‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 81 sur 118 · Cf. Port-Royal, Livre m, chap. xii, p · texte numérisé non relu

Cf. Port-Royal, Livre m, chap. xii, p

Voir aussi, J. Paquier, Le Jansénisme, 10<^ leçon. Les miracles du Jansénisme. L'auteur écrit : « La guérison de la petite Périer a tous les caractères d'une œuvre divine » (p. 508). Il y a une objection qui se pose fatalement, c'est que le jansénisnae commençait à faire schisme, à se séparer de l'Eglise. M. Paquier propose une explication ; Dieu aurait permis le miracle pour avertir Port-Royal de la mauvaise voie dans laquelle il s'engageait. Mais n'était-ce pas justement le moyen de faire croire aux jansénistes qu'ils étaient dans le vrai et les encourager à persévérer ? Evidemment si le miracle s'était passé chez les catholiques, personne ne songerait à en douter, la principale diiflculté étant enlevée. La doctrine discerne les miracles ; or la doctrine janséniste était défectueuse. Cette objection, faut-il le dire, n'est point insoluble. Nous inclinons même vers la conclusion de M. Paquier.

2, Cf. Strowski, op. c., troisième partie, p. 135.

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était que Dieu se prononçait contre les Jésuites pour les Jansénistes, et lui donnait à lui particulièrement, en la personne de sa nièce, une marque de sa faveur, un signe plausible de sa bénédiction. 11 conclut donc : « Comme Dieu n'a pas rendu de famille plus heureuse, qu'il fasse aussi qu'il n'en trouve pas de plus reconnaissante. »

La première résolution qu'il prit après le miracle, ce fut tout d'abord de combattre avec plus de sainte énergie que jamais ceux qu'il considérait comme des fauteurs de relâchement dans la morale. Que l'on s'efforce de se remémorer les circonstances dans lesquelles Pascal se trouvait alors, jusqu'à quel paroxysme d'indignation et de colère les partis étaient montés. Que l'on relise les pensées terribles que Pascal ose écrire au sujet de ses ennemis, que l'on juge par là des anathèmes que devait prononcer contre ses adversaires cet homme, qui, dans la discussion, semblait sans cesse sur le point de jurer, et l'on pourra se faire une idée du cri de triomphe qu'il dût pousser, quand il apprit le miracle. Comment aurait-il pu croire que ce prodige divin était destiné à donner raison à ses ennemis, à l'avertir qu'il faisait fausse route, qu'il était temps de revenir en arrière et de se soumettre purement et simplement au décret condamnant le jansénisme ? 11 y avait jugement de Dieu ; les miracles se multipliaient et la Sainte-Épine n'opérait que dans l'Église de Port-Royal ; c'était donc Saint-Gyran, c'était Jansénius, c'était Arnauld, c'étaient les Provinciales qui avaient raison. Pascal ne crut donc pas pouvoir plaire davantage à son Dieu qu'en faisant ses Lettres plus fortes. Et il parla avec la sombre éloquence des prophètes, comme le pouvait faire le vengeur divinement autorisé delà morale, et le défenseur du dogme chrétien. Nous avons vu jusqu'où Pascal s'avança dans cette voie, comment il refusa de signer le Formulaire, et comment M. Michaut a pu écrire, qu'en raisonnant au point de vue humain, l'auteur des Pensées marchait à l'abîme, se précipitait dans le schisme.

11 fallait rappeler ces circonstances ; nous ne voulons pas en effet déguiser une objection considérable qui se présente d'abord à l'esprit de quiconque, abordant la théorie

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pascalienne du miracle, connaît suffisamment la vie de Pascal. Cette difficulté consiste en ce que l'auteur de lathéorie s'est trompé le premier, et a interprété à contresens le miracle qui a décidé en grande partie de la direction de son existence. A quoi l'on peut répondre, qu'une faute d'application daus la pratique, quelque regrettable qu'elle soit d'ailleurs, n'infirme pas nécessairement une théorie, pas plus qu'une faute de diagnostic n'infirme les principes de la médecine.

Dans ce miracle de la Sainte-Épine Pascal avait vu une indication de la Providence, un encouragement à persévérer dans la lutte pour le jansénisme, pour la morale serrée et la grâce efficace ; mais ce miracle fut le principe d'une autre décision qui devait intéresser à jamais l'humanité tout entière, et en cela au moins la guérison miraculeuse de Marguerite Périer fut pour Pascal et pour le monde un événement heureux.

