V. GiRvuD, Pascal. Seizième leçon, p. Itj
2. Evidemment Pascal est plus honoré d'être de la famille de saint Augustin que de celle d'Arnobe et de Lactance.
'H. Eludes critiques, i« série. Jansénistes et Cartésiens, p. 119.
23ô l'apologie du christianisme de pascal
idées qu ils aiment ; ce sont leurs sentiments, leurs opinions, leurs idées personnelles, eux-mêmes en un mot qu'ils recherchent ; ils ne demandent tout au plus à l'auteur que de leur apprendre clairement, de leur expliciter ce qu'ils savent à demi, ce qu'ils sentent obscurément, en un mot, ce qu'ils sont. Nos contemporains, qui croient à la métaphysique comme on croit à la poésie et qui ne croient plus du tout à la bonté native du cœur humain, se retrouvent avec plaisir dans le Pascal qui se moque de la philosophie, qui anatomise la perversité de l'homme, qui ne voit en la justice, les lois, le gouvernement et tout l'édifice social qu'une résultante, une création du hasard, de la coutume et de la violence. Mais quant aux fragments, si considérables cependant, qui traitent des miracles et des prophéties, beaucoup, parmi les pascalisants même, ne les lisent, quand ils les lisent, qu'avec indifférence.
« Nous ne portons point, écrivait naguère M. Stapfer*, le même jugement que Pascal sur la valeur relative de l'une et de l'autre partie de son apologie, celle qui est une introduction générale et celle qui entre dans le détail des preuves. Aujourd'hui, ce que nous trouvons de solide, d'immortellement beau dans les Pensées, c'est ce que Sainte-Beuve nomme, avec Eugène Rambert, u la préface », et M. Strowski (( le roman » : c'est le sombre et magnifique tableau de la nature humaine. Quant au système des preuves historiques, démodé et caduc, les pages qui l'exposent nous sont devenues illisibles. Mais il y a une autre preuve, qui est aussi un fait et la grande nouveauté de l'apologie pascalienne : c'est la preuve expérimentale, celle que chacun de nous, — le pauvre d'esprit comme le prince de science, — peut faire en éprouvant directement par l'expérience la divine efficace du christianisme. Filleau de la Chaise en a tracé légèrement l'esquisse dans cette prose volontairement effacée et faible, qui est, au xvii^ siècle, le style commun, et dont la faiblesse même est un charme pour notre goût blasé qui force l'expression :
1 . Revue des Deux Mondes, 15 nov. 1908 : Une histoire du sentiment religieux, p. 326.
LA MiÎTHODE APOLOGÉTIQUE DE PASCAL EST-ELLE IMMANENTE 23l
» Quand il n'y aurait point de prophéties pour Jésus-Christ et qu'il serait sans miracles, il y a quelque chose de si divin dans sa doctrine et dans sa vie qu'il en faut au moins être charmé. »
« Nous dirions aujourd'hui, en faisant saillir davantage l'idée profonde : les miracles et les prophéties sont, pour le christianisme, un fondement inutile ou même ruineux ; la démonstration qu'on croit en faire fût-elle d'une solidité à toute épreuve, elle est vaine, pis que cela, elle est périlleuse, car il n'y a ni lieu, ni passage, ni union, ni aucune espèce de rapport entre la contrainte exercée sur l'intelligence par la force d'un raisonnement logique, et la foi religieuse, qui est un sentiment de l'âme. Mais voici le roc et la « pierre de l'angle » : la seule chose qui nous puisse persuader durablement, c'est l'harmonie du Christ avec la conscience, c'est de sentir que la religion chrétienne est à la fois l'explication complète et l'aspiration profonde de notre nature. »
Et voilà comment en prenant de Pascal ce que l'on veut bien, en méprisant ce qu'il estimait le plus : ces preuves par les miracles et les prophéties qu'il disait être le fondement du christianisme, et en retenant comme la preuve principale et unique de son apologétique, l'argument du sentiment auquel il n'accordait qu'une valeur préparatoire et confirmative, voilà comment, en bouleversant et en ruinant la plus grande partie de l'Apologie, l'on arrive à se créer une méthode d'immanence contre laquelle Pascal tout le premier se serait élevé avec indignation.
Quand on désespère de la valeur de la métaphysique et des preuves historiques du christianisme, il ne reste plus que le sentimentalisme sur lequel on puisse se fonder; mais malheur à l'imprudent qui édifiera sa foi sur ce fondement sablonneux, la tempête soufflera, le torrent se précipitera, et tout l'édifice sera emporté.
Pascal n'a-t-il point cependant affaibli sa démonstration apologétique en exagérant l'impuissance de la raison et la corruption de la nature humaine ? c'est une question que nous devons maintenant examiner.
I. Corruption de la nature humaine, pessimisme de Pascal. — Comment
la notion du péché originel est érigée en motif de crédibilité. — Est-ce l'unique explication de nos intimes contradictions ?