‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 71 sur 118 · II. Utilisation apologétique de cet argument · texte numérisé non relu

II. Utilisation apologétique de cet argument

L'argument du péché originel.

LJLa corruption de l'homme est le point de départ de l'apologétique de Pascal. Or cette corruption peut être considéréel dans la nature humaine en général et dans la raison en particulier3|L'apologétiquL^-qtti— ejs&agère la corruption de notre nature tombe dan^^epessimisme, et celle qui exagère l'impuissance de la raison aboutit au fidéisme. Dans une certaine mesure le pessimisme et le fidéisme sont les bases de l'apologétique de Pascal.

« En voyant Taveuglement de la misère de l'homme, en regardant tout l'univers muet, et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre point en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de moi, d'une semblable nature : je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non ; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux, et ayant vu

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quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi, je n'ai pu y prendre d'attache, et, considérant combien il y a plus d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu n'avait point laissé quelque marque de soi. » ( 698 )

ÛjSl situation de l'homme en ce monde est-elle aussi désesA : peree que Pascal le représente? Non, peut-êtrè| Mais avant! 1 de condamner Pascal, il sera sans doute utile ae considérer que plus l'on est dissipé et distrait par les vaines occupations de la vie, et moins l'on souffre des imperfections et des incertitudes inhérentes à notre nature : tandis qu'au contraire, plus l'homme se renferme dans la solitude, plus il réfléchit sur lui-même, sur sa destinée, sur les terribles problèmes de l'éternité, et plus il commence à considérer la vie humaine avec effroi. Si nous avions la réflexion et l'intuition aussi forte et aussi pénétrante que l'auteur des Pensées, nous

serions peut-être un peu plus inquiets. JVous ne voyons pas

que la misère de notre condition soit si grajidej mais c'est . sans doute parce que nous n'y avons réfléchi ni suffîsainr.^^

ment, m assez scricusement.

' C'est donc peut-être à cause de notre dissipation et de la faiblesse de notre esprit que nous ne voyons pas que la condition de l'homme soit aussi étrange et aussi effroyable que Pascal le dit. Il est cependant assez vraisemblable que l'auteur des Pensées, afin de rendre sa conclusion plus certaine, et le motif de crédibilité tiré du péché originel plus convaincant, a commencé par exagérer, dans les prémisses de son argument, nos contradictions et nos misères.

Mais en quoi consiste donc la preuve apologétique tirée du péché originel et comment Pascal la comprend-il ? Choisissons un exemple : Pharaon une nuit a un songe. Le matin, dit la Bible : « il eut l'esprit agité et il fit appeler tous les magiciens et tous les sages de l'Egypte. Il leur raconta ses songes. Mais personne ne put les expliquer... Pharaon fit appeler Joseph. On le fit sortir en hâte de prison. Il se rasa, changea de vêtements et se rendit vers Pharaon. Pharaon dit à Joseph : J'ai eu un songe. Personne ne peut l'expliquer; et j'ai appris que tu expliques un songe après

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-\ l'avèir entendu. Joseph répondit à Pharaon en disant : Ce n'est pas moi ! C'est Dieu qui donnera une réponse favorable à Pharaon. » Il explique le songe et Pharaon est convaincu que Joseph est un homme de Dieu.

De même la nature humaine, selon Pascal, est une énigme que toutes les philosophies, toutes les religions ont tenté vainement de déchiffrer ; le christianisme se présente ; il donne une solution si satisfaisante qu'on ne peut douter qu'elle ne soit la vraie. Cette solution ne pouvait être connue que par la révélation, il est donc très probable que le christianisme est divin.

Mais avant de démontrer que la religion chrétienne seule résout le problème, encore faut-il établir qu'il y a un problème, que la nature humaine est une énigme. Comment le démontrera-t-on .^

Tout ce qui est étrange, insolite, contradictoire, se pose à l'intelligence humaine comme une question. Voici un ouvrage dans lequel, à côté de pensées profondes, de pages admirables, nous lisons des réflexions puériles, des chapitres incotiérents ; qu'est-ce que cela signifie.^ Voici un édifice immense — c'est l'exemple de Pascal et de Bossuet — où, tout à côté de voûtes colossales, nous ne voyons que des débris de colonnes, des chapiteaux morcelés ; que sont ces ruines ")

Nous savons que les contraires ne peuvent coexister, et quand ils nous semblent réunis dans un même être, notre intelligençe^st comme provoquée à chercher une explication de ce paradoxe. Pour démontrer que la nature humaine es une énigme, un défi porté à l'intelligence, il suffira don< de prouver qu'elle est un composé de contrariétés et d( contradictions.

