L APOLOGIE BU CHRISTIANISME DE PASCAL
Les fragments plus achevés, destinés, peut être, à cette conférence de Port-Koyal, nous expliquent assez bien l'enthousiasme des solitaires.
« De là je refuse toutes les autres religions. Par Ti je trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu'un Dieu si pur ne se découvre qu'à ceux dont le cœur est purifié. De là cette religion m'est aimable, et je la trouve déjà assez autorisée par une si divine morale : mais j'y trouve de plus.
» Je trouve d'effectif que, depuis que la mémoire des hommes dure, voici un peuple qui subsiste plus ancien que tout autre peuple ; il est annoncé constamment aux hommes qu'ils sont dans une corruption universelle, mais qu'il viendra un Réparateur : un peuple entier le prédit avant sa venue, un peuple entier l'adore après sa venue : que ce n'est pas un homme qui le dit, mais une inanité d'hommes, et un peuple entier prophétisant et fait exprès durant quatre mille ans. Leurs livres dispersés durant 4oo ans » (v^y).
C'est principalement dans cette partie de l'Apologie que Pascal pratiquait la méthode préconisée par Filleau de la Chaise dans son Discours sur les preuves tirées des livres de Moyse. Aucune prophétie prise particulièrement n'est absolument convaincante, mais les prophéties considérées dans leur ensemble sont, pour ceux qui ne veulent point ne point voir, un motif de crédibilité approchant de la certitude absolue. En la matière Filleau de la Chaise avait parfaitement compris la méthode de Pascal, il est même un passage de son discours qu'il faut citer intégralement.
« On est d'autant plus obligé de s'appliquer exactement à la recherche de ces preuves, qu'il n'a pas plu à Dieu qu'elles consistassent dans des principes grossiers et palpables, qu'on découvrit tout d'un coup et qui fussent vus également de tous les hommes. C'est plutôt un amas de circonstances que tout le monde n'envisage pas de la même sorte; mais qui ne laissent pas néanmoins d'être sensibles aux plus simples quand on leur ouvre les yeux, et de produire, lorsqu'elles sont réunies, une certitude, sinon plus pleine, au moins plus intime et plus naturelle que celle qu'on a des démonstrations spéculatives et abstraites, parce que les voies en sont plus
proportionnées à l'esprit humain, et qu'il n'y a personne qui n'en trouve en soi les principes. »
C'est précisément, en effet, parce que l'argument des prophéties ne consiste pas dans des principes « grossiers et palpables », comme le sont ceux de la géométrie et de l'arithmétique, que tous les esprits ne les admettent pas. Cet argument n'est pas fondé sur une sorte de calcul mathématique évident pour tous, mais sur une intuition, sur une \ue d'ensemble. Et de même qu'il faut être doué non de l'esprit géométrique pour juger des choses du cœur, mais de l'esprit de finesse, ainsi, pour voir clairement toute la certitude des prophéties, il faut être doué de l'esprit religieux*. La lumière des prophéties ne brille que pour ceux qui ont le cœur pur. C'est (( un amas de circonstances, dit Filleau, que tout le monde n'envisage pas de la même façon. » Et Pascal, dans son langage emporté, soutient que les prophéties sont en partie destinées à aveugler les impies -. Le double sens par lequel il faut interpréter les prophéties : le sens littéral et le sens spirituel, nous le verrons bientôt, découle de ce principe.
Deux méthodes principales peuvent être distinguées en histoire.
Ou bien l'auteur se propose principalement d'exposer les faits, de les rapporter tels exactement qu'ils se sont passés, d'en établir la vérité, et alors la méthode suivie est la méthode critique. L'historien en ce cas est avant tout un érudit et un savant.
Ou bien, des faits généraux étant donnés et considérés comme certains, l'auteur s'efforce d'exposer le dessein providentiel, les causes universelles, qui ont présidé au développement de l'histoire. En ce cas la méthode suivie est philosophique. L'historien est avant tout un philosophe.
1. Il n'est pas ici question de la foi. Car s'il fallait avoir la foi pour juger des prophéties, les prophéties ne pourraient plus conduire à la foi. Il y aurait cercle vicieux. Il n'est question que de bonnes dispositions intérieures, a II est juste, dit Pascal, que Dieu ne se découvre qu'à ceux qui ont le cœur pur. »
2. « Et cependant ce testament fait pour aveugler les uns et éclairer les autres... » (675).
