CHAPITRE II
La vie nioudaine de Pascal.
I. Maladie de Pascal. — « Prière pour demander à Dieu le bon usage
des maladies. )) — La convalescence, cause immédiate du relâchement de Pascal. — Date de ce relâchement.
II. La mort de son père est suivie d'un retour momentané à la fer-
veur.
III. Vie mondaine proprement dite. — Pourquoi les jansénistes sont si
sévères dans leurs jugements sur ce retour au monde. — « Le Discours sur les Passions de l'amour. » — Comment la vie mondaine fut utile à Pascal.
Maladie de Pascal.
Pascal n'avait jamais été doué d'une santé florissante. Son corps, élégant peut-être, à en croire M'"® Périer, était délicat et faible. La maladie l'avait connu très jeune. A cette époque elle s'acharna sur lui. « Il fut saisi d'une sorte de paralysie des membres inférieurs, et ne put, pendant quelque temps, marcher qu'avec des béquilles. Il ne pouvait avaler de boisson que chaude et goutte à goutte, à grand' peine, par suite de spasme ou de paralysie partielle au gosier. Ses pieds et ses jambes étaient comme frappés de mort, et il y fallait appliquer des chaussures trempées dans l'eau-devie, pour en réchauffer le marbre. Avec cela sa tète se fendait de douleurs, et ses entrailles brûlaient ^ »
C'était là le paroxysme de la douleur, mais le mal lui laissait néanmoins des heures de repos et de bien-être relatif. Ce fut, sans doute, dans un de ces moments d'accalmie qu'il
i. Cf Porl-Royul, tome ii, p. 482 ou, Vie par M"^^ Périer.
3o LA VIE RELIGIEUSE DE PASCAL
conçut et écrivit la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies ^ .
La douleur, en effet, loin de le porter à la tiédeur, accrut plutôt encore sa ferveur. Il n'y a rien là que de très ordinaire ; la souffrance fait cruellement sentir à Ihomme sa faiblesse ; par suite elle élève l'âme vers Dieu. De combien de conversions célèbres la souffrance n'a-t-elle pas été le principe !
Dans l'opuscule qu'écrivit alors Biaise, nous retrouvons constamment les deux pensées maîtresses du jansénisme : l'impuissance absolue de l'homme corrompu, la toute-puissance irrésistible de la grâce.
« Je reconnais, mon Dieu, que mon cœur est tellement endurci et plein des idées, des soins, des inquiétudes et des attachements du monde, que la maladie non plus que la santé, ni les discours, ni les livres, ni vos Ecritures sacrées, ni votre Evangile, ni vos mystères les plus saints, ni les aumônes, ni les jeûnes, ni les mortifications, ni les miracles, ni l'usage des Sacrements, ni le sacrifice de votre corps, ni tous mes efforts, ni ceux de tout le monde ensemble, ne peuvent rien du tout pour commencer ma conversion, si vous n'accompagnez toutes ces choses d'une assistance tout
extraordinaire de votre grâce Et puisque la corruption
de ma nature est telle qu'elle me rend vos faveurs pernicieuses, faites, ô mon Dieu! que votre grâce toute-puissante me rende vos châtiments salutaires »
L'influence du jansénisme se reconnaît à cette conception de la perversité humaine, qui rend même les faveurs divines pernicieuses ; remarquons aussi la résignation absolue qu'il inspire à Biaise. Le malade, surtout celui qui est cruellement éprouvé, prie d'ordinaire pour recouvrer la santé, ou pour obtenir un allégement à ses souffrances. Voici un jeune homme doué de talents extraordinaires, atteint d'une maladie terrible ; il prie Dieu avec ferveur, avec amour, et pas
1. Nous ne sommes pas certains de la date de cet opuscule. M. Strowski le croît postérieur à la seconde conversion. Nous estimons qu'il faut suivre l'indication de Port-Royal, de préréronce à celle de M'^e Périer.
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une seule parole ne sort de ses lèvres pour demander la guérison. N'y a-t-il pas de l'héroïsme dans cet abandon si complet à la volonté divine ? Biaise ne demande ù Dieu qu'une seule chose : le bon usage de la douleur.
