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La philosophie et l'apologétique de Pascal, p

3. Nous avons fait paraître des articles sur cette question. Le premier dans la Revue Thomiste, septembre-octobre 1909 ; le second dans la Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, octobre 1909. Nous avons varié sur quelques points. Il faut remarquer qu'au point de vue métaphysique il n'y a point de position intermédiaire entre le dogmatisme et le scepticisme.

exemple : les preuves de l'existence de Dieu, et que par le moyen de la révélation il acquiert la certitude de ces vérités, par exemple : que Dieu existe... cet auteur est fidéiste. Or le catholicisme considère la certitude naturelle comme le fondement de la révélation, et ceux qui font de la révélation le fondement de notre certitude renversent la doctrine chrétienne et professent un fidéisme qui n'est point orthodoxe *.

A la question de savoir si Pascal est fidéiste, il est également aisé et faux de répondre qu'ill'est absolument et de parti-pris, comme Lamennais, De Donald, et ceux qui font de la révélation leur critérium de certitude, ou qu'il ne l'est absolument pas, qu'il part de la certitude philosophique pour prouver la vérité du christianisme ; mais ce qui est malaisé, c'est de déterminer dans quelle mesure exacte Pascal est fidéiste. Le critique peut considérer comme absurde le procédé apologétique qui part du doute rationnel pour arriver à la foi, et insinuer qu'il est impossible que Pascal ait commis cette absurdité. Mais, des esprits éminents ayant soutenu cette théorie, il est illogique d'affirmer a priori que Pascal n'a point pu la professer. Les raisons a priori en la matière sont nulles, ou à peu près.

Pascal ne part pas du doute absolu. Il ne s'est point d'ailleurs proposé — le problème au xvii* siècle ne se posant pas avec autant de clarté et ne s'imposant pas avec autant de nécessité qu'aujourd'hui — de préciser exactement quelle certitude il accordait aux premiers principes, mais il s'est préoccupé de cette question autant qu'homme de son temps, et il nous a laissé assez de pensées là-dessus pour que nous puissions déterminer approximativement quelle position il prenait dans ce problème. Il ne croit guère aux longues déductions métaphysiques, mais il attribue aux notions communes et aux raisons fondées sur le sens commun une certitude morale, et cela suffît, pense-t-il, à son dessein, car

1. a Ratiocinatio Dei existentiarrij animae spiritualilatem, homiiUs libertatem cum certitudine probare potest, Fides poslerior est revelatione^ proindeque ad probandum Dei existentiam contra atheunij ad probandum animae rationalis spiritualitatem ac libertatem contra naturuUsmi ac fatalismi sectalorem allegari convenienter neqait ». (Pron, subscript, a Baufainio 8 sept. 1840). Cf. Enchiridion, ii© 150<^,

202 l'apologie du CHRISTIAÎilSME DE PASCAL

il ne prétend pas prouver que la religion chrétienne est absolument certaine, il ne veut établir qu'une chose : c'est que celte religion est assez certaine pour que ceux qui cherchent la vérité de tout leur cœur ne puissent douter qu'elle ne soit véritable. Quand l'incrédule, par les preuves positives de la religion, aura acquis une très forte probabilité de la vérité du christianisme, quand il aura accepté de s'abaisser, Dieu, « pour humilier cette puissance superbe du raisonnement... fera entrer les vérités divines du cœur dans l'esprit /> et dès lors l'existence du Créateur, la spiritualité, l'immortalité de l'âme deviendront, par l'intermédiaire de In foi, des certitudes absolues.

Dès que l'incrédule est assuré par un sentiment divin, par la foi, qu'un Dieu infiniment bon nous a créés, il est certain qu'un malin génie ne nous abuse pas, que notre nature était bonne originellement, et que nos facultés de connaissance, au moins dans les intuitions premières les plus évidentes, sinon dans les déductions éloignées, ne nous trompent pas. Nous pourrions apporter à l'appui de cette affirmation plusieurs textes, nous les avons cités déjà ; que le lecteur se contente de ce fragment qui résume assez exactement la pensée de Pascal.

« Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. Sans ce Médiateur, est ôtée toute communication avec Dieu ; par Jésus-Christ nous connaissons Dieu. Tous ceux qui ont prétendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n'avaient que des preuves impuissantes. Mais pour prouver Jésus-Christ, nous avons les prophéties, qui sont des preuves solides et palpables. Et ces prophéties étant accomplies, et prouvées véritables par l'événement, marquent la certitude de ces vérités, et partant, la preuve de la divinité de Jésus-Christ. En lui et par lui, nous connaissons donc Dieu. Hors de là et sans l'Ecriture, sans le péché originel, sans Médiateur nécessaire, promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu, ni enseigner ni bonne doctrine, ni bonne morale. Mais par Jésus-Christ eten Jésus-Christ, on prouve Dieu, eton enseigne la morale et la doctrine. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes » (Br., 547).

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Les affirmations de Pascal sont donc catégoriques, les preuvesde l'existence de Dieu, hors la foi, ne sont pas absolument convaincantes. Pour acquérir la certitude absolue de cette vérité comme de toutes les autres du même genre, Pascal prend une voie détournée : nous avons les miracles, les prophéties qui sont des preuves solides et palpables et qui établissent la divinité de Jésus ; donc l'enseignement du Christ est infaillible, donc l'existence de Dieu est absolument certaine. D'autre part, les prophéties étant vérifiées parla venue du Messie, la Bible est un livre divin, et tout ce qu'elle nous enseigne : notrecréation à l'image de Dieu, le péché originel, etc. . , tout cela est indubitable. C'est donc de la révélation que toute certitude dépend.

(( Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus- Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c'est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes.

« Ainsi, sans l'Écriture, qui n'a que Jésus-Christ pour objet, nous ne connaissons rien, et ne voyons qu'obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans la propre nature » (548).

« Il est non seulement impossible, mais inutile de connaître Dieu sans Jésus-Christ... » (549)

Ces témoignages qui peuvent, avec quelque subtilité, être interprétés dans un sens très orthodoxe, n'en ont pas moins une saveur fidéiste assez caractérisée. Brunetière le savait bien. A ceux qui lui reprochaient d'être fidéiste, il répondait qu'il pouvait bien l'être avec Pascal. Ce grand critique, qui, par son expérience religieuse, autant et plus que par son érudition, était parfaitement préparé à deviner les dessous de la pensée de Pascal et les intentions les plus secrètes de son apologétique, ne se trompait apparemment pas.

L'auteur des Pensées est donc fidéiste, mais assurément il ne l'est pas autant que ces docteurs chrétiens du siècle dernier, qui ne croyaient pouvoir trouver de fondement plus solide à leur apologétique que l'incertitude et le doute

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philosophique. Pascal n'a pas précisément fondé son apologétique sur le doute, il l'a établie sur la certitude la plus forte qu'il croyait pouvoir trouver ici-bas, la certitude du sens commun. Ce qui constitue proprement le fidéisme de Pascal, c'est le passage par la foi de la certitude morale à la certitude absolue des vérités démontrables*.

Quoique le fidéisme des Pensées ne soit pas absolu, nous estimons cependant qu'il ne saurait être accepté intégralement. Ce ne serait donc pas une bonne raison que de s'autoriser de Pascal en la matière et de répondre qu'on peut bien être fidéiste après lui. Le plus grand homme du monde ne saurait être suivi dans ses errements, et si Pascal a trop peu accordé à la raison humaine et trop à la croyance, nous ne devons point l'imiter en cela.

Or un philosophe chrétien n'admettra pas que sans la foi en Jésus-Christ « l'on ne peut prouver absolument Dieu, ni enseigner ni bonne doctrine, ni bonne morale ». Les preuves aristotéliciennes démontrent absolument l'existence de Dieu, et V Ethique à Nicomaqiie n'est pas une mauvaise morale.

Pascal malheureusement ne connaissait la philosophie que par Descartes et les citations de Montaigne ; ce n'était pas sulTisant. D'ailleurs il est assez probable que s'il eût mieux connu les œuvres et l'histoire des philosophes, il n'eût point pour cela été d'un avis différent. Les opinions individuelles dépendent beaucoup plus du tempérament moral, de l'éducation, des expériences de la vie intime que de l'érudition ; Pascal, par sa conception de la religion, son éducation mathématique, par son esprit positiviste surtout, était naturellement porté à mépriser la philosophie, il eût pu, s'il l'eût voulu, résister aux tendances de sa nature, mais il ne l'a point fait. Il semble même avoir pris une secrète complaisance à bafouer la philosophie.

1 . Le fidéisme de Pascal diffère assez de celui de Lamennais et de Bonald ; d'abord Pascal ne reconnaît la valeur de la tradition qu'en théologie, il n'est pas traditionaliste en philosophie, et surtout il ne part pas du doute absolu. Il est vrai que le fidéisme de Pascal se rapproche davantage de celui de Bautain et'de Ubaglis — (Cf. Essai sur l'indifférence, ch. ini : Des fondements de la certitude. Lamennais cite quelquefois les Pensées, mais ses conclusions sont autrement rigoureuses que celles de Pascal).