274 l'apologie du christianisme de pascal
Nous verrons tout à l'heure que Pascal n'a pas exclu la méthode positive ; il peut même être considéré comme l'un des précurseurs de l'exégèse critique ; mais il n'en a pas moins suivi d'abord la méthode philosophique.
Aujourd'hui la philosophie de l'histoire est fort démodée. Il est inutile de rappeler ici la défiance que Fustel de Goulanges avait pour la faculté constructive en histoire et son estime pour la méthode empirique. Ces sentiments sont partagés par le grand nombre de nos historiens contemporains.
Au xvii^ siècle, au contraire, et même auxviii®, les esprits cultivés aimaient les spéculations hardies et ingénieuses sur les faits généraux. Montesquieu intéressait le monde lettré par ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Et avant lui Bossuet avait écrit, avec beaucoup plus de philosophie spéculative que de critique positive, le Discours sur l'histoire universelle.
Or une inspiration semblable gouvernait l'esprit de Pascal. Bossuet, qui avait lu les Pensées, avait peut-être reconnu tout le dessein de son grand ouvrage dans cette réflexion de Pascal : « Qu'il est beau de voir par les yeux de la foi Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode, agir, sans le savoir, pour la gloire de l'Évangile » (80 1). Pascal aimait à concevoir des idées immenses, à contempler des espaces et des temps infinis, à embrasser d'une vue toute l'histoire. « Quand Pascal interprète les prophéties, écrit Sainte-Beuve, et lève les sceaux du Vieux Testament, quand il explique le rôle des Apôtres parmi les Gentils et l'économie merveilleuse des desseins de Dieu, il devance visiblement Bossuet, le Bossuet de l'Histoire universelle ; il ouvre bien des perspectives que l'autre parcourra et remplira * . »
1. Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, livre m, chap. 21. C'est une question diCficile que desavoir si Bossuet s'était vraiment inspiré de Pascal. Beaucoup l'ont cru, Brunetière le niait. M. Giraud écrit : « Quanta Bossuet si, en effet, nulle part, il n'a parlé des Pensées, il a fait bien mieux, et l'on définirait assez exactement son oeuvre tout entière en disant qu'elle est la reprise et l'achèvement de l'œuvre apologétique rêvée par Pascal ; le Discours sur l'histoire universelle est le développement très probablement involontaire, d'une pensée célèbre, (op.. 'c, p. 173).
Mais le xvii* siècle aimait peut-être trop les aperçus généraux, les vues ingénieuses et apparemment profondes. Nos historiens critiques reprochent à Bossuet d'avoir voulu trop bien comprendre les desseins cachés de la Providence. Quelque génie que l'homme puisse posséder, il doit se garder de la tentation de voir trop clair dans la pensée divine ; ù prendre les choses de trop haut, il s'expose à construire dans les nuages et à faire non la philosophie mais la poésie métaphysique de l'histoire. Pascal, doué de beaucoup d'esprit et d'un génie éminemment constructif, ne s'est-il pas quelquefois trop complu à reconstruire l'histoire a prioHl n'a-t-il pas en cela trop subi l'influence de son temps .^ Quelques fragments des Pensées pourraient nous le faire craindre.
« .... 11 fallait que, pour donner foi au Messie, il y eût eu des prophéties précédentes, et qu'elles fussent portées par des gens non suspects , et d'une diligence et fidélité , et d'un zèle extraordinaire et reconnu de toute la terre.
« Pour faire réussir tout cela. Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il amis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie, comme libérateur et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait. Et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres qui prédisent leur Messie, assurant toutes les nations qu'il devait venir, et en la manière prédite dans les livres qu'ils tenaient ouverts à tout le monde. Et ainsi ce peuple, déçu par l'avènement ignominieux et pauvre du Messie, a été son plus cruel ennemi. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser, et le plus exact et zélé qui se puisse dire pour sa loi et pour ses prophètes, qui les porte incorrompus ; de sorte que ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ, qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui et qui disent qu'il sera rejeté et en scandale ; de sorte qu'il ont marqué que c'était lui en le refusant, et qu'il a été également prouvé, et par les justes Juifs qui l'ont reçu, et par les injustes qui l'ont rejeté, l'un et l'autre ayant été prédit » (Syi).
