‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 65 sur 118 · L APOLOGIE DU CHRISTIANISME DE PASCAL · texte numérisé non relu

L APOLOGIE DU CHRISTIANISME DE PASCAL

d'où nous venons, où nous allons. Elle doit de plus combler notre immense désir de béatitude. Et parce que Dieu seul le peut, elle doit nous mettre en relation avec Dieu.

Ces conditions étant établies à priori par l'étude du sentiment religieux virtuel, qui n'est autre àl'état implicite que le désir de la certitude et du bonheur, il ne reste plus qu'à établir par l'expérience quelle est la véritable religion. En expérimentant le christianisme, en le vivant, nous éprouvons que seul il satisfait pleinement nos désirs, que par Jésus-Christ il nous unit à Dieu, qu'ainsi la place d'attente qu'il y avait dans notre âme pour la divinité est remplie, que le vide infini de notre âme est comblé. Le sentiment actuel direct que nous avons de posséder Dieu en nous, nous donne la certitude religieuse, laquelle est incomparablement supérieure à la certitude de l'évidence sensible ou intellectuelle.

La conclusion qui s'impose, c'est donc que le christianisme est la véritable religion, et la démonstration est faite sans qu'on ait eu besoin de recourir aux arguments métaphysiques et historiques, qui sont considérés comme des fondements ruineux de la religion véritable.

Telle est la méthode d'immanence absolue. Elle est évidemment contraire à l'enseignement de l'Eglise catholique. 11 est défini que l'existence de Dieu peut être prouvée par la nature, et que la révélation divine ne doit pas être fondée sur la seule expérience interne et l'inspiration privée, mais encore sur les signes extérieurs, c'est-à-dire les miracles et les prophéties*. Et cette méthode est contraire aussi en partie à la doctrine apologétique pascalienne. Car, s'il est vrai que Pascal met de côté les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'âme, etc., il n'en attribue pas

1. Cf. Encldridion. Concile du Vatican. De Fide. Canons 3 et 4 :

« Si quis dixerit, revelationem divinam externis slgnis credibiiem fieri non

posse, ideoque sola interna cujusque experientia aut inspiratione privata homi-

nes ad fidem moveri debere ; anathema sit. »

« Si quis dixerit, miraoula nulla fieri posse, proindeque omnes de iis narra-

tiones, etiam in Scriptura contentas, inter fabulas vel mythos ablegandas esse ;

aut miracula certo cognosci nunquam posse, nec iis divinam religionia christi-

anae originem rite probari ; anathema sit. »

moins aux preuves positives historiques une importance de tout premier ordre.

Dans le chapitre précédent, l'examen de la certitude attribuée par Pascal aux preuves apologétiques nous a fait saisir vivement toute l'importance qu'il attache aux miracles, aux prophéties, aux marques de la religion chrétienne. Et il est notable, en effet, que lorsque l'auteur des Pensées, ou M™^Périer, ou Filleau de la Chaise. ouE. Périer, les premiers témoins de la pensée de Pascal, nous parlent des preuves de la religion, ils n'entendent jamais signifier que les preuves objectives, les preuves par l'Ecriture, par l'Ancien et le Nouveau Testament. Pascal alïîrme que la foi est différente de la preuve ; mais il ajoute que la preuve est souvent l'instrument de la foi.

« ...Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la leur donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine et inutile pour le salut » (282).

« Que je hais ceux qui font les douteurs des Miracles! Montaigne en parle comme il faut dans les deux endroits. On voit, en l'un, combien il est prudent, et néanmoins il croit, en l'autre, et se moque des incrédules.

» Quoi qu'il en soit, l'Eglise est sans preuves s'ils ont raison (8i4)-

» Il n'est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles » (81 5),

On ne saurait guère attacher de plus grande importance aux preuves objectives. Si Pascal, avec toute la Tradition chrétienne, estime ces preuves impuissantes à donner la foi, il ne leur en attribue pas moins une certaine nécessité.

