‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 46 sur 118 · CHAPITRE II Le Dessein de TApoIogie · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Le Dessein de TApoIogie

L'Apologie s'adresse aux athées et aux libertins, mais surtout à l'honnête homme indifférent.

Si l'Ecriture sainte, si saint Paul, si saint Augustin, ont, selon Pascal, suivi l'ordre du cœur, ils ont conçu bien des œuvres selon cet ordre ; de même après avoir résolu de répudier l'ordre géométrique et artificiel, pour adopter l'ordre du cœur et de la nature, Pascal pouvait, selon cet ordre, adopter un dessein ou un plan bien différents Ainsi un architecte peut construire des édifices multiples dans un même ordre architectural. Or, puisque Pascal prétendait bien écrire d'une façon suivie et non à l'aventure comme Montaigne — dans les Essais duquel on chercherait en vain un dessein quelconque ; — puisque l'esprit géométrique qui collaborait à toutes les œuvres de Pascal, devait, au fur et à mesure que l'Apologie s'édifierait, en construire cette sorte de charpente intérieure qui donne à une œuvre sa structure et sa solidité, nous devons tâcher de déterminer, autant du moins que cela est possible, quel pouvait être le dessein de Pascal. Et c'est ce que nous pourrons peut-être faire quand nous saurons quelle était son intention, le but qu'il se proposait, et les moyens par lesquels il pensait l'atteindre.

C'est une question discutée que de savoir si, actuellement, et avec ce qui nous reste des Pensées, nous pouvons reconstituer le plan de l'Apologie*. Remarquons tout d'abord que ce n'est pas là la question la plus importante. L'essentiel est.

1. Voir Janssens, [m philosophie et l'Apologétique de Pascal, p. 61 et sv.

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que nous connaissions le dessein de Pascal. Si nous comprenons bien comment il argumentait à propos du péché originel, des prophéties, des miracles, quelle importance il accordait à l'argument du pari, etc.. nous saurons l'important et nous pourrons discuter ensuite indéfiniment si telle preuve précédait ou suivait telle ou telle autre.

Il semble qu'il y a une double différence entre le dessein et le plan, dont la première est : que le dessein est un plan commencé tandis que le plan est un dessein achevé, et la seconde la plus considérable : que le dessein signifie particulièrement l'intention de l'auteur et la fin qu'il se propose, ce que ne signifie pas le plan. Or tous les critiques discutent la question du plan, mais tous sont unanimes à déclarer que nous pouvons au moins connaître le dessein, c'està-dire, l'intention de Pascal et les grandes lignes de son plan.

Gomme une apologie est une œuvre de combat, qu'elle est une riposte ou une attaque, elle a un caractère essentiellement relatif ; elle ne se pose qu'en s'opposant. Une apologie, en effet, sera tout autre, selon qu'elle s'adresseraà des païens, à des protestants, à des athées, à des indifférents. Notons ici, car cela pourra nous être utile, qu'une apologie peut très bien s'adresser en partie à des croyants, qu'elle les atteint même toujours indirectement ; et cette affirmation ne contredit pas ce que nous avions dit d'abord : que l'apologétique ne s'adresse qu'aux incrédules ; car elle ne s'en prend aux croyants qu'en tant qu'ils sont relativement indifférents et portés à l'incrédulité.

Or, lorsqu'un être est constitué par une opposition relative à un autre, on ne peut bien connaître l'un sans connaître l'autre, et c'est pourquoi l'on ne peut comprendre l'apologéque de Pascal sans savoir quel genre d'incrédulité il combat.

Il n'est pas douteux que ï Apologie de Pascal n'ait été composée contre les indifférents. Mais l'auteur des Pensées s'en prenait à bien d'autres, il s'en prenait même à tant d'autres, qu'on aurait plus tôt fait dedireceux à qui il ne s'adressaitpas que ceux à qui il s'adressait, tant l'apologie de Pascal avait une portée générale.

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Mais parmi tous ceux que Pascal prenait à partie, il en est qui sont plus fréquemment et plus fortement entrepris que d'autres. Les athées dans \e& Pensées sont plusieurs fois nommés. Si nous en croyons le Père Mersenne, leur nombre était grand au xvii^ siècle : leurs objections cependant n'étaient pas très spécieuses, elles étaient même populaires.

« Athées. — Quelle raison ont-ils de dire qu'on ne peut ressusciter? Quel est le plus difficile, de naître ou de ressusciter, que ce qui n'a jamais été soit, ou que ce qui a été soit encore ? Est- il plus difficile de venir en être que d'y revenir ? La coutume nous rend l'un facile, le manque de coutume rend l'autre impossible : populaire façon de juger !

» Pourquoi une vierge ne peut-elle enfanter ? Une poule ne fait-elle pas des œufs sans coq ? qui les distingue par dehors d'avec les autres ? et qui nous a dit que la poule n'y peut former ce germe aussi bien que le coq * ?

