‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 69 sur 118 · L APOLOGIE DU CHRISTIANISME DE PASCAL · texte numérisé non relu

L APOLOGIE DU CHRISTIANISME DE PASCAL

l'établissement et le développement prodigieux de cette religion, qu'elle est la vraie, et que si elle n'est pas évidente, il est évidemment déraisonnable de ne pas faire tout son possible pour obtenir la foi qui est un don de Dieu.

Quand après avoir prié, et observé durant un certain temps les préceptes de la religion chrétienne, l'indillerent aura acquis la foi, lorsque passant plus avant et voulant développer aussi complètement que possible le sentiment religieux en son âme, il pratiquera sa religion avec ferveur, lorsqu'il aura appris à se recueillir, à prier mentalement, à élever fréquemment son âme vers Dieu, lorsqu'il verra d'ailleurs les progrès réalisés dans la vertu, quelle paix, quel repos dans la certitude, quelle énergie nouvelle dans l'accomplissement du devoir, quelle sérénité et, malgré quelques épreuves, quel bonheur au fond est le sien, il aura la preuve expérimentale, le sentiment éprouvé et vécu de la vérité du christianisme, de la divinité de Jésus-Christ. Etant en si bonne voie il ne lui restera plus qu'à persévérer, à progresser encore.

Telle est, dans ses grandes lignes, la méthode d'immanence modérée, que l'on pourrait aussi bien appeler orthodoxe et même traditionnelle. Elle diffère de l'immanentisme absolu, non seulement par la part très importante, très considérable, très nécessaire faite aux preuves objectives et historiques, mais encore parce qu'elle se fonde principalement sur le sentiment religieux implicite qu'elle s'efforce d'expliciter 'et de porter à sa perfection, tandis que la méthode d'immanence absolue se fonde surtout sur le sentiment expérimental et explicite. « Partant du besoin et du devoir qui nous incombe de savoir, pour vivre en homme, ce que nous sommes et ce que nous avons à faire, nous nous préoccupons tout d'abord et essentiellement de trouver une explication de notre vie et de déterminer l'idéal qui nous doit diriger. Dans ces conditions, sous l'impulsion de ce besoin et de ce devoir, nous irions à la rencontre du christianisme pour y chercher l'explication désirée. Et ainsi la vérité chrétienne serait accueillie et acceptée comme attendue et réclamée du

dedans, et non pas seulement comme s'imposant du dehors, c'est la méthode d'immanence.* »

Notons ici que, lorsque l'on s'efforce d'amener les esprits au christianisme par des preuves sociales, en montrant par exemple que la religion chrétienne est seule capable de solutionner les problèmes de la vie politique, l'on emploie encore, mais dans un sens large, la méthode d'immanence; les faits sociaux en effet relèvent de l'expérience externe non intime, ils sont objectifs et non subjectifs. Mais cette apologétique qu'on pourrait appeler sociale, prenant pour point de départ des besoins qui sont immanents non à l'individu en tant que tel, mais à la fois intimes et permanents - à la société et par conséquent à l'homme en tant qu'animal politique, comme disait Aristote, est encore justement considérée comme immanente.

La méthode d'immanence telle que nous venons de l'exposer est éminemment celle de Pascal. Elle l'est éminemment, car, quoiqu'il l'ait empruntée en partie à ses prédécesseurs, quoique l'on ait après lui et plus que lui précisé cette méthode dont il ne connaissait pas le nom, cependant il en a tracé le dessein et les grandes lignes, avec une telle sûreté de main, il en a développé les principes, les arguments principaux, les conclusions avec une telle maîtrise, une telle clarté et une telle majesté, que l'on peut dire qu'il en est vraiment le créateur. Bien avant lui l'on suivait cette méthode naturellement, mais inconsciemment ;

1. Labertho}«sière, Essais de philosophie religieuse. L'apologétique et la méthode de Pascalj, p. 193. Remarquons que l'auteur fait intervenir les preuves objectives, a La chute originelle et la rédemption ne se présentent ainsi tout d'abord que comme des hypothèses. De ce que les hypothèses semblent rendre raison de ce que nous sommes, ii ne serait pas légitime d'en conclure absolument qu'elles sont vraies. Il faut donc les vérifier; il faut voir si réellement il y a eu une chute et si réellement il y a eu une rédemption. Et la critique historique reprend son rôle.... » C'est exactement la méthode de Pascal {op. c. p., 207).

