‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 77 sur 118 · Iiaïe, VI · texte numérisé non relu

Iiaïe, VI

2. Ce principe était bien dans l'esprit du jansénisme. M. de Saint-Cyran disait a Dieu dans son Ecriture a proposé celte même parole sous des expressions faibles, informes et obscures, afin de guérir ainsi les esprits superbes des hommes — » M. de Sacy se reprochait d'avoir retranché dans sa traduction les obscurités de l'Ecriture. (Cf. P. R. tome ii, p. 357) Pascal est dans la tradition janséniste quand il écrit : « S'il n'y avait point d'obscurité, l'homme ne sentirait point sa corruption... » (58fî).

284 l'apologie du christianisme de pascal

» Ainsi tout ce que vous dites fait à un des desseins, et rien contre l'autre. Ainsi cela sert, et ne nuit pas.

)) Il faut donc voir cela en détail, il faut mettre papiers sur table ». (page Sgô).

Pascal a écrit quelquefois sur 'a réprobation des pensées et surtout des expressions troublantes, nous ne les éviterons pas et nous y reviendrons à plusieurs reprises ; mais plus souvent il donne de cette réprobation des explications qui sont le bon sens même :

« ....De là je refuse toutes les autres religions. Par là je trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu'un Dieu si pur ne se découvre qu'à ceux dont le cœur est purifié. De là cette religion m'est aimable » (ySy).

« — La religion est une chose si grande, qu'il est juste que ceux qui ne voudraient pas prendre la peine de la chercher, si elle est obscure, en soient privés. De quoi se plaint-on donc, si elle est telle qu'on la puisse trouver en la cherchant ? » (By^).

La réflexion est excellente et l'honnête homme admettra aisément que Dieu n'ait pas voulu imposer aux hommes la foi malgré eux. Mais voici que devant l'objection la passion de Pascal s'échauffe. Il s'irrite, il exagère alors au delà de toute mesure. Gomment peut-il en arriver à écrire ?

« ....(David) n'avait qu'à dire qu'il était le Messie, s'il eût eu de la vanité : car les prophéties sont plus claires de lui que de Jésus-Christ. Et saint Jean (Baptiste) de même » (753).

« ....Pour faire qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en entendant ils n'entendent point, rien ne pouvait être mieux fait » (753).

Ces expressions excessives ne sont que des lapsus de pensée ou de plume que Pascal aurait certainement corrigés. Ce serait abuser de ses notes que de chercher dans ces fragments ou d'autres analogues sa pensée définitive. Son opinion vraie est que Dieu a mis assez d'obscurité dans les prophéties pour qu'elles ne soient pas évidentes. La preuve en est dans les applications multiples qu'il fait de cette vérité :

« La généalogie de Jésus-Christ dans l'Ancien Testament est mêlée parmi tant d'autres inutiles, qu'elle ne peut être

CniTIQUE DES PREUVES EXTRINSÈQUES 285

discernée. Si Moïse n'eût tenu registre que des ancêtres de Jésus-Christ, cela eût été trop visible. S'il n'eût pas marqué celle de Jésus-Christ, cela n'eût pas été assez visible Mais, après tout, qui regarde de près, voit celle de Jésus-Christ bien discernée par Thamar, Ruth, etc.

« Si Dieu n'eût permis qu'une religion, elle eût été trop reconnaissable ; mais qu'on y regarde de près, on discerne bien la vérité dans cette confusion ....

M Ainsi toutes les faiblesses très apparentes sont des forces. Exemple : les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc. Qu'y a-t-il de plus clair que cela n'a pas été fait de concert.^ » (578)

Ce principe de l'obscure clarté des prophéties explique fort bien, selon Pascal, la réprobation des impies et la prédestination des élus. Ceux qui ont le cœur pur voient dans les prophéties ce qu'il y a de clair et jugent du reste par ce qu'ils ont vu de lumineux ; au contraire, ceux dont le cœur est endurci par le vice ne voient dans les prophéties que ce qu'il y a d'obscur et jugent du reste par cette obscurité :

« Tout tourne en bien pour les élus, jusqu'aux obscurités de l'Ecriture ; car ils les honorent, à cause des clartés divines Et tout tourne en mal pour tous les autres jusqu'aux clartés, car ils les blasphèment à cause des obscurités qu'ils n'entendent pas » (075).

Ne prendre dans les prophéties que les allusions claires à la personne de Jésus et rejeter les autres serait un procédé aussi commode qu'arbitraire. Ce n'est pas ainsi que Pascal entend l'herméneutique. Certainement, il demande à l'homme de bonne foi de prendre pour point de départ de son examen les prophéties claires, mais il entend bien interpréter les autres. Ici intervient l'une de ses remarques les'plus justement célèbres.