Or il est vrai que nous constatons en nous des contradictions. Nous voulons le bien et nous opérons le mal, nous désirons connaître avec certitude notre nature, nos origines et nos fins dernières, et la philosophie nous laisse dans l'incertitude. D'où venons-nous ? où allons-nous ? que sommes-nous ? Questions éternelles qui se posent à l'humanité et que la religion chrétienne seule résout ! Oui ! il y a une dispropor-

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lion trop grande entre nos désirs et la réalité. Nous sommes malheureux, c'est un fait ; pourquoi le sommes-nous, c'est une question. Voilà ce que Pascal a exposé avec une force incomparable qui ne sera probablement jamais égalée. En cela 4I a excellé jusqu'à l'excès. JS'otre nature, à l'en croire, est un chaos, un monstre, un cloaque d'incertitudes.

Mais, quand l'humanité serait aussi infortunée que Pascal aime à le représenter, quand on remarquerait en l'homme des contrariétés et des contradictions étonnantes, en pourraiton conclure qu'il est déchu, que l'état défectueux dans lequel il se trouve actuellement ne saurait être l'état dans lequel il a été créé ?

L'on dira peut-être que cette inclination de l'homme au mal, qui paraît invincible, qui en certains individus est monstrueuse, que ces actes contre nature qui ont rendu Sodome tristement célèbre, que cette corruption efrroyal)le que l'Apôtre reprochait aux païens, ne s'expliquent bien que par une concupiscence foncièrement pervertie ; qu'il faut qu'il y ait un étrange renversement dans notre nature pour que la volonté rationneTTe soit domitieé par les instincts

\ grossiers de la sensualité ? t

' Mais on pourra repondre, que ces égarements peuvent être | à la rigueur suffisamment expliqués par la complexité de j la nature humaine, à la fois corporelle et spirituelle, que si 1 \ les fauves des forêts vierges ne se portent pas à des actes ' aussi odieux que certains individus, .cûgstiustement parce qn'iln nont rlrn t^çtr^j et il est infiniment vrflispTnhiaKLa]!!! qu]ils commettraient des excès semblables ou pires , si

' 'ipnlAmpnf r>r| ppnvaU leur prêter une lueur d'intelli- ^fince —

L'inclination qui nous porte au vice, et la peine que notre intelligence éprouve à concevoir les vérités abtraites, ont amené, il est vrai, certains philosophes, et Platon particulièrement, à considérer l'union de l'ûme au corps comme un châtiment céleste ; mais tout d'abord celte conception diffère notablement de celle du péché originel; elle est fausse, et même dans ce qu'elle contient de vrai, elle n'a pas, philo-

236 l'apologie dl' chuistia>'isme de pascal

sophiquement, d'autre valeurque celle i'une hypothèse plus ou moins vraiseaiblable.

Ce n'est pas que le fait d'une faute originelle ne soit sans doute une excellente solution de l'impossibilité où nous nous trouvons de pratiquer la vertu par nos seules et propres forces, mais cette vérité qui aurait pu être conjecturée par la raison humaine ne pouvait devenir certaine que par la révélation.

D'ailleurs la religion chrétienne ne nous demande pas de croire, comme le pensent les jansénistes et Pascal avec eux, que la nature humaine a été foncièrement corrompue, qu'elle a été bouleversée par la faute de nos premiers parents, elle nous enseigne que nous avons perdu par cette faute les grâces extraordinaires que Dieu nous avait gratuitement accordées et les secours nécessaires à notre nature pour bien agir. La révélation ne nous a pas appris, et la raison ne nous montre pas ensuite, comme le dit Pascal, que l'homme est un monstre, un chaos, un prodige. La vérité est que par le péché originel notre nature n'a pas été atteinte essentiellement, que le système de nos facultés n'a pas été dérangé et que nos diverses puissances n'ont pas été profondément détériorées.