Cette explication de l'histoire par les causes finales et efficientes est l'essentiel de la méthode philosophique.
a'yG l'apologie du christianisme de pascal
Pascal pose des principes : « Il fallait, pour donner foi au Messie, qu'il y eût des prophéties précédentes, et qu'elles fussent portées par des gens non suspects..., » L'on pourrait discuter sans doute ces prémisses et soutenir qu'il n'était point nécessaire que, pour donner foi au Messie, il y eût « des prophéties précédentes» , que Dieu aurait pu s'y prendre autrement, etc. On aurait tort, car Pascal ne parle pas ici d'une nécessité absolue mais d'une nécessité de convenance. Mais était-il nécessaire que « pour faire réussir tout cela » Dieu ait choisi un peuple charnel « auquel il a mis en dépôt » les prophéties sous un aspect charnel, afin que ces prophéties spirituelles soient portées par des gens non suspects de les altérer et extrêmement fidèles à les conserver? Pascal ne prête-t-il pas à Dieu une politique trop humainement ingénieuse ? Ne serait-il pas plus simple de reconnaître que les Juifs, quelque charnels qu'ils aient été, ne l'étaient guère plus que leurs voisins, et que si Dieu leur envoya des prophètes, c'est peut-être même parce que l'esprit religieux était plus développé dans l'élite de leur nation que chez les autres peuples de l'antiquité ?
Mais Pascal voit une difficulté à ce que les prophéties aient été confiées à un peuple spirituel qui les eût comprises et aimées : « S'ils avaient aimé ces promesses spirituelles et qu'ils les eussent conservées incorrompues jusqu'au Messie, leur témoignage n'eût pas eu de force, puisqu'ils en eussent été amis. » Cette dernière condition, il le faut avouer, n'était nullement nécessaire. Un peuple très religieux, très attaché « aux promesses spirituelles », reçues de son Dieu, eût été par ses vertus et sa sincérité un témoin très autorisé de l'authenticité des prophéties sur lesquelles il eût pieusement veillé.
Ces explications de l'histoire sainte a priori et par les causes finales sont donc quelquefois contestables. La philosophie de l'histoire ne saurait toujours atteindre à une certitude absolue ou morale, elle se satisfait de plus ou moins grandes probabilités. Souvent elle demeure conjecturale, et principalement lorsque l'auteur ne se défie pas assez de ses explications. Pascal dont l'esprit était extrêmement ingénieux
CRITIQUE DES PREUVES EXTIVI>SÈQUES 277
a bientôt fait de trouver les raisons divines des choses.
« La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu d'un historien unique contemporain, et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde, et que tous les hommes pussent apprendre par là une chose si nécessaire à savoir, et qu'on ne pût la savoir que par là » (622)
« La longueur de la vie des patriarches, au lieu de faire que les histoires des choses passées se perdissent, servait au contraire à les conserver. Car ce qui fait que l'on n'est pas quelquefois assez instruit dans l'histoire de ses ancêtres, est que l'on n'a jamais guère vécu avec eux, et qu'ils sont morls souvent devant que l'on eût atteint l'âge de raison. Or, lorsque les hommesvivaient si longtemps, les enfants vivaient longtemps avec leurs pères. Ils les entretenaient longtemps. Or, de quoi les eussent-ils entretenus, sinon de l'histoire de leurs ancêtres, puisque toute l'histoire était réduite à celle-là, qu'ils n'avaient point d'études, ni de sciences, ni d'arts, qui occupent une grande partie des discours de la vie? Aussi l'on voit qu'en ce temps les peuples avaient un soin particulier de conserver leurs généalogies » (626).
Ces exemples choisis entre d'autres ne laissent pas de contenir de grandes vérités et des remarques très positives et très intéressantes. D'ailleurs le xvii® siècle, quelque amour qu'il eût des spéculations sur les données historiques, commençait à se rendre compte de la nécessité d'une méthode plus positive. Et Pascal essaya de pratiquer la science historique et scripturaire.
Nous avons souvent remarqué dans l'auteur des Pensées deux aptitudes en apparence contraires, l'une à la synthèse et l'autre à l'analyse. Pascal possédait à un degré éminent l'esprit géométrique et l'esprit de finesse, et cette dualité même de son esprit en constituait la supériorité.
En histoire même, cette double aptitude de son intelligence se manifeste clairement, Pascal pratique la méthode philosophique avec génie et en cela il égale Bossuet, mais il le surpasse par son estime de la méthode positive et critique. Bien peu d'historiens savent unir la pensée à l'érudition.
