Discours sur les passions de l'amour
LA MÉTHODE DE l'aPOLOGIE 109
peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu'on est porté à aimer celui qui le fait sentir, car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable, outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer ( i A ) • •> — Ces pensées nous manifestent les réflexions, l'étude dun esprit sur lui-même. Pascal, en effet, avait commencé par prendre conscience de sa manière naturelle de penser et d'écrire, et ensuite — ainsi font les auteurs — il avait érigé sa manière en méthode ; enfin il la donne pour modèle :
« L'éloquence est un art de dire les choses de telle façon : I" que ceux à qui l'on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir ; 2" qu'ils s'y sentent intéressés, en sorte que l'amour propre les porte plus volontiers à y faire réflexion.
Elle consiste donc dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre lesprit et le cœur de ceux à qui l'on parle d'un côté, et de lautre les pensées et les expressions dont on se sert ; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le cœur de l'homme pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu'on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours, pourvoir si l'un est fait pour l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer, le plus qu'il est possible, dans le simple naturel; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une chose soit belle, il faut qu'elle soit propre au sujet, qu'il n'y ait rien de trop ni rien de manque *. »
La méthode de Pascal en tant qu'expérimentale est ana logue à celle de Montaigne et de La Bruyère, à celle de >fewman. « En commençant, disait ce dernier, je dois exprimer un sentiment qui me hante à chaque fois que j'applique
1, Cette pensée n'est de Pascal que pour le fond. CL Br. Gd. Ed. des Pensées no lo.
î6o l'apologie du ciiuistianisme de pascal
mon esprit à l'élude des sciences mentales ou morales. En toutes recherches de ce genre, êtreégotiste est la seule façon de rester modeste, cela est vrai de l'éthique, mais on peut le dire aussi de la science des preuves de la religion*. » Il y a cependant une distinction sur laquelle nous jugeons nécessaire d'insister : il y a un égotisme légitime — et c'est celui que pratique Pascal — etily a un égotisme mauvais, comme chez Stendhal par exemple, et c'est celui que pratique quelquefois Montaigne.
L'auteur des Essais en de fréquents passages suit une méthode proprement subjective. Ce qu'il étudie en se contrerollant sans cesse, ce n'est pas l'homme universel, c'est luimême en tant qu'individu. Il nous parle non pas exclusivement de l'homme, mais de Michel Eyquem de Montaigne, de ses maladies, de ses humeurs, de ses goûts, de son caractère propre, de ses particularités, des impressions superficielles et quelquefois indiscrètes de sa sensibilité et de sa sensualité, en un mot, de toutes les notes singulières qui individualisent et distinguent une personne d'une autre.
Mais précisément, cette étude des particularités qui nous rendent différents des autres hommes, cette étude du moi qui révèle toujours une certaine culture du moi, un certain égotisme, c'est ce que Pascal ne tolère point ; il estime que celte curiosité de soi-même est ridicule et sotte ; car il pense que l'observation sérieuse de l'homme ne consiste pas à étudier les humeurs, les habitudes, les préférences, les différences superficielles et extérieures qui singularisent les personnes. Ce n'est point l'élude de l'homme qu'il blâmait en Montaigne, c'est celte peinture circonstanciée de soi-même, de sa complexion, de sa nonchalance, de sa crainte des maladies, elc
« Le sol projet qu'il a de se peindre : et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir - ; mais par ses propres maximes, et par un
1. Brkmond. Newman. Psychologie de la foi : De la méthode, p. 37.
2. Pascal semble confesser qu'il lui est arrivé à lui aussi de faillir quelquefoi-s sur ce point, mais c'est contre ses maximes.
LA Mt^TlIODE DE L APOLOGIE l6l
dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c'est un mal ordinaire ; mais d'en dire par dessein, c'est ce qui n'est pas supportable » (62).
Cette critique sévère des Essais, si l'on ne la rapproche des éloges que Pascal adresse à l'incomparable auteur de l'art de conférer, pourrait nous donner le change et nous induire en erreur. Autant l'auteur des Pensées blâme Montaigne de nous avoir trop parlé de lui-même, autant il estime son style naturel, son esprit de finesse, son génie psychologique, et les précieuses observations qu'il a faites sur l'homme universel. Voltaire, lorsqu'il reprenait, en le contredisant, le mot de Pascal '. ou n'avait pas parfaitement saisi la pensée de l'auteur, ou faisait preuve de petitesse d'esprit. Pascal comme La Bruyère ne traçait point des portraits, il traçait un portrait, celui de l'homme. A ce point de vue son étude était moins subjective que celle de La Bruyère ou de Montaigne, puisqu'elle s'attachait moins au sujet et à la personne qu'à la nature humaine.
La corruption de la nature. Pascal l'étudié d'abord en luimême, mais il l'étudié aussi et même surtout, autour de luimême et dans la société. L'observation de soi-même ne suffît pas, l'analyse du cœur humain, des ressorts qui émeuvent l'homme, s'impose. Il serait ridicule en effet de prétendre qu'en se connaissant bien, on connaîtra les autres par le fait même. S'il faut savoir rentrer en soi, il faut aussi savoir en sortir, et examiner les autres ; c'est pourquoi l'apologiste qui ne connaît que soi et n'a pas observé les hommes sera toujours incomplet. N'a-t-on pas remarqué '^ qu'à l'éducation si complète de Bossuet, il manquait malheureusement quelque chose, et que ce manque s'était fait plus d'une fois sentir dans sa vie, savoir : une certaine expérience, une certaine connaissance pratique du monde et de la vie. Pascal n'avait pas seulement traversé ou côtoyé le monde, il y avait vécu, il en avait rapporté une connaissance très informée du cœur humain. Il estimait que sans cette connaissance des autres
î. « Le charmant projet qu'il a de se peindre ».