Cette opinion est aujourd'hui celle de presque tous les savants catholiques : « La chute originelle n'a enlevé à l'humanité que des doiis pur^ mpiUx Qvnjnit<i à savoir, l'ensemble des privilèges physiques et moraux qui constituaient l'état d'innocence... ces privilèges étaient surnaturels. C'était un manteau précieux, une richesse spirituelle et de sure rogation. En les perdant, l'humanité n'a donc rien perdu qui lui fût dû de par les éléments constitutifs de sa nature ; après celte déchéance, l'homme garde toutes les prérogatives inhérentes à cette nature; si, à l'origine, Dieu n'eût pas élevé le premier homme à l'état surnaturel, s'il lui eût simplement donné ce à quoi il avait droit, l'humanité aurait toujours été telle qu'elle est aujourd'hui... — Il est hors de doute que non seulement cette opinion est approuvée par l'Eglise, mais encore qu'elle est même beaucoup plus en harmonie avec son enseignement ; elle a pour elle l'adbésion

CRITIQUE DES PREUVES SUBJECTIVES DE L'Al»Or.O(.aK 2^"]

des grands théologiens du moyen âge et elle concorde beaucoup mieux avec certains décrets pontificaux * ».

Or, si le péché originel n'a rien modifié essentiellement à ce que la théologie appelle la nature pure, s'il n'est pas la seule cause des trois concupiscences de la chair, de l'esprit, et de l'orgueil, il s'ensuit qu'il n'est point la seule raison de nos contrariétés, de notre ignorance, de notre faiblesse, et il est faux de le représenter comme l'explication évidente et unique de (ous nos maux, de nos contradictions intimes, de nos infirmités.

Force nous est de reconnaître que Pascal a accepté avec trop de confiance et sans les critiquer sufTîsamment les exagérations jansénistes sur notre corruption originelle. Mais il est excusable en ce qu'il ne connaissait point l'histoire ; il avait lu peut-être saint Augustin, mais ce grand docteur, particulièrement à propos de la concupiscence qu'il considère comme une suite du péché originel et comme mauvaise en soi, semblait lui donner raison"^. Au lieu de ne voir dans la concupiscence qu'une loi de notre nature, et par conséquent de la considérer comme un bien en soi, comme une force qui n'est mauvaise que dans ses excès, Pascal, à la suite de Jansénius voit en la triple concupiscence l'unique effet du péché originel et la source empoisonnée de tous ncs maux.

u Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : libido seniiendi, libido scie ndi, libido dominandi. » Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'il n'arrosent ! . . . 3 » (458) .

Ce n'est point que Pascal entende que la raison humaine

i. J. Paquier, Le Jansénisme; 6» Leçon, l'Apologétique de Pascal, p. 21)6 et sv.

2. De Peccalorum meritiset remissione, t. ii, ch. xxii, n*J 36 (P.L. t. XLIV, col 173).

3. Cf. Discours de la Réformation de l'homme intérieur. Pascal qui avait médité ce traité de Jansénius, le traduit en sa langue ; on lit en effet dans Jansénius : oll n'y a rien dans le monde que concupiscence de chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie. Et quiconque les examinera avec soin, reconnaîtra que toute l'impureté qui corrompt le corps et l'esprit de l'homme, et tous les crimes qui troublent la société humaine, découlent ds ces trois sources, et que les ruisseaux se sèchent lorsque ces sources sont arrêtée?', »

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laissée à elle-même puisse connaître avec certitude ou même conjecturer l'existence du péché originel. Il soutient au contraire que, sans la révélation, l'homme ne pourrait le connaître. Ce qu'il affirme, c'est que le péché originel une fois révélé on ne peut plus douter qu'il ne soit vrai ; il est le mot de l'énigme que l'on ne savait pas trouver, mais dont on ne peut plus douter quand il a été prononcé.

« Pour moi, j'avoue qu'aussitôt que la religion chrétienne découvre ce principe que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité, car la nature est telle, qu'elle marque partout un Dieu perdu, et dans l'homme et hors de l'homme, et une nature corrompue ^ » {à^i)

Selon Pascal, en effet, le péché originel donne la clef de tous les problèmes, de toutes les contradictions de notre nature, il nous enseigne pourquoi les passions dominent la raison, pourquoi les peuples se font la guerre, comment les lois résultent de la concupiscence, de la force et de la coutume, pourquoi les bêtes féroces s'insurgent contre l'homme, etc.

