CHAPITRE lïl La méthode de l'Apologie
La méthode apologétique de Pascal est expérimentale et progressive.
I. Elle est expérimentale : 1° Parce qu'elle est psychologique. — La
méthode de Pascal et celle de Montaigne. — Observation de l'homme universel. — 2" — Parce qu'elle est historique.
II. Elle est progressive. — Elle suit le progrès naturel de la foi. — Elle est inductive et concrète tandis que l'apologétique traditionnelle est déductive et abstraite. — Pascal a d'abord vécu sa méthode.
Elle est expérimentale.
La connaissance du dessein de l'Apologie, de l'intention et des grandes lignes de l'œuvre, nous induit naturellement à traiter de la méthode apologétique de Pascal, de la tactique, de la marche, de la progression des idées dans l'Apologie. Or la méthode apologétique de Pascal est à la fois expérimentale et progressive.
C'est une méthode expérimentale et non métaphysique, parce qu'elle est psychologique et historique. — Pascal, en effet, a d'abord vécu la plupart des arguments qu'il apporte, d'où il suit qu'il les expose non seulement avec clarté, ce qui ne suffît pas, mais encore avec chaleur; et c'esten cela qu'il se distingue de tant d'autres apologistes. Ceux-ci, en nous prouvant l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, la divinité de Jésus, et les principales vérités de la religion, le font avec tant de majesté et de sérénité, qu'on voit bien que les argu-
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inents qu'ils apportent sont le frail de leur étude plutôt que de leur expérience et de leur cœur*. C'est qu'entre deux auteurs qui exposent les raisons de croire, dont l'un n'a jamais été sérieusement inquiété dans sa foi, et dont l'autre a été assez tourmenté par le doute pour connaître par expérience cet état d'âme, les pensées qu'on y conçoit, les amertumes qu'on y éprouve, il y a à peu près la même différence qu'entre l'étudiant qui connaît une contrée pour l'avoir étudiée sur la carte, et l'explorateur qui l'a parcourue en tous sens. Entre deux apologistes qui exposent les raisons de croire don* l'un n'a guère lutté pour ses croyances et dont l'autre a combattu jusqu'au sang, jusqu'à l'agonie, pour acquérir et conserver la foi, il y a la même distance qu'entre l'auteur qui décrit froidement une bataille et le soldat qui en parle avec horreur et enthousiasme.
L'écrivain sincère et scrupuleux visite d'abord les pays qu'il doit décrire, de même le psychologue tâche autant que possible d'éprouver les états d'âme qu'il analyse. On a remarqué que les grands mystiques n'ont jamais décrit des états surnaturels qu'ils n'avaient point connus. Tous les moralistes cherchent en eux-mêmes les vérités qu'ils exposent, c'est leur manière naturelle.
Or Pascal pratiquait cette méthode par principe. — « Ce n'est pas dans Montaigne, disait-il, mais dans moi que je trouve tout ce que j'y vois » (64) — ; ou encore — : « L'on écrit souvent des choses que l'on ne prouve qu'en obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on parle. C'est en cela que consiste la force des preuves de ce que je dis 2. » — u Quand un discours naturel
J . Par exemple, Le traité de l'existence de Dieu de Fénelon et même les œuvres apologétiques de Bossuet. M. Brunetière croyait « que si la mort n'avait pas empêché Pascal de relier entre eux les fragments épars de son Apologie de la religion chrétienne, la certitude, et la sérénité même, n'y paraîtraient pas moindres que dans les Elévations sur les Mystères ou les Méditations sur l'Evangile. » L'éminent critique croit que Bossuet a eu ses « angoisses » tandis qu'au contraire « les angoisses » que l'on prête à Pascal « pourraient bien n'avoir jamais existé que dans l'imagination trop romantique de ses commentateurs ». C'est un peu renverser les rôles. (Cf. Études critiques, 6» série, Bossuet.)