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« Les philosophes ont consacré les vices en les mettant en Dieu même.... » (5o3)

« Les impies qui font profession de suivre la raison, doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc? « Ne voyons-nous pas, disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les Chrétiens ? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous, etc. »

« Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour vous laisser en repos. Mais si vous désirez de tout votre cœur de la connaître, ce n'est pas assez ; regardez au détail. C'en serait assez pour une question de philosophie ; mais ici où il va de tout » (Br 226)

Pascal n'a pas assez observé qu'avant toute démonstration apologétique, la raison doit nous convaincre de la valeur de nos premiers principes et de l'objectivité de nos connaissances, elle doit nous démontrer l'existence de Dieu, la possibilité du surnaturel, de la révélation, du miracle *. Théoriquement il en doit être ainsi, et c'est une erreur de croire que si naturellement nous n'avons point de certitude nous y pourrons atteindre par l'intermédiaire de la foi ; la certitude de la foi est avant tout une certitude de sentiment et de volonté, non d'évidence, et elle ne saurait modifier notre certitude intellectuelle des premières vérités.

Pour nous confirmer dans celte opinion que les preuves métaphysiques sont inutiles pour la plupart des hommes, et qu'il est inopportun de prouver Dieu par les œuvres de la nature, Pascal écrit :

(( Eh quoi ! ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu ? — Non. — Et votre religion ne le dit-elle pas ? — Non. Car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, néanmoins cela est faux à l'égard de la plupart. » (2^4)

Or la religion chrétienne dit clairement que la nature

1. Quelle conduite aurait tenue Pascal devant un esprit qui lui aurait contesté la possibilité de la révélation et du surnaturel, déclarant à priori que les prophéties et les miracles devaient avoir une explication naturelle bien qu'encore inconnue? Ne lui eût-il pas fallu faire un peu de métaphysique?

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prouve Dieu, et elle assure que cela est vrai non seulement pour quelques âmes privilégiées mais pour tous les hommes en général. Le bon sens, la philosophie traditionnelle l'enseignent aussi; dans cette question, c'est donc Pascal qui est dans l'erreur et c'est la scolaslique qui a pour elle le sens commun 1. Comment d'ailleurs Pascal, qui connaissait si bien son Ecriture Sainte, ne s'est-il pas souvenu de ce passage, célèbx'e entre tous, de l'Epitre aux Romains ? (chap. i, 19-20.)

(( Quia qaodnolum est Dei manifestum estinillis; Deus enim mis manifesiavit.

» Invisibilia enim ipsiiis a creatara mandi, per ea quae fada sunt intellecia conspiciuntur, sempiterna quoqixe ejus virtus et divinitas, ita ut sint inexcusabiles'^. »

Le concile du Vatican s'est inspiré de la doctrine de l'A pôtre lorsqu'il a décrété que « Dieu, principe et fin de toutes choses, pouvait au moyen des créatures être connu avec certitude par la raison naturelle » La doctrine qui fait dépendre de la foi et de la révélation la certitude absolue a été également plusieurs fois condamnée ^.

Nous ne pouvons donc accepter intégralement le fidéisme de Pascal, mais nous pouvons l'adopter en partie. Il y a, en effet, un fidéisme qui n'est pas erroné, qui n'est pas condamné, et qui cependant se rapproche de celui de Pascal.

1. «A l'aide de es principes (d'identité, de contradiction, etc.), par un raisonnement très sii'ipie, le sens commun s'élève à Dieu. La raison philosophique donne seulement à -0 raisonnement une formule plus précise.... » Cf. G.vrrigou- Lagr.vnge, Le sens fommuii, la philosophie de l'être et les formules dogmatiques, p. 83.

2. L'Apôtre adm. t ('gaiement que les païens connaissaient la morale. « Quum enim génies quae l''.ij;-ni non habent, naturaliler ea quae legis sunt faciunt, ejusmodi legem non habentes ipsi sibi sunt lex — qui ostendunl opus legis scriptum in cordibus suis, testimonium reddente illis conscientia ipsorum... » (Ep. aux. R. Ch. 2. v. 14-15).