Comment l'auteur des Pensées, dont la critique est si sévère quand il s'agit des preuves de l'existence de Dieu par la nature, a-t-il admis si aisément que, le fait du péché originel une fois révélé, l'on pouvait retrouver partout des traces évidentes de cette faute ? Quoi qu'en dise Pascal, s'il est une vérité que la nature nous indique clairement, c'est l'existence de Dieu, et c'est sans doute en regardant autour de soi et non en soi que l'homme a d'abord trouvé son Créateur; mais s'il est une chose que la nature ne nous montre pas avec autant d'évidence, ce sont les suites ou les effets du péché originel. C'est donc par une inconséquence que la prévention janséniste explique trop bien, que Pascal, qui rejette les preuves physiques et métaphysiques de Dieu, voit partout en nous et autour de nous des signes du péché de nos premiers parents.

1. Saint-Thomas — combien n'est-il pas regrettable que Pascal ne l'ait pa» suivi I — écrit avec beaucoup plus de modération. G. Gent. iv. cap. 52 : « ... Peccati originalis in humaiio génère probabiUler quaedam signa apparent.... »

Utilisation apologétique de l'argument du péché originel»

L'utilisation en apologétique de la notion du péché originel dépend évidemment de la valeur qu'on lui attribue comme explication de nos maux et de nos contrariétés. Pascal s'en servait comme un motif de crédibilité d'une valeur capitale. Tout son siècle d'ailleurs faisait de même. Bossuet dans ses panégyriques et ses sermons usait aussi de cet argument'. Et un grand nombre dapologistes ont suivi cette voie.

Il ne faut point dissimuler cependant que le péché originel ne fait pas seulement que nous éclairer dans la connaissance de l'homme, il est lui-même un mystère inso lubie. Pascal ne l'a pas ignoré, et avec sa .loyauté et sa vigueur coulumières il a posé le problème avec une clarté lumineuse.

L'usage apologétique qu'on doit retirer de la notion du péché originel dépend directement de la question de savoir

1 . Voir le Sermon pour la profession de Madame de La Vallière.

<i L'idée de Celui qui nous a créés est empreinte au dedans de nous. Mais, ô malheur incroyable et lamentable aveuglement ! rien n'est gravé plus avant dans le cœur de l'homme, et rien ne lui sert moins dans sa conduite. Les sentiments de la religion sont la dernière chose qui s'efface en l'homme, et la dernière que l'homme consulte : rien n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes ; rien ne les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins.... 0 Dieu! qu'est-ce donc que l'homme, est-ce un prodige? est-ce un composé monstrueux de choses incompatibles? ou bien est-ce une énigme inexplicable?

Non, Messieurs, nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'il y a Je si grand dans l'homme est un reste de sa première institution; ce qu'il y a de si bas et qui paraît si mal assorti avec ses premiers principes, c'est le malheureux effet de sa chute.... » Le procédé est absolument identique à celui de Pascal. Premièrement, la nature humaine est considérée comme un paradoxe, une énigme, et ensuite le péché originel est apporté comme la solution chrétienne, la seule suffisante. Cette argumentation est louable, mais au ivii« siècle on exagérait les contradictions de notre nature pour mieux faire ressortir le paradoxe,^ l'énigme.

24o i/apologie du ciiristiamsme de pascal

si ce mystère explique plus de choses qu'il n'est lui-même inexplicable, et si dès l'abord il attire plus les incrédules qu'il ne les rebute. Pascal estime que le péché originel explique si parfaitement Ihomme qu'il constitue vraiment, malgré les difficultés qu'il pose, une raison de croire manifeste.

« Chose étonnante, cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes ! Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste ; car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté,* pour un péché où il paraît y avoir si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être ? Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant ! sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme » (Br. p. 532.)