« On ne peut faire une bonne physionomie qu'en accordant toutes nos contrariétés, et il ne suffît pas de suivre une suite de qualités accordantes sans accorder les contraires. Pour entendre le sens d'un auteur, il faut accorder tous les passages contraires. » (684)

286 l'apologie du christianisme de pascal

Si nous voulions illustrer ce principe par un exemple, point ne serait besoin de chercher fort loin. Que ne ferait-on pas dire à Pascal s'il était permis à chacun de choisir dans le livre des Pensées les fragments qui lui plaisent en oubliant à dessein les autres? En suivant cette méthode, le sceptique et le dogmatique, le fidèle et l'incroyant pourraient s'autoriser également de son œuvre et lui faire dire ce qu'ils pensent. Or ce qu'il n'est pas permis de faire pour un livre profane ne l'est pas, à plus forte raison, pour le livre divin. Pascal reprend :

a Ainsi, pour entendre l'Écriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s'accordent. 11 ne sufTit pas d'en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants, mais d'en avoir un qui accorde les passages même contraires.

« Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s'accordent, ou il n'a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l'Ecriture et des prophètes ; ils avaient assurément trop bon sens. Il faut donc en chercher un qui acccorde toutes les contrariétés.

« Le véritable sens n'est donc pas celui des Juifs ; mais en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées.

« Les Juifs ne sauraient accorder la cessation de la royauté et principauté, prédite par Osée, avec la prophétie de Jacob.

a Si l'on prend la loi, les sacrifices et le royaume pour réalités, on ne peut accorder tous les passages. Il faut donc par nécessité qu'ils ne soient que figurés.,.. » (68^)

Le sens spirituel, tel est le moyen auquel Pascal recourt pour l'interprétation de toutes les prophéties. Ce principe, que les obscurités de la Bible recèlent un sens caché dont la figure est la clef, est peut-être le plus important de son exégèse. Et il n'est qu'une conséquence des deux précédents, savoir : qu'il y a des passages clairs et d'autres obscurs dans le « Vieux Testament », et qu'il est nécessaire d'interpréter néanmoins tous les textes.

II ne viendra à la pensée de personne de croire que Pascal ait inventé l'interprétation figurative des textes obscurs de

CRITIQUE DES PHEUVES EXTIUNSÈQUES 287

la Bible. Quelques-uns cependant ont prétendu qu'en empruntant ce procédé à Raymond Martini, il revenait à l'exégèse médiévale. Cest une erreur. Depuis toujours on recourait au sens spirituel dans l'interprétation de la Bible. Les jansénistes étudiaient beaucoup l'Écriture. M. de Sacy, avec qui Pascal lors de son entrée à Port-Royal avait eu un entretien fameux, était un traducteur laborieux de la Bible, et son explication est à la fois littérale et spirituelle ^ Saint Bernard, saint Augustin, les deux docteurs préférés de iPort- Royal, usaient constamment de l'interprétation figurative. Dans le Pugio, Pascal apprenait que les rabbins abusaient de la métaphore ou de l'allégorie 2. Dans le Nouveau Testament, il constatait que les Évangélistes, saint Paul et Jésus lui-même avaient interprété d'une façon figurative les textes de la Bible. C'était donc à la tradition qu'il empruntait l'usage du sens spirituel et il le voyait employé partout autour de lui.

M. de Sacy, pour donner une idée sensible du sens spirituel, écrivait. « On sait assez ce que c'est que les devises, dans lesquelles on prend pour corps quelque chose qui est ordinaire dans la nature, pour marquer d'une manière courte et ingénieuse une vérité qu'on a dans l'esprit. Ainsi un homme de qualité s'étant autrefois donné à un prince, et étant toujours demeuré attaché à sa personne, après même qu'il fut tombé dans une grande disgrâce, prit pour sa devise un lierre qui embrassait le tronc d'un chêne et qui y demeurait enlassé, après que le chêne avait été renversé par terre avec ces mots : Haeretque cadenti. Il ne le quitte point dans sa chute même.

« Il est certain qu'il y a dans cette devise le sens de la lettre et le sens spirituel. Le sens de la lettre est que le lierre

i . Le volume I de la Bible de Sacy est intitulé : « La Genèse traduite en français avec l'explication du sens littéral et du sens spirituel... n et dans le paragraphe II de la Préface, l'usage de la figure est expliqué et légitimé par des raisons souvent fort semblables à celles que donne Pascal. — Voir aussi dans la Préface aux Prophéties d'Isaïe, le paragraphe intitulé : a De quelle manière on doit entendre les Prophètes. — Sens littéral et spirituel. » C'est à cette Préface que nous empruntons l'exemple cité plus loin.

2. <i Les Rabbins prennent pour figures les mamelles de l'Epouse et tout ce qui n'exprime pas l'unique but qu ils ont, des biens temporels. » (670).

288 l'apologie du CimiSTIAMSME DE PASCAL

s'attache à un arbre, et ne s'en sépare point, lors même qu'il tombe. Le sens spirituel est qu'un homme demeure toujours fidèle à un prince sans qu'il l'abandonne dans son malheur. ))

Pascal, dans les Pensées se sert tour à tour des expressions : sens spirituel et figuratif. Il y a une distinction à établir entre ces deux expressions. Saint Bernard, saint Augustin et les Pères de l'Eglise interprètent l'Ecriture-Sainte en suivant les inspirations de leur piété, c'est assez souvent le sens spirituel qu'ils emploient *. Mais lorsque les choses et les faits rapportés dans l'Ancien Testament sont envisagés comme signifiant des événements contenus dans le Nouveau, alors c'est proprement la figure qui est employée. Ainsi l'agneau pascal est considéré comme la figUre du Christ immolé.

