‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 61 sur 118 · L APOLOGIE DU CHRISTIATISME DE PASCAL · texte numérisé non relu

L APOLOGIE DU CHRISTIATISME DE PASCAL

livres de Moyse, hantait, on le voit bien, son esprit, mais on ne voit pas qu'elle ait préoccupé au même point l'esprit de Pascal ; on ne la retrouve guère dans les Pensées, où elle n'est pas clairement formulée, et on ne la rencontre point dans la Préface dE. Périer, qui, l'ayant lue dans le discours de Filleau de la Chaise, a cru bon de n'en rien dire.

Pascal distingue trois espèces de certitude : la certitude géométrique, celle de l'esprit ; la certitude naturelle, celle du sens commun ; et la certitude surnaturelle, celle de la foi. Les vérités scientifiques, la pesanteur de l'air, par exemple, ont une certitude mathématique, elles sont dans l'ordre de l'esprit. Les vérités de sens commun, comme par exemple que nous ne rêvons pas, ont une certitude qu'on peut appeler morale ou intuitive : « Nous savons que nous ne rêvons point ; quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison.... « — a Le bon sens. — Ils sont contraints de dire : « Vous n'agissez pas de bonne foi ; nous ne dormons pas, etc. » Que j'aime voir cette superbe raison humiliée et suppliante. ...» — « Nous connaissons la vérité, non seulement parla raison, maisencore parle cœur, etc. *. » — Enfinles vérités de foi ont une certitude surnaturelle : « Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la (leur) donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine et inutile pour le salut. » (Br. 282.)

On voit que la certitude du cœur est une certitude sui generis, et qu'elle n'est pas toujours acquise par l'addition de preuves multiples, comme semble le croire Filleau de la Chaise.

Cependant si nous ne pouvons pas avoir une confiance

1. Pascal, comme tous les critiques et les philosophes de génie, était extrêmementeiigeant en fait de preuves, bien plus que Descartes : « Combien y a-t-il peu de choses démontrées.... Qui a démontré qu'il sera demain jour, et que nous mourrons. )) Pascal pense que la religion chrétienne est démontrée avec autant de certitude que ces choses le sont.

absolue en Filleau de la Chaise, il ne s'ensuit pas que nous ne puissions trouver en ses écrits de très précieux renseignements. Il est exact que des preuves accumulées donnent dans la plupart des cas une plus grande certitude ; mais cette considération particulière ne résume pas toute la méthode apologétique de Pascal, elle s'applique principalement à l'argument des prophéties. Chacun des arguments apologétiques est considéré par Pascal comme offrant une certitude telle, qu'il faut être extravagant pour en contester la valeur. Et Filleau de la Chaise lui-même ne pense pas autrement lorsqu'il nous démontre qu'une des principales preuves de la religion : l'argument tiré « Des Livres de Moyse », est aussi certain que l'est pour nous l'existence de la ville de Rome, ^jme périer nous rapporte que lorsque Pascal développait toutes les circonstances de l'Ancien et du Nouveau Testament où étaient rapportés ces miracles, ils paraissaient clairs. On ne pouvait nier la vérité de ces miracles, ni les conséquences qu'il en tirait pour la preuve de Dieu et du Messie, sans choquer les principes les plus communs, sur lesquels on assure toutes les choses qui passent pour indubitables. Enfin Pascal lui-mê;ne écrit dans les Pensées : « Je veux mettre ici en évidence tous les fondements de cette religion chrétienne qui sonl indubitables et qui ne peuvent être mis en doute

par quelque personne que ce soit '^ » (619)

De tous ces témoignages, l'on doit conclure que Pascal accorde aux preuves apologétiques une très haute, une extrême probabilité, une certitude morale. Mais comme Pascal sait qu'il y a loin de la certitude morale à la

1 . Le début de la citation commence ainsi : « Je ne parle point ici des miracles de Moysc, de Jésus-Christ et des apôtres, parce qu'ih ne paraissent point d'abord convaincants ». De ce que les miracles ne sont pas d'abord convaincants, il ne s'ensuit pas qu'ils ne le soient pas ensuite. Pascal entend simplement que ce n'est point par cette preuve qu'il faut commencer, il faut d'abord établir la valeur de la doctrine chrétienne par les prophéties, car la doctrine discerne les miracles. Nous reviendrons sur ce point. D'ailleurs les expressions de Pascal dépassent très souvent ça pensée. Nous devons nous souvenir que nous ne sommes en présence que de notes. Il ne faut pas prendre Pascal au mot. Quel est l'écrivain qui dans sarédaction ne dit pas quelquefois presque le contraire de ce que contiennent ses notes préparatoires ?

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certitude absolue et à celle de la foi, il peut assurer, en se plaçant à ce dernier point de vue, que les preuves de la religion chrétienne ne sont pas certaines ni convaincantes, c'est-à-dire d'abord, qu'elles ne sont pas absolument certaines et, ensuite, qu'elles sont absolument incapables de donner le moindre mouvement de foi, car la foi est un don de Dieu. Lorsque Pascal a prouvé, par les moyens humains, que la religion chrétienne a autant de certitude que les choses qui sont ici-bas reçues pour les plus indubitables (c'est son mot), aussitôt il fait volte-face, il se place au point de vue de la foi et il déclare que ses arguments apologétiques n'étant pas certains ont de quoi obscurcir, c'est-à-dire, de quoi laisser dans l'incrédulité les impies, et de quoi éclaircir, c'est-àdire, de quoi persuader ceux qui cherchent la vérité avec simplicité de cœur *.

