LA MÉTHODE DE L'APOLOGIE
tracto, et surtout parce qu'il avait des opinions philosophiques particulières sur nos moyens de connaître, sur la valeur delà métaphysique, sur la théodicée, etc ne pouvait suivre la méthode apologétique traditionnelle. Et il a luimême touché ces deux raisons en plusieurs endroits des Pensées et particulièrement quand il a dit :
« ... Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de celte nature ; non seulement parce que je ne me sentirai pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance, sans Jésus- Christ, est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent, et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut » (Br. 556).
« J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu. En adressant leurs discours aux impies, leur premier chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m'étonnerais pas de leur entreprise s'ils adressaient leurs discours aux fidèles, car il est certain (que ceux) qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est, n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent. Mais pour ceux en qui cette lumière s'est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu'ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connaissance, ne trouvent qu'obscurité et ténèbres : dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune et des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles; et je vois par raison et par expérience que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris » (Br. 2^2).
iG8 l'apologie du chuistiamsme de pascal
Il n'est pas besoin, pour connaître les dispositions d'un esprit incrédule, d'avoir connu l'état d'incrédulité ; il sufiQt d'y avoir échappé. « Qu'ont-ils donc vu ces rares génies, disait Bossuet, qu'ont-ils \ti plus que les autres ?.. Car pensentils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent; et que ceux qui les ont vues les ont méprisées ? » Pascal, en revivant par le souvenir l'état d'esprit qui avait été le sien, quand il glissait vers l'indifférence religieuse, en se mettant à la place de ces indifférents et en faisant essai sur son propre cœur des preuves géométriques et métaphysiques de l'existence de Dieu, sentait bien qu'il n'aurait été ni touché, ni converti par cette logique abstruse. Et en regardant autour de lui, en considérant Méré, cet incrédule invétéré, qui ne haïssait rien tant que l'esprit géométrique et se persuadait par des impressions et des intuitions de sentiment, en considérant cet esprit qui n'était que fin et à qui il n'avait même pu persuader par un raisonnement très simple la divisibilité des corps à l'infini, Pascal se rendait compte, avec la certitude de l'évidence et de l'expérience, qu'il était impossible de convertir un seul de ces hommes non seulement indifférents mais sceptiques en métaphysique, par des raisonnements abstraits. Cette société d'honnêtes gens avait trop fréquenté Montaigne pour ne pas sourire de mépris devant une argumentation philosophique. Et Pascal lui-même avait l'esprit trop imprégné des arguments pyrrhoniens, il était trop persuadé de l'insuffisance de l'esprit géométrique, pour fonder son apologétique sur la métaphysique ^
1 . C'est peut-être le lieu de faire remarquer ici, qu'il est un peu plus difficile que la plupart ne le pensent, de prouver l'existence de Dieu métaphysiquement. Combien d'écrivains catholiques, d'apologistes même, n'exposent pas, comme il faut, la preuve thomiste de la nécessité d'un premier moteur. M. l'abbé Gayraud n'a-t-il pas reproché, dans une controverse retentissante, à M. Le Roy 'qui est un mathématicien, un philosophe de profession) de ne l'avoir pas exactement saisie ? Que de docteurs en théologie qui affirment l'impossibihté de remonter à l'infini dans une série de causes subordonnées, sans prouver cette affirmation, comme si c'était une vérité évidente, et qui ne savent pas distinguer entre des causes subordonnées per se et per accidens. Les preuves de Descartes sont « impugnées » par les auteurs scolastiques. Cf. Billuart, tome I, Diss. I, Art. III. Ce grand philosophe s'était mîpris sur la valeur de ses preuves, analogues à celle de saint Anselme.