378 l'apologie du christianisme de pascal
Pascal s'il eût vécu eût été capable de pratiquer ensemble et à un degré éminent l'une et l'autre méthodes. Nous avons exposé comment il comprenait l'argument des prophéties prises dans leur ensemble, comment il savait faire la philosophie de l'histoire, nous devons tâcher d'exposer maintenant, quel soin il eût donné à la méthode positive ; cela nous conduira naturellement à étudier son exégèse et quelle importance il accordait aux prophéties de détail.
L'exégèse de Pascal.
L'argument des prophéties prises dans leur ensemble suppose des prédictions particulières suffisamment claires et nombreuses pour que de leur réunion puisse jaillir la certitude . C'est pourquoi il ne suffît pas à l'apologiste qui prétend user de cette preuve et lui donner toute sa valeur, d'argumenter en général ; il lui faut entrer dans les détails et étudier les textes selon la méthode positive et critique. En un mot, il doit faire de l'exégèse.
Pascal l'avait parfaitement compris. Aussi se proposait-il d'étudier la Bible de très près. 11 la possédait presque par cœur. 11 avait commencé l'étude de l'hébreu. La lecture des Pensées nous révèle chez lui ce souci du détail, ce soin de recourir aux sources, qui caractérise l'esprit scientifique. La précision et le scrupule qu'il avait apportés en physique et dans ses expériences, il les eût apportés aussi, si la vie et la santé lui eussent été accordées, dans ses études scripturaires.
Il s'était initié aux controverses bibliques, principalement dans le Pagio Fidel de Raymond Martini. Sa documentation pour les textes de l'Ancien Testament est en grande partie empruntée au livre du savant dominicain. C'est tout un chapitre de cet ouvrage qu'il résume dans le fragment :
u Tradition ample du péché originel selon les Juifs. » (446). Dans les Pensées, des chiffres renvoient aux pages du Pugio : u Page 27, R. Hakadosch (an 200), auteur du Mischna, ou loi vocale ou seconde loi. » (635). Il note des remarques grammaticales :
« .... Il n'est pas permis d'attribuer à l'Écriture les sens qu'elle ne nous a pas révélé qu'elle a. Ainsi, de dire que le mem fermé d'Isaïe signifie 600, cela n'est pas révélé. Il eût pu dire que les Isade finals et les he déficientes signifieraient des mystères. Il n'est donc pas permis de le dire, et encore moins de dire que c'est la manière de la pierre philosophale. Mais nous disons que le sens littéral n'est pas le vrai, parce que les prophètes l'ont dit eux-mêmes » (687).
Le mode de numération des Hébreux est connu également de Pascal :
(( Sachez donc et entendez. Depuis que la parole sortira pour rétablir et réédifier Jérusalem, jusqu'au prince Messie, il y aura sept semaines et soixante-deux semaines. (Les Hébreux ont accoutumé de diviser les nombres et de mettre le petit le premier; ces 7 et 62 font 69 : de ces 70 il en restera donc la 70*, c'est-à-dire les 7 dernières années, dont il parlera ensuite). »(p. 663).
Le reproche a été fait quelquefois à Pascal de ne s'être pas assez adonné à l'étude de l'histoire, et il est vrai qu'il la connaissait très imparfaitement. Cependant nous rencontrons dans les Pensées des remarques indiquant une réelle curiosité des questions historiques. L'Histoire de la Chine du P. Martini, récemment publiée, avait ému les savants et posé quelques objections touchant la plus haute antiquité, incontestée jusqu'alors, du peuple hébreu. Pascal lit ce livre :
« Histoire de la Chine. — Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger.
(Lequel est le plus crovable des deux. Moïse ou la Chine ?) »
u Contre l'histoire de la Chine. Les historiens de Mexico, des cinq soleils, dont le dernier est il n'y a que huit cents ans. » (594)
C'est de Montaigne que Pascal se souvient ici, plus loin et
a8o l'apologie du christianismh de pascal
à propos de Mahomet, ce sera de Grotius et de Charron * :
« Contre Mahomet — L'Alcoran n'est pas plus de Mahomet, que l'Evangile, de saint Mathieu, car il est cité de plusieurs auteurs de siècle en siècle ; les ennemis mêmes, Gelse et Porphyre, ne l'ont jamais désavoué,
« L'Alcoran dit que saint Matthieu était homme de bien. Donc, il était faux prophète, ou en appelant gens de bien des méchants, ou en ne demeurant pas d'accord de ce qu'ils ont dit de Jésus-Christ. » (Sgy)
Les tendances de Pascal, ses aptitudes, ses goûts pour la méthode positive, ressortent clairement des remarques que nous venons de faire. Et Voltaire n'eût pu sans doute faire à l'auteur des Pensées le reproche qu'il adressait à Bossuet, de ne point s'être préoccupé de la Chine.