2. Pour qu'un besoin soit immanent dans le sens strict, il ne faut pas seulement qu'il soit en l'homme, il faut qu'il y soit à demeure, qu'il ne soit pas transitoire. Il y a des besoins qui sont permanents dans l'homme et dans la société. C'est ceux-là que la méthode d'immanence prend pour point de départ. Que l'homme, que la société, à un moment donné, éprouvent un besoin transitoire, ce besoin n'est pas immanent, il ne demeure pas. Le besoin de Dieu étant universel et éternel, il est immanent à l'individu et à la société.

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après lui on la pratique, mais sciemment et presque scientifiquement.

D'ailleurs Pascal a si parfaitement, dans les idées générales et jusque dans les expressions, exposé cette méthode, que l'on ne peut analyser la méthode d'immanence sans lui emprunter beaucoup, et qu'après avoir exposé l'apologétique immanente. Tonne peut expliquer l'apologétique pascalienne sans se répéter. 11 le faut cependant. La nécessité nous excusera.

La méthode d'immanence dans Pascal peut être ainsi sommairement résumée. — La nature humaine offre un mélange de grandeur et de bassesse inexplicable, elle est vraiment une énigme. De plus, en s'étudiant soi-même et en observant le monde, on découvre dans l'intime de l'homme des besoins infinis de savoir et d'aimer qui le tourmentent profondément et sans trêve. L'humanité, haletante, aspire vers un idéal de beauté et d'amour qui puisse étancher sa soif inextinguible de vérité et de justice. Notre âme crie qu'on lui apprenne ce que nous sommes, d'où nous venons, où nous allons et quel est notre chemin ; et la vie n'est point tenable, si personne ne peut donner de solution pleinement satisfaisante à ces problèmes angoissants à ces questions anxieuses qui importent à toute notre existence.

Or Pascal démontre que ni l'univers, ni la science, ni la philosophie, ne donnent de réponse suffisante et certaine à ces problèmes. La religion le peut faire peut-être. Mais l'on aperçoit dans le monde des foisons de religions, comment discerner parmi elles la véritable ?

L'étude de nos besoins, des exigences de notre intelligence et de notre cœur, nous permet de poser à priori quelques conditions, quelques postulats de la véritable religion. L'observation de l'homme nous a appris qu'il est une énigme :

« Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile vers de terre ; dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur; gloire et rebut de l'univers » (Br., p. 53 1).

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La véritable religion doit donc nous enseigner que la nature de l'homme est corrompue, elle doit de plus expliquer ce fait, en nous en apprenant la cause ; or c'est une première condition à laquelle la religion chrétienne seule satisfait.

" Les grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles, qu'il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu'il y a quelque grand principe de grandeur en l'homme, et qu'il y a un grand principe de misère. Il faut donc qu'elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés.

)) 11 faut que, pour rendre l'homme heureux, elle lui montre qu'il y a un Dieu ; qu'on est obligé de l'aimer ; que notre vraie félicité est d'être en lui, et notre unique mal d'être séparé de lui : qu'elle reconnaisse que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l'aimer;... Qu'on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu'on voie s'il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse » (43o).

Ce n'est pas assez de nous enseigner la cause de notre corruption naturelle, il faut y porter remède et c'est aussi ce que fait le christianisme. Il nous enseigne que nous ne pouvons connaître et aimer Dieu par la raison, par la philosophe, mais seulement par le Rédempteur, par Jésus-Christ.

« Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connaît mieux les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle dit au contraire que Dieu est un Dieu caché ; et que, depuis la corruption de la nature il les a laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu estôtée : Memonovit Patrem. nisi Filias, et cui voluerii Filius revelare. »

« S'il y a un seul principe de tout, une seule fin de tout, tout par lui , tout pour lui . Il faut donc que la vraie religion nous enseigne à n'adorer que lui et à n'aimer que lui. Mais, comme nous nous trouvons dans l'impuissance d'adorer ce que nous ne connaissons pas, et d'aimer autre chose que nous, il faut que la religion qui instruit de ces devoirs nous instruise aussi de ces impuissances, et qu'elle nous apprenne aussi les

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remèdes. Elle nous apprend que, par un homme, tout a été perdu, et la liaison rompue entre Dieu et nous, et que, par un homme, la liaison est réparée. » (Br. 489).