3. Cf. Enchiridion. Const. Concilii Vaticani, n" 1G53. « Si quis dixerit, Deum unum et verum, Creutorem et Dominum nostrum, per ea, quae facta sunt, naturali ralionis humanae lumlne certo cognosci non posse; anathema sit. » Bautain, par ordre de Grégoire XVI, dut souscrire la proposition suivante : Ratiocinatio Dei existentiam cum rertitudine probare valet. Fides, donum coelesle posterior est reve- -latione : proindequc. ud probandam Dei existentiam contra atheum ollegari convcnienter nequit »

Il serait fort étonnant, en effet, que tout fût faux dans les observations que nous présentent les Pensées sur la faiblesse de la raison humaine, sur la facilité avec laquelle l'homme glisse vers le scepticisme. Car les réflexions de Pascal sont nées de l'histoire et de l'expérience personnelle. Elles ne sont que des documents humains.

« Je laisse les moindres, comme les discours que font les pyrrhoniens contre ces impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, du pays, et les autres choses semblables, qui, quoiqu'elles entraînent la plus grande partie des hommes communs qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements, sont renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. On n'a qu'à voir leurs livres, si l'on n'en est pas assez persuadé ; on le deviendra bien vite, et peut-être trop. » (Br. p. 629)

Cette dernière confidence nous apprend que Pascal avait expérimenté en fréquentant Montaigne jusqu'à quel point le pyrrhonisme est séduisant, combien est réel le péril du scepticisme. Il n'y a guère de danger pour ceux qui vivent à une époque où règne en maître le dogmatisme, qui ne conversent point avec des sceptiques, et qui ne lisent guère que des auteurs persuadés de la toute-puissance de la raison. Évidemment les esprits qui n'ont guère fréquenté qu'Aristote ou saint Thomas, et qui ont été élevés dans des milieux où l'on croit à la métaphysique et à la religion, ne sont guère exposés au doute. Mais pour ceux qui ont vécu à une époque et dans des milieux où le scepticisme est la doctrine la plus suivie, qui font leur lecture assidue des œuvres des positivistes, des subjectivistes, des agnostiques, il n'est vraiment pas étonnant qu'ils perdent toute certitude, le contraire serait extraordinaire.

Le scepticisme constitue donc une tentation redoutable ; dans les milieux où il règne, les esprits qui ne sont pas munis d'une religion solide ne lui résistent guère, c'est un fléau extrêmement contagieux et dont la plupart sont bientôt atteints.

Lorsque Pascal faisait un retour sur sa vie antérieure, lorsqu'il observait ceux de ses amis qui n'avaient point de convictions religieuses absolues, il remarquait qu'on ne lisait

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point les Essais et les écrits des pyrrhoniens, sans devenir bien vite persuadé de la valeur de leurs arguments. Lorsque, considérant le passé, il ne voyait en dehors du christianisme que contradiction et anarchie dans les doctrines, lorsqu'il constatait qu'avant Jésus-Christ « les hommes ne savaient où ils en étaient, ni s'ils étaient grands et petits », il avait bien quelque raison de penser que, hors la foi, il n'y a guère de doctrine, de système philosophique absolument certain.

Il exagérait sans doute, en concluant que u le pyrrhonisme est le vrai », que hors la foi, l'esprit humain est incapable de rien savoir avec certitude, mais sa pensée était exacte en tant qu'elle exprimait la faiblesse de la raison humaine ployableà tous sens. Notre intelligence n'est pas si sûre d'ellemême, ni si forte, ni si claire, que des influences extérieures : les souffles malsains de la concupiscence, l'autorité des savants, la voix du plus grand nombre, ne puissent l'ébranler aisément et l'entraîner dans l'erreur et le doute. De même que notre volonté a besoin d'un secours divin pour ne point commettre le mal, de même notre raison pour ne point errer a besoin de la foi, des dogmes de la religion. Et en ce sens il est vrai de répéter après Pascal que hors de la foi il n'y a point de certitude assurée.

La doctrine pascalienne de la corruption de la nature et de la raison, si elle est quelque peu modifiée, subsiste donc, et peut continuer d'être le point de départ de notre apologétique. L'humanité éprouve des besoins immanents de certitude et de bonheur que le catholicisme seul peut satisfaire. Sans le secours divin, l'homme ne peut être vraiment, profondément et constamment vertueux, et sans la foi il court de grands périls de succomber devant les assauts possibles du scepticisme.

