent avec crainte cet échafaudage compliqué et élevé qui soutient leurs conclusions, car ils savent qu'un seul raisonnement faux ruine tout l'édifice. Socrate, Aristote, Platon s'étaient donné d'assez bonnes raisons de l'immortalité de l'àme ; tandis qu'ils travaillaient à édifier leurs démonstrations ils se sentaient l'esprit ferme, mais quand, arrivés au sommet de leur argumentation, ils s'arrêtaient pour la contempler, ils étaient pris de vertige et commençaient à douter. C'est en songeant à ces incertitudes que Pascal écrivait :

« Préface. — Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu ; et quand cela servirait à quelques^ uns, cela ne servirait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration, mais une heure après ils craignent de s'être trompés » (543).

Mais la connaissance de l'ordre que Pascal rejette, ne nous donne pas une idée positive de celui qu'il adopte. On lit dans les Pensées que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » — que « ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie » — et surtout et enfin cette pensée capitale et décisive.

« Le cœur a son ordre ; l'esprit a le sien, qui est par

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principe et par démonstration, le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé, en exposant d'ordre les causes de l'amour : cela serait ridicule.

« Jésus -Christ, saint Paul ont l'ordre de la charité, non de l'esprit ; car ils voulaient échauffer, non instruire. Saint Augustin de même. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qu'on rapporte à la fin pour la montrer toujours » (288).

Il n'est guère possible d'en douter, l'ordre que suivra Pascal n'est pas celui des thomistes, ni des cartésiens, qui est l'ordre de l'esprit, par principe et par démonstration ; l'ordre qu'il suivra ce sera celui de saint Paul, ce sera celui de saint Augustin, le docteur par excellence du jansénisme. Dans les Provinciales, Pascal a déjà montré que la nature pouvait parler de théologie, il prouvera dans les Pensées qu'elle peut parler d'apologétique. Son œuvre sera avant tout naturelle, elle s'adressera à tout l'homme, non seulement à la raison, mais aussi au sentiment, au cœur : comme saint Augustin il ne se contentera pas d'instruire, il voudra aussi échauffer. Il écrira de toute son âme, et c'est pourquoi, en le lisant, on ne dira, ni qu'il est géomètre, ni philosophe, ni apologiste, mais « honnête homme ». Il y aura donc de tout dans son œuvre, de la réflexion, de la déduction, de l'induction, de l'imitation, des dialogues naturels, des discours éloquents ; mais surtout il y aura de la passion, du mouvement et de la vie, car il veut entraîner les indifférents, et le discours n'est entraînant que s'il est tour à tour persuasif et impétueux. En écrivant une pensée, il la traitera et la développera pour elle-même, sans s'occuper outre mesure de ses rapports avec les autres. Il sait bien qu'il y a une méthode qui compare les idées les unes aux autres, les classe selon leur plus ou moins grande extension, elles fait ensuite rentrer les unes dans les autres comme l'on fait entrer dans le plus large un nombre étonnant d'anneaux concentriques. Porphyre n'a-t-il pas réduit toutes choses à quelques idées spécifiques et génériques qui se déduisent les unes des autres comme les branches d'un arbre sortent du tronc .^ Les philosophes qui ont travaillé à confectionner des diction-

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naires logiques, n'ont-ils pas eux aussi ramené tous les mots d'une langue à quelques idées générales? Les auteurs de morale suivent ce procédé de composition ou plutôt de division. L'humilité, la modestie, selon saint Thomas, se ramènent à la vertu de tempérance , laquelle est une vertu morale, laquelle, avec les vertus intellectuelles et théologales, est une espèce de la vertu in génère qui est un habitas, qui est une qualité, qui est un accident, qui est de l'être. Ce procédé généalogique ne plaît pas à Pascal.