Mais non seulement Pascal diffère des immanentistes absolus par l'importance qu'il attache aux preuves objectives, il s'en sépare encore au sujet de la valeur probante de l'argument apologétique que Ion peut tirer du sentiment intime de la présence de Dieu et de la divinité de Jésus-Christ.

Nous touchons ici une question assez délicate. Sainte

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Thérèse, l'auteur de ï Imitation, les Pères de TEglisc, les Evangélistes, ont toujours exigé qu'un chrétien vive sa religion, qu'il recherche Dieu en soi-même : saint Augustin, saint Bernard, sainte Catherine de Sienne, saint Jean de la Croix et tous les mystiques ont écrit sur les visites de l'Epoux des pages célèbres, qu'il est sans doute inutile de rappeler ici. Mais ils n'ont jamais admis que le sentiment religieux seul suffisait à la foi, et que l'on pouvait se guider par des inspirations personnelles indépendamment de l'autorité de l'Eglise.

Dans ses oraisons quotidiennes, lorsqu'il fermait les yeux aux choses extérieures pour se recueillir et rentrer en luimême, Pascal ne nous a pas dit s'il avait souvent entrevu et senti la présence et l'action du Christ. Mais le Mémorial et le Mystère de Jésus nous induisent à croire qu'il avait une certaine expérience des entretiens mystiques que l'âme chrétienne se réserve avec la divinité.

Il avait donc éprouvé, fréquemment peut-être, cette inspiration obscure et ineffable par laquelle Dieu révèle à l'âme sa présence et son amour. C'est même à une inspiration de cette sorte, au souffle de l'Esprit, qu'il attribuait exclusivement la conversion du pécheur, l'acquisition de la foi.

« Je n'ai jamais reçu aucune de ces faveurs de l'Esprit, disait sainte Thérèse, que dans les moments où j'étais anéantie à la vue de ma misère». L'auteur des Pensées connsiit lui aussi cette loi ; avec tous les maîtres de la vie spirituelle, il s'humilie pour rendre son âme plus apte à recevoir les impressions et les communications surnaturelles, il s'efforce de « s'offrir par les humiliations aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet. »

Ces relations intimes et directes avec la divinité sont pour l'âme chrétienne une raison toute subjective et personnelle, mais aussi très puissante, de croire à la vérité de sa religion*.

I. a Chacun a sa propre histoire, somme de ses expériences passées... et chacvm de ceux qui croient cordialement à la résurrection de Notre Seigneur colore sa foi d'une façon qui lui est propre.... L'image qui résulte de ses expériences personnelles lui est personnelle et ne peut se ranger dans aucune catégo.ie. » — Cf. Newman par H. Brémond ; Psychologie de la Fo', p. 53.

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Car si Dieu fait éprouver à l'âme chrétienne des sentiments d'une nature toute divine, qui neluipermeltentpasde douter de la vérité de sa religion, si le christianisme, seul, réserve aux âmes ces efTusions extraordinaires de la grâce, si seul il comble cet abîme immense et sans fond qu'est notre désir infini de la béatitude, l'on peut sans doute tirer de ce fait un motif de crédibilité d'une réelle valeur.

Or Pascal n'a pas attaché à cette preuve une valeur universelle. Il n'a pas cru qu'on pouvait se servir de cet argument contre les infidèles, si ce n'est pour réfuter cette objection qu'ils pourraient faire : que beaucoup de chrétiens croient sans preuves. A quoi il répond qu'ils ont dans le sentiment une preuve intime suffisante de la vérité de leur foi.