Dans ces deux vérités capitales : que notre nature est corrompue par le péché originel, et qu'il y a un Rédempteur, sont contenues, selon Pascal, toutes les réponses aux questions que notre raison se pose. La révélation de la chute originelle nous apprend que nous sommes déchus, elle nous donne une solution satisfaisante à la question de savoir d'où nous venons et ce que nous sommes. Elle nous enseigne l'existence du Créateur, notre ressemblance avec Dieu par notre âme spirituelle et immortelle. Elle nous explique enfin pourquoi nous trouvons dans la nature humaine tant de disproportions, tant de contrariétés et tant de malice. — D'autre part l'existence du Rédempteur renoue avec Dieu les relations qui avaient été rompues par la faute de notre premier père, elle nous permet de trouver en Dieu l'objet infini de notre amour.

Pascal, a priori, distingue donc deux conditions principales de la véritable religion : elle doit expliquer la corruption de notre nature, elle doit nous en apporter le remède. Seul le christianisme par les deux dogmes principaux du péché originel et de la Rédemption remplit ces conditions.

« La religion chrétienne consiste en deux points :.. Elle enseigne aux hommes ces deux vérités : et qu'il y a un Dieu, dont les hommes sont capables, et qu'il y a une corruption dans la nature, qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l'un et lautre de ces points : et il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui l'en peut guérir (556). »

Quelle conclusion déduire de cette argumentation préalable ? Pascal en conclut-il que le christianisme est donc la véritable religion ? Non. Il conclut seulement qu'il faut qu'on l'estime, qu'on désire qu'il soit vrai, qu'il est probablement véritable, que l'on doit être disposé au moins à examiner sans prévention les titres qu'il présente de sa divinité. L'ensemble des textes et la méthode générale de l'Apologie nous

imposent d'interpréter en ce sens les Pensées de Pascal.

« Que peut on donc avoir que de l'estime pour une religion qui connaît si bien les défauts de l'homme, et que du désir pour la vérité d'une religion qui y promet les remèdes si souhaitables » (45o).

Mais après avoir montré que la religion chrétienne est aimable, après avoir fait souhaiter qu'elle soit vraie, il reste à montrer qu'elle est vraie.

H Ordre. — Les hommes ont mépris pour la religion ; ils en ont haine, et peur qu'elle soit vraie. Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison ; vénérable, en donner le respect (parce qu'elle a bien connu l'homme) ; la rendre ensuite aimable (parce qu'elle promet le vrai bien), faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie ; et puis montrer qu'elle est vraie » (187).

Pascal a donc fort clairement indiqué, contrairement à la doctrine de l'immanentisme absolu, que, lorsque l'on a démontré que la religion chrétienne était beaucoup mieux adaptée que tout autre système philosophique ou religieux aux besoins de l'humanité, l'on n'a pas encore prouvé qu'elle est vraie, l'on a seulement montré qu'il est fort désirable qu'elle le soit ^ L'on ne peut pas d'ailleurs présenter une doctrine comme convenant parfaitement à l'homme sans démontrer ou au moins sans supposer qu'elle est vraie, car si cette doctrine est fausse ou seulement incertaine, elle cesse de me convenir, elle me répugne comme l'erreur ou l'incertitude. Prouver que la religion catholique est vraie, c'est donc encore s'efforcer de démontrer qu'elle est éminemment apte à satisfaire les plus hautes aspirations de l'humanité. Les arguments qui établiront celte vérité, quoiqu'ils soient objectifs et extrinsèques et qu'en soi ils ne soient pas imma-

1 . C'est, peut-être, ce qu'oublient trop quelquefois, sinon en théorie du moins en pratique, ceux qui s'efforcent de prouver le christianisme uniquement par des raisons subjectives ou sociales. Ces arguments sont excellents pour disposer les âmes en faveur de la religion chrétienne, ils ne suffisent pas de soi à en prouver la vérité, mais seulement la convenance. Il est vrai cependant que certaines âmes pourront être amenées à croire par ces seules raisons, mais l'on ne peut ériger ces cas particuliers en règle générale.