» Qu'ont-ils à dire contre la résurrection, et contre l'enfantement de la Vierge ? Qu'est-il plus difficile, de produire un homme ou un animal

» Que je hais ces sottises, de ne pas croire l'Eucharistie, etc.! Si l'Evangile est vrai, si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là?

» Athéisme marque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement. » (Cf. Br. p. 43 1.)

Auxvii^ siècle cependant les athées convaincus étaient rares et ils ne se distinguaient guère pour la plupart de ces libertins, de ces fanfarons, de ces esprits forts, qui affectaient l'athéisme et l'incrédulité ; or les incrédules par vanité sont exaspérants. Pascal, que leur orgueil irrite, le prend de très haut avec eux, il les malmène comme des écoliers.

« Plaindre les athées qui cherchent, car ne sont-ils pas assez malheureux ? Invectiver contre ceux qui en font vanité. » (190)

1. Pascal croyait il que les poules « faisaient des œufs sans coq »? Non sans doute, mais il croyait que ce n'était pas impossible et que les lois ordinaires de la nature pouvaient souffrir des exceptions. M. Havet cependant a rapproché cette pensée d'un texte de Tertullien « Miraris hœc! Et gallina sortita est de suo parire » {Aversus Valentiniano!), 10).

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« Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de l'homme pour faire gloire d'être dans cet état (d'incrédulité) dans lequel il semble incroyable qu'une seule personne puisse être. Cependant l'expérience m'en fait voir en si grand nombre Ique cela serait surprenant, si nous ne savions que la plupart de ceux qui s'en mêlent se contrefont et ne sont pas tels en effet : ce sont des gens qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug et qu'ils essayent d'imiter. Mais il ne serait pas difficile de leur faire entendre combien ils s'abusent en cherchant par là de l'estime. Ce n'est pas le moyen d'en acquérir.... Prétendent-ils nous avoir bien réjoui, de nous dire qu'ils tiennent que notre âme n'est qu'un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content ? Est-ce donc une chose à dire gaiement.^ et n'est-ce pas une chose à dire tristement au contraire, comme la chose du monde la plus triste.^.... Faites-leur rendre compte de leurs sentiments et des raisons qu'ils ont de douter de la religion ; ils vous diront des choses si faibles et si basses, qu'ils vous persuaderont du contraire. C'était ce que leur disait un jour fort à propos une personne : « Si vous continuez à discourir de la sorte, leur disait-il, en vérité vous me convertirez. » Et il avait raison, car qui n'aurait horreur de se voir dans des sentiments oij l'on a pour compagnons des personnes si méprisables.

Ainsi ceux qui ne font que feindre ces sentiments seraient bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinents des hommes.... Rien n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu, Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables ; qu'ils soient au moins honnêtes gens s'ils ne peuvent être chrétiens... » (Br. p. 420.)

Cette dernière pensée nous rappelle cette conclusion des trois discours sur la condition des grands, où Pascal comme Méré se fait l'apotre de l'honnêteté, et enseigne à un jeune prince les préceptes généraux de cette morale qui n'apprend pas à se sauver mais à se damner au moins en honnête homme.

Quand Pascal se trouve en présence de libertins imper-

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tinents, il les renvoie ù l'école de rhonnêteté ; s'il rencontre un débauché, il en a horreur, et il le maudit presque : « Ceux qui croient que le bien de l'homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens qu'ils s'en soûlent, et qu'ils y meurent * ». Il n'entre en discussion sérieuse qu'avec celui qui n'est qu'honnête homme et qui par conséquent ne laisse pas de se perdre, ce qui est toujours une grande folie.

Le but que Pascal se propose donc dans son Apologie, c'est d'amener l'honnête homme à « mépriser la concupiscence et son royaume et à aspirer à ce royaume de charité oà tous les sujets ne respirent que charité et ne désirent que les biens de la charité. »

Or puisque dans son Apologie Pascal s'attaque principalement à l'honnête homme, efforçons-nous de définir ce qu'il entend par l'honnête homme. Tout d'abord 1 honnête homme est incrédule, au^ moins il n'est pas chrétien, car dans~Ta"^hséè de Pascal, le chrétien est a Yortiori honnête homme, mais celui qui n'est qu'honnête homme n'est pas chrétien ^. Seulement il observe les préceptes de la morale commune. Pascal a vécu trop intimement avec Méré et d'autres mondains, pour ne pas admettre, qu'il n'y a pas beaucoup d'incrédules qui ne puissent observer les préceptes de la morale humaine^. L'honnête homme est donc avant tout un incrédule humainement vertueux. Sans doute, l'honnête homme par excellence, comme Méré par exemple... devra encore être distingué, d'un commerce exquis, d'une culture intellectuelle très étendue ; puisqu'il ne peut être universel et « savoir tout qui se peut savoir sur tout, il faudra

1 . Br. n» 692. M. Brunschvicg fait remarquer que Pascal a écrit : qu'il s'en soûle, et qu'il y meurt, et que c'est l'homme qui a amené ce singulier sous la plume de Pascal. Ne pourrait-on pas penser aussi que Pascal, qui est un esprit positif, en écrivant ces mots avait un individu en vue, comme cela arrive quelquefois aux moralistes? L'individu dépeint ici est Des Barreaux.