A ceux à qui le doute ne laisse aucune assurance et par conséquent aucune base inébranlable sur laquelle ils puissent édifier leur morale et leurs convictions politiques et religieuses, le catholicisme apporte avec la foi la certitude philosophique et morale, et à ceux qui gémissent de ne pouvoir atteindre l'idéal de vertu et de sainteté vers lequel

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ils se sentent attirés, qui ne peuvent trouver dans l'univers de quoi assouvir leur immense besoin d'aîTection, la religion chrétienne apporte dans le Dieu fait homme la possibilité, le principe et la fin d'une perfection et d'un amour infinis.

Ces conclusiojis étant acquises, il nous reste enfin à nous demander quelle place doivent occuper dans l'apologétique ces raisons immanentes de croire. Car aucune apologie complète ne saurait les passer sous silence. L'opinion qui considère la véritable religion comme une obligation imposée par la force, comme un joug insupportable que Dieu aurait bien pu se dispenser de nous placer sur les épaules, est si préjudiciable à la vraie foi que l'apologiste ne doit rien avoir plus à cœur que de bannir cette fausse croyance. Que de chrétiens deviendraient meilleurs s'ils comprenaient mieux que la révélation, loin d'être un fardeau, est un bienfait pour l'âme, de mêine que la science n'est pas une charge mais une perfection pour l'intelligence !

L'apologétique ne saurait donc se dispenser d'exposer comment le christianisme est une joie, une certitude, une vie bienheureuse, vers laquelle tout notre être aspire, et sans laquelle nous ne pouvons être que très malheureux. Mais la question est de savoir si toute apologétique doit ouvrir sa démonstration de la religion par des considérations analogues à celles des Pensées sur la faiblesse de la raison humaine et sur la corruption de noire nature. Les immanentistes semblent le croire.

Nous estimons que dans la plupart des cas il est avantageux, en effet, de s'efforcer d'amener l'incrédule à rentreren lui-même et de lui faire reconnaître, d'un côté, les besoins de l'âme, de l'autre, l'incertitude et le vide que laissent dans l'esprit et le cœur les philosophies humaines et les plaisirs terrestres.

L'homme, en effet, n'est pas ordinairement optimiste, il ne l'est qu'exceptionnellement. Les changements notables dans la vie de l'individu et des peuples, les inventions nouvelles, les progrès scientifiques, les révolutions sont suivies quelquefois d'une période d'exaltation et d'enthousiasme dans laquelle l'homme s'imagine qu'il touche au bonheur. Mais

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l'illusion est de courte durée, ce n'est qu'un rêve dont il se réveille bientôt, plus malheureux que jamais.

En entretenant l'homme de ses maux, l'apologiste est donc assuré de se faire écouter, car l'homme aime à entendre parler de lui-même, de ses besoins, de ses infortunes, et il se laisse aisément entraîner par ceux qui lui promettent avec quelque vraisemblance le bonheur. Agir ainsi, évider l'âme de toutes les vaines préoccupations, de toutes les espérances trompeuses qui la remplissent, c'est la disposer à bien comprendre le rôle du christianisme, à recevoir l'Évangile comme une bonne nouvelle.

A notre époque particulièrement, où l'humanité a conscience de ses maux, où les meilleurs parmi les incroyants souffrent de l'insufiîsance des doctrines, et ne trouvent point dans des convictions inébranlables la condition nécessaire d'une action sociale énergique et féconde ; à notre époque où l'agnosticisme, le subjectivisme kantien et le pessimisme ont disposé les esprits à reconnaître que la vie humaine n'est point toujours une fête, et que l'homme n'est point originellement et naturellement bon, ce serait une faute de ne pas tirer parti de ces dispositions, de ne pas insister sur l'impuissance humaine en faisant entrevoir dans le christianisme la doctrine qui éclaire les intelligences, qui aguerrit les volontés et réjouit les âmes.

Pascal de même se rencontrait avec des personnes honnêtes, que la lecture assidue de Montaigne avait persuadées de la faiblesse de la raison, qu'une vie adonnée au divertissement, et non pas à des occupations fortes, avait lassées et désabusées. Il ne fallait pas beaucoup d'éloquence à Pascal pour prouver à Miton, à Méré, aux lecteurs des Essais que l'homme est triste et malheureux, et que la philosophie est incapable de légitimer les lois morales et sociales. L'honnête homme indifférent à qui il s'adressait, était persuadé d'avance de la vérité de ces affirmations.

