Discours sur Is passions de l'amour
pari des grands repsntants, sera plus tendre, plus aimante. M'"" Périer dans une de ses lettres avait remercié Biaise et Jacqueline des bonnes pensées qu'ils lui avaient écrites. Elle avait même déclaré qu'elle tenait d'eux toutes les réflexions pieuses qu'elle leur exprimait. Pascal subtilise et trouve matière à critique dans les propos les plus innocents.
« .... Tu mandes que nous t'avons appris ce que tu nous écris, i"* Je ne me souviens point de t'en avoir parlé, et si peu que cela m'a été très nouveau ; et de plus, quand cela serait vrai, je craindrais que tu ne l'eusses retenu humainement, si tu n'avais oublié la personne dont tu l'avais appris pour ne te ressouvenir que de Dieu qui peut seul te l'avoir véritablement enseigné. Si tu t'en souviens comme d'une bonne chose, tu ne saurais penser le tenir d'aucun autre, puisque ni toi ni les autres ne le peuvent apprendre que de Dieu se al. Car, encore que dans cette sorte de reconnaissance on ne s'arrête pas aux hommes à qui on s'adresse comme s'ils" étaient auteurs du bien qu'on a reçu par leur entremise, néanmoins cela ne laisse point de former une pelile opposition à la vue de Dieu, et principalement dans les personnes qui ne sont pas entièrement épurées des impressions charnelles qui font considérer comme source de bien les objets qui le communiquent.
Ce n'est pas que nous ne devions reconnaître et nous ressouvenir des personnes dont nous tenons quelques instructions, quand ces personnes ont le droit de les faire, comme les pères, les évêques et les directeurs, parce qu'ils sont les maîtres dont les autres sont les disciples. Mais quant à nous, il n'en est pas de même ; car, comme l'Ange refusa les adorations d'un saint serviteur comme lui, nous te dirons, en te priant de n'user plus de ces termes d'une reconnaissance humaine, que tu te gardes de nous faire de pareils compliments, parce que nous sommes disciples comme toi.
.... Tu dis qu'il n'est pas nécessaire de nous répéter ces choses, puisque nous les savons déjà bien ; ce qui nous fait craindre que tu ne mettes pas ici assez de différences entre les choses dont tu parles et celles dont le siècle parle....
Nous n'avons rien de particulier à te dire, sinon touchant le dessein de votre maison. Nous savons que M. Périer prend trop à cœur ce qu'il entreprend pour songer pleinement à deux choses à la fois, et que ce dessein entier est si long, que, pour l'achever, il faudrait qu'il fût longtemps sans penser à autre chose.... Nous te prions d'y penser sérieusement, de t'en résoudre et de l'en conseiller, de peur qu'il arrive qu'il ait bien plus de prudence et qu'il donne bien plus de soin et de peine au bâtiment d'une maison qu'il n'est pas obligé de faire, qu'à celui de cette tour mystique, dont tu sais que saint Augustin parle
dans une de ses lettres, qu'il s'est engagé d'achever dans ses entretiens. » 1
Dans tous ces conseils, surtout dans les premiers, on remarque une sévérité excessive. Ce raffinement dans l'humilité touche à l'affectation. Ce n'est pas avec cette recherche subtile des profondeurs dans la pensée que sainte Thérèse et sainte Catherine de Sienne écrivaient. La piété de Pascal à cette époque est loin d'être attrayante : elle n'est ni gaie, ni joyeuse, ce qui nous porterait à croire qu'elle n'était pas absolument saine. Il n'en faudrait pas conclure cependant que Biaise n'a point connu des heures de consolation, qu'il n'a point éprouvé dans ses prières des impressions inoubliables de paix et de bonheur, qu'il n'a point senti avec délices la présence de Dieu; ce serait faux. Plus tard, engagé dans la vie mondaine, il se souviendra avec amertume de ces touches, de ces attraits divins.
Mais la cause qui entrava peut-être le plus ses progrès religieux, ce fut sa passion pour la science. Pascal affirmait tout à l'heure que « M. Périer prenait trop à cœur ce qu'il entreprenait pour songer pleinement à deux choses à la fois ». Si quelqu'un prenait les choses à cœur, c'était Pascal. Comment aurait-il pu être tout à Dieu, lorsqu'il avait l'esprit entièrement préoccupé par des problèmes de physique ?
M. Michaut a justement dénoncé l'antinomie entre son dessein de vie parfaite telle qu'il la concevait, et ses travaux scientifiques si absorbants. On peut être un excellent chrétien et étudier passionnément les sciences positives. Il est beaucoup plus difficile de prétendre mener une vie intérieure et mystique en se préoccupant d'expériences, en se passionnant dans des polémiques scientifiques retentissantes. C'est cependant ce que Pascal faisait.