Aujourd'hui chez les catholiques l'apologétique d'immanence sans accorder beaucoup d'importance ù l'argument du péché originel, est inclinée en vertu de la méthode même qu'elle pratique à exagérer la misère de l'homme, son impuissance, son ignorance ; elle penche plutôt vers le pessimisme et le fidéisme que vers l'optimisme et le rationalisme.

L'on a même quelquefois tenté de rapprocher la notion du péché originel de la théorie de l'évolutionnisme. Brune-

1 . Les jansénistes choisissant toujours en saint Augustin les décisions les plus rigoureuses damnaient les petits enfants morts sans baptLrae.

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tière à ce sujet aimait à rappeler la boutade de laine sur le (( gorille lubrique et féroce » qui se cache en chacun de nous ; et il concluait à la nécessité de la lutte intime que nous devons soutenir contre nos passions, notre concupiscence, notre amour propre, si nous voulons contribuer en quelque petite chose au perfectionnement du genre humain.

Malgré ces analogies très réelles, si l'on y regarde de près, l'hypothèse de lévolutioimisme est contraire au péché originel. La Bible nous considère comme sortis d'un état idéal et divin, l'évolutionnisme suppose que nous sortons de l'état animal et matériel. D'un côté nous sommes considérés comme des anges déchus, et l'on nous dit que par nos propres forces nous n'atteindrons jamais à la science et au bonheur parfaits ; de l'autre un idéal infini de savoir et de puissance est placé devant nous, et on nous promet que la vertu évolutive qui soulève et emporte l'univers dans son mouvement lent mais irrésistible, conduira l'humanité nécessairement à un état divin dont nous ne pouvons même concevoir la beauté et la grandeur. D'un côté l'on nous dit que l'homme est un dieu tombé, de l'autre que l'homme qui fut un animal est un dieu qui monte.

D'ailleurs, qu'a de commun l'hypothèse d'une origine simienne avec la notion d'une culpabilité naturelle, car c'est cela qui constitue formellement le péché originel. La conception d'une imperfection originelle de l'espèce humaine et la notion d'une faute dont l'enfant est atteint en naissant, sont toutes différentes. Il ne faut pas confondre l'imperfection et le péché. L'enfant peut naître difforme, comment peut-il naître coupable ?

Or nous croyons que cette pensée, qui choque d'abord nos élémentaires et humaines notions de la justice, pourrait éloigner l'incrédule du christianisme, si elle lui était présentée avant qu'il ne fût disposé à l'admettre.

Gomme d'autre part nous ne croyons plus que sans le péché originel nous ne puissions avoir aucune connaissance de nous-mêmes, que sans ce mystère l'homme soit incompréhensible, comme nous n'admettons plus à la suite de Pascal : « que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère

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que ce mystère n'est inconcevable à l'homme », nous estimons qu'il est préférable de ne plus faire du péché originel le début de notre apologétique. Et c'est pour ces raisons sans doute que l'on a osé dire : u Soutenir que le dogme du péché originel diminue au lieu de l'accroître, le mystère de l'existence du mal, c'est être la dupe d'une tradition apologétique qui pour s'appuyer sur l'autorité de Pascal n'en doit pas moins être abandonnée*. »

Pascal s'est-il donc absolument trompé, et cette tradition apologétique dont il est le représentant le plus illustre ne contient-elle pas une grande part de vérité ? ne peut-elle être, pour peu qu'on la modifie, avantageusement utilisée ? Nous le croyons. — Le péché originel n'a pas seulement privé l'homme de grâces surnaturelles, il l'a dépourvu aussi de quelques secours que Dieu devait à sa sagesse de lui donner, et qui, par conséquent, ne lui auraient pas fait défaut, s'il n'avait pas péché. La faute originelle n'est pas un fait évident, mais ce qui est une vérité aussi vieille et universelle que le monde, c'est le besoin absolu qu'éprouve l'homme d'un secours divin. La nécessité de la grâce divine qu'on a le devoir de chercher dans le christianisme est séparable de la notion du péché originel, elle est au fond de l'argumentation de Pascal, et elle est pour l'apologétique une base solide.

L'humanité, en effet, a toujours gémi sous le fardeau écrasant de ses misères physiques et morales, et la conscience douloureuse qu'elle a toujours eue de ses besoins, de sa faiblesse, de ses maux, l'a toujours provoquée à chercher une explication d'abord et un remède ensuite à son infortune.