Quelque soin cependant que Pascal eût donné à l'étude de l'Ancien Testament, il eût avec plus d'amour encore travaillé le Nouveau. Il avait même essayé une harmonisation des textes Évangéliques dans « 1' Abrégé de la vie de Jésus- Christ ». Dans la Préface de cet ouvrage il écrivait : « Or, ce que les Évangélistes ont écrit (pour des raisons qui ne sont peut-être pas toutes connues), par un ordre où ils n'ont pas toujours eu égard à la suite des temps, nous le rédigeons ici dans la suite des temps, en rapportant chaque verset de chaque Évangélste, dans l'ordre auquel la chose qui y est écrite est arrivée, autant que noire faiblesse nous l'a pu permettre... »-
Ces travaux d'approche, Pascal ne put les mener à bonne fin, il lui eût fallu pour les achever une vie très longue. Nous nous souvenons qu'il demandait dix années de santé pour finir son Apologie. Que de savants ont ainsi commencé une œuvre qu'ils croyaient terminer en peu d'années et à laquelle ils ont consacré toute leur vie ! C'eût été sans doute le cas pour Pascal. Le labeur qu'il avait entrepris, à en juger du moins par quelques indices, était colossal, c'était le travail de plus d'un
1 . Cf. Gde Ed. Br. {tome u, section ix, pp. 31 et sv.) Pascal avait lu au«-i le livre d'Isaac de Lapeyrère sur les Préadumites. Cf. fr. 651. o Extravagances des Apolyptiques et Préadamites, Millénaires, etc.... )>
t. Cf. MiCHAUT, Abré'jé de la vie de Jésus-Christ, p. 3.
siècle. De toutes façons il serait mort à la tâche. Malheureusement la mort vint trop tôt. Et il n'eut même pas le temps de se faire sur cette question si ardue des prophéties une opinion définitive. Quelques discordances, quelques imprécisions nous indiquent, en effet, que sa pensée sur ce sujet était encore en formation. Nous essaierons cependant, malgré la difficulté, de déterminer quels étaient en la matière l'état et l'orientation de sa pensée.
Dans les fragments sur les prophéties, les Juifs sont si souvent pris à partie, qu'il y a lieu de se demander si ce n'est pas à eux principalement que Pascal s'adressait. Il n'en est rien cependant ; c'est aux indifférents qu'il s'en prend.
S'il se préoccupe beaucoup des Juifs, c'est à cause d'une objection qui se présente naturellement à l'esprit de l'incrédule. Car si les prophéties sont si manifestes, comment ceux qui les connaissaient le mieux, ne les ont-ils point comprises ? Gomment peuvent-ils soutenir que Jésus n'est point le Messie prédit? Cette objection, Pascal ne l'ignorait point ; ne l'avait-il point trouvée déjà dans saint Paul*, ne l'avait-il point lue dans le Pugio ? ne l'avait-il point entendu formuler peut-être par quelque libertin ?
« Ceux qui ont peine à croire en cherchent un sujet en ce que les Juifs ne croient pas. « Si cela était si clair, dit-on, pourquoi ne croiraient ils pas ? » Et voudraient quasi qu'ils crussent, afin de n'être pas arrêtés par l'exemple de leur refus. Mais c'est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Nous y serions bien moins disposés, s'ils étaient des nôtres. Nous aurions alors un plus ample prétexte. Gela est admirable, d'avoir rendu les Juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de l'accomplissement^ » (745).
1. Ad Romanos III, 3. Qaid enim? si quidam illorum non crediderunt, numquid incredulitas illorum fide m Dei evacuabit? — Le Pugio Fidei {Secunda Pars., Caput. Primum), explique la réprobation des Juifs par leurs péchés et montre que cette réprobation était prophétisée. De même Pascal; Cf. n» 610.