2. Nous ne distinguerons pas entre chrétien et catholique, sauf exception.

3. Beaucoup de personnes s'imaginent que les théologiens affirment qu'u» incrédule ne peut pas observer les préceptes de la loi naturelle. Saint Thomas ne dit pas cela, mais qu'un homme ne peut pas sans la grâce les observer. — Cf. Somme Théol. I» lia», Qu. GIX, Art. IV.

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(qu'il) sache peu de tout » '. Toutefois la politesse, l'instrcution ne sont que des qualités extérieures, des propriétés inséparables de l'honnête homme tel que le conçoit Pascal, mais qui ne le constituent pas essentiellement.

L'honnêteté suppose donc une morale indépendante, indépendante au moins de la religion chrétienne. Et c'est justement parce qu'il a des principes de conduite plus ou moins fermes, plus on moins systématisés, parce qu'il est, ou du moins paraît raisonnable et digne d'estime, que l'honnête homme est pour la religion chrétienne un adversaire dangereux. Durant sa vie mondaine, Pascal n^lânT^as assez fervent chrétien pour l'être constamment et dans toutes ses actions, avait été amené par la force des choses — car c'est une nécessité pour un esprit réfléchi de se conduire en tout selon des règles — à chercher à côté et indépendamment de la religion, un système de principes de conduite. Il avait lu Épictète, il avait lu Montaigne, il avait entendu causer de Platon et de Cicéron'^, il avait sans doute discuté avec Méré de morale théorique et pratique, il avait assez connu Descartes pour se rendre compte des tendances et de l'orientation irréligieuse de sa philosophie.

Tandis que les Pères Garasse et Mersenne considéraient les athées et les libertins comme les seuls ennemis de la religion chrétienne, et faisaient alliance contre eux avec

1 . « Les gens universels n« veulent point d'enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur.... » — « Il faut qu'on ne puisse dire ni a il est mathématicien », ni « prédicateur », ni « éloquent », mais « il est honnête homme ». Cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, c'est mauvais signe : je voudrais qu'on ne s'aperçût d'aucune qualité que par la rencontre et l'occasion d'en user. De peur qu'une qualité ne l'emporte et ne fasse baptiser... ». — « Il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose; cette universalité est la plus belle, n C'est le contraire exactement de la spécialisation à outrance. — Il semble que nous soyons loin de Taine. Cependant Pascal a dit : « Talent principal qui règle tous les autres ». Avec un peu de subtilité on peut aisément accorder ces passages.

2. « Toutes les fausses beautés, que nous blâmons en Gicéron, ont des admirateurs et en grand nombre. » (31).

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les savants, les géomètres et les cartésiens, Pascal est peutêtre un des seuls à pressentir que dans toute la société honnête et cultivée, il s'opère un mouvement insensible mais général de recul vers le paganisme, et d'éloignement du christianisme. C'est le mouvement formidable de la Révolution qui se prépare ; ce qui reste de stoïcisme, d'humanisme s'unit au cartésianisme pour apprendre à l'homme à se rendre indépendant en philosophie et en morale, à se passer de religion et d'autorité. Deux nouveaux dogmes sont conçus et en voie de formation, le premier : que la raison pure et absolue suffit pour trouver la vérité, et le second : que la volonté et l'instinct qui sont naturellement bons, suffisent pour pratiquer la vertu. Quand ce mouvement aura atteint son apogée, la raison et la nature auront été canonisées, mais la religion chrétienne et la royauté auront été renversées.

Évidemment Pascal n'a pas prévu tout cela, il lui eût fallu être le plus clairvoyant des prophètes. Mais sans être devin, il avait, comme la plupart des hommes très supérieurs, l'intuition de l'avenir. Dans son âme complexe, vaste, et prodigieusement intelligente et sensible, se répercutaient tous les échos et tous les mouvements de son temps.

Une partie de la tragédie qui se joue dans le monde est représentée dans notre âme, et c'est en prenant conscience de ce qui s'opère en nous que nous connaissons ce qui se passe dans nos semblables, c'est-à-dire dans la société. Les caractères étroits, parce que leur âme ne reflète qu'une partie mesquine des idées de leur siècle, et qu'ils ont l'intelligence très lente, ne comprennent que très imparfaitement leur temps et retardent toujours. Au contraire, les génies qui ont l'esprit très ouvert, et dans lesquels la vérité se fait plus vite que chez les autres, comprennent tout de leur siècle et même le devancent. La révolution qui eut lieu à la fin du XVIII* siècle dans la France et le monde, s'était opérée en partie, dès le début du même siècle, dans les esprits les plus distingués ; et l'opposition victorieuse que les chrétiens fervents et instruits firent à leur insu au mouvement

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