Il y a cette différence entre ces deux sens, le spirituel et le figuratif, que le premier est le plus souvent subjectif et arbitraire, tandis que le second est plus objectif et dépend de l'ordre établi par la Providence. Dieu a pu ordonner des événements à n'être que la préparation d'événements futurs, et alors il est vrai objectivement que les premiers ne sont que la figure des seconds.

Ces deux sens se trouvent dans les Pensées ; mais Pascal ne les a pas rigoureusement distingués ; il emploie tour à lour et indistinctement les termes de sens spirituel et de figuratif, et ainsi ces mots désignent quelquefois une même chose et quelquefois des choses différentes.

Mais ce n'est pas assez d'affirmer la nécessité de l'interprétation figurative, il en faut légitimer l'usage. De quel droit use-ton lorsqu'on interprète certains textes littéralement et d'autres spirituellement ? Pascal nous l'explique. Il en donne des raisons dont les unes ne valent que pour

1. Nous prenons ici le sens spirituel d'une manière très large et non dans son acception théologique. Bien que Pascal n'ait pas défini les termes, il donne au mot figuratif une signification plus précise et plus étroite qu'à l'expression sens spirituel. Pascal ne dit pas seas figuratif, mais figuratifs ou figures. — Cf. saint Thomas, Quodlibel viii, q. vnt, a 16. Pour saint Thomas le sons spirirituel résulte des choses.

CUITIQUE DES PREUVES EXTRI^JSÈQUES 289

ceux qui admettent la divinité ou du moins l'authenticité des Écritures, et les autres au contraire sont valables pour tous.

Et tout d'abord pourquoi des figures ? Comment expliquer que Dieu ait parlé aux Juifs d'une façon obscure et voilée? Pascal, toujours préoccupé de la prédestination, des desseins providentiels, commence l'explication par la cause finale.

Dieu elles prophètes avaient à entretenir un peuple charnel et à le rendre dépositaire du Testament spirituel.... u C'est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel dont ce peuple était ennemi sous le charnel dont il était ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n'étaient pas capables de l'aimer ; et, ne pouvant le porter, ils n'eussent pas eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies *. >> (571)

Ce n'est là, dira-t-on, qu'une raison de convenance, qui ne prouve que la possibilité et l'utilité du sens spirituel ; n'y a-t-il point des preuves positives de l'existence de ce sens, de la légitimité de son emploi dans l'Écriture ? Pascal en donne de nombreuses.

« .... Que l'Ecriture a deux sens, que Jésus-Christ et les apôtres ont donnés, dont voici les preuves :

i^ Preuve par l'Écriture même ;

2" Preuve par les Rabbins : Moïse Maymon dit qu'elle a deux faces, et que les prophètes n'ont prophétisé que de Jésus-Christ ;

3® Preuve par la cabale ;

4^ Preuve par l'interprétation mystique que les Rabbins mêmes donnent à l'Ecriture ;

5® Preuve par les principes des Rabbins, qu'il y a deux sens, qu'il y a deux avènements, glorieux ou abject, du Messie, selon leur mérite, que les prophètes n'ont prophétisé que du Messie... ;

6^ Preuve par la clé que Jésus-Christ et les apôtres nous en donnent. «

Plusieurs de ces preuves, cela est évident à première vue,

1 . C'est en songeant à de tels passages que Pascal écrivait : o U faut mettre au chapitre des Fondements ce qui est en celui des Figuratifs touchant la cause des figures... » (580).

290 l'apologie du christianisme de pascal

se ramènent les unes aux autres et ne valent, comme nous le remarquions tout à l'heure, que pour ceux qui admettent l'authenticité de la Bible. Aux autres, aux incrédules, Pascal apporte une preuve de sens commun qui est, à en juger par l'insistance avec laquelle il la développe et la répète, celle qu'il considérait comme la plus importante :

(( De deux personnes qui disent de sots contes, l'un qui a double sens entendu dans la cabale, l'autre qui n'a qu'un sens, si quelqu'un, n'étant pas du secret, entend discourir les deux en cette sorte (sottement), il en fera même jugement. Mais si ensuite, dans le reste du discours, l'un dit des choses angéliques et l'autre toujours des choses plates et communes, il jugera que l'un parlait avec mystère et non pas l'autre : l'un ayant assez montré qu'il est incapable de telle sottise et capable d'être mystérieux, et l'autre qu'il est incapable de mystère et capable de sottise.

Le Vieux Testament est un chiffre. » (691)

La raison invoquée par Pascal peut donc être résumée ainsi. La Bible contient des « choses angéliques », des prophéties claires, donc Moyse est un homme sensé, donc ses paroles obscures doivent être interprétées dans le sens figuré.

« Principe : Moyse était habile homme. Si donc il se gouvernait par son esprit, il ne dirait rien nettement qui fût directement contre l'esprit. » (578).