Sainte-Beuve « augure que, durant tout ce temps, il y eut en lui de violents combats, des attaches et des reprises de
i. Ed. Br. p. 01 etsv.
LA PREMIÈRE CO^fVERSIO^ DE PASCAL 27
science, qu'il se reprochait » ^ C'est possible, ou plutôt très vraisemblable. Cependant nous n'avons de cela aucun témoignage direct ou précis. Il est certain que Biaise avait lu le Discours de Jansénius : De la Réformation de VHomme intérieur. La sévère critique de la curiosité scientifique qu'il contient dut, selon l'expression de Sainte-Beuve, frapper droit au cœur le jeune savant.
« .... Cette première passion est la plus lionteuse de toutes, et l'Apôtre l'appelle la concupiscence de la chair. Mais celui à qui Dieu aura fait la grâce de la vaincre, sera attaqué par une autre d'autant plus trompeuse, qu'elle paraît plus honnête.
» C'est une curiosité toujours inquiète, qui a été appelée de ce nom à cause du vain désir de savoir, et que l'on a palliée du nom de science....
» C'est de ce principe que vient le désir de se repaître les yeux par la vue de cette grande diversité de spectacles... ; de là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement....
» Que si cette passion inquiète nous fait passer ces bornes qui sont celles de la sagesse et de la modération de l'esprit, doit-on trouver étrange si, lorsque nous sommes revenus à nous-mêmes, et que nous nous élevons pour contempler cette beauté incomparable de la vérité éternelle où réside la connaissance certaine et salutaire de toutes les choses, cette multitude d'images et de fantômes dont la vanité a rempli notre esprit et notre cœur, nous attaqae et nous porte en ba?, et semble comme nous dire : Où allez-vous étant couverts de taches, et si indignes de vous rappi'ocher de Dieu ? où allez- vous ? Et ainsi nous sommes punis justement dans la solitude, des péchés que nous avons commis dans le commerce du monde. ^ »
Il serait inconcevable que Pascal ait lu ces fortes paroles sans en être troublé. Personne n'était plus passionné que lui pour la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point. A quoi bon toutes ces expériences absorbantes sur la pesanteur de l'air, sur l'équilibre des liqueurs,
1. Sainte-Beuve s'appuie sur un passage bien connu de la lettre de Jacqueline où Pascal avoue « qu'il fallait qu'il eût en ce temps-là d'honibles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui taisait » ces attaches auraient surtout consisté dons son amour pour la science. P. R., Tome 11. p. 478 et sv.
2. Jansénius, Discours de la réformation de l'homme intérieur. 2« partie. Cf. MicHAUT Les époques de la pensée de Pascal, Appendice 11. p. 206.
sur le plein du vide, etc.. .^C'était une question que Jansénius lui-même semblait lui poser, et à laquelle il était mis en demeure de répondre. En conscience, il était bien obligé de reconnaître qu'il ne mettait pas sa conduite en harmonie avec ses principes, et cette contradiction intime entre deux parties de son être, devait lui causer un malaise, une inquiétude indéfinissables, et à certains moments peut-être, de véritables remords.
Pour être entièrement à Dieu, il eût fallu que Pascal, provisoirement au moins et durant un certain temps, abandonnât ses études. Ainsi ont fait les saints. Ce n'est qu'après avoir vaincu leur passion pour l'étude ou l'action durant des mois de solitude, qu'ils reviennent à la science, qu'ils se remettent à l'action. Or, dans cette première conversion, nous pouvons bien conjecturer que Biaise eut des velléités de renoncement à la science, mais nous sommes certains que jamais il n'y renonça. Le sentiment religieux fut assez fort pour conquérir une bonne part de l'àme de Pascal; il ne le fut jamais assez pour s'en emparer entièrement ; la passion des recherches scientifiques, l'ambition, l'amour de la gloire continuèrent à l'agiter. Ces sentiments très humains étaient si profondément enracinés dans son cœur qu'il dut s'y reprendre à deux fois pour les en arracher, et encore ne furent-ils jamais complètement extirpés.
La première conversion de Pascal demeura donc incomplète. Port-Royal en fut cause en partie. D'autres plus habiles auraient immédiatement exploité le génie logique et littéraire de Biaise ; Port-Royal ne sut point ou ne voulut pas l'utiliser. Dautres auraient pu enseigner à ce jeune homme une dévotion forte et aimable à la fois ; la piété janséniste était froide et sombre. Le bonheur, l'expansion qu'il ne trouvait point dans la vie spirituelle, Pascal les demandait à la science. Mais cela même était un écueil. Il était à craindre que la ferveur de sa conversion ne se refroidît et que, l'occasion se présentant, il ne se relâchât. La maladie, puis le retour de la santé, furent cette occasion.