(( Unissez-moi à vous ; remplissez-moi de vous et de votre Esprit-Saint. Entrez dans mon cœur et dans mon âme, pour y porter mes souffrances et pour continuer d'endurer en moi ce qui vous reste à souffrir de votre Passion, que vous achevez dans vos membres jusqu'à la consommation parfaite de votre corps... »
C'est, à peine modifiée, et presque littéralement traduite, la parole de saint Paul : « Je me réjouis dans mes souffrances à cause de vous, et j'accomplis dans mon corps, pour l'Eglise qui est le corps du Christ, ce qui manque à ses souffrances*. » 11 nous semble entrevoir Pascal sur son lit de douleur, méditant les épîtres de saint Paul. Toute cette prière est d'ailleurs pleine de pensées et d'expressions empruntées à l'Ecriture. Dès cette époque il entrenait donc avec les auteurs inspirés un commerce assidu. La critique insiste beaucoup et avec raison sur l'influence que Montaigne et Épictète exercèrent sur Pascal ; les prophètes, lesÉvangélistes, saint Paul surtout, ont eu sur sa pensée plus d'action encore.
Cependant Pascal obtint de Dieu ce qu'il ne lui avait pas demandé : le retour de la santé. Mais la convalescence fut l'occasion immédiate de son relâchement. La douleur avait accru l'intensité de ses sentiments religieux, avec la guérison commença une période de tiédeur. M"'® Périer nous le dit clairement : « La continuation de ces remèdes lui apporta quelque soulagement, mais non pas une santé parfaite ; de sorte que les médecins crurent que pour se rétablir entièrement il fallait qu'il quittât toute sorte d'application d'esprit, et qu'il cherchât autant qu'il pourrait les occasions de se divertir. Mon frère eut de la peine à se rendre à ce conseil, parce qu'il y voyait du danger : mais enfin il le suivit, croyant être obligé de faire tout ce qu'il lui serait possible pour remettre sa santé, et il s'imagina que les divertissements
d. Ad. Coljss. S. 24.
honnêtes ne pourraient pas lui nuire ; et ainsi il se mit dans le mondée... »
Le repos, le bien-être, quand ils succèdent à de longs jours de douleur, sont une occasion de tentations dangereuses. L'oisiveté, la langueur, disposent l'âme et le corps à la tiédeur, à la vie sentimentale, aux impressions vagues et mélancoliques, aux plaisirs sensibles. Quelle nostalgie Biaise ne devait-il pas avoir des lentes promenades, lui qui avait eu si longtemps les jambes paralysées ? quelle jouissance de causer, de recevoir des visites, de les rendre, de jouir du monde, après avoir été privé par la souffrance des joies les plus innocentes .^ Ainsi peu à peu il sort de sa solitude, il se crée des relations, il se lance dans la vie mondaine.
Dans des circonstances toutes semblables sainte Thérèse se laissa également gagner par le relâchement. Atteinte au même âge que Pascal d'une paralysie semblable, la sainte, plus grièvement éprouvée et sur le point de mourir, revient à la vie, mais avec la santé la tiédeur s'introduit dans son cœur.
« Hélas ! je désirais la santé pour mieux servir Dieu et c'est elle qui causa ma ruine... Dans ma malice, j'usai mal d'un tel bienfait. Et qui aurait pu me croire si près de tomber, après tant de faveurs, après avoir reçu de sa Majesté un commencement de vertu qui m'excitait à le servir, après m'ètre vue si près de la mort et en si grand danger de me damner *, après avoir été rcssuscitée corps et âme, à la stupeur de ceux qui me voyaient en vie ?
« Bientôtdepasse-tempsen passe-temps, de vanité en vanité, d'occasion en occasion, j'en vins à m'exposer à de si grands périls et à livrer mon âme à de telles frivolités, que j'avais honte de m'approcher de Dieu par cet intime commerce d'amitié qui s'appelle l'oraison. Un autre motif se joignait à celui-là : à mesure que mes fautes augmentaient, je ne trouvais plus da>ns les choses de la piété le même goût, la même douceur- »