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nents, le seront cependant mais seulement par réduction, en tant qu'ils concourent à une fin immanente, à satisfaire les exigences intimes, le sentiment religieux de l'ame.

C'est par les arguments extérieurs, par les miracles, par les prophéties, par le prodigieux établissement du christianisme, que Pascal prouve que notre religion est divine. L'on voit toute l'importance et même à ce point de vue, la préférence accordée par Pascal aux preuves objectives ;ur les preuves subjectives. Les arguments proprement immanents font souhaiter que la religion soit vraie, les arguments objectifs prouvent qu'elle est vraie.

Et cependant les uns et les autres sont nécessaires, ces preuves s'entr'aident et sont complémentaires. Les preuves objectives qui sont décisives, parce qu'elles ne sont pas évidentes n'auraient point peut-être d'efficacité, si les preuves immanentes préparatoires n'avaient disposé l'indifférent à les écouter attentivement et à les accepter, et d'autre part sans les preuves extérieures les raisons immanentes de croire n'achèveraient point la démonstration.

La démonstration de la vérité du christianisme une fois achevée, tout n'est pas fini, l'indifférent peut être persuadé par les motifs de crédibilité autant qu'on peut l'être par ces preuves, et cependant n'avoir pas la foi. Il voudrait bien croire, mais il ne le peut pas; il n'ose pas parier, il ne peut point franchir le dernier pas. C'est le moment de faire intervenir ce que l'on pourrait appeler le pragmatisme des Pensées. Il faut faire comme si l'on croyait, prier, se mettre à genoux, assister au Saint-Sacrifice de la Messe, etc....

Insensiblement par l'action pieuse l'incrédule a obtenu la foi, il croit de tout son cœur. Il est profondément heureux. L'âme devenue chrétienne, et pratiquant avec ferveur et aussi parfaitement que possible sa religion, expérimente la vérité et la divinité du christianisme, elle en aurait, si l'expression était admissible, l'évidence sentimentale.

(( Nul n'est heureux, comme un vrai chrétien, ni raisonnable ni vertueux ni aimable » (54 1).

Deux choses semblent donc acquises, l'une que l'immanentisme pur, absolu, est en contradiction flagrante avec la

pensée de Pascal, et l'autre que la méthode d'immanence modérée, orthodoxe, traditionnelle, est bien en général celle de Pascal. Et c'est pourquoi l'on a très bien dit* : « Pascal, par une vue de génie, a retrouvé la vraie méthode apologétique, celle qui est en germe dans YÉvangile, dans les Épîtres de saint Paul, celle qu'ont dû pratiquer les premiers Apôtres et les premiers Pères, celle qui a fait la force et le succès des grands apologistes latins des m" et iv'^ siècles : Pascal est de la famille d'Arnobe, de Laclance et de saint Augustin 2, Et l'on peut dire que dans l'histoire de l'apologétique moderne, Pascal est un aussi grand nom que Socrate dans l'histoire de la philosophie antique.... »

Comment alors s'est-il fait que la méthode d'immanence p:iscalienne ait été et soit encore suspecte ? comment a-t-elle pu, dans une certaine mesure, favoriser le modernisme.^

« Les doctrines et les systèmes n'agissent que dans la mesure où ils sont compris et ceux qui les adoptent en sont autant les inventeurs que ceux quiles ont enseignés. » C'est M. Brunetière qui écrivait cette réflexion et il en donnait comme exemple la manière dont on en avait agi avec Kant : u Lorsqu'il y a quelque cent ans, Kant écrivait sa Critique de la raison pure, ce n'était pas, nous le savons, pour fortifier ou pour multiplier les motifs de doute. Bien au contraire, tout ce qu'il enlevait à l'autorité de la raison pure, il se proposait de le restituer à la raison pratique, et ainsi de fonder, sur les ruines de l'ontologie, la certitude et la souveraineté de la loi morale. Cependant, contre son intention formellement déclarée, il nous a plu, à nous, de diviser son œuvre ; nous avons étendu sa critique aux vérités qu'il en avait lui-même exceptées ; et enfin, du philosophe qui peut-être a parlé le plus noblement du devoir, nous avons fait le théoricien du scepticisme transcendantaP. »

Il s'est passé quelque chose d'analogue pour Pascal. La plupart des lecteurs -ne cherchent dans un livre que les

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