Les uns ont imaginé dans le passé le plus lointain un âge d'or où l'homme issu des dieux leur était encore semblable, c'est la notion d'une humanité qui déchoit ; d'autres, au contraire, ont transporté l'âge d'or dans l'avenir, c'est la notion du progrès et de l'évolution dont nous parlions tout à l'heure et dont nous avons aujourd'hui la superstition. Mais quelle que soit l'explication que les hommes aient donnée de leurs

I. M. Fa\No:«, Bulletin de littérature ecclésiastique. Janvier 1909

CRITIQUE DES PREUVES SUBJECTIVES DE l'APOLOGIE S/iS

maux, c'est surtout dans la prière, dans les sacrifices, dans le recours à un être plus puissant, en un mot, dans la religion, qu'ils ont cherché un remède à leur ignorance et à leur faiblesse.

Notre siècle, malgré ses progrès dans les sciences et toutes ses inventions, est assez désenchanté. On nous avait promis de résoudre tous les problèmes, d'organiser scientifiquement l'humanité, de suppléer enfin par la science à la religion. Mais bientôt l'on s'est aperçu que le progrès accompli n'atteignait pas le fond des choses, que les questions dont la solution nous importe le plus, la science ne les résolvait pas. L'homme a demandé s'il avait une âme, quelles étaient son origine et sa fin, la science a dû se déclarer incompétente et la philosophie n'a point donné à ces questions de solutions neuves.

Le retour de quelques grands noms au christianisme a été en grande partie déterminé par cette désillusion. Ce qui en tout temps a ramené l'homme vers la religion, c'est l'impossibilité de trouver autre part qu'en Dieu la consolation et l'amour infini dont son cœur a besoin. Or, un grand nombre de passages de Pascal n'expriment que cette vérité, mais en la confondant avec celle du péché originel :

« Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous qu'incertitude.

» Nous cherchons le bonheur, et ne trouvons que misère et mort.

)) Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de certitude ni de bonheur. Ce désir nous est laissé, tant pour nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés. » (437)

L'impossibilité de pratiquer les vertus difficiles sans la religion est une vérité que des incrédules ont souvent reconnue ; la plupart même avouent que sans convictions religieuses la majeure partie des mortels est absolument incapable d'observer les vertus communes. « Inférieure à la vraie morale chrétienne... la morale des honnêtes gens n'est pas la vertu, mais un composé de bonnes habitudes, de bonnes manières, • d'honnêtes procédés reposant d'ordinaire sur un fonds plus

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ou moins généreux, sur une nature plus ou moins bien née — Il y entre des résultats philosophiques, il y reste des habitudes et des maximes chrétiennes ; c'est un compromis, mais qui parla môme suiTit aux besoins du jour.... Quand survient quelque grande crise, quand quelque grand fourbe, quelque grand criminel heureux s'empare de la société pour la pétrir à son gré, cette morale des honnêtes gens devient insuffisante ; elle se plie et s'accommode, en trouvant mille raisons de colorer ses cupidités et ses bassesses. On en a eu des

exemples »

Sainte-Beuve juge sans doute, avec quelque sévérité, cette morale des honnêtes gens ; sans aller aussi loin que lui. Ion ne peut nier que la pratique continue de la vertu ne soit impossible à l'homme sans la grâce Et cependant c'est dans le dévouement, dans la vertu, dans la piété, dans la possession de Dieu qu'il faut chercher le bonheur. L'on peut donc dire que puisque l'humanité ne désire que la béatitude, et que celte béatitude ne se trouve qu'en Dieu, l'humanité plus ou moins consciemment aspire vers Dieu. Mais l'on ne peut dire a priori que ce besoin de Dieu est une conséquence évidente du péché originel et une preuve que nous l'avons possédé autrefois. C'est l'erreur que commet Pa-caH; il se

1 . a La grandeur de l'homme est si visible, qu'elle se tire même de sa misère Car ce qui st nature aux animaux, nous l'appelons misère en l'homme ; pa r où nous reconnaissons que sa nature étant aujourd'hui pareille à celle des animaux, il est déclaré d'une meilleure nature, qui lui était propre autrefois.