« Ce n'est pas par ce qu'il y a d'obscur dans Mahomet, et qu'on peut faire passer pour un sens mystérieux, que je veux qu'on en juge, mais par ce qu'il y a de clair, par son paradis et par le reste : c'est en cela qu'il est ridicule. Et c'est pourquoi il n'est pas juste de prendre ses obscurités pour des mystères, vu que ses clartés sont ridicules.

« Il n'en est pas de même de l'Écriture. Je veux qu'il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Mahomet ; mais il y a des clartés admirables, et des prophéties manifestes accomplies. La partie n'est donc pas égale. Il ne faut pas confondre et égaler les choses qui ne se ressemblent que par l'obscurité et non pas par la clarté, qui mérite qu'on révère les obscurités » (598).

CRITIQUE DES PREUVES EXTRINSÈQUES 'î 3 1

Le point de départ, la majeure de cet argument est qu'il y a des prophéties très claires. C'est en effet en vertu de ces prophéties claires que la Bible doit être interprétée favorablement dans les obscurités qu'elle contient. L'impie, en effet, qui donne au mal la priorité sur le bien, juge de la lumière par les ténèbres, mais l'homme juste qui donne la priorité sur le mal, jugera des ténèbres par la lumière. Il interprétera donc spirituellement les passages obscurs, littéralement incompatibles avec les prophéties claires.

(( .... Il était bon, que le sens spirituel fût couvert; mais, d'un autre côté, si ce sens eût été tellement caché qu'il n'eût point du tout paru, il n'eût pu servir de preuve au Messie. Qu'a-t-il donc été fait? Il a été couvert sous le temporel en la foule des passages et a été découvert si clairement en quelques-uns ; outre que le temps et l'état du monde ont été prédits si clairement qu'il est plus clair que le soleil ; et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits, qu'il fallut un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l'esprit quand il lui est assujetti, pour ne le pas reconnaître » (page 687).

Ainsi, selon Pascal, la Bible contient des prophéties concernant la personne de Jésus qui sont manifestes ; l'état du monde et principalement le temps ont été prédits a si clairement qu'il est plus clair que le soleil ». De nombreux fragments nous montrent que c'est bien là sa pensée. En général Pascal soutient que le temps de l'avènement du Christ avait été prédit clairement, que la manière de cet avènement avait été prédite obscurément.

« Dieu, pour rendre le Messie connaissable aux bons et méconnaissable aux méchants, l'a fait prédire en cette sorte. Si la manière du Messie eût été prédite clairement, il n'y eût point eu d'obscurité, même pour les méchants. Si le temps eût été prédit obscurément, il y eût obscurité pour les bons.... Mais le temps a été prédit clairement, et la manière en figures.

« Par ce moyen, les méchants, prenant les biens promis pour matériels, s'égarent malgré le temps prédit clairement, et les bons ne s'égarent pas. Car l'intelligence du temps

292 l'apologie du christianisme de pascal

promis ne dépend point du cœur. Et ainsi la prédiclion claire du temps et obscure des biens ne déçoit que les seuls méchants » (ySS).

« Le temps prédit par l'état du peuple juif, par l'état du peuple païen, par l'état du temple, par le nombre des années* «{708).

« Les septaiites semaines de Daniel sont équivoques pour le terme du commencement, à cause des termes de la prophétie ; et pour le terme de la fin, à cause des diversités des chronologistes. Mais toute cette différence ne va qu'à deux cents ans ))(723).

Cette dernière remarque nous prouve que Pascal n'admettait pas que le temps fût prédit avec une précision mathématique. Mais celte indétermination lui semblait relativement peu considérable.

Cette prophétie du temps demeurait claire et elle constituait un des fondements sur lesquels il établissait la nécessité de l'interprétation figurative.

Cependant il ne croyait pas que le temps fût la seule circonstance clairement prédite, il trouvait encore dans l'Ancien Testament des prophéties de détail très certaines. Il nommait « prophéties particulières » cellesqui se rapportaient à des événements étrangers à la vie de Jésus, comme lorsque Isaïe prophétisait au roi Achaz l'invasion des armées assyriennes ; il en citait d'assez nombreuses- ; mais il insistait de préférence sur les prédictions ayant pour objet des détails de la vie et de la passion du Christ.

<(.... 11 naîtra enfant, Is. ix

».... Il naîtra de la ville de Bethléem, Mich. v.

)).... Qu'ainsi il doit être rejeté, méconnu, trahi, Ps. cviii,8,

1. Pour cette prophétie claire du temps Cf. les Pensées, 724, 738, 757, 770, etc....

2. Cf. Br. 711 et 712 : a Les prophéties mêlées des choses particulières, et de celles du Messie, afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuves, et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit. » Comme exemple de prophéties particulières on pourrait citer : « Prédiction de Cyrus. — Is. ilv, 4 . a A cause de Jacob que j'ai élu, je t'ai aopelé par ton nom. » Voiries pensée;^ 713 et sv. dans éd. Br.

CRITIQUE DES PREUVES EXTRINSÈQUES agS

vendu, Zach. xi, 12 ; craché, souffleté, moqué, affligé en une infinité de manières, abreuvé de fiel, Ps. lxviii ; transpercé, Zach. XII ; les pieds et les mains percés, tué, et ses habits jetés au sort.