« Ceux qui croient sans avoir lu les Testaments, c'est parce qu'ils ont une disposition intérieure toute sainte, et que ce qu'ils entendent dire de notre religion y est conforme. Ils sentent qu'un Dieu les a faits ; ils ne veulent aimer que Dieu ; ils ne veulent haïr qu'eux-mêmes. Ils sentent qu'ils n'en ont pas la force d'eux-mêmes ; qu'ils sont incapables d'aller à Dieu; et que, si Dieu ne vient à eux, ils ne peuvent avoir aucune communication avec lui. Et ils entendent dire dans notre religion qu'il ne faut aimer que Dieu, et ne haïr que soi-même ; mais qu'étant tous corrompus, et incapables de Dieu, Dieu s'est fait homme pour s'unir à nous. II n'en faut pas davantage pour persuader des hommes qui ont cette disposition dans le cœur et qui ont celte connaissance de leur devoir et de leur incapacité (286) *. »

Mais cette preuve, qui suffit au simple chrétien, ne saurai' convaincre les infidèles.

1 . Les théologiens les plus éruditâ ne parlent pas aujourd'hui autrement : « Ces âmes sincères, éprises du bien... c'est surtout parmi les simples, parmi les ignorants qu'elles se trouvent. Elles ont comme un sens de la Beauté, de la Vérité, du Bien. Et lorsque l'Evangile se présente à elles, elles vont à lui comme l'œil à la lumière. Donnez-leur une garantie tant soit peu sérieuse du fait de l'attestation divine, et l'accent convaincu, l'attitude sainte du prédicateur suffisent, elles ne la discutent pas; la crédibilité renforcée de tout ce qui se remue en eux de moralité effective, leur apparaît évidente..., » G\.rdeil. La Crédibilité et l'Apologétique, p, lOS.

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« J'avoue bien qu'un de ces chrétiens qui croient sans preuves n'aura peut-être pa'S de quoi convaincre un infidèle qui en dira autant de soi. Mais ceux qui savent les preuves de la religion prouveront sans difïîculté que ce fidèle est véritablement inspiré de Dieu, quoiqu'il ne pût le prouver luimême » (287).

Ainsi Pascal estime que cette preuve est insuffisante, qu'elle a besoin d'être confirmée par les autres preuves : par les miracles, les prophéties, l'Ecriture et le reste. Etlaraison pour laquelle l'auteur des Pensées ne croit pas à l'efficacité de cet argument, c'est justement parce que l'infidèle se hâtera d'en dire autant de soi. Le chrétien fidèle dira : j'ai un sentiment, une expérience intime de Dieu que vous n'avez pas ; et le musulman pieux se hâtera de répondre : c'est à mon âme que Dieu se révèle, non à la vôtre. Que faire alors ? recourir aux preuves objectives et extérieures. S'il est difficile, en effet, -de distinguer dans l'ordre physique, entre la réalité et le mensonge ou l'erreur, cela est souvent impossible dans l'ordre des sentiments où la suggestion et l'illusion opèrent comme la réalité. Se croire malheureux c'est l'être, et se croire satisfait, c'est l'être également au moins en apparence. Dès lors, comment distinguer, entre deux hommes qui prétendent éprouver dans leur religion des sentiments ineffables et qui sont de bonne foi, où est la vérité ? C'est donc à juste titre que Pascal ne croit pas à la possibilité d'ériger le sentiment en argument apologétique impersonnel et universel.

Les immanentistes absolus ne croient pas seulement que le sentiment religieux seul est capable de discerner le christianisme des religions erronées, ils estiment encore que ce sentiment, cette inspiration qui s'alimente à des sources divines, est aussi seule capable de nous diriger dans nos mœurs, dans la voie de la vertu et de la perfection. En effet si l'on est persuadé que le sentiment religieux peut seul nous indiquer la véritable religion, pourquoi ne point pousser plus loin et affirmer, après expérience faite, qu'il doit être notre seul guide dans la vertu et la sainteté ? Il suffit que nous soyons assez purs, assez pieux, assez attentifs et dociles à écouter l'inspiration suave et nous laisser mener par

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l'influence de ce sentiment qui parle et agit en nous, et nous arriverons à la certitude, à la perfection, au bonheur, comme la voile qu'un vent propice conduit au port.