« Ordre — Pourquoi prendrai-je plutôt à diviser ma morale en quatre qu'en &i\? Pourquoi établirai-je plutôt la vertu en quatre, en deux, en un? Pourquoi en abstine et siistine plutôt qu'en « suivre nature » ou « faire ses affaires particulières sans injustice » comme Platon, ou autre chose? — Mais voilà, direz-vous, tout renfermé en un mot. — Oui, mais cela est inutile, si on ne l'explique ; et quand on vient à l'expliquer, dès qu'on ouvre ce précepte qui contient tous les autres, ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter. Ainsi, quand ils sont tous renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles, comme en un coffre, et ne paraissent jamais qu'en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis sans renfermer l'un en l'autre » (20).

« La nature a mis toutes ses vérités chacune en soi-même ; notre art les renferme les unes dans les autres, mais cela n'est pas naturel : chacune tient sa place » (21).

Cette pensée nous explique ce que Pascal entendait lorsqu'il disait, après avoir distingué l'ordre du cœur de celui de l'esprit : « cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qu'on rapporte à la fin pour la montrer toujours )) . — Ainsi écrit ou parle un homme passionné ; il développe chaque idée comme si elle existait seule, mais en revient toujours à la pensée dominante. L'ordre suivi par Pascal eût été celui de Platon plutôt que celui d'Aristote, celui de Bossuet plutôt que celui de Bourdaloue, et il n'eût point fait usage de ces divisions si recherchées, si retournées, si remaniées et si différenciées, que blâmait La Bruyère chez

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les prédicateurs du xvii* siècle*. Pascal eût donc beaucoup accordé à l'inspiration, dans son œuvre il aurait avancé fort librement et non dune manière compassée ; guidé par la vue de la fin, par une idée directrice, ne craignant pas de s'égarer, il se fût permis des détours et des digressions apparentes^.

Peut-être se fait-on une idée trop étroite de la méthode de Pascal, non seulement lorsqu'on suppose que toutes les pensées sur les miracles sont un d véritable hors-d'œuvre » ; ou qu'on rejette tout ce qui constitue dans les anciennes éditions la première partie du livre, en n'y voyant u que quelques fragments sentimentaux donnés en satisfaction aux besoins du cœur », mais encore lorsqu'on retranche de l'Apologie l'argument du pari ou même les pensées sur la méthode et le style. Une apologie est une œuvre assez humaine pour qu'elle puisse comprendre bien des choses, et dans le livre que Pascal eût écrit, il nous semble qu'il eût pu faire entrer toutes les pensées acquises par ses expériences et sa vie intérieure intense.

Cependant cette liberté d'allure dans le dialogue ou le discours, cette indépendance relaîive de la pensée, cette marche naturelle et souple plutôt que compassée et rigide, n'eût pas été désordonnée : Pascal n'aurait certes pas enré-

1. « Il me semble qu'un prédicateur devrait faire choix dans chaque discours d'une vérité unique, mais capitale, terrible ou instructive; la manier à fond et l'épuiser : abandonner toutes ces divisions si recherchées, si retournées, si remaniées et si différenciées ; ne point supposer ce qui est faux, je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion ou ses devoirs, et ne pas appréhender de faire, ou à ces bonnes têtes, ou à ces esprits si raffinés, des catéchismes; ce temps si long que Ion use à composer un long ouvrage, l'employer à se rendre si maître de sa matière, que le tour et les expressions naissent dans l'action, et coulent de source; se livrer, après une certaine préparation, à son génie et aux mouvements qu'un grand sujet peut inspirer... etc. ■> {Caractères, chap. xv. Delà chaire) — c'est Tordre que Pascal pouvait admirer chez M, Singlin, le prédicateur de Port-Royal.

2. « Pascal, par moments, rompt l'ordre et parait décousu à dessein : il fait ici dans son discours comme il dit que la nature fait dans ses progrès, comme la mer dans le flux et le reflux : « Elle passe et revient, puis va plus loin, puis d ux fois moins, puis plus loin que jamais ». Ce sont des allées et venues, des accès, répits et reprises, des gradations enfin.... d Saixte-Belve. Porl-Boynl. Liv. III, p. 435.