a Car qui se trouve malheureux de n'être pas roi, sinon un roi dépossédé ? Trouvait-on Paul Emile malheureux de n'être plus consul? Au contraire, tout le monde trouvait qu'il était heureux de l'avoir été, parce que sa condition n'était pas de l'être toujours. Mais on trouvait Persée si malheureux de n'être plus roi, parce que sa condition était de l'être toujours, qu'on trouvait étrange de ce qu'il supportait la vie. Qui se trouve malheureux de n'avoir qu'une bouche ? et qui ne se trouvera malheureux de n'avoir qu'un ceil.^ On ne s'est peut-être jamais avisé de s'affliger de n'avoir pas trois yeux, mais on est inconsolable de n'en point avoir. » (Br. t,oç)).

Non, malgré tout le respect dû à Pascal, cet argument n'est pas démonstratif; il faudrait prouver tout d'abord que l'on n'est malheureux dans une certaine condition que lorsque l'on a passé par une condition meilleure, alors il serait possible de conclure que puisque nous sommes malheureux c'est donc que nous sommes « des dieux tombés qui se souviennent des cieux ». Mais pour être malheureux dans notre état il suffit que nous puissions imaginer et désirer raisonnablement une condition meilleure.

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trompe lorsqu'il croit que le désir du bonheur nous est laissé tant pour nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés, mais il a raison lorsqu'il s'efforce de nous prouver que nous ne serons heureux qu'en embrassant la religion chrétienne. Un des arguments principaux de l'Apologie de Pascal présente donc une part de vérité et d'erreur qu'il ne nous est pas difficile de discerner, et en excluant de la méthode apologétique pascalienne ce qui est erroné nous la conservons en la consolidant.

« Tous les hommes recherchent d'être heureux, cela est sans exception ; quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre, et les autres n'y vont pas, est ce même désir qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre.

« Et cependant, depuis un si grand nombre d'années, jamais personne, sans la foi, n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent : princes, sujets; nobles, roturiers; vieux, jeunes ; forts, faibles ; savants, ignorants ; sains, malades ; de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions.

« Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d'arriver au bien par nos efforts; l'exemple nous instruit peu. Il n'est jamais si parfaitement semblable, qu'il n'y ait quelque délicate différence ; et c'est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l'autre. Et ainsi le présent ne nous satisfait jamais, l'expérience nous pipe, et de malheur en malheur nous mène jusqu'à la mort, qui en est un comble éternel.

« Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, recherchant des choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que le gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est-à-dire que par Dieu même? » (Br. 42-5.)

Le partage est aisé à faire entre ce qu'il y a de solide et de certain en de tels passages, et ce qui n'est que probable ou incertain.

Que Dieu se soit réservé dans le cœur de l'homme, comme

a46 l'apologie du christianisme de pascal

disait Pascal, une place d'attente, et que par suite l'absence de la divinité cause dans l'âme un vide, un besoin, un tourment infini, c'est une vérité expérimentale qui n'est pas évidente chez tous les humains, particulièrement chez les plus dégradés, mais qui ne laisse pas d'être en général très certaine. Le désir de la béatitude peut être vraiment assimilé à un gouffre infini, c'est-à-dire sans rives et sans fond, dans lequel tous les biens créés disparaissent ensemble sans jamais pouvoir le combler.

Mais que ce désir de la béatitude, cette avidité « nous crie qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur » cela n'est pas évident, tant s'en faut. Et même après que la révélation nous a certifié le fait du péché originel, nous pouvons estimer que ce n'est pas seulement le souvenir inconscient du bonheur perdu qui nous fait désirer la béatitude, mais simplement les besoins de notre intelligence, de notre volonté, de notre nature spirituelle.

Ainsi donc ce désir du bonheur dont l'action est si puissante qu'elle ébranle et conduit tout le genre humain, et si exclusive que l'humanité fait tout pour elle et rien sans elle, ce désir de la béatitude qui cause l'inquiétude de l'homme, que saint Thomas place à la base de la morale, est indépendant du péché originel sans lequel il eût existé, et l'on peut à la suite de Pascal, et sans se préoccuper d'abord de la faute de nos premiers parents, fonder toute l'apologétique sur ce désir infini en prouvant que la religion chrétienne seule est capable de le combler.

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