« Cette religion si grande en miracles, saints, pieux, irréprochables ; savants et grands, témoins ; martyrs ; rois (David) établis ; Isaïe, prince du sang — si grande en science, après avoir étalé tous ses miracles et toute sa sagesse, elle réprouve tout cela et dit quelle n'a ni sagesse ni signes, mais la croix et la folie » (BSy).

Pour bien entendre l'apologétique de Pascal, il faut donc distinguer avec soin ces deux points de vue. Sous un certain rapport les preuves de la religion sont certaines et indispensables, mais à un autre point de vue elles sont incertaines.

Pascal sait en effet et par raison et par expérience que l'incrédule, une fois convaincu de la vérité de la religion par les raisonnements psychologiques, moraux et historiques, peut hésiter encore et ne pas émettre un acte de foi. Par son expérience personnelle, par l'examen de sa

1. Lorsque Pascal dit que Dieu a voulu aveugler; il faut interpréter ce mot ou d'autres semblables comme les auteurs catholiques, saint Augustin, saint Thomas, etc.,. interprètent la réprobation. — Saint Thomas dans sa Somme se demande « Utrum Dsus aliquem reprobel » et il répond affirmativement : Dieu a voulu aveugler les impies parce qu'il a dans ses décrets éternels permis que les preuves de la religion fussent telles que les impies puissent ne pas les voir, ce qui suppose que ces preuves ne sont pas aussi claires que la lumière du soleil qu'on ne peut pas ne pas voir, môme avec la plus mauvaise volonté du monde.

conscience, l'étude de soi-mâme, de ses pensées et de ses sentiments les plus intimes, par cette méthode expérimentale qui est éminemment la sienne, Pascal a vu que dans la genèse de l'acte de foi, il fallait d'abord, une fois pour toutes, examiner les preuves de la religion et en même temps commencer à agir religieusement ; il savait que l'acte de foi exige beaucoup de volonté et une énergie divine, et c'est pourquoi il demande ù l'incrédule hésitant d'oser, de parier.

L'argument du Pari.

Nous ne savons pas avec certitude à quelle époque le Pari a été écrit. Cette question de date est cependant, en la matière, particulièrement imporiante. Selon, en effet, qu'on croira le Pari antérieur ou postérieur à la conversion de Pascal, on lui accordera nécessairement une portée, une signification et une valeur très différentes. Si ce document est contemporain de la seconde conversion, il nous renseigne principalement sur la vie intérieure de Pascal ; s'il est postérieur aux Provinciales, s'il a été écrit en même temps que les Pensées, il faut le considérer, avant tout, comme destiné à V Apologie .

M. Boutroux pense que ce fragment est de i654, contemporain par conséquent de la conversion ; M. Brunschvicg le croit de i658 et M. Lanson estime qu'il pourrait être postérieur à celte date*. Cette dernière opinion semble la plus probable. En effet, la finale du Pari indique clairement que Pascal lorsqu'il composa ce morceau, était depuis longtemps converti.

1. Cf. Boutroux, Pascal, p, 71, Lanson, Grande Encyclopédie — Pascal (p. 29). GiRAUD. Opuscules choisis, p. 73. La Bévue pratique d'Apologétique a publié le ler décembre 1909, notre livre étant achevé, un article très étudié de Cl. Blesse sur le Pari. Nous ne pouvons cependant accepter la date proposée par l'auteur, ni par conséquent quelques-unes de ses opinions.

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Il dit : « Apprenez de ceux qui ont été liés comme vous et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez gnérir'.... » Ne semble-t-il pas qu'il y a déjà longtemps qu'il parie, celui qui peut écrire : « Je vous disque vous y gagnerez en cette vie, et à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude de gain, et tant de néant de ce que vous hasarderez, que vous reconnaîtrez à lajîn que vous avez parié pour une chose certaine .... » De plus, cette homme qui s'adresse à l'incrédule pour le convertir, qui prie après et avant son travail d'apologiste, n'est-ce pas le Pascal qui a connu le miracle de la Sainte-Épine, n'est-ce pas l'auteur des Pensées ?

Il est donc infiniment probable que le Pari est postérieur à la seconde conversion. Il n'était peut-être même pas composé en i658. La raison pour laquelle M. Brunschvicg le date de cette année n'est pas très convaincante. Si Pascal a eu un retour à la géométrie à propos du problème de la roulette, pourquoi n'aurait-il pas aussi cédé une autre fois au désir de mettre en forme géométrique l'argument du Pari? D'ailleurs M. Brunschvicg observe lui-même que le Discours de Filleau de la Chaise et la Préface d'E. Périer ne parlent pas de cette preuve, ce qui nous ferait croire qu'elle n'avait pas été exposée dans la conférence de i658 à Port-Royal. De ce silence, M. Lanson conclut, ou bien que le Pari n'était pas destiné à l'Apologie, ou bien qu'il a été composé après i658. Nous croyons que cet argument aurait figuré dans l'œuvre de Pascal. Ce morceau, en etfet, n'est pas unique dans les Pensées, d'autres fragments le rappellent et y font allusion 2. Pascal disait : « Il faut en tout, dialogue et discours.... » Cela nous fait conjecturer que V Apologie eût été constituée par des dialogues et des discours; le Pari aurait été peut-être un de ces discours, car Pascal écrit en le terminant : « Fin de ce discours. )^ Concluons, que le Pari est postérieur à la conversion définitive de Pascal, qu'il aurait très probablement

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