Mais si Pascal s'était trouvé en présence de métaphysiciens aussi profonds, de logiciens aussi rigoureux que pouvaient l'être Socrate, Platon et Aristote, s'il s'était trouvé en présence de ces Grecs, les moins pessimistes des hommes, qui se

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contentaient à la rigueur de cette vie terrestre, il aurait eu beaucoup de peine, malgré tout son génie, à les convaincre de l'impuissance de la raison et de la perversité fondamentale de notre nature. Si la mode était encore aux rapprochements et aux dialoguas, ce serait le cas de mettre Pascal aux prises avec Socrate. Lorsque l'auteur des Pensées, avec son éloquence enflammée, aurait exposé au philosophe grec ses considérations sur la corruption de la raison et de la nature humaines, Socrate les eût soumises à son analyse et à sa dialectique impitoyable, et quelquesunes des preuves apportées n'en seraient pas sorties indemnes ; mais lorsque Pascal aurait exposé la grandeur de la vie et delà doctrine de Jésus, l'on aime à croire que Socrate se serait rendu, qu'il aurait reconnu et adoré la divinité du Christ.

Quand l'apologiste s'adresse à des hommes persuadés de la valeur de la raison humaine, en possession d'une philosophie aisément conciliable avec le dogme catholique, quand ces hommes sont convaincus que la nature n'est pas si corrompue que des déclamateurs l'ont dit, quel avantage y aurait-il à choquer des convictions qui ne sont pas mauvaises ? Quelle perte de temps ne serait-ce pas que de prétendre ne point exposer à ces esprits -les preuves objectives du christianisme avant de les avoir convaincus de la perversité humaine. Ne serait-il pas préférable, avant toute autre considération, de prouver la divinité du christianisme par les prophéties, les miracles, la vie et l'enseignement de Jésus et des apôtres ?

La méthode apologétique doit se plier aux exigences de l'époque et des personnes à qui elle s'adresse. Le plus souvent, puisque l'homme est ordinairement pessimiste, il sera opportun de débuter par l'explication de nos besoins immanents, et de n'exposer qu'ensuite les preuves objectives de la religion ; mais avec des esprits dogmatiques et optimistes, c'est le processus inverse qui s'impose. D'ailleurs que l'apologiste parte de l'homme pour arriver au Christ, ou du Christ pour arriver à l'homme, il n'importe, pourvu qu'il parvienne à unir l'âme de l'incrédule à celle du divin Maître.

Lorsque Lacordaire dans une conférence célèbre disait i

3O3 l'apologie du ciiristlvnisme de pascal

« L'Église catholique est présentemeut la grande merveille révélatrice de Dieu. C'est elle qui remplit la scène du monde d'un miracle qui a aujourd'hui dix-huit siècles de durée », il ne faisait que développer la théorie des Pensées du « miracle subsistant ». Mais lorsqu'il ajoutait « C'est par l'Église qu'il faut ouvrir la démonstration du christianisme », il renversait l'ordre de l'apologétique pascalienne, tel du moins que nous l'avons exposé. Son apostolat n'en était pas moins fécond.

A la même époque, Lamennais, si diffèrent de Lacordaire, et si proche par tant de côtés de Pascal, écrivait des réflexions qui nous ramènent aux Pensées : « Voilà notre état plein d'obscurité, d'ignorance et d'incertitude. Je ne sais quelle puissance fatale se joue dédaigneusement de notre raison, la pousse et repousse en tous sens dans des ténèbres impénétrables "^. » Et cependant tous ces apologistes usaient des mêmes arguments, ils se servaient tour à tour des preuves extrinsèques et intrinsèques, mais chacun, selon ses dispositions subjectives, insistait sur les considérations qui le touchaient davantage. Cela prouve que la méthode apologétique dépend non seulement de l'époque, mais aussi du tempérament des individus.

La méthode d'immanence est extrêmement appréciée aujourd'hui; c'est la méthode préférée des psychologues, des moralistes et des littérateurs. Ces apologistes s'efforcent de démontrer que le christianisme est indispensable à la vie de l'individu et de la société. Les savants, les érudits, les historiens travaillent de leur côté à fortifier les preuves positives de la foi chrétienne ; ils estiment que le meilleur moyen de convertir les incrédules , c'est encore d'exposer, depuis les origines jusqu'à nos jours, l'histoire de la religion préparée par le monothéisme juif et le messianisme des prophètes, et le succès souvent, et l'inquiétude quelquefois, des hétérodoxes ,a démontré l'efficacité de leur tactique.

Cependant la méthode d'immanence, qui, prise au sens modéré où elle est compatible avec la doctrine catholique.

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