«Qu'il ressusciterait, Ps. xv, le troisième jour. Osée, vi, 3, etc » (727).

Ces prédictions sont claires ; elles l'étaient peut-être moins pour les Juifs contemporains de Jésus, elles sont manifestes aujourd'hui. Or les prophètes qui anoncent ces prédictions divines , se contredisent quelquefois et dans un même chapitre, donc c'est qu'alors ils parlent au sens figuré. Qu'on essaie seulement d'interpréter ces passages obscurs spirituellement et en les appliquant à Jésus, il n'y a plus d'obscurité, tout est clarté, tout est lumière.

« Si ou prend la loi, les sacrifices, et le royaume, pour réalités, on ne peut accorder tous les passages. Il faut donc par nécessité qu'ils ne soient que figures. Ou ne saurait pas même accorder les passages d'un même auteur, ni d'un même livre, ni quelquefois d'un même chapitre, ce qui marque trop quel était le sens de l'auteur; comme quand Ezéchiel, chap, xx, dit qu'on vivra dans les commandements de Dieu et qu'on n'j' vivra pas.... > (684).

« ... Combien doit-on donc estimer ceux qui nous découvrent le chiffre et nous apprennent à connaître le sens caché, et principalement quand les principes qu'ils en prennent sont tout à fait naturels et clairs ! C'est ce qu'ont fait Jésus-Christ et les apôtres. Ils ont levé le sceau, il a rompu le voile et a découvert l'esprit.... » (678).

« .... Deux grandes ouvertures sont ceUes-là : 1° Toutes choses leur arrivaient en figures : vere Israelitue, vere liheri, vrai pain du ciel ; 2° un Dieu humilié jusqu'à la Croix : il a fallu que le Christ ait souffert pour entrer dans sa gloire ; « qu'il vaincrait la mort par sa mort. » Deux avènements.... » (679).

« Dès qu'une fois on a ouvert ce secret, il est impossible de ne paS le voir. Qu'on lise le vieil Testament en cette vue, et qu'on voie si les sacrifices étaient vrais, .si la parenté d'Abraham était la vraie cause de l'amitié de Dieu, si la terre promise était le véritable lieu de repos? Non; donc c'étaient des figures. Qu'on voie de même toutes les cérémonies ordonnées, tous les commandements qui ne sont pas pour la charité, on verra que c'en sont des figures.... » (680).

Ce principe de l'interprétation figurative de l'Ecriture Sainte n'est-il pas dangereux.^ ne permet-il pas à l'imagination

394 l'apologie du christlynisme de pascal

de se donner libre carrière ? n'ouvre-t-il point toute grande la porte aux hypothèses les plus fantaisistes? Pascal prévoit le danger, il constate même des abus.

« Parler contre les trop grands figuratifs.... » (649).

« Il y a des figures claires et démonstratives, mais il y en a d'autres qui semblent un peu tirées par les cheveux, et qui ne prouvent qu'à ceux qui sont persuadés d'ailleurs. Celles-là sont semblables aux apocalyptiques, mais la différence qu'il y a, est qu'ils n'en ont point d'indubitables ; tellement qu'il n'y a rien de si injuste que quand ils montrent que les leurs sont aussi bien fondées que quelques-unes des nôtres. La partie n'est donc pas égale. II ne faut pas égaler et confondre ces choses, parce qu'elles semblent être semblables par un bout, étant si différentes par l'autre ; ce sont les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu'on révère les obsurités. » (650).

Remarquons que Pascal avait toujours le souci de ne s'adresser qu'à ceux qui n'étaient pas persuadés. Il n'aurait argumenté contre l'incrédule qu'avec les prophéties indubitables et les figures les plus vraisemblables. A demi convaincu par ces prédictions claires, l'incroyant aurait aisément admis la possibilité d'interpréter dans un sens spirituel les passages obscurs de la Bible. Tel était, selon nous, l'usage apologétique que Pascal faisait des prophéties de l'Ancien Testament.

Le lecteur aura pu se demander à la lecture de certaines Pensées s'il n'y avait point dans toute sa Ihéoriedes antinomies malaisément conciliables. Pascal, tout d'abord, n'admettait pas que les prophéties eussent été claires pour les contemporains de Jésus. Il nous a soutenu ensuite qu'elles étaient obscures, puis qu'elles étaient manifestes et indubitables, et qu'il fallait un aveuglement tel que celui des Juifs charnels pour'ne point les admettre.

Il est indéniable qu'il est difficile d'accorder entre eux certains fragments. Mais prise en général, la théorie est plus cohérente qu'on ne pourrait le croire après un examen superficiel. Pascal a affirmé, il est vrai, que le temps de l'avènement du Messie était clairement prophétisé, mais nous avons constaté qu'il laissait à cet avènement une marge de deux cents ans ; il ne se contredit donc pas lorsqu'il écrit que

CRITIQUE DES PREUVES EXTRINSÈQUES 2^b

pour les contemporains de Jésus le miracle était le principal motif de crédibilité. Si la Bible contient des prédictions claires et d'autres plus obscures, cela n'est pas contradictoire, et si Pascal en parlant de l'obscurité ou de la clarté des prophéties exagère tour à tour, c'est affaire de tempérament. Il suffît d'être prévenu et de ne point prendre à la lettre les emportements de style que contiennent les Pensées. Est-ce à dire que les conclusions de Pascal soient toutes légitimes, toutes exactes, toutes et entièrement acceptables .^ non sans doute. Nous voudrions essayer de déterminer ce qu'il en faut laisser et ce qu'on en doit conserver.

ni

Critique de la théorie de Pascal.

