LE DESSEIN DE L APOLOGIE
philosophique naissant, s'était opérée dabord dansTùmede Pascal'.
Nous avons longuement étudié, on voit cjue cela était nécessaire, comment Pascal, à une certaine époque de son existence, tout en demeurant fidèle au christianisme, avait essayé de se constituer une règle de vie en cherchant la certitude et les principes de sa conduite chez les philosophes. Il avait failli n'être plus qu'un honnête homme * ; le libertinage, tout le monde aujourd'hui l'accorde, ne l'avait jamais attiré ; au contraire l'honnêteté indifférente, bienveillante même, mais étrangère à la religion, cette honnêteté qui se suffît à elle-même, qui se crée ses vérités, ses principes de morale, et aussi ses dogmes, l'avait fortement tenté et même en partie conquis.
Ni le stoïcisme, ni le scepticisme, ni le dilettantisme, ni Épictète, ni Montaigne, ni Méré, n'ayant pu satisfaire ses aspirations à la vérité et à la sainteté, il s'était donné, et cette fois tout entier, au christianisme. Revenu donc, non sans peine, mais intégralement à la religion chrétienne, Pascal, qui avait été le témoin actif et passif de l'évolution intime et douloureuse de sa pensée, et qui, la crise une fois traversée, pouvait se détourner de lui-même pour considérer la société, remarquait avec inquiétude que beaucoup d'âmes mouraient du mal qui avait failli l'emporter. Le péril était là, il était dans le relâchement de la morale qui favorisait l'indifférence religieuse, qui permettait aux âmes de réduire au minimum la part de la religion : il était dans le stoïcisme, dans Montaigne, dans la morale provisoire, dans la philosophie indépendante, il était surtout dans ce cartésianisme inquiétant, qui, en apprenant
l. Nous ne faisons que résumer à notre manière l'étude de Bruneticre : «Jansénistes et Cartésiens n. Cf. Etudes critiques, 4« série.
1. L'honnête homme est au xvii« siècle ce que sera au xviiie siècle le philosophe. Mais il y a des différences. L'honnête homme du xviie siècle met la religion à part et la respecte au moins, quand il ne remplit pas ses devoirs religieux essentiels. Le philosophe du xviii" siècle met la religion de côté, il la méprise et la combat. L'honnête homme du xviie siècle, en vertu du peu de religion qu'il conserve, est relativement vertueux, le philosophe du xviue siècle est souvenf vicieui. — Un voit le progrès accompli.
i56 l'apologie d.t christianisme de pascal
aux hommes à se passer de religion, faisait de Dieu la plus inutile des hypothèses.
Ce n'est donc pas tant aux libertins qu'à l'honnête homme indifférent, qui tend à se passer de la religion, à dérober sa vie ou seulement une part de sa vie à l'influence chrétienne, que Pascal, selon l'expression d'Etienne Périer, « déclare la guerre ». Il s'attaque à tous ceux qui sans recourir à la révélation, prétendent être honnêtes et raisonnables, et il se propose de les convertir. Or ceux-là sont nombreux.
De plus en s'adressant à tous ceux qui ne' faisaient pas de leur salut et de la religion chrétienne la préoccupation dominante de leur vie, Pascal pouvait s'en prendre et s'en prenait de fait aux savants, aux chrétiens tièdes, à tous en un mot, sauf presque aux jansénistes. Il ne faut pas dissimuler en effet que l'œuvre de Pascal eût été en partie une apologie du jansénisme. — Il est remarquable d'autre part que l'auteur des Pensées, à l'inverse de Bossuet, n'est point préoccupé parle protestantisme ; nulle part il ne le prend directement à partie ; certains protestants, et Vinet en particulier, ont usé et abusé de ce silence. Maisles indifférents auxquels s'adressait Pascal n'auraient jamais eu la pensée de se convertir au protestantisme ; pour Méré et ses amis la question se posait comme un dilemme dont l'indifférence ou le catholicisme étaient les seuls termes : ou n'appartenir à aucune religion, ou être catholique. Ainsi la question du protestantisme ne s'est pas présentée à Pascal, tandis qu'au contraire elle s'imposait à Bossuet dès son apostolat à Metz. Ce fait explique très suffisamment le silence de Pascal. Son œuvre, quoique en partie janséniste, n'est pas seulement, nous tacherons de le démontrer, une excellente apologie du christianisme, elle est encore une apologie du catholicisme.