"2. Les Juifs étant contraires à Jésus sont des dépositaires non suspects de la \aleur des prophéties. C'est la même pensée que précédemment. Pascal ne se contente pas de réfuter l'objection, il la retourne contre l'incrédule. Les Juifs ne
283 l'apologie du christianisme de pascal
Dans cette pensée Pascal nous indique la fin de l'endurcissement des Juifs; dans d'autres fragments il nous en montre la cause. Les « Juifs charnels » attendaient un Messie glorieux, un souverain glorieux et maître de l'univers, Jésus étant venu apporter au monde non des richesses matérielles, mais des faveurs spirituelles, ils ont préféré la matière à l'esprit et n'ont point voulu le reconnaître. Cette explication est constante dans les fragments des Pensées que nous étudions.
Ce n'est donc pas précisément aux Juifs que Pascal s'adresse, son but n'est pas de les prendre à partie directement comme le fait Raymond Martini, mais seulement de répondre à l'une des premières difficultés de l'athée. Cette première objection étant écartée, une seconde toute semblable se présente immédiatement. Pourquoi les prophéties ne sont-elles pas absolument évidentes? Dieu n'aurait-il point pu nous manifester la vérité avec une clarté parfaite.^
La réponse à cette difficulté donne à Pascal l'occasion d'insister sur une des notions les plus fondamentales de sa doctrine. Car le problème posé n'est pas autre que celui de la réprobation et de la prédestination des âmes. Et tout le jansénisme, toute la pensée, toute la vie de Pascal furent presque entièrement absorbés par l'étude ou la méditation de cette question. Le premier principe de l'exégèse de Pascal vient de là. Tout un chapitre de l'Apologie, le chapitre des Fondements de la religion chrétienne aurait été consacré à mettre en relief celte vérité : que Dieu, dans les prophéties, a laissé assez d'obscurité et de lumière pour qu'il y ait « de quoi aveugler et de quoi éclairer », et que cela même avait été prédit :
« Que disent les prophètes de Jésus-Christ ? Qu'il sera
sont pas une raison de ne pas croire, au contraire ils sont une raison de croire. « Si cela est clairement prédit aux Juifs, comment ne l'ont-ils pas cru? ou comment n'ont-ils point été exterminés, de résistera une chose si claire? » — Je réponds : premièrement cela a été prédit, et qu'ils ne croiraient point une chose si claire, et qu'ils ne seraient point exterminés. Et rien n'est plus glorieux au Messie ; car il ne suffîsait pas qu'il y eût des prophètes ; il fallait que leurs prophéties fussent conservées sans soupçon...» (749).
évidemment Dieu? Non; mais qu'il est un Dieu véritablement caché; qu'il sera méconnu; qu'on ne pensera pas que ce soit lui ; qu'il sera une pierre d'achoppement, à laquelle plusieurs heurteront, etc.... Qu'on ne nous reproche donc plus le manque de clarté, puisque nous en faisons profession.
« Mais, dit-on, il y a des obscurités. — Et sans cela, on ne serait pas aheurté à Jésus-Christ et c'est un des desseins formels des prophètes : Excaeca.... » (76 1).
L'allusion h Isaïe est évidente*, i' Excaeca cor populi hujas.... etc.... Endurcis le cœur de ce peuple, bouche-lui les oreilles, ferme-lui les yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n'entendent et que son cœur ne comprenne, de sorte qu'il se convertisse et que je le guérisse. » Ce verset semble avoir toujours été présent à l'esprit de Pascal. Toutes les pensées contenues dans le chapitre des Fondements n'auraient été qu'une explication et une répétition de cette parole prophétique. Il faut qu'il y ait des incrédules, des réprouvés ; et pour cela Dieu devait laisser une certaine obscurité dans les prophéties.
« Il y a assez de clarté pour éclairer les élus et assez d'obscurité pour les humilier. Il y a assez d'obscurité pour aveugler les réprouvés et assez de clarté pour les condamner et les rendre inexcusables - » (578).
Nous disions que c'était le premier des principes de l'exégèse de Pascal : cette vérité primordiale lui fournit une solution générale à un grand nombre de difficultés :
« — Je vous dis qu'il y a de quoi aveugler et de quoi éclairer.
« Par ce mot seul, je ruine tous vos raisonnements. « Mais la Chine obscurcit, » dites vous ; et je réponds : « La Chine obscurcit, mais il y a clarté à trouver : cherchez-la ».