La critique et l'histoire ont fait depuis Pascal des progrès immenses; pour s'en rendre compte, il n'est besoin que de lire immédiatement après les Préfaces et les commentaires de M. de Sacy, telle de nos revues ou tel de nos commentaires. La distance parcourue n'est pas croyable, nous avons avancé sans nous en rendre compte, et lorsque nous jetons un regard en arrière nous sommes eiîrayés.

L'histoire nous a fait connaître des peuples et des civilisations dont Pascal ne pouvait se faire aucune idée et dont l'existence, si elle lui eût été révélée, aurait bouleversé quelques-unes de ses plus chères idées. Aucun savant ne pourrait plus écrire aujourd'hui sans réserves :

« .... Le peuple juif attire d'abord mon attention.... « Je vois d'abord que c'est un peuple tout composé de frères, et, au lieu que tous les autres sont formés de l'assemblage d'une infinité de familles, celui-ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d'un seul homme, et, étant ainsi tous une même chair, et membres les uns des autres, composent un puissant État d'une seule famille. Cela est unique.

« Cette famille, ou ce peuple, est le plus ancien qui soit en la connaissance des hommes ; ce qui me semble lui attirer une vénération

296 l'aPOLOGIK du CUKIST1ANIS.ME DE PASCAL

particulière, et principalement dans la recherche que nous faisons, puisque, si Dieu s'est de tout temps communiqué aux hommes, c'est à ceux-ci qu'il faut recourir pour en savoir la tradition....

« La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État....

« Le livre qui contient cette loi, la première de toutes, est lui-même le plus ancien livre du monde, ceux d'Homère, d'Hésiode et les autres, n'étant que de six ou sept cents ans depuis.... » (6:20).

Évidemment Pascal est tout excusé de n'avoir point connu le code de Hammourabi et des dynasties égyptiennes, il n'en est pas moins vrai que l'ignorance des civilisations et des religions anciennes a nui à son exégèse dans la même mesure que cette connaissance a servi ù la nôtre.

L'auteur des Pensées n'avait même qu'une science très superficielle et très élémentaire de l'histoire et de l'état du peuple juif. Il se laissait abuser par les nombres, il se représentait des villes immenses et des armées innombrables. Il s'imaginait les rois hébreux, les prophètes et les grands prêtres, un peu comme Racine dans Athalie. Il considérait la Bible, nous venons de le voir, comme un livre tombé du ciel. Toutes ces erreurs fondamentales devaient fatale ment influer sur son interprétation des textes sacrés. Il n'est donc pas étonnant que la théorie de Pascal sur les prophéties contienne des parties caduques.

L'une des bases de son argumentation, c'est, nous l'avons vu, la prédiction claire du temps. L'avènement du Christ devait avoirlieu à une époque déterminée quine pouvait varier de plus de deux cents ans. La critique moderne n'attache plus à cette circonstance du temps une importance aussi considérable. Pascal écrivait :

« Il faut être hardi pour prédire une même chose en tant de manières : il fallait que les quatre monarchies, idolâtres ou païennes, la fin du règne de Juda et les soixante-dix semaines (de Daniel) arrivassent en même temps, et le tout avant que le deuxième temple fût détruit » {709).

Toutes ces « manières » de la prophétie ne sont pas aussi incontestables que l'estimait l'auteur des Pensées. « Il est

douteux, et même improbable, écrit le P. Lagrange*, que la quatrième monarchie de Daniel soit l'empire romain. Les exégètes critiques sont d'accord pour y voir l'empire grec des Séleucides. Le règne de Juda était depuis longtemps terminé quand a paru Jésus, et la prophétie de Jacob, à laquelle il est fait allusion, signifie seulement que le sceptre était tenu en réserve dans Juda pour le grand roi à venir. Le temple que visita Jésus était bien plutôt le troisième temple, et d'ailleurs Aggée n'avait point annoncé que le Messie se p: ésenterait dans le second. — La critique moderne prétend même s'attaquer au principe général. Elle répugne à regarder la fixation précise dutempscomme un élément de la prophétie

divine. Son principe, comme principe, est faux En fait,

une détermination exacte est extrêmement rare et ne se ti'ouve pas dans l'Ancien Testament par rapport au Messie.... «