Celte doctrine n'est autre que celle de l'inspiration privée du protestantisme, et on dissimulerait en vain que l'immanenlisme immodéré est si voisin du protestantisme le plus libéral qu'il se confond souvent avec lui. Les critiques en philosophie ont tous insisté sur les origines piétistes du kantisme; entre la raison pratique, l'impératif absolu et l'immanence il y a des ressemblances familiales qu'il faudrait être aveugle pour ne point voir *. L'immanentisme absolu vient en partie du protestantisme et y conduit.

Et c'est jusqu'à cet immanentisme absolu, jusqu'à l'inspiration privée indépendante et autonome à laquelle on confère une sorte d'infaillibilité, qu'un des commentateurs les plus autorisés des Pensées, Vinet, a prétendu réduire comme à son principe essentiel la doctrine pascalienne.

« De l'incapacité non absolue mais relative de la raison humaine Pascal conclut à celle de l'évidence intime ou de l'intuition procurée par le Saint-Esprit ; en d'autres termes, il nous renvoie, de notre raison naturelle, au témoignage de notre cœur, illuminé par le Saint-Esprit. Il y a toujours une autorité, celle de la parole écrite ou du livre de Dieu, qui est à l'Esprit de Dieu ce que la substance est à la qualité, ou l'organisme à la vie ; mais quelque utilité qu'il puisse y avoir, dans un intérêt général, à ce que la science prouve à sa manière l'autorité du livre, il suffit que le livre ou la parole existe ; il suffît qu'une rencontre ait été ménagée entre la vérité et le cœur de l'homme.... — Et ce qui distingue Pascal de ceux qui ont avoué qu'il faut finir par là, c'est d'avoir prétendu qu'on peut commencer par là, et que ce fait,

à lui seul, constitue la foi qui sauve Au lieu de nous

adresser, comme Lamennais, à l'Eglise, il vous adresse au Saint-Esprit. Il y a deux manières, en effet, de concevoir le

1. « Le sentiment moral produit par un principe intellectuel... est le seul que nous connaissions parfaitement à priori et dont nous puissions apercevoir la nécessité, » Ruyssen, Kant, p. 212.

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christianisme : ou comme le règne de l'autorité visible, ou comme le règne du Saint-Esprit. Le premier de ces systèmes n'exclut pas, il est vrai, le Saint-Esprit, mais le lie, ou ne lui permet pas de souiller où il veut ; le second le remet en possession de sa liberté souveraine et toute divine.... »

« Le Saint Esprit, non l'Eglise, A'oilàl'autorité. Qu'on lise avec attention les Pensées et qu'on veuille bien répondre à cette seule question : l'Eglise-autorité n'est-elle pas un horsd'œuvre dans le système de Pascal? Il vaudrait la peine d'étudier une fois sous ce point de \ue les inestimables fragments qui viennent de nous être rendus dans leur intégrité '.... »

Nous croyons avoir lu avec assez d'attention les Pensées et avoir étudié d'assez près la vie de Pascal pour pouvoir répondre à la question, et le lecteur qui nous a suivi en est également capable.

Pascal qui avait reconnu, lors de sa conversion, et non sans répugnance, la nécessité du directeur, qui se laissait conduire par ses confesseurs comme un enfant, qui avait lui-même dirigé un certain nombre d'âmes, n'aurait admis pour rien au monde qu'une âme se guidât par des inspirations personnelles, qui ne fussent point, pour ainsi dire, contresignées par l'autorité de l'Eglise. Nier ce fait, c'est nier la vie même de Pascal-.

« Interroge ton directeur, quand mes propres paroles te sont occasion de mal et de vanité ou de curiosité... »

« Je te parle et te conseille souvent, parce que ton conducteur ne te peut parler, car je ne veux pas que tu manques de conducteur.

« Et peut-être, je le fais à ses prières, et ainsi il te conduit sans que tu le voies » (555).

Vinet oubliait trop que Pascal avait puisé les principes de sa vie spirituelle aux sources les plus catholiques. Avec sainte Thérèse, l'auteur des Pensées n'hésite point à préférer

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