Il y avait déjà longtemps que Pascal méditait les voies par lesquelles les unies des indifférents sont ramejiées à Dieu; tout le premier il avait dû parcourir, non pas, il est vrai, d'un bout à l'autre, mais dans une partie considérable, le chemin qui monte de l'indifférence à la foi ; il avait été en contact intime avec des âmes qui lui avaient soumis leurs difficultés de croire ; il savait les objections que les incrédules et les libertins opposaient au dogme chrétien ; il avait lu les écrits des théologiens, les livres des auteurs spirituels, il avait discuté religion avec les docteurs les plus célèbres de son temps ; enfin toute son existence le disposait à composer une œuvre apologétique. Ce projet qu'il couvait depuis des années sans en avoir nettement conscience, lui fut, à la suite du miracle de la Sainte-Épine, clairement révélé.

Les hommes qui ont une vocation très déterminée et par conséquent exclusive, se préparent souvent longtemps à l'avance, etàleurinsu, à l'œuvre qu'ils doivent créer un jour. Les circonstances, les personnes qui les entourent, se sont souvent coalisées pour les diriger dans un chemin contraire à celui que leur indiquait leur nature, et il s'est trouvé que

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ces causes qui auraient détourné le talent de sa véritable voie, ont servi le génie plus même que les circonstances en apparence les plus favorables à son développement. C'est qu'il y a dans les âmes privilégiées un principe de vie intime qui, s'il n'est pas absolument étouffé par des circonstances trop défavorables, finit toujours par percer et se développer. Les aptitudes géniales d'une âme se nourrissent de toutes les expériences, de toutes les réflexions, de toutes les lectures; peu de chose suffît à les entretenir, et à leur donner même une vie intense, parce qu'elles s'assimilent parfaitement par une forte et continuelle élaboration tout ce qu'elles absorbent. Il se forme ainsi par un travail secret et perpétuel d'analyse et de synthèse qu'on a comparé à la cristallisation, tout un système intérieur d'idées ; ces esprits peuvent être destinés à d'autres travaux, eux-mêmes ont beau se prêter à la réalisation des desseins qui leur sont imposés, le véritable travail, l'effort de la volonté, l'assimilation de la pensée se fait ailleurs. Un jour viendra où le génie prendra conscience de lui-même et se révélera au monde étonné.

Qui aurait cru que Pascal en étudiant la géométrie et la physique, en s'adonnant à la vie mondaine, en discutant des questions souvent subtiles touchant le probabilisme et le jansénisme, se disposait à écrire une apologie chrétienne ? Ce n'est point de tels chemins qu'on ferait prendre à des esprits destinés à la défense de la religion ; on les inviterait à se recueillir dans la solitude parmi les livres d'histoire. d'Écriture sainte et de théologie, et l'on aurait raison. Pascal suivit de tout autres voies ; tout le monde sait qu'il connaissait peu l'histoire, qu'il avait peu d'érudition ; mais il était moraliste, religieux, apôtre et philosophe, en un mot apologiste. Le génie del'apologie, parmi sesétudes, ses expériences, ses réflexions, se développa d'abord en lui spontanément et puis ensuite plus consciemment. Le miracle de la Sainte- Épine ayant suggéré à Pascal une foule de pensées coordonnées ou plutôt enchevêtrées les unes dans les autres, il résolut de se mettre à l'œuvre, et il commença d'écrire ses immortelles Pensées.

« Mon frère fut sensiblement touché de cette grâce (du

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miracle), qu'il regardait comme faite à lui-même, puisque c'était une personne qui, outre sa proximité, était encore sa fille spirituelle dans le baptême ; et sa consolation fut extrême de voir que Dieu se manisfestaitsi clairement dans un temps où la foi paraissait comme éteinte dans le cœur de la plupart du monde. La joie qu'il en eut fut si grande, qu'il en était pénétré : de :sorte qu'en ayant l'esprit tout occupé, Dieu lui inspira une infinité de pensées admirables sur les miracles, qui, lui donnant de nouvelles lumières sur la religion, lui redoublèrent l'amour et le respect qu'il avait toujours eus pour elle.

Et ce fut cette occasion qui fit paraître cet extrême désir qu'il avait de travailler à réfuter les principaux et les plus faux raisonnements des athées '... »

Cette digression historique par laquelle nous apprenons le rôle que le miracle de la Sainte-Épine joua dans l'existence de Pascal, n'est point déplacée au début d'une étude sur la conception pascalienne du miracle. Elle nous montre plus éloquemment que toute une dissertation quelle importance les pensées sur les miracles auraient eue dans l'Apologie, quelle grande place elles y auraient occupée. Si c'est en effet par les réflexions sur le miracle que Pascal commença à construire en son esprit tout ce système de pensées et d'arguments qui devaient constituer les Pensées, sa théorie du miracle peut être considérée comme le noyau, comme la cellule primitive d'oià est sortie l'Apologie. Sans doute, ce serait une faute que de voir dans le miracle l'origine de toutes les Pensées; mais c'est une faute bien plus grande que d'exclure de l'œuvre de Pascal les réflexions sur les miracles ou de ne leur attribuer qu'une importance secondaire^.

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