Une autre considération dont Pascal se servait pour démontrer la nécessité de recourir aux figures, consistait dans les inconséquences qu'il croyait rencontrer dans l'Ecriture Sainte. Il n'admettait pas que Moyse, u auteur unique contemporain » et d'ailleurs u habile homme », ait pu se contredire. La critique littéraire nous ayant renseigné sur la formation des Livres Saints, et la critique textuelle sur les erreurs des copistes, les exégètes ont pu expliquer sans recourir aux figures quelques contradictions. Pascal avait écrit : « La troisième preuve est que leurs discours sont contraires et se détruisent, de sorte que, si on pense qu'ils n'aient entendu par les mots de loi et de sacrifice autre chose que celle de Moyse, il y a contradiction manifeste et grossière. Donc ils entendaient autre chose, se contredisant quelquefois dans un même chapitre » (ôSg). Après avoir

1. Revue Biblique, octobre 1906, p. 539 : Pascal et les prophéties messianiques. Voir cet article auquel nous faisons de nombreux emprunts et qui traite la question à fond. — A la pensée (709) que nous venons de citer, Havet unit la pensée suivante, a Le temps prédit par l'état du peuple juif, par l'état du peuple païen, par l'état du temple, par le nombre des années b(708). — Ces deux pensées doiventètre séparées. Cf. Ed. Michaut, n° 640 et 642, et Brunschvicg aux renvois précédents.

298 l'apologie du ClIRISTIAMSME DE PASCAL

cité cette psnsée, le Père Lagraiige écrit : « Aucun critique moderne ne consentira à raisonner de cette manière.... Si vraiment il y avait antinomie entre les deux textes, les exégètes n'hésiteraient pas à conclure à deux documents distincts d'origine, rapprochés par un diascévaste peu clairvoyant*. »

Il n'est pas difficile de se rendre compte en lisant les Pensées sur les prophéties que ce qui manquait avant tout à Pascal c'était une conception juste de l'inspiration, et cela même était une conséquence de son ignorance en histoire et en exégèse^. Il jugeait trop de la mentalité des prophètes d'après la sienne ; il était trop porté à interpréter au sens figuré ce qui choquait son goût, ses mœurs et ses idées. Nous croyons aujourd'hui que les lumières que Dieu donnait à ses prophètes ne les empêchaient pas, même lorsqu'ils écrivaient sous l'inspiration du Saint-Esprit, de rester euxmêmes, de garder leur tempérament, leur caractère, de penser avec les idées, les erreurs et les préjugés de leur temps. Ils étaient hommes, ils étaient Juifs. Ils n'étaient point nés dans des familles qu'une longue civilisation chrétienne avait familiarisées avec les idées les plus spirituelles du royaume de Dieu. Lorsqu'ils désignaient à leurs contemporains l'avènement du Messie sous un aspect spirituel et temporel, ils étaient profondément convaincus de la vérité intégrale de leurs prophéties. Ils n'entendaient pas par les biens temporels d'autres biens. En conséquence, il n'est point non plus absolument convaincant ce raisonnement de Pascal :

« Pour montrer que l'Ancien Testament n'est que figuratif,

1. Art. Laud., p. 543. Pascal renvoyait à « Jer. xxx, ult.... » Dans les chap. ixi et suivants, Jérémie semble en effet se contredire, car d'un côté (xxxi, 31, 34), il parle d'une nouvelle alliance, d'un nouvel ordre de choses, et de l'autre (ïxxiii, 17), il affirme qu'il y aura toujours des rois sur le trône de David et des lévites. — Mais ce dernier passage ne se trouvant pas dans les Septante peut être considéré comme une interpolation.

2. Pascal a essayé une définition de la prophétie : « Prophétiser, c'est parler de D eu, non par preuve du dehors, mais par sentiment intérieur et immédiat. » La définition est évidemment incomplète.

et que les prophètes entendaient par les biens temporels d'autres bien, c'est....

« .... Que leurs discours expriment très clairement la promesse des biens temporels, et qu'ils disent néanmoins que leurs discours sont obscurs, et que leur sens ne sera point entendu. D'où il parait que ce sens secret n'était pas celui qu'ils exprimaient à découvert, et que, par conséquent, ils entendaient parler d'autres sacrifices, d'un autre libérateur, etc. Ils disent qu'on ne l'entendra qu'à la fin des temps.... » ( 659 ).

Pascal s'imaginait-il que les prophètes avaient parfaitement conscience de parler en figures, de donner à leurs compatriotes des énigmes à saisir? Pensait-il qu'ils déguisaient à dessein sous un sens temporel le sens spirituel, afin de donner le change à leurs auditeurs et de les aveugler? Quantité de Pensées nous induisent à croire que telle était bien son opinion. Cette opinion est-elle exacte?

Il est très admissible que le prophète ayant à faire accepter des pensées très spirituelles ou des remontrances très dures, les ait voilées sous la métaphore et l'allégorie ; mais alors le vrai sens était toujours assez transparent, et ainsi le prophète ne cessait pas de parler pour éclairer ses compatriotes et non pour les aveugler. Il les ménageait simplement en s'efforçant de les porter à la réflexion et de faire pénétrer peu a peu la vérité dans leur cœur. Les paraboles proposées par Jésus à ses auditeurs n'avaient point d'autre but que de faire travailler les esprits sur des sujets religieux, et le sens de la métaphore ou de l'allégorie était rendu intelligible par l'enseignement général de Jésus; d'ailleurs, le Maître expliquait lui-même les paraboles à ceux qui lui en demandaient la signification. Les esprits bien disposés et soucieux de trouver la vérité étaient ainsi éclairés, mais les cœurs remplis de haine, d'envie ou de concupiscence demeuraient dans les ténèbres. C'est ainsi, croyons-nous, qu'il convient d'interpréter la parole de Jésus à ses disciples. « C'est à vous qu'a été donné le mystère du royaume de Dieu ; mais pour ceux qui sont au dehors tout se passe en paraboles, afin qu'envoyant ils voient et n'aperçoivent pas et qu'en entendant

3oO l'apologie du CHniSTlANlSME DE PASCAL

ils entendent et ne comprennent point, de peur qu'ils ne se convertissent, et que les péchés ne leur soient remis*.

Ce texte, emprunté àlsaïe, était toujours présent à la pensée de Pascal. Il en abusait. 11 en concluait que les prophètes, à dessein et par ordre de Dieu, adressaient aux Juifs des paroles équivoques destinées à les aveugler ; or cela est non seulement invraisemblable, mais inconciliable avec la sagesse et la justice divines.

Tout n'est donc pas exact, mais tout n'est point faux non plus, dans l'argumentation de Pascal à propos des prophéties, et si nous l'avons d'abord critiquée loyalement, c'est afin de la pouvoir ensuite mieux admirer. L'argument des pro phéties prises dans leur ensemble, l'unité du plan divin dont Pascal esquissait avant Bossuet les grandes lignes, l'idée maîtresse de toute la théorie : que l'ancien ordre de choses et l'Ancien Testament n'était que l'ébauche d'une vie nouvelle et la figure du Nouveau Testament, tout cela demeure ; et il est vrai encore qu'un certain nombre de prophéties particulières ont été littéralement réalisées ; et il est vrai enfin que la Bible doit être interprétée dans un sens spirituel et que ceux-là seuls l'entendent parfaitement qui ont l'esprit religieux et le cœur pur.

Au début de cette étude, nous avons vu comment Pascal aimait à envisager d'un seul regard toute l'histoire religieuse et comment il lu divisait en deux versants dont Jésus-Christ faisait le partage. 11 écrivait :

« Le Messie a toujours été cru. La tradition d'Adam était nouvelle en Noc et en Moïse. Les prophètes l'ont prédit depuis, en prédisant toujours d'autres choses, dont les événements, qui arrivaient de temps en temps à la vue des hommes, marquaient la vérité de leur mission, et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie. Jésus- Christ a fait des miracles, et les apôtres aussi, qui ont converti tous les païens ; et par là toutes les prophéties étant accomplies, le Messie est prouvé pour jamais » (6i6).

Cette conception des prophéties réalisées par Jésus et par

1. Marc, IV, 12. — Isaïe, 6, 9, Cf. Manjenot, Revue du Clergé français . A\ri\ 1909.

CRITIQUE DES PREUVES EXTRINSÈQUES 3oi

les progrès du christianisme, celte notion « du miracle subsistant » n'a pas vieilli, et le savant le plus versé dans le messianisme des prophètes pourrait adopter sans réserves la pensée que nous venons de citer.

La vision prophétique, selon l'expression de l'abbé de Broglie, était avant tout « une vision lointaine ». C'était donc principalement une vue d'ensemble et non de détails. Plus l'on s'éloigne de la terre, plus l'on s'élève dans les cieux, et plus l'horizon qu'on embrasse est vaste, mais plus les objets particuliers disparaissent à notre vue. Les juifs qui conversèrent avec Jésus, qui le suivirent dans son apostolat, qui furent témoins de sa Passion, eurent une vision détaillée de sa vie, mais beaucoup n'en comprirent point toute la grandeur. Les prophètes, au contraire, eurent une idée plus vaste du rôle du Christ, mais ils distinguèrent moins bien les circonstances particulières de sa mission. « L'événement est vu, au travers des nuages, mêlé à d'autres événements intermédiaires ou plus éloignés*. » Il n'est donc pas étonnant qu'ils n'aient pu discerner exactement le temps. Vus de très loin les plans se confondent et les sommets les plus éloignés semblent appartenir aux chaînes de montagnes voisines. La vision prophétique ne fut pas absolument pure de tout alliage. La grande espérance de l'avènement spirituel du Messie fut souvent mêlée à des espoirs plus temporels et plus particuliers. Mais jamais le point de vue religieux ne fut négligé, il demeura toujours l'âme des prophéties. C'est donc comme des prédictions religieuses qu'il faut surtout les interpréter, c'est le sens spirituel qu'il en faut retenir. Et ainsi l'argument d'ensemble et la nécessité d'une interprétation spirituelle analogue à celle que proposait Pascal s'imposent à nous. Ajoutons que la preuve par les prophéties de détail ne saurait non plus être négligée.

Car, dira l'incrédule, qu'un peuple malheureux et religieux jusqu'à la superstition ait désiré un sauveur, qu'il ait fini par prendre ses désirs pour des pressentiments, que ce peuple ait engendré des hommes extraordinaires, qui, par leur

Page 1