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gimenté ses idées dans des cadres étroits et multipliés, il dédaignait les subdivisions à l'infini, qui sont sèches et ennuyeuses ; mais il n'eût pas non plus écrit au hasard et à l'aventure. Il a dit, il est vrai : a J'écrirai mes pensées sans ordre... Je ferais trop d'honneur à mon sujet si je le traitais avec ordre, puisque je veux montrer qu'il en est incapable » ; mais alors il n'excluait que l'ordre géométrique et rigoureux qu'il blâmait dans saint Thomas, que la géométrie observe, mais que nulle science humaine ne peut garder. Il n'aurait pas supporté qu'une œuvre quelconque manquât d'ordre. Il permettait un désordre relatif, apparent, recouvrant un ordre, un dessein sous-jacent. Et c'est pourquoi après avoir dit : « J'écrirai mes pensées sans ordre, » il s'empressait d'ajouter : u et non peut-être dans une confusion sans dessein ; » et il affirmait: » que c'estle véritable ordre » ( SyS ). Il semble que Pascal ait considéré Charron et Montaigne comme les deux types extrêmes, l'un du défaut d'ordre, l'autre de l'excès d'ordre, et qu'il les ait imaginés comme deux écueils opposés entre lesquels il fallait naviguer sans y échouer.

« — Parler de ceux qui ont traité de la connaissance de soi-même ; des divisions de Charron , qui attristent et ennuient ; de la confusion de Montaigne ; qu'il avait bien senti le défaut d'une droite méthode, qu'il l'évitait en sautant de sujet en sujet, qu'il cherchait le bon air — » (62).

Remarquons que Montaigne est bien mieux traité ici que Charron *, quoiqu'il soit critiqué, et concluons que Pascal n'eût pas suivi lui non plus une droite méthode, mais qu'en cherchant le bon air il ne serait pas tombé dans la confusion, il aurait eu un dessein suivi, dont les grandes lignes eussent été fixes et immuables. Le point de départ, le but, les idées directrices indiquant la route à suivre auraient été prévues, toutes les pensées eussent été indissolublement liées, invisiblement soudées les unes aux autres, et ce travail de con-

1. « La manière d'écrire d'Epictète, de Montaigne et de Salomon de Tultie, est la plus d'usage, qui s'insinue le mieux, qui demeure plus dans la mémci.e, et qui se fait le plus citer, .. » (18).

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struction et de cohésion eût constitué la part encore considérable laissée à l'esprit géométrique.

La passion, et avec la passion, la vie, l'entrain, l'énergie auraient circulé dans l'Apologie de Pascal, mais cette force vitale n'en eût pas moins été maîtrisée, réglée et mesurée par la raison. L'œuvre en eût été éminemment classique, liumaine et naturelle. Lorsqu'un livre s'efforce de ne s'adresser qu'à la raison pure, ou au seul sentiment, il est à demi inhumain, et par conséquent il n'est naturel qu'à demi, car l'homme n'est pas qu'une intelligence et il n'est pas qu'une sensibilité. Le philosophe qui n'écrit qu'avec sa raison raisonnante, et qui s'adresse exclusivement au raisonnement des hommes, ne pourra mettre dans son ouvrage qu'un peu plus de mouvement et de vie qu'il y en a dans un livre d'algèbre ou de géométrie. D'autre part, ceux qui lâchent la bride à leurs passions et qui ne pensent et n'écrivent qu'avec leur sentiment et leur cœur, ne satisfont pas les exigences de la raison qui est essentiellement, selon Aristote, une puissance d'ordre et de mesure. Seuls, leshommes complets, qui ont autant d'esprit de géométrie que d'esprit de finesse, de sensibilité affective que de passion active, et qui écrivent avec toute leurâme, savent créer des œuvres fortes, harmonieuses, parfaitement humaines. L'ordre selon lequel Pascal eût écrit son Apologie n'aurait été ni exclusivement l'ordre du cœur, ni encore moins l'ordre de l'esprit ; il eût été composé de tous les deux, c